La princesse Oghérof
Chapitre XXII
Un beau matin, M. Milaguine, le front appuyé contre la vitre de son cabinet, un bras sur l’épaule de Nastia, regardait tomber la pluie, – une vraie pluie d’automne, lourde et régulière, – lorsqu’il vit s’approcher une voiture de forme respectable et sérieuse, une voiture de vieille dame, traînée par deux beaux chevaux trop gras, comme les chevaux des vieilles gens qui ne sortent guère. Il allongea le cou, et... ô surprise ! – le valet de pied de madame Avérief, debout derrière la voiture, leva la tête, le salua, et sauta à terre.
– Ce n’est pas possible ! s’écria M. Milaguine, qui se crut fou. Prascovia Pétrovna, qui ne sort que pour déménager à Tsarskoé et revenir en ville. Ce n’est pas...
– Madame Avérief fait demander si monsieur veut bien la recevoir, dit le domestique en ouvrant la porte.
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– Reçois, reçois ! cria le digne homme : Pauline Vassilievna ! Nastia !...
Nastia avait disparu comme dans un trou de souris.
Il eût voulu mettre tous ses gens et sa famille en haie pour faire honneur à son hôtesse ; puis l’idée lui vint qu’il ferait mieux d’aller à sa rencontre, et il se précipita sur l’escalier, tout rouge, tout hors d’haleine, au moment où la vieille dame, portée sur un pliant par deux domestiques, arrivait à la dernière marche.
– Quel heureux hasard me procure l’honneur... balbutia M. Milaguine encore essoufflé, lorsqu’ils furent tous les deux confortablement assis dans le salon.
– Ah ! Paul Nicolaïtch, ce n’est pas un hasard, répondit madame Avérief en haussant légèrement les épaules : si vous saviez ! Vous allez dire que je suis folle ; eh bien, je vous donne ma parole que je me demande depuis hier soir si ce n’est pas la vérité. Où est Nastia ?
– Je ne sais pas. Elle était là quand nous avons
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vu arriver votre voiture, et elle a disparu : – elle est peut-être allée faire un peu de toilette...
– Soyez tranquille, vous ne la reverrez pas avant que je ne la demande moi-même.
– Ah ! vous croyez ? fit M. Milaguine indécis. Il n’y comprenait rien du tout.
– À quoi bon les préambules ? reprit madame Avérief : allons au fait. Je viens, au nom de mon petit-fils Serge, vous demander la main de votre fille Anastasie.
M. Milaguine, malgré sa corpulence, fit un bond formidable dont gémit son fauteuil.
– Oui, oui, répéta madame Avérief en hochant affirmativement la tête, vous avez bien entendu, et je ne suis pas folle. Serge vous demande la main d’Anastasie.
– Voyons, dit M. Milaguine abasourdi ; mais si ce n’est ni vous ni moi, c’est lui qui est fou ?
– Ah ! pour cela, c’est autre chose, je vous l’accorde. Cependant il paraît que c’est sérieux.
– Sérieux ! Quel âge-t-il ?
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– Dix-neuf ans et quatre mois.
M. Milaguine se mit à rire de si bon cœur, que madame Avérief perdit aussi sa gravité. Quand ils eurent fini de rire :
– Il se moque de nous, dit M. Milaguine ; il faut lui donner les verges et le renvoyer au corps des pages.
– On ne veut plus de lui ; il a fini ses classes ! répondit madame Avérief avec une certaine disposition à la gaieté. C’est sérieux, vous dis-je. Quel âge a Nastia ?
– Je n’en sais rien, – quatorze ans, – non, quinze ans révolus... je ne sais pas bien. Attendez, je vais vous dire...
– Ce n’est pas la peine, interrompit madame Avérief, Nastia aura seize ans la semaine prochaine. Comptez ; est-ce vrai ?
– C’est vrai, fit après un petit calcul M. Milaguine, de plus en plus bouleversé ; comment le savez-vous ?
– C’est Serge qui me l’a révélé. Pas n’est besoin de vous expliquer qu’ils sont d’accord.
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– D’accord ?... Oh ! les scélérats ! Nastia !
Il roulait furieux vers la porte du salon. Madame Avérief le rappela.
– Écoutez donc, Paul Nicolaïtch, ils s’aiment, ces enfants ! Ce n’est pas absolument leur faute. Vous voyez, je suis venue moi-même, – elle appuya légèrement sur le mot, – c’est une preuve que je ne désapprouve pas ce projet. Ils sont bien jeunes, c’est vrai, mais le mariage est une si singulière loterie ! Ceux qui réunissent toutes les conditions de bonheur tournent quelquefois bien mal... Enfin, que voulez-vous, ils s’aiment, marions-les pendant que nous sommes encore là pour les surveiller et leur apprendre à vivre.
