La revanche d'un Venadicci

Melanie Milburne · Chapitre 1 sur 11

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La revanche d'un Venadicci

— M. Venadicci accepte de vous recevoir…

1.

 

 

— M. Venadicci accepte de vous recevoir entre deux rendez-vous, l’informa la réceptionniste d’un ton de froide et tranchante politesse. Mais il n’a que dix minutes à vous accorder.

Gabby Saint Clair se força à rester impassible. Pourtant, elle fulminait intérieurement depuis une heure, alors que Vinn Venadicci prenait tout son temps pour répondre à sa demande urgente de rendez-vous.

— Merci, répondit-elle d’un ton légèrement ironique. Je vais m’efforcer de ne pas lui faire perdre trop de son précieux temps.

Bien sûr, c’était humiliant de revoir Vinn, mais peu importait, elle était décidée à rester calme et maîtresse d’elle-même. Trop de choses étaient en jeu pour qu’elle compromette tout avec un mouvement d’humeur ou des insultes, comme elle l’aurait fait sans hésiter sept ans plus tôt. Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis, mais Gabby n’avouerait certainement pas à Vinn Venadicci combien cette eau avait charrié de boue. Cela aurait signifié concéder la défaite et, malgré tout ce qui s’était passé, elle n’était pas prête à abdiquer sa fierté devant lui.

Les somptueux bureaux qu’il occupait à Sydney, au cœur du quartier de la finance, reflétaient sa fulgurante ascension dans le secteur de l’immobilier. Depuis ses débuts modestes dans la vie — il était le fils né hors mariage de la femme de ménage italienne des Saint Clair, il avait surpris tout le monde. Tout le monde, sauf le père de Gabby, qui avait toujours perçu le potentiel de Vinn et fait son possible pour lui donner le coup de pouce dont il avait besoin.

Penser à son père donna à Gabby l’énergie dont elle avait besoin en cet instant. La santé de Henry Saint Clair était fragile depuis qu’il avait eu un grave infarctus. Cela signifiait que Gabby était à présent responsable de la bonne marche des affaires de l’entreprise familiale. Cela donnerait à son père le temps de se remettre du délicat triple pontage dont on allait bientôt l’opérer, pendant que sa mère le soutiendrait avec courage.

Les problèmes que rencontrait aujourd’hui l’entreprise familiale la prenaient totalement au dépourvu, et si son père en avait connaissance, cela pourrait déclencher chez lui une nouvelle attaque. Pour éviter cela, Gabby était prête à tout. Même à revoir Vinn Venadicci.

Elle tendit la main vers la porte du bureau de Vinn, et tapa deux petits coups. Comme chaque fois qu’elle se trouvait à proximité de cet homme, elle sentit son estomac se nouer.

— Entre, entendit-elle.

Elle redressa les épaules et ouvrit la porte, puis releva fièrement le menton tandis qu’elle parcourait la distance ridiculement grande qui la séparait du bureau où Vinn était assis. Qu’il ne se lève pas pour l’accueillir était le genre d’insultes voilées auxquelles elle s’attendait plus ou moins de sa part. Il avait toujours eu cet air arrogant, même quand il vivait avec sa mère, dans le cottage de service de Point Piper, le manoir des Saint Clair.

L'espace d'une seconde, elle se sentit submergée par la présence de Vinn, et son cœur bondit dans sa poitrine en dépit de tous ses efforts pour rester impassible. Même assis, il était impressionnant. Soudain, elle eut envie d’enfouir les doigts dans ses cheveux noirs qui capturaient la lumière se déversant par la fenêtre. Son nez avait été cassé lors d’une des trop nombreuses bagarres auxquelles il avait participé dans sa jeunesse, mais, contrairement à beaucoup d’hommes d’affaires de haut niveau qui auraient eu recours à la chirurgie pour le faire redresser, Vinn portait cette blessure de guerre comme une médaille. Tout comme la cicatrice qui barrait son sourcil gauche et lui donnait un air dangereux et intimidant — et le rendait très attirant.

