La revanche d'un Venadicci
Lorsqu’elle rendit visite à son père, Gabby…
2.
Lorsqu’elle rendit visite à son père, Gabby fit appel à tout son courage pour faire bonne figure. Pourtant, les tubes et le moniteur reliés au corps du malade la remplissaient d’angoisse, la même angoisse que celle qu’elle lisait sur le visage de sa mère.
— Comment vas-tu, papa ? murmura-t-elle comme elle se penchait pour l’embrasser sur la joue.
— Encore bien vivant, dit-il en parvenant à sourire.
Mais Gabby pouvait voir l’inquiétude et la peur dans ses yeux gris.
— Les médecins vous en ont-ils appris davantage ? demanda-t-elle en s’adressant à ses deux parents à la fois.
— L'intervention a été avancée à demain, répondit sa mère. Vinn a parlé au chirurgien tout à l’heure et a tout organisé. Il a insisté pour que le cas de ton père soit traité en priorité. Tu l’as manqué de peu, tu aurais pu le croiser dans le couloir.
Gabby se raidit.
— Vinn était là ?
— Oui, ma chérie. En fait, il vient tous les jours. Mais tu le sais.
— Oui, c’est juste que je lui ai parlé ce matin, et il avait beaucoup de rendez-vous cet après-midi et ce soir, répondit-elle en se mordant la lèvre.
Sa mère lui adressa un regard inquisiteur.
— J’espère que tu ne vas pas faire d’histoires avec Vinn, déclara-t-elle sur un léger ton de reproche. Il nous a toujours beaucoup soutenus, et le moins que tu puisses faire, c’est te montrer polie avec lui… surtout maintenant.
Gabby faillit éclater de rire devant le revirement de sa mère. De la vieille école, Pamela Saint Clair avait toujours découragé tout rapprochement entre eux et les membres du personnel. Durant les années où la mère de Vinn, Rose, travaillait pour eux, Pamela lui avait à peine adressé la parole, sauf pour lui donner des ordres. Et elle s’était montrée pour le moins maussade avec Vinn au cours de la courte période pendant laquelle il avait vécu avec sa mère. Lorsqu’il avait eu des ennuis avec la justice, elle avait même tenté de lui interdire la porte de la propriété, mais le père de Gabby avait insisté pour que Vinn puisse continuer à venir voir sa mère comme avant.
Vis-à-vis de Rose, Gabby ne s’était guère mieux comportée, ce qu’elle avait commencé à regretter sincèrement avec les années. Elle mourait encore de honte en repensant au manque d’égards dont elle avait fait preuve, laissant tout traîner sans penser à la personne qui devait passer derrière elle pour tout ranger.
Mais le plus impardonnable, c’était la façon dont elle avait traité Vinn. Pendant son adolescence, sa conduite avait été particulièrement incorrecte : elle se moquait de lui devant ses amies pour les faire glousser, parlait de lui en des termes désobligeants tout en sachant qu’il entendait. Elle avait flirté avec lui, avant de le repousser. A vrai dire, elle n’avait pas d’excuse pour s’être comportée ainsi, sinon celle d’avoir été une adolescente anxieuse, mal dans sa peau, et qui, pour tenter de redorer son amour-propre, s’était entourée de gosses de riches qui n’avaient jamais appris à respecter ceux qui venaient d’un milieu moins favorisé que le leur.
Gabby se souvenait notamment d’un lamentable incident. Poussée par ses amies, elle avait laissé à Vinn un mot outrageusement aguicheur, lui demandant de venir la retrouver le soir même, dans le pavillon d’été de la propriété. Mais au lieu de le rejoindre, elle était restée à observer. Et elle avait ri avec ses amis lorsque Vinn était arrivé avec un bouquet de roses blanches. Ce qui la rendait vraiment honteuse, c’était la réaction de Vinn. Au lieu de crier contre elle, il n’avait rien dit. Ni à elle, ni à ses parents, et même pas à son frère, James, avec lequel il passait pourtant le plus clair de son temps lorsqu’il était de passage…
Soudain, Gabby sentit la main tremblante de son père sur son avant-bras.
— Vinn est quelqu’un de bien, dit-il. Je sais que tu souffres toujours de la perte de Tristan, mais tu devrais considérer sa proposition avec sérieux. Tu pourrais trouver pire ! Je sais qu’il a eu des débuts difficiles, mais il s’en est sorti, personne ne peut prétendre le contraire. J’ai toujours su qu’il aurait la volonté et l’énergie pour réussir si on le mettait sur le bon chemin. Je suis heureux qu’il t’ait choisie pour femme. Il prendra soin de toi, j’en suis certain.
Gabby ne put dissimuler sa surprise. Ainsi, Vinn avait déjà parlé à son père… Elle tenta de sourire.
— Alors il t’a parlé de notre… relation ?
Son père sourit.
— Je lui ai donné mon entière bénédiction, Gabby. Je dois dire que je n’ai guère été surpris à la nouvelle de vos fiançailles.