– Mais il n’y a plus d’enfants ! s’écria piteusement le brave homme. On se mariera bientôt en quittant sa nourrice ! Nastia porte encore des robes courtes, et vous voulez... C’est absurde !
– Oui, c’est absurde. On va lui faire des robes longues tout de suite ; et nous les marierons... quand ?
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– Mais je ne veux pas les marier du tout ! s’écria M. Milaguine dans l’excès de son indignation. Comment ! la princesse s’est mariée à vingt ans avec un homme de trente, et cette petite fille veut épouser un garçonnet à peine hors de page !...
Il avait fait deux ou trois fois le tour de l’appartement : sans s’en apercevoir, il éprouva le besoin de se reposer et se laissa choir dans un grand fauteuil. Ce changement apporta une modification à ses idées.
– Racontez-moi comment ce blanc-bec vous a annoncé cela, dit-il moitié fâché, moitié rieur. Ce devait être bien drôle !
– Eh bien, non, ce n’était pas drôle, répondit madame Avérief, et c’est pour cela que je suis venue faire auprès de vous cette démarche d’apparence saugrenue. Hier soir, vers dix heures, Serge est venu me trouver dans ma chambre à coucher ; croyant que c’était pour me souhaiter le bonsoir, j’ai levé la main pour le bénir, et lui, au lieu de s’incliner comme d’ordinaire, s’est laissé glisser à genoux devant
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moi. Comme je le regardais, un peu surprise, j’ai vu qu’il avait les yeux très brillants et le teint animé. Je l’ai cru malade, et je n’étais pas sans quelque inquiétude, lorsqu’il me dit tout à coup : – Grand-mère, vous m’avez élevé, vous avez remplacé toute la famille pour l’orphelin ; faites maintenant le bonheur de toute ma vie, en me donnant pour épouse la seule femme que je puisse jamais aimer...
Je vous avouerai, Paul Nicolaïtch, que ce discours me plongea dans la stupéfaction ; j’eus un moment grand-peur qu’il ne se fût laissé prendre dans quelque vilaine affaire, – vous savez, un beau garçon, tout jeune... il y a des créatures qui n’ont honte de rien... Aussi je lui dis d’un ton sévère : – Quelle est cette épouse que vous demandez ? – Nastia Milaguine ! répondit-il. Oh ! grand-mère, je l’aime comme un fou, elle m’aime aussi, nous ne savons plus depuis quand, et nous serons si heureux ! Grand-mère, permettez-moi de me marier et suppliez M. Milaguine de ne pas me refuser, car j’en mourrais.
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Disons ici que madame Avérief, bien involontairement sans doute, venait de charger d’un mensonge sa conscience jusqu’alors immaculée. Son petit-fils n’avait pas une fois proféré le nom de M. Milaguine, par la raison excellente que l’idée ne lui était pas venue que M. Milaguine pût avoir une volonté à lui. Ce pieux mensonge ne fut pas perdu, car l’excellent homme, touché, murmura à voix basse :
– C’est pourtant un bon garçon, ce Serge : il a le respect de la famille, lui, au moins... Et qu’avez-vous répondu, Prascovia Pétrovna ?
– Je lui ai fait toutes les objections que vous avez faites vous-même, mon ami, – et nombre d’autres encore ! Mais il a trouvé un argument qui m’a laissée sans force, et...
La voix de l’aïeule s’altéra sensiblement ; elle porta son mouchoir à ses lèvres et s’interrompit.
– Que vous a-t-il dit ? fit Milaguine inquiet.
– Voici ses propres paroles : je suis très jeune pour me marier, trop jeune, je le sais ; mais je suis militaire, grand-mère ; la carrière que j’ai
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embrassée, d’après le désir de mon honoré père et le mien propre, est, de toutes, celle qui convient le mieux à un Avérief. Je serais heureux de succomber, comme mon grand-père, sur un champ de bataille, en défendant ma patrie ; mais si je dois mourir jeune, comme mon père et mon grand-père, qu’au moins nous ayons eu, Nastia et moi, la joie d’être heureux de bonne heure, puisque après il pourrait être trop tard... – Je vous l’avouerai, Paul Nicolaïtch, dit madame Avérief, qui ne retenait plus ses larmes, je n’ai rien trouvé à lui répondre. J’ai été mariée peu d’années, mon bonheur a été court ; j’espère bien que Dieu donnera à l’enfant la longue vie qu’il a refusée à mon époux et à mon fils ; mais, s’il devait en être autrement, je ne me pardonnerais pas d’avoir mis des obstacles aux joies que Serge peut avoir en ce monde.