— Alors, comment va la veuve joyeuse ? demanda-t-il avec une lueur moqueuse dans les yeux, tout en la toisant lentement de la tête aux pieds. Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus. Combien ? Un an ou deux ? Le chagrin te va bien, Gabriella. Je ne t’ai jamais vue aussi belle.

Gabby se raidit sous le sarcasme. Tristan était mort depuis deux ans maintenant, mais, chaque fois qu’elle avait croisé Vinn, celui-ci n’avait jamais manqué une occasion de parler de son mari de cette façon caustique. Chaque fois, elle avait eu l’impression de recevoir une gifle, mais c’était une chose qu’elle n’admettrait jamais devant Vinn.

Elle se força à réprimer sa colère.

— Je peux m’asseoir ? demanda-t-elle.

Il agita la main d’un air désinvolte.

— Fais donc, répondit-il. Mais seulement pour dix minutes. J’ai une série de rendez-vous aujourd’hui.

Gabby s’assit au bord du siège.

— Bien, reprit-il en se carrant dans son fauteuil de cuir. Que puis-je faire pour toi, Gabriella ?

Elle se raidit un peu plus. A part lui, personne n’utilisait son prénom entier. Et elle savait qu’il le faisait intentionnellement. Depuis qu’il était arrivé chez les St-Clair avec sa mère, Rose, qui venait d’être engagée comme femme de ménage — il avait dix-huit ans, Gabby quatorze —, il l’appelait ainsi. Et à contrecœur, elle devait admettre qu’il avait une façon unique de prononcer son prénom. Certes, il était né en Australie, mais il avait parlé l’italien dès son plus jeune âge, ce qui lui donnait un léger accent étranger et exotique. Quand sa bouche sensuelle prononçait les quatre syllabes de son prénom, elle ne pouvait s’empêcher de frissonner.

— Je suis venu pour discuter d’un petit problème, dit-elle enfin, en espérant qu’il ne verrait pas qu’elle serrait les mains sur ses genoux. Comme mon père n’est plus en activité pour l’instant, j’aimerais avoir ton avis sur la façon de le régler.

Il l’observait d’un air songeur.

— Comment va ton père ce matin ? demanda-t-il. Je l’ai vu hier en soins intensifs. Il avait l’air fatigué, mais cela n’est guère surprenant, j’imagine.

Gabby savait que Vinn rendait régulièrement visite à son père mais, jusqu’à présent, elle avait évité de se trouver à l’hôpital en même temps que lui.

— Il fait face, répondit-elle. On doit l’opérer la semaine prochaine, mais je pense que les médecins veulent d’abord stabiliser son état.

— Oui, bien sûr. Mais ils espèrent qu’il va se remettre complètement, n’est-ce pas ?

Gabby essayait de ne pas regarder les belles mains fines et puissantes de Vinn. En vain. Mais pour une raison inconnue, ses yeux y revenaient sans cesse.

Aujourd’hui, à trente-deux ans, il était dans la pleine vigueur de sa virilité. Fraîchement rasé, il n’avait pas un gramme de graisse superflue ; chacun de ses muscles fermes et puissants était la preuve de l’intense programme sportif qu’il s’imposait. A côté, les tentatives de Gabby pour faire de l’exercice régulièrement, avec de petits haltères et un DVD, semblaient pathétiques.

— Gabriella ?

Elle se força à le regarder dans les yeux. Des yeux incroyables… Ses cheveux noirs et sa peau hâlée en faisaient ressortir le gris intense et les rendaient encore plus impressionnants.

Elle n’avait jamais su exactement qui était le père de Vinn, et elle n’avait jamais posé la question à ce dernier, mais elle supposait qu’il s’agissait d’un Italien. En grandissant, en effet, elle avait surpris quelques conversations qui semblaient suggérer que la mère de Vinn, trouvant ce sujet douloureux, refusait d’en parler.