— C... comment ça ? demanda Gabby en fronçant les sourcils.
Il secoua la tête et agita la main.
— Adolescents, chacune de vos rencontres produisait des étincelles, répondit-il. Un moment, j’ai même pensé… mais la mort de James a tout changé, bien sûr.
Devant cette nouvelle preuve de l’incapacité de ses parents à accepter le suicide de leur fils, Gabby se sentit envahie par un sentiment de frustration familier. Ils refusaient toujours d’admettre que James se droguait. Mais cette dénégation obstinée semblait être un trait de caractère propre aux Saint Clair : n’en avait-elle pas en partie hérité ?
— Je suis contente que vous soyez d’accord, tous les deux, dit-elle en réprimant son émotion. Vinn et moi devons nous voir ce soir pour discuter des détails du mariage.
— Oui, il nous a dit que ce ne serait pas une cérémonie en grande pompe, intervint sa mère, et je crois que c’est sage, vu les circonstances. Après tout, il s’agit de ton deuxième mariage, il me paraît inutile d’en faire autant que la première fois.
Gabby ne pouvait que lui donner raison. L'argent dépensé pour son mariage avec Tristan avait été un véritable gâchis. Au cours de la cérémonie et de la somptueuse réception qui avait suivi, elle avait pris conscience de la terrible erreur qu’elle venait de commettre…
Elle se leva et embrassa ses parents.
— Il vaut mieux que j’y aille, annonça-t-elle en remettant son sac sur l’épaule. Vous avez besoin de quelque chose avant que je m’en aille ?
— Non, ma chérie, répondit sa mère. Vinn a apporté des fruits et des romans de cet auteur que ton père aime tant. Je dois avouer qu’il est devenu un vrai gentleman. Ton père a raison : tu pourrais trouver pire. Surtout que tu es veuve… Peu d’hommes veulent d’une femme qui a déjà appartenu à un autre.
Gabby serra les dents. Si seulement sa mère savait la vérité au sujet de son désastreux mariage avec Tristan…
— Alors à demain, lança-t-elle avec un dernier sourire contraint.
La demeure des Saint Clair était située sur le front de mer, dans la banlieue de Point Piper. De chaque côté, elle était flanquée de demeures luxueuses, habitées par des millionnaires et des célébrités. La vue sur le port de Sydney était extraordinaire ; la maison elle-même et le terrain offraient un mode de vie pour le moins agréable.
Cela faisait deux ans maintenant que Gabby était revenue y vivre, après que Tristan eut trouvé la mort dans un accident de voiture. Et même si elle jouait de temps à autre avec l’idée de se trouver un endroit à elle, elle n’avait rien fait pour déménager. La maison était assez vaste pour lui offrir l’intimité dont elle avait besoin, et avec l’état lamentable de ses finances — en raison des dettes laissées par son défunt mari —, elle avait décidé de rester là pour le moment.
Le tintement de la sonnette se fit entendre à 20 h 30 précises. Des bigoudis sur la tête, encore vêtue de son peignoir, Gabby sursauta. Elle n’était pas prête !
Tout en essayant de ne pas paniquer à mesure que les minutes passaient, elle se tortilla pour entrer dans le fourreau noir de grand couturier qu’elle avait depuis des années, et chaussa des talons aiguilles. Elle appliqua un peu de gloss sur ses lèvres, de la poudre sur ses joues et du mascara sur ses cils avant d’enlever ses bigoudis. Aussitôt, ses cheveux cascadèrent sur ses épaules en boucles souples. Un dernier coup de brosse. Voilà, elle était prête, du moins autant qu’elle le pouvait vu les circonstances. C'est-à-dire pas du tout...
***
Vinn regarda sa montre. Devait-il se servir de la clé que Henry lui avait demandé de garder sur lui ? Mais alors qu’il fouillait dans sa poche, la porte s’ouvrit.
Gabby avait l’air de descendre d’un podium de défilé de mode… Il respira son parfum, qui lui rappelait celui des fleurs d’été. Les cheveux de la jeune femme, d’ordinaire raides, se répandaient sur ses épaules nues, et le ruban de la robe, qui se nouait autour du cou, faisait ressortir la beauté de son visage.
Bien que mince, elle avait une poitrine généreuse. Le décolleté de sa robe attirait le regard de Vinn comme un aimant, et il dut se forcer pour fixer la jeune femme dans les yeux. Couleur caramel, ceux-ci étaient mis en valeur par un maquillage discret : ombre à paupières et eye-liner ; quant à sa bouche, elle était parée d’un gloss rose de la même teinte que le vernis de ses ongles.
— Je vais chercher mon manteau et mon sac à main, dit-elle.
Vinn la regarda s’éloigner sur ses vertigineux talons dans l’imposant hall au sol de marbre. Tout en ajustant une boucle d’oreille, elle attrapa son manteau et son sac avant de revenir vers lui. La façon dont elle relevait le menton avec arrogance n’appartenait qu’à elle, pensa-t-il. Lorsqu’elle n’était qu’une adolescente boudeuse, elle avait déjà la même attitude.