M. Milaguine, très ému, trouva aussitôt une consolation :
– Bah ! dit-il, on ne se bat plus guère, et puis tout le monde ne meurt pas sur le champ de bataille... Enfin, il a raison, malgré cela ; c’est
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vrai, – il n’est jamais trop tôt pour être heureux... Mais Nastia, cette petite fille, qui n’est bonne à rien dans un ménage...
– Fiez-vous à elle pour tout apprendre en un tour de main. Ah ! la fine mouche ! s’écria madame Avérief en souriant, m’a-t-elle circonvenue ! C’est qu’ils ont préparé cela de longue main ! Je la voyais si prévenante, si tendre, je me disais : l’excellent petit cœur ! La rusée ! elle faisait le siège de la vieille grand-mère. Où est-elle, qu’on lui tire un peu les oreilles ?
M. Milaguine se dirigea vers la porte et appela d’une voix éclatante :
– Anastasie Pavlovna !
Puis il revint s’asseoir. Anastasie Pavlovna, soudainement promue au rang de demoiselle à marier, entra timidement, à petits pas, les yeux baissés, comme une jeune coupable qui sent planer sur elle la miséricorde prochaine et qui s’efforce de la mériter.
– La petite sorcière ! murmura madame
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Avérief à l’oreille du père, pendant que la jeune fille traversait le grand salon sous leurs regards, – elle a fait rallonger sa robe !
En effet, la jupe de la délinquante touchait le parquet. Elle s’approcha de madame Avérief, et lui baisa la main d’un air soumis, puis, pleine de componction, elle attendit la mercuriale.
– Comment, mademoiselle, lui dit M. Milaguine d’une voix tonnante, vous vous permettez, sans l’assentiment de votre père, de faire des projets de mariage ? Au lieu de vous occuper de vos études comme il convient à votre âge, vous songez à vous marier... à quitter la maison paternelle...
La voix manqua à M. Milaguine ; il fondit en larmes et attira sa fille sur sa poitrine en balbutiant :
– Tu veux me quitter, tu veux que je meure tout seul et abandonné, dans ma triste vieillesse...
– Mais non, papa, s’écria Nastia en sanglotant, nous ne voulons pas du tout que vous mouriez ! Vous viendrez demeurer avec nous : – nous
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avons arrangé tout cela, nous deux Serge...
Le sérieux de madame Avérief n’y tint plus, et, riant de tout son cœur, elle embrassa la jeune fille en lui disant :
– Allons, gamine, c’est convenu, mais tenez-vous bien jusqu’à la noce, ou, sans cela, nous vous mettrons « vous deux Serge », chacun dans un coin, le dos tourné, pour vous apprendre à vivre.
C’est ainsi que Nastia quitta les robes courtes.
Après le départ de madame Avérief, la jeune fiancée n’eut rien de plus pressé que d’aller annoncer la grande nouvelle à sa sœur. Marthe éprouva une impression singulière et mêlée de tristesse, à penser que sa sœur, presque sa fille, avait pu aimer sans le lui dire, sans venir verser toutes ses craintes et toutes ses espérances dans le cœur de celle qui avait remplacé sa mère. Elle le lui dit sans colère, mais non sans tristesse. Nastia confuse l’écoutait l’oreille basse, puis avec la soudaineté de sa nature impétueuse :
– Écoute, Marthe, lui dit-elle, c’est un peu ta
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faute. Te souviens-tu du jour où je t’ai dit que j’aurais mieux aimé Michel Avérief que le prince pour beau-frère ?
– Oui, dit Marthe en détournant la tête.
– Tu m’as demandé pourquoi...
– Je m’en souviens.
– Je t’ai dit : parce que c’est un Avérief. Tu ne m’as pas répondu. J’étais prête à tout te dire, ce jour-là, mais... j’ai cru que, pour quelque raison, tu avais pris les Avérief en grippe, et je n’ai plus eu envie de t’en reparler.
– Je n’ai jamais pris les Avérief en grippe, dit Marthe d’une voix faible, j’ai toujours été très bien avec madame Avérief.
– Oui, mais tu détestes Michel ; oh ! ne t’en défends pas, c’est facile à voir.... repartit Nastia, avec l’aplomb que donne la certitude du mariage prochain : et même cela m’a fait beaucoup de chagrin, car je l’aime ; d’abord c’est le cousin de Serge, – et puis il est charmant.
– Je te promets de ne pas détester Serge, dit Marthe en s’efforçant de sourire : tu sais que je
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l’aime de tout mon cœur. Parle-moi de lui.
La paix fut bientôt faite entre les deux sœurs.
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