— Eh bien… je ne suis pas certaine…, répondit-elle enfin. Je n’ai pas encore vu les médecins.

A peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle se rendit compte combien ils lui donnaient l’air indifférent, comme si la santé de son père n’était pas pour elle une priorité. Alors que cela n’aurait pu être plus éloigné de la vérité… Si ce n’était par amour pour ses parents, et dans leur intérêt, pourquoi se serait-elle trouvée dans ce bureau en cet instant ? Jamais elle n’aurait pensé demander un jour l’aide de Vinn. Seul le désespoir l’y poussait.

— Je suppose que cette visite inattendue est liée à l’offre de rachat de la station balnéaire de l’île Saint Clair ? demanda soudain Vinn.

Gabby eut du mal à dissimuler son étonnement. Elle-même venait seulement d’apprendre la nouvelle… Comment diable était-il au courant ?

— Oui… euh, c’est bien ça, avoua-t-elle en s’agitant sur son siège. Comme tu le sais sans doute, mon père a souscrit un emprunt important pour la remise à neuf de la station, voilà environ un an et demi. Mais, hier en fin de journée, j’ai été informée qu’il y avait eu une demande de remboursement. Si nous ne remboursons pas le prêt, l’offre de rachat sera entérinée… Je ne peux pas laisser faire ça.

— En as-tu parlé à tes comptables ?

Gabby sentit son assurance professionnelle se fissurer un peu plus.

— Ils disent que nous ne pouvons réunir l’argent en vingt-quatre heures, expliqua-t-elle en baissant les yeux une fraction de seconde.

Il tapotait rapidement le bureau avec son stylo en or, comme si son esprit travaillait à toute vitesse pour élaborer une stratégie.

— Tu n’en as pas parlé à ton père, dit-il.

Ce n’était pas une question, mais une affirmation, comprit-elle.

— En effet, avoua-t-elle. Je ne veux pas l’inquiéter. J’ai peur que ces nouvelles ne déclenchent une autre attaque.

Elle se mordit la lèvre tout en se forçant à regarder Vinn dans les yeux.

— J’ai parlé à Judy et à Garry Foster hier soir, continua-t-elle. Ils sont inquiets pour leur travail, bien sûr, mais j’ai essayé de les rassurer en leur promettant que je trouverai une solution.

— As-tu pris les documents avec toi ? demanda-t-il après une courte pause.

— Non, je pensais d’abord t’expliquer la situation, répondit-elle, tout en sachant que c’était la mauvaise réponse.

Elle pouvait le lire dans les yeux gris-bleu de Vinn, qui la toisaient calmement.

Elle se sentait tellement incompétente ! Comme une enfant jouant avec des habits trop grands pour elle. Gérer les affaires familiales était une charge trop lourde pour elle, elle en avait toujours eu conscience sans jamais avoir eu le courage de l’avouer à ses parents. Ils avaient placé en elle une si grande confiance, après la mort tragique de son frère, James… Le vide énorme qu’il avait laissé derrière lui, elle avait été déterminée à le remplir autant qu’elle le pouvait. Mais la tâche était trop grande pour elle, même si elle faisait tout, depuis sept ans, pour l’accomplir en serrant les dents.

Les yeux toujours fixés sur elle, Vinn s’adossa au dossier de son fauteuil.

— Ainsi, résuma-t-il, tu as vingt-quatre heures pour réunir la somme. Si tu n’y parviens pas, l’offre d’achat sera acceptée, sans possibilité de contestation.

Gabby s’humecta les lèvres de la langue.

— Oui, c’est ça, dit-elle en faisant de son mieux pour réprimer son effroi à l’idée d’une telle issue. Si l’offre d’achat aboutit, notre famille n’aura plus que trente-cinq pour cent de la station. Je ne sais pas ce que tu peux faire, mais je connais mon père. S'il n’avait pas été si malade, il serait venu te voir pour évaluer avec toi les moyens d’éviter de perdre la majorité.