— Eh bien, finissons-en à présent, lança-t-elle comme si elle faisait face à un bourreau.
Vinn crispa la mâchoire. Elle voulait l’offenser, c’était évident. Mais, aujourd’hui, elle allait devoir se plier à sa volonté. Quel plaisir il allait ressentir à la soumettre — surtout après ce qu’elle avait demandé à Glendenning de lui faire, le jour de son mariage. La cicatrice sur son sourcil gauche était là pour lui rappeler jusqu’où cette femme était prête à aller pour obtenir ce qu’elle voulait… Oui, c’était lui qui décidait à présent, et plus tôt elle s’y habituerait, mieux ce serait.
Il passa devant elle pour la conduire à la voiture et lui ouvrir la portière passager. Puis il se mit au volant pour prendre la direction de la ville.
— Tes parents ont été étonnamment positifs au sujet de notre mariage, dit-il après quelques minutes de silence. Ta mère en particulier. Je pensais qu’elle allait s’évanouir en apprenant que sa fille épousait un étranger sans père, mais elle s’est montrée très reconnaissante à l’idée qu’un homme te sorte des oubliettes, pour ainsi dire.
Elle lui adressa un regard noir.
— Es-tu obligé de te montrer aussi insultant ?
Il haussa les épaules avec indifférence.
— J’ai toujours apprécié ton père. Mais ta mère est une snob qui pense que la valeur d’un homme se mesure au contenu de son portefeuille.
— Eh bien, c’est peut-être ton unique qualité, en effet, répliqua-t-elle avec irritation.
Vinn éclata de rire avant de lancer :
— Mon portefeuille a pourtant évité à ta famille de gros ennuis, alors ne sois pas aussi méprisante. N’oublie pas que je pourrais me rétracter… Que ferais-tu ?
Gabby tourna la tête et regarda sans les voir les gratte-ciel argentés devant lesquels ils roulaient à présent. Vinn avait raison. Elle allait devoir tenir sa langue si elle ne voulait pas qu’il manque à sa promesse. C'était bien le genre d’homme à faire ça, et à s’en réjouir ! Même si elle détestait se prêter aux exigences d’une personne qu’elle méprisait de tout son être, elle n’avait pas le choix. Et elle ne devait pas l’oublier.
Jamais elle n’aurait pensé qu’il était possible de détester autant quelqu’un ! Vinn était si arrogant, si sûr de lui. Bien sûr, il avait de quoi l’être : alors que tout était contre lui, il était sorti de la pauvreté. Et maintenant, il utilisait son pouvoir pour la contrôler. Pour autant, elle n’allait pas se rendre sans se battre. Certes, elle serait sa femme, mais seulement sur le papier.
Elle ne le lui dirait pas tout de suite et n’abattrait cet atout qu’une fois la cérémonie passée. Vinn en serait pour ses frais lorsqu’il comprendrait que sa femme ne dormirait pas avec lui ! Quand il le faudrait, elle jouerait en public les femmes dévouées, les parfaites hôtesses, mais en privé, elle serait la même Gabby qu’autrefois, celle qui l’avait giflé, quelques années plus tôt…
Le restaurant que Vinn avait réservé était situé sur le front de mer, et la vue nocturne sur le port était encore plus extraordinaire, avec les lumières scintillantes des ferrys et des restaurants flottants. L'air était lourd et chaud, saturé d’humidité comme si un orage se préparait.
Avec raideur, Gabby se laissa guider par Vinn à l’intérieur de l’établissement étoilé. Le maître d’hôtel les accueillit avec déférence, avant de les accompagner à leur table, qui bénéficiait d’une vue exceptionnelle.
— Tu as déjà dîné ici ? demanda Vinn une fois qu’ils furent installés
Elle secoua la tête et jeta un coup d’œil à la carte des boissons.
— Non, je ne suis pas beaucoup sortie ces derniers temps.
— Tu n’as fréquenté aucun homme depuis la mort de ton mari ? interrogea-t-il d’un ton neutre.
— Cela ne fait que deux ans, répondit-elle toujours sans le regarder. Je ne suis pas pressée.
— Il te manque ?
Elle posa le menu et lui adressa un regard irrité.
— Pourquoi cette question ? Nous avons été mariés cinq ans.
Cinq affreuses années… Mais comment le lui dire, alors qu’elle ne l’avait même pas avoué à ses parents ?
En fait, elle n’en avait parlé à personne. Et de toute façon, à qui aurait-elle pu se confier ? Elle n’avait jamais été très douée pour se faire des amies. Les rares qu’elle connaissait avaient trouvé Tristan grossier et arrogant, et s’étaient peu à peu éloignées, envoyant de temps en temps un e-mail pour savoir comment elle allait. C'était sa faute en grande partie : en public, elle excusait toujours la médiocrité de son mari. Ainsi, elle lui avait permis de se conduire de façon inqualifiable, simplement parce qu’elle n’avait pas pu affronter la honte de reconnaître l’erreur qu’elle avait commise en se mariant. Peu à peu, elle en était venue à mentir constamment, et même si c’était douloureux, elle savait qu’elle était la seule à blâmer.
— Tu n’as pas d’enfant, reprit Vinn. C'était ton choix ou le sien ?
— Nous n’avons pas à discuter de cela, rétorqua-t-elle, tout en examinant le menu avec une attention redoublée.
Un serveur vint leur demander ce qu’ils désiraient pour l’apéritif, et Gabby choisit un cocktail fort pour se donner du courage. Voilà ce dont elle avait besoin : une bonne dose d’alcool pour survivre à une soirée en compagnie de Vinn…
Celui-ci choisit de l’eau minérale, une marque italienne, remarqua-t-elle.
— Fais attention, dit-il tandis qu’elle buvait une grande gorgée de son cocktail. Il ne faut pas boire l’estomac vide. L'alcool a un effet désinhibant, tu sais. Tu pourrais te retrouver en train de faire des choses que tu ne ferais pas en temps normal.
— Comme apprécier ta compagnie ? répliqua-t-elle.
Une lueur dangereuse s’alluma dans les yeux gris-bleu de Vinn.
— Crois-moi, dit-il, avant que l’encre sur notre certificat de mariage n’ait séché, tu en viendras à apprécier ma compagnie.
Gabby but une autre gorgée de sa boisson pour dissimuler son embarras à la pensée des mains et de la bouche de Vinn sur son corps… Pendant cinq ans, elle avait tenu Tristan à distance, sauf cette nuit horrible où il avait… Elle but de nouveau, décidée à ne pas penser à l’humiliation que lui avait fait subir son mari.
— Tu es pâle, tout à coup, fit remarquer Vinn. L'idée de partager mon lit te déplaît à ce point ?
Etait-ce l’alcool ou la présence déstabilisante de cet homme ? Elle ne se faisait plus assez confiance pour répliquer et elle se contenta de lui adresser un regard noir.
— Le baiser que nous avons échangé il y a sept ans me laisse supposer que tu ne me trouves pas repoussant… bien au contraire. Tu en avais envie, Gabriella. D’ailleurs, je trouve ça intéressant quand on sait que, le lendemain, tu épousais un autre homme.
— Tu m’as forcée ! répliqua-t-elle sans élever la voix pour ne pas attirer l’attention des autres dîneurs.
— Tu exagères… Et puis, tu as répondu à mon baiser de tout ton cœur. Y penser suffit encore à m’exciter.
De toute sa vie, Gabby ne s’était jamais sentie aussi gênée. Elle devait être écarlate à présent ! Mais le plus perturbant, c’était de penser que Vinn était excité en pensant à elle…
— Tes souvenirs se sont sans doute altérés avec le temps, parvint-elle à répondre. Pour ma part, je m’en souviens à peine.
Il lui lança un regard sans équivoque.
— En ce cas, je pourrais peut-être te rafraîchir la mémoire. Nous aurons beaucoup d’occasions, lorsque nous vivrons ensemble comme mari et femme.
Gabby faisait tout ce qu’elle pouvait pour rester calme, mais elle parvenait à peine à contrôler les battements frénétiques de son cœur et la panique qui montait en elle.
— A quel moment as-tu pensé à cette ridicule comédie ? demanda-t-elle d’un ton qu’elle espérait posé.
— Oh, mais notre mariage ne sera pas une comédie, déclara-t-il avec un sourire froid. Ce sera un vrai mariage, dans tous les sens du terme.
Elle cligna des paupières.
— Tu as l’habitude de faire ça, Vinn ? Coucher avec une femme que tu n’apprécies même pas ?
— Tu es très belle, Gabriella. Que je t’apprécie ou non n’entre pas en ligne de compte.
Elle aurait voulu le gifler pour faire disparaître ce sourire suffisant de son visage… Elle serra les poings sur ses genoux. Seigneur, pourquoi son corps réagissait-il ainsi aux allusions à peine voilées de cet homme insupportable ? Malgré elle, le désir pulsait entre ses cuisses, ses seins se gonflaient et se tendaient. Ses tétons frottaient contre le tissu de sa robe…
— Je vais t’épouser, reprit-elle avec colère, mais cela n’ira pas plus loin. Me forcer à avoir des relations physiques avec toi serait totalement barbare !
— Tu n’oublies rien ? Deux millions quatre cent mille dollars, c’est un prix très élevé pour une épouse, et j’espère bien en avoir pour mon argent.
Pendant quelques secondes, elle en eut le souffle coupé.
— C'est monstrueux ! Cela relève de la prostitution !
— Tu m’as demandé mon aide, Gabriella, et je te l’ai donnée. Je me suis montré franc sur les conditions, alors ne fais pas semblant d’être choquée à présent.