Il ne la lâchait pas des yeux et Gabby se sentait bien plus déstabilisée par son regard qu’elle ne l’aurait voulu.

— Sais-tu qui se cache derrière cette offre de rachat ? demanda-t-il.

Elle secoua la tête et laissa échapper un soupir.

— Je me suis renseignée, mais personne ne semble savoir quelle entreprise en est à l’origine.

— Combien dois-tu rembourser ?

Gabby prit une profonde inspiration avant de répondre :

— Deux millions quatre cent mille dollars.

Il haussa les sourcils.

— Une somme qu’on ne trouve guère dans sa tirelire…, commenta-t-il avec ironie.

— Ni sur aucun des comptes de l’entreprise familiale, répliqua-t-elle en se forçant une nouvelle fois à contenir sa panique. Je suis certaine que mon père n’a jamais imaginé qu’une telle chose puisse se produire, ou du moins pas avant que nous ayons pu rentabiliser notre investissement. Les marchés sont instables depuis plusieurs mois, à présent. Nous ne devons pas avoir été les premiers à entreprendre des rénovations au mauvais moment.

— Exact.

Gabby s’agita sur sa chaise.

— Aussi… je me demandais ce que tu pourrais nous suggérer de faire…

Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’elle avait l’impression que Vinn pouvait l’entendre.

— Je sais que je te dérange, reprit-elle, mais mon père respecte ton jugement. C'est pourquoi je suis ici.

Vinn éclata de rire.

— Oui, je me doute que tu n’as pas insisté pour avoir un rendez-vous simplement pour me parler du temps qu’il fait, dit-il. D’ailleurs, il ne te reste que cinq minutes.

Gabby pinça les lèvres pour conserver son calme.

— Tu sais ce que je suis venue te demander, poursuivit-elle d’une voix tendue. Ne m’oblige pas à entrer dans les détails uniquement pour satisfaire ton monumental ego.

Une lueur s’alluma dans le regard de Vinn.

— Tu veux que je rembourse le prêt, n’est-ce pas ? demanda-t-il en se penchant vers elle.

— Mon père a fait beaucoup pour toi, éluda-t-elle en se lançant dans le discours qu’elle avait préparé cette nuit. Il a payé ta caution quand tu as été accusé de vol de voiture, alors que tu avais dix-huit ans. C'était peu de temps après que tu es venu vivre chez nous. Et il t’a accordé ton premier prêt pour l’université. Tu ne serais pas là où tu es aujourd’hui sans son soutien et sa confiance.

Vinn répliqua d’un air imperturbable :

— Deux millions quatre cent mille dollars, c’est beaucoup d’argent, Gabriella. Si je te prête une telle somme, je veux quelque chose en retour. Quelque chose qui couvrirait mes pertes si les choses tournaient soudainement mal.

Gabby sentit un signal d’alarme s’allumer dans son esprit.

— Tu veux dire une garantie ? Nous… nous pourrions voir ça avec les avocats. Un plan de remboursement sur… disons cinq ans, avec intérêts. Cela t’irait ?

Il eut un sourire froid.

— Cela me paraît risqué, répondit-il. Je veux une meilleure garantie que celle qu’on peut inscrire sur un bout de papier.

— Je ne vois pas ce que tu veux dire, dit Gabby, en pleine confusion. Il y a la maison, mais mes parents ont besoin d’un endroit où aller quand…

— Je ne veux pas de leur maison, la coupa-t-il.

— Alors… alors que veux-tu ? demanda-t-elle d’une voix tremblante et apeurée.

Le silence qui lui répondit était chargé de menace. L'air lui semblait soudain si lourd qu’elle avait du mal à respirer. L'angoisse montait peu à peu en elle, la glaçant et la faisant frissonner.

Et le regard que Vinn posait sur elle demeurait impénétrable…

— Que dirais-tu de te porter garante ? demanda-t-il enfin.

Gabby fronça les sourcils.

— Moi ? Mais je n’ai pas assez de fonds. Je dispose d’un petit revenu par l’entreprise, pour mes besoins immédiats, mais rien qui puisse couvrir la somme dans de brefs délais.