— Mais qu’en est-il de la femme que tu voyais il y a un mois ou deux ? demanda Gabby en se rappelant une photo de magazine.
Il eut un sourire arrogant.
— Comme ça, tu te tiens informée de ma vie sentimentale, mia piccola ?
— Elle ne m’intéresse absolument pas, rétorqua-t-elle. Mais si nous devons être mariés pendant quelque temps, le moins que tu puisses faire, c’est de ne pas étaler tes liaisons dans la presse.
— Je ne me rappelle pas avoir dit « quelque temps »…, fit-il observer avec un sourire indéchiffrable. Loin de là.
Gabby sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine.
— C... comment ça ? balbutia-t-elle.
— J’ai toujours considéré que le mariage devait durer toute la vie, expliqua-t-il. Cela doit tenir à mon enfance… Ma mère a été abandonnée par l’homme qu’elle aimait, alors qu’elle devait s’occuper d’un bébé. Elle n’avait pas de sécurité, pas de mari pour subvenir à ses besoins ; elle a eu une vie dure, et elle a fait un travail pénible et ingrat : nettoyer la maison des autres, faire leurs repas, repasser leurs vêtements. Très jeune, je me suis juré que lorsque viendrait le moment de m’engager, je le ferais pour toujours.
— Mais tu ne m’apprécies même pas ! protesta-t-elle, sous le choc. Comment peux-tu penser te lier à moi pour la vie ?
— Tu n’as pas assez de miroirs chez toi, mia splendida ragazza ? Je n’ai pas besoin de t’apprécier pour te désirer. Et puis, n’est-ce pas ce que toute femme recherche ? Un mari qui éprouve pour elle et elle seule un désir insatiable ?
Gabby sentit la panique monter d’un cran.
— Tu me fais marcher, murmura-t-elle. C'est une mauvaise blague, n’est-ce pas ? Eh bien, laisse-moi te dire que je ne la trouve pas du tout amusante !
— Détrompe-toi, je ne plaisante pas. D’après mon expérience, l’amour est en général un sentiment qui ne mérite pas tout le mal qu’on se donne pour lui. Les gens tombent amoureux et cessent de l’être… Cela arrive tout le temps. En revanche, les mariages les plus réussis sont fondés sur une bonne entente sexuelle. Et crois-moi, il n’est pas besoin d’être amoureux pour avoir un orgasme dévastateur au lit.
Gabby se sentit rougir de plus belle. Heureusement, le serveur réapparut à cet instant-là pour prendre leur commande.
Entendre Vinn prononcer ce mot… Cela l’emplissait d’une chaleur jusqu’alors inconnue. Elle n’avait jamais ressenti de plaisir avec son mari. La seule fois où Tristan avait voulu revendiquer ses « droits de mâle », comme il disait, elle n’avait ressenti que douleur et honte.
Lorsque le serveur fut parti, Gabby termina son cocktail sans se soucier de savoir s’il allait lui tourner la tête. Quelle que soit la quantité d’alcool qu’elle boirait, cela ne l’affecterait jamais autant que la présence de Vinn… Son corps tout entier vibrait de sensations, et son esprit s’égarait dans de dangereuses pensées… Que ressentirait-elle s’il la serrait contre son corps puissant, si ses lèvres sensuelles se posaient sur les siennes ?
Elle secoua la tête. Comme elle s’en voulait d’avoir laissé la sensualité virile de Vinn la submerger ainsi ! Où avait-elle la tête ? Il était son ennemi. S'il l'épousait, ce n’était que pour la punir de la façon dont elle l’avait traité autrefois, car il savait très bien qu’être liée à lui serait pour elle une torture… Jamais elle n’avait autant regretté sa conduite immature qu’en cet instant ! Pourquoi, pourquoi s’était-elle montrée si superficielle et cruelle ?
James l’avait souvent réprimandée pour son attitude envers Vinn, mais, d’une certaine façon, la relation de son frère avec ce dernier avait été à la source du problème. Elle s’était sentie jalouse à l’idée que son grand frère adoré préfère la compagnie d’un fils de domestique. Elle lui en avait voulu des heures qu’il consacrait à Vinn pour l’aider dans ses études, alors qu’il aurait pu passer du temps avec elle, comme il le faisait avant l’arrivée de Rose chez les Saint Clair.
Lorsque Gabby avait appris par hasard que Vinn souffrait de dyslexie, elle l’avait couvert de sarcasmes cruels, se moquant de lui parce qu’il ne pouvait lire ne serait-ce que le texte le plus simple. Mais pour une raison inexplicable, Vinn n’avait jamais parlé de son attitude méprisable à James ou aux parents de Gabby. Il avait tout supporté sans un mot, évitant simplement de se retrouver dans la même pièce qu’elle. Pourtant, elle avait senti une intense colère brûler en lui, juste sous la surface du calme apparent qu’il affichait.