Il plissa les yeux avec ironie.

— Si je comprends bien, ton mari ne t’a pas laissé de quoi assurer le même train de vie que celui auquel tu as été habituée ?

Gabby baissa les yeux sur ses genoux.

— Les finances de Tristan étaient dans un état déplorable lorsqu’il est mort. Il avait des dettes et…

… tant de secrets à garder, continua-t-elle in petto, le cœur serré.

— Je vais te donner l’argent, dit enfin Vinn après quelques secondes de silence. Instantanément, la somme sera virée sur le compte de ton père, et ton problème résolu lorsque tu sortiras de l’ascenseur, au rez-de-chaussée de cet immeuble.

Certaine qu’il allait poser des conditions à son accord, Gabby attendait la suite, le souffle court. Bien sûr, Vinn admirait et respectait son père ; il supportait sa mère jusqu’à un certain point. Mais il avait une bonne raison de la haïr, elle. Et elle ne pouvait imaginer qu’il allait rater cette occasion en or de lui montrer le dégoût qu’il éprouvait pour elle.

— Tout cela, bien sûr, à certaines conditions, acheva-t-il.

Gabby sentit son cœur s’affoler dans sa poitrine en voyant la détermination briller dans le regard de Vinn.

— Lesquelles ? balbutia-t-elle.

— Je suis surpris que tu n’aies pas déjà deviné, fit-il remarquer, un sourire insondable jouant sur ses lèvres sensuelles.

— Je ne vois pas de quoi tu parles, répliqua-t-elle en frémissant d’appréhension, tandis qu’elle enfonçait ses ongles dans la paume de ses mains.

— Oh, mais je suis sûr que si… Tu te souviens du soir précédant ton mariage ?

Elle se força à soutenir son regard, alors même qu’elle sentait ses joues s’empourprer violemment. Elle se souvenait de cette soirée comme si c’était hier. Dieu seul savait combien de fois, au cours de son désastreux mariage, elle avait repensé à ce bref moment passionné… Sa vie aurait été si différente si elle avait tenu compte de la mise en garde de Vinn…

Ce soir-là, la répétition du mariage poursuivait son cours, en dépit de l’absence de Tristan qui avait appelé à la dernière minute pour prévenir qu’il devait participer à une réunion et ne pourrait venir.

Les yeux cernés, pas rasé, Vinn surgit dans l’église ; il arrivait tout juste d’Italie où il avait passé six mois auprès de sa mère malade, qui avait voulu mourir là-bas.

Avec cet air nonchalant qui n’appartenait qu’à lui, il s’adossa à une des colonnes du fond de l’édifice. Bras croisés, il ne quittait pas Gabby du regard.

Une fois que le pasteur eut terminé d’expliquer à chacun ce qu’il devrait faire le lendemain, la mère de Gabby proposa à toutes les personnes présentes de prendre une collation chez eux. Secrètement, Gabby espéra que Vinn déclinerait l’invitation mais, lorsqu’elle sortit de la salle de bains de la maison, une demi-heure plus tard, il apparut devant elle, lui bloquant le passage.

— J’aimerais te dire un mot, Gabriella. En privé.

— Je ne vois pas ce que tu as à me dire, répliqua-t-elle en essayant de le contourner.

En vain. Il lui saisit le poignet pour l’en empêcher. Ce simple contact suffit à la faire frissonner.

— Laisse-moi, Vinn…

Il la serra plus fort.

— Ne fais pas ça, Gabriella, dit-il d’une voix tendue qu’elle ne lui connaissait pas. Ce n’est pas un homme pour toi.

— Laisse-moi partir, répéta-t-elle en levant le menton d’un air fier.

Il captura son autre main pour l’attirer à lui. Bouleversée, Gabby sentit son torse musclé et ses cuisses puissantes contre son corps tremblant.

Son regard était brûlant.