Encore aujourd’hui, quand Vinn la regardait, Gabby percevait cette colère. Ses yeux gris-bleu étaient comme des lacs de montagne mystérieux et profonds, glacés par moments, chauds et engageants à d’autres ; c’était les yeux d’un homme qui n’avait qu’une idée en tête : la vengeance.
Elle avait vu la façon dont les femmes le regardaient. Et pour cause… Les traits de son visage étaient d’une beauté stupéfiante, sa présence était à la fois dominatrice et troublante, un peu comme s’il pensait au mouvement qu’il allait faire, à la manière d’un joueur d’échecs prêt à prendre tout son temps pour déplacer son roi, rendant son adversaire malade d’appréhension.
A l’idée d’épouser un tel homme, Gabby frissonna de nouveau. Vinn espérait que ce mariage durerait, c’était ce qu’il avait dit. Cela impliquait certaines choses, des enfants par exemple. Elle avait vingt-huit ans et elle aurait menti en prétendant ne jamais avoir ressenti les appels de son horloge biologique depuis que Tristan était mort, deux ans auparavant. Pourtant, pendant leur mariage, elle n’avait jamais envisagé d’avoir des enfants. Comment l’aurait-elle pu, compte tenu de leur relation ? Elle n’aurait même pas amené un animal domestique à la maison, de peur que Tristan s’en serve contre elle…
— Tu es bien pensive, fit remarquer Vinn. Est-ce l’idée d’avoir un orgasme avec moi qui te fait peur ?
Elle lui accorda un regard méprisant.
— Non, en fait j’ai du mal à croire cela possible, répliqua-t-elle. Je ne peux pas parler au nom de toutes les femmes qui ont partagé ton lit, mais, personnellement, je ne peux pas m’engager dans un acte aussi intime sans éprouver des sentiments.
Il éclata de rire.
— Et la haine ? demanda-t-il. N’est-ce pas un sentiment suffisant ?
Elle fit signe au serveur de lui remplir son verre.
— Tu es sûre que c’est raisonnable ? intervint Vinn. Il y a assez d’alcool dans cette boisson pour obscurcir la raison de n’importe qui.
Gabby releva le menton.
— En l’absence de sentiments, boire de l’alcool est la meilleure chose à faire.
Il fronça les sourcils.
— Si tu crois que je vais te mettre ivre dans mon lit, tu te trompes. Lorsque nous coucherons ensemble pour la première fois, je veux que tu sois sobre, pour que chaque seconde se grave dans ta mémoire.
Elle reposa son verre avec un petit rire.
— Je ne vais pas coucher avec toi ! Pour avoir ce privilège, tu devrais payer deux fois plus, ajouta-t-elle d’un ton impérieux.
Avec un sourire, Vinn prit son chéquier dans sa poche intérieure. Puis il le posa sur la table, entre eux.
— Le double, tu dis ?
Gabby sentit son estomac se nouer. Sa gorge était sèche.
— Je… je ne suis pas sûre. Je… c’est… oh, mon Dieu!
Il inscrivit le montant avant de détacher le chèque et de le lui tendre.
— Voilà. Nous sommes d’accord, à présent ?
3.
Submergée par des émotions contradictoires, Gabby, les joues en feu, fixait le montant du chèque. Mais ce qu’elle ressentait en premier lieu, c’était de la honte. Et de la colère.
De façon délibérée, Vinn lui donnait l’impression qu’elle était une prostituée, une femme qui ferait n’importe quoi pour de l’argent. Mais il était hors de question qu’elle se laisse acheter. Par le passé, elle s’était conduite comme une idiote, laissant ses émotions l’aveugler, mais, aujourd’hui, les choses étaient différentes. Si Vinn Venadicci pensait pouvoir l’attirer dans son lit contre de l’argent, il se trompait lourdement.
Tout en regardant Vinn dans les yeux, elle prit le chèque et le déchira lentement en petits morceaux. Puis elle leva son verre.
— A ta santé, Vinn.
La mâchoire de ce dernier était crispée, mais la même détermination se lisait dans ses yeux.
— Tu crois que je vais renoncer ? Je peux te promettre que c’est toi qui vas me supplier, et plus tôt que tu ne le penses, cara…
Elle leva les yeux au ciel avant de boire une gorgée de son deuxième cocktail.
— Je t’épouse pour sauver l’entreprise de mon père, Vinn, mais je n’ai aucune intention de devenir ton esclave sexuelle. Si tu veux assouvir tes désirs, je suis sûre qu’une foule de femmes sont prêtes à t’aider. La seule chose que je te demande, c’est de la discrétion.
Il se carra contre le dossier de sa chaise et l’observa quelques instants avant de dire :
— Tu avais passé le même accord avec ton mari ? Ou bien satisfaisais-tu ses moindres désirs ?
— Cela ne te regarde pas, répliqua Gabby, furieuse. Je refuse de parler de mon mariage avec toi.
La bouche de Vinn prit un pli moqueur.
— Il te donnait du plaisir, Gabriella ? Il te faisait gémir et crier ? Ou bien te donnait-il satisfaction en t’offrant ces choses que les femmes comme toi meurent d’envie de posséder ?