— Annule tout, il n’est pas trop tard. Tes parents comprendront.

Elle lui retourna un regard glacial.

— Si tu ne me laisses pas partir tout de suite, je dirai à tout le monde que tu as tenté de m’agresser. Tu iras en prison. Le père de Tristan me représentera au tribunal, tu n’auras aucune chance.

Elle voyait que sa mâchoire était contractée et qu’une veine pulsait à sa tempe.

— Glendenning ne t’épouse que pour ton argent, lança-t-il avec colère.

En dépit des légers soupçons qu’elle avait elle-même conçus ces dernières semaines, Gabby se sentit révoltée.

— Tu dis n’importe quoi ! Tristan m’aime, je le sais.

Autour de ses poignets, les mains de Vinn étaient comme des menottes.

— Si c’est le mariage que tu veux, alors épouse-moi.

Gabby éclata de rire et répliqua du ton le plus insultant possible :

— T’épouser, toi ? Et passer le reste de ma vie comme ta mère l’a fait, à nettoyer les maisons des autres ? Merci, mais très peu pour moi !

— Je ne te laisserai pas faire ça, Gabriella. Si tu n’as pas tout annulé d’ici ce soir, j’interromprai demain la cérémonie pour dire à tout le monde pour quelles raisons ce mariage ne peut pas se faire.

— Tu n’oseras pas !

Il la défia du regard.

— Tu verras. Veux-tu que tout Sydney sache quelle sorte d’homme est ton mari ?

— Je vais faire en sorte que tu ne puisses assister au mariage. Les hommes de la sécurité seront chargés de t’interdire l’entrée de l’église. Et demain, j’épouserai Tristan, quoi que tu en dises. Je l’aime.

— Tu ne sais pas ce que tu veux, en ce moment, rétorqua-t-il. Bon sang, Gabriella, tu n’as que vingt et un ans. Le suicide de ton frère t’a dévastée. Comme nous tous. Te fiancer a été une réaction de défense. Bon sang, même un aveugle le verrait !

Que Vinn parle de son frère et de sa mort tragique déclencha en Gabby une vague de colère, une colère qu’elle ne s’était pas autorisée jusqu’à ce jour, par respect pour ses parents. La fureur montait en elle comme une éruption de lave et, avec une force inconnue d’elle, elle parvint à se libérer de l’emprise de Vinn. Elle le gifla alors de toutes ses forces. Elle avait dû lui faire mal, car elle ressentit aussitôt une intense douleur dans la main, comme si elle avait frappé un mur de brique.

Pendant quelques secondes, ils ne bougèrent pas.

Une lueur dangereuse brillait dans les yeux gris-bleu de Vinn. Et soudain, sans qu’elle puisse réagir, il la prit dans ses bras et l’embrassa avec colère et avidité…

 

Gabby secoua la tête pour se forcer à revenir au présent. Elle détestait penser à ce baiser. Tout comme à la façon dont, à sa grande honte, elle y avait répondu. Et elle détestait se souvenir des traces de doigts sur ses poignets, le jour des noces. Comme si Vinn, en dépit des instructions données au service de sécurité, avait tout de même été indirectement présent dans l’église pour se moquer de son union avec Tristan Glendenning.

— Dis-moi juste ce que tu veux, dit-elle enfin avec irritation, tandis qu’elle continuait à soutenir son regard.

— Je veux que tu deviennes ma femme.

Gabby se raidit sous le choc. Qu’est-ce qui l’effrayait le plus ? La brutale énonciation des intentions de Vinn, ou le fait qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’accepter ?

— Voilà une demande étrange, sachant que nous nous détestons depuis toujours, parvint-elle à dire.

Pourvu que Vinn ne perçoive pas son affolement…

— Tu ne me détestes pas, Gabriella, répliqua Vinn avec un sourire cynique. Ce que tu détestes, c’est ce que tu ressens en face de moi. Cela a toujours été le cas entre nous, non ? Le fruit défendu du désir : la riche héritière et le mauvais garçon, fils de la femme de ménage. Un mélange explosif, tu ne crois pas ?