Gabby serra la main sur son verre tandis qu’elle luttait pour contrôler le mélange de honte et de colère qui déferlait en elle. Jamais elle n’aurait pensé qu’il était possible de haïr quelqu’un autant que Vinn. Et elle pressentait que cette haine était liée au regard pénétrant qu’il posait sur elle : comme autrefois, il voyait les choses qu’elle voulait cacher à tout le monde.
Elle se concentra pour relâcher la tension dans ses épaules et, desserrant sa main sur le verre, porta celui-ci à ses lèvres.
— Et qu’en est-il de ta vie amoureuse? demanda-t-elle alors. Vois-tu toujours le top model qui faisait une publicité pour cette chaîne de grands magasins ? Ou bien a-t-elle atteint sa date limite d’utilisation ?
— Et toi, tu as pris des cours supplémentaires pour devenir une vraie garce ?
Gabby savait qu’elle n’aurait pas dû faire ça, mais elle ne put contrôler son geste. Comme au ralenti, le contenu de son verre à cocktail décrivit un arc de cercle pour atteindre la chemise de Vinn.
Son cœur se mit à battre à toute allure dans sa poitrine. Mais, soudain, Vinn se mit à rire.
— C'est tout ce dont tu es capable ? s’enquit-il avec un sourire moqueur. Te conduire comme une enfant récalcitrante de trois ans ?
— Si tu attends de moi des excuses, prépare-toi à attendre longtemps.
— Non, répliqua-t-il sans cesser de sourire. Je n’espérais pas des excuses de ta part. Pas maintenant. Mais je vais faire en sorte que tu m’en présentes plus tard, quand nous ne serons plus assis dans une salle de restaurant bondée. Et crois-moi, Gabriella, cela va beaucoup m’amuser.
Elle sentit la peur l’envahir. Par le passé, elle avait dû affronter les nombreuses colères de Tristan, mais pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, l’attitude calme et maîtrisée de Vinn la terrifiait davantage. Il en avait toujours été ainsi. Peut-être était-ce cette aptitude à se contrôler qui lui avait permis de réussir dans les affaires ? Comme certains grands joueurs de poker, il savait comment manipuler les gens et, aujourd’hui, elle avait l’impression paralysante qu’il avait la main et qu’elle ne pourrait jamais le battre.
— Tout va bien, signor Venadicci ? s’enquit soudain le maître d’hôtel, près d’eux.
— Tout va parfaitement bien, Paolo, répondit Vinn avec un sourire charmant. Ma fiancée a eu un léger accident.
— Oh… Puis-je vous apporter une autre boisson, mademoiselle ? Quant à votre chemise, monsieur Venadicci, nous réglerons la note du pressing, bien sûr. Je suis persuadé que la table est bancale. J’avais demandé à mon personnel de tout vérifier, mais il est si difficile d’avoir l’œil sur tout le monde.
— Ne vous inquiétez pas, le rassura Vinn en se levant. De toute façon, nous allions partir.
Que faire ? se demanda Gabby, désemparée. On ne leur avait même pas servi leurs plats, et elle mourait de faim. Elle avait sauté le déjeuner et, pour couronner le tout, elle sentait poindre une atroce migraine.
— Partir ? répéta Paolo, sidéré. Mais… et vos plats ?
— Je suis désolé. Pourriez-vous nous les emballer pour que nous puissions les rapporter chez moi ? Ma fiancée a eu une journée pénible, et elle a besoin de se coucher tôt.
— Mais bien sûr, monsieur Venadicci. Et félicitations pour vos fiançailles, ajouta-t-il en souriant à Gabby. Ce sont de merveilleuses nouvelles. Vous êtes une femme très chanceuse. Comment dit-on en anglais… ? M. Venadicci est un bon parti.
Comme elle allait répliquer, Vinn la prit par le bras et la poussa vers la sortie, prenant juste le temps de s’arrêter devant le comptoir pour récupérer leurs plats.
— Tu peux me lâcher, maintenant, lança-t-elle une fois qu’ils furent dehors.
Mais Vinn continua à la tenir jusqu’à la voiture, ne prenant même pas la peine de ralentir l’allure pour elle.
— Tu as besoin d’apprendre les bonnes manières, dit-il enfin, en lui ouvrant la portière. Tu agis comme une enfant gâtée. Et je ne suis pas le seul à avoir été gêné par ton comportement : toutes les personnes présentes dans le restaurant l’ont été, surtout Paolo. Tu devrais avoir honte.
— C'est toi qui as commencé ! répliqua-t-elle.
— Je t’ai simplement posé une question au sujet de ton mariage, lui opposa-t-il en mettant le contact. Un oui ou un non aurait suffi.
Elle lui adressa un regard noir.
— Je n’ai pas à répondre à tes questions stupides au sujet de mon mariage ou de mes relations.