Elle lui adressa un regard méprisant.

— Tu rêves, Vinn.

Il se leva et jeta un coup d’œil à sa montre en or.

— Le temps est écoulé, ma chère, dit-il d’un ton neutre.

Elle serra les dents.

— J’ai besoin d’un peu plus de temps pour considérer ton offre, articula-t-elle.

— Offre que je retirerai dans trente secondes, lança-t-il avec arrogance. C'est à prendre ou à laisser.

De colère, Gabby se leva d’un bond.

— C'est du travail de mon père, un travail de toute une vie, que nous parlons, protesta-t-elle d’une voix tremblante. Il a reconstruit la station Saint Clair à partir de zéro, après le cyclone qui l’a ravagée dans les années soixante-dix. Comment peux-tu le laisser tomber après tout ce qu’il a fait pour toi ? Tu serais en train de faire de l’exercice dans la cour de la prison de Pentridge si ma famille ne t’avait pas aidé !

Les yeux de Vinn étaient d’une dureté minérale.

— Voici mon prix, Gabriella. Le mariage ou rien.

Tremblant de rage, elle serra les poings.

— Tu sais que je ne peux pas refuser. Tu le sais et tu veux remuer le couteau dans la plaie. Tu n’agis ainsi que parce que j’ai rejeté ton stupide conseil la veille de mon mariage, voilà sept ans.

Vinn se pencha vers l’Interphone qui se trouvait sur son bureau, appuya sur le bouton et dit calmement :

— Rachel, mon prochain client est-il là ? Mme Glendenning s’apprête à partir.

Gabby prit une profonde inspiration. Comment se résoudre à perdre le contrôle de l’entreprise de son père ? Il devrait vendre la maison, la maison dans laquelle ses parents et ses grands-parents avaient vécu avant lui. Comment supporter l’intense déception qu’elle lirait sur son visage si elle lui avouait son échec : qu’elle n’avait pu maintenir les choses à flot comme son frère, lui si brillant, l’aurait fait. Oui, si James avait été vivant, il aurait fait jouer ses réseaux et déjà trouvé une solution. D’un simple coup de fil à un collègue bien placé, il aurait résolu cette affaire d’offre d’achat. C'est comme ça qu’il fonctionnait. Lui, vivait au rythme effréné de l’adrénaline, tandis qu’elle… Eh bien, c’était le problème.

Elle ne s’en sortait pas.

Elle aimait savoir ce qui allait se passer et quand. Elle détestait les hauts et les bas du monde des affaires, les interminables réunions qui ne menaient à rien, l’assommante nécessité d’établir des réseaux, sans parler des tonnes de documents administratifs inutiles à remplir. Et plus que tout, elle haïssait les rangées interminables de chiffres qui finissaient par se mêler en une masse indistincte.

Non, ce qu’elle aimait… A quoi bon y penser puisque cela ne se réaliserait jamais ? Elle aurait tant voulu que les choses demeurent en suspens le temps que son père reprenne les rênes de l'entreprise.... S'il le pouvait un jour, pensa-t-elle avec un nouveau frisson de panique.

Gabby était la dernière à avoir parlé à James. La dernière à l’avoir vu en vie avant qu’il ne succombe à une overdose. A cause de cela, elle avait des responsabilités, et elle voulait y faire face, même si les conséquences lui répugnaient profondément. Epouser Vinn Venadicci, c’était le pire qu’elle pût imaginer. Bien sûr, le mot « répugnant » ne convenait pas tout à fait… N’importe quelle femme l’aurait trouvé séduisant. Sa haute silhouette musclée, ses cheveux noirs, ses lèvres sensuelles et ses yeux fascinants affolaient le cœur des femmes…

Mais l’épouser, c’était aller au-devant des ennuis. Pourtant, que pouvait-elle faire d’autre ? Qui d’autre pouvait lui prêter cette somme d’argent dans les vingt-quatre heures ?

Gabby déglutit avec difficulté en levant de nouveau les yeux vers lui. Pouvait-elle faire ça ? Commettre cette folie?

Cela lui paraissait si dangereux. Oui, Vinn était dangereux. Parce qu’il était arrogant, parce qu’il menait une vie de play-boy, et — c’était de loin ce qui la perturbait le plus — parce qu’il lui en voulait terriblement.

Mais vers qui aurait-elle pu se tourner ? Il lui semblait qu’il n’y eût pas d’autre solution pour résoudre le problème dans d’aussi courts délais. Sauver l’entreprise familiale lui incombait, même si cela signifiait céder aux absurdes conditions de Vinn.

— Très bien, murmura Gabby avec résignation. C'est d’accord.

— Bien, répondit Vinn d’un ton qui laissait entendre qu’il n’en avait jamais douté. L'argent sera viré dans quelques minutes. Ce soir, nous dînerons ensemble pour discuter des modalités du mariage.

Elle frémit d’angoisse.

— Ne pouvons-nous attendre quelques jours, le temps que je…

Le rire cynique de Vinn l’interrompit.

— Le temps que tu trouves un moyen de t’en sortir ? Je ne crois pas, cara. Maintenant que je te tiens, je ne vais pas te laisser échapper.

— Que vais-je dire à mes parents ? protesta-t-elle.

— Pourquoi ne pas leur avouer que tu as finalement compris que tu voulais m’épouser ? suggéra-t-il avec un sourire narquois.

Elle lui adressa un regard plein de colère.

— Ils vont penser que j’ai perdu l’esprit !

— Ou que nous sommes fous amoureux l’un de l’autre, répliqua-t-il. Et je préfère qu’ils croient ça pour l’instant. La santé de ton père est instable et le sera plusieurs semaines après l’intervention. Je ne veux pas qu’il rechute parce qu’il se fait du souci pour toi ou pour son entreprise.

Gabby ne pouvait qu’être d’accord avec cet argument, même si elle savait que Vinn l’utilisait pour la convaincre.

— Je prévoyais de passer à l’hôpital ce soir, dit-elle d’un ton las. Est-ce que tu veux me retrouver là-bas, ou bien à la maison ?

— J’ai des rendez-vous qui risquent de durer, répondit-il. Si je ne te retrouve pas à l’hôpital, je passerai te prendre à 20 h 30. J’aimerais parler à ton père de mes intentions.

Gabby eut une moue méprisante.

— Je ne sais pas pourquoi, mais je n’aurais jamais cru que tu sois du genre à demander la main d’une femme à son père. Ni à te marier tout court. Vu ce qu’on lit sur toi dans la presse, toujours à passer d’une relation à une autre en l’espace de quelques semaines…

— Le changement, c’est le sel de la vie ! rétorqua-t-il avec un sourire impénétrable. Mais même le plus agité des hommes ressent le besoin d’avoir des racines.

Elle le regarda avec circonspection.

— Ce mariage…, commença-t-elle. Ce n’est pas pour le long terme, n’est-ce pas ?

— Il durera aussi longtemps qu’il le faut.

Voilà qui ne répondait guère à sa question, songea Gabby, tandis que Vinn lui ouvrait la porte.

— Je te vois ce soir, dit-il. Je t’appelle si je suis en retard.

Lorsque la jeune femme l’effleura en sortant, Vinn sentit les notes parfumées de son eau de toilette. Un parfum d’oranger en fleur… Ou de chèvrefeuille ? Il n’aurait su le dire. Peut-être les deux…

La porte claqua derrière elle et Vinn reprit son souffle.

— Que le diable l’emporte…, murmura-t-il en se passant une main dans les cheveux.

Soudain, la voix de la réceptionniste résonna dans le bureau.

— Monsieur Venadicci ? M. Winchester est là. Je le fais entrer ?

Vinn prit une profonde inspiration pour se calmer.

— Oui, je vais le recevoir, dit-il.