— Laisse-moi te dire une chose. Une fois que nous serons mariés, tu n’auras pas d’autre relation, avec aucun homme.
Raide dans son siège, Gabby luttait contre une soudaine envie de pleurer. Pourtant, par le passé, elle avait appris à refouler ses émotions. A tel point que jamais elle n’avait donné à Tristan le plaisir de craquer devant lui. Alors, pourquoi se sentait-elle aussi bouleversée ?
De peur qu’il ne savoure le pouvoir qu’il avait sur elle, Gabby ne voulait pas que Vinn s’aperçoive de son état. Comment aurait-elle pu baisser la garde ne serait-ce qu’une seconde ? Il avait toutes les raisons de la mépriser, de la traiter plus bas que terre et de réduire en poussière ce qui lui restait de fierté. Et elle avait juste assez d’amour-propre pour empêcher cela d’arriver.
Pas beaucoup. Mais juste assez.
Vinn conduisait sa puissante voiture sur Harbour Bridge, vers la banlieue de Mosman. A chaque changement de vitesse, Gabby s’enfonçait dans son siège, et elle ne pouvait réprimer son appréhension à l’idée qu’elle serait bientôt sur son territoire. Au restaurant, elle avait pu le défier en toute sécurité, du moins c’est ce qu’elle avait cru. Mais se retrouver seule avec lui… Elle n’était pas sûre d’en être capable. Ni de l’être jamais.
La voiture s’engagea dans une rue bordée d’arbres et de demeures qui ne pouvaient appartenir qu’à des gens fortunés. Jardins luxuriants avec vue sur le port, maisons majestueuses, protégées par un système de sécurité proche de la forteresse, et qui permettait à ce havre privé d’être à l’écart du reste du monde. Cet environnement était la preuve que Vinn avait réussi, et qu’il n’avait éprouvé aucune gêne à prendre sa place parmi ceux qui avaient une situation privilégiée, que ce soit grâce à un travail acharné ou à une fortune familiale.
Après avoir activé une commande à distance, il s’engagea dans une allée au bout de laquelle se trouvait une splendide demeure moderne entourée d’un jardin à trois niveaux. Au fond, Gabby pouvait apercevoir le haut grillage d’un court de tennis, et elle entendait le bruissement d’une fontaine. L'air embaumait les glycines, ainsi que le parfum plus subtil des giroflées qui poussaient à profusion à la limite de la propriété.
Elle inspira profondément en descendant de voiture. Vinn se souvenait-il qu’il s’agissait d’une de ses fleurs préférées ? Elle en aimait les couleurs variées, les grosses tiges qui ne tenaient jamais tout à fait droites, et les bouquets fleuris dont l’odeur persistait jusqu’au bout. Comme par esprit de contradiction, si on les plaçait dans des vases à l’intérieur de la maison, leur eau devenait presque fétide : ces fleurs majestueuses et fières détestaient être enfermées.
Vinn ouvrit la porte et lui fit signe d’entrer. Gabby s’exécuta, tout en jetant un regard autour d’elle. Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, le hall de marbre n’avait rien d’ostentatoire. Même les œuvres suspendues au mur étaient la preuve d’un goût personnel raffiné.
Une peinture en particulier attira son attention. Elle représentait un petit garçon observant un coquillage au bord de la mer. Il était accroupi, et il regardait le coquillage qu’il tenait dans les mains comme si celui-ci recelait tous les mystères de la création. Gabby se pencha vers le coin droit de la toile, mais la signature ne lui évoquait rien.
— Tu ne reconnais pas l’artiste ? demanda soudain Vinn, derrière elle.
Gabby frissonna en le sentant si proche, mais elle se contraignit à paraître impassible avant de se tourner vers lui, en faisant prudemment un pas en arrière pour mettre un peu de distance entre eux.
— Non, répondit-elle. Pourquoi, je devrais ?
Le regard sévère de Vinn était fixé sur la toile.
— Non… il a toujours été un peu gêné par son désir de peindre. C'est la seule œuvre que j’ai pu le convaincre de ne pas détruire.
Il se tut un instant avant d’ajouter :
— Je pense que c’est une des dernières qu’il a réalisées avant de mourir.
— Oh…, murmura Gabby en se tournant de nouveau vers la peinture. Etait-il très âgé ?
— Non. Il n’est pas le premier artiste à succomber à un sentiment profond d’insécurité. La créativité peut être à la fois une bénédiction et un fardeau, je crois.
— Oui, j’imagine, acquiesça Gabby tout en fixant le tableau qui la touchait de façon incompréhensible.
Peut-être parce que la vue de ce petit garçon lui donnait le désir irrépressible d’avoir un jour un enfant ? songea-t-elle. Contrairement aux femmes qui l’entouraient, elle ne voulait pas d’une carrière exigeante. Pendant des années, elle n’avait rêvé que d’une chose : tenir un petit bébé dans ses bras, le regarder grandir et devenir adolescent, puis adulte, comme ses parents l’avaient fait pour elle et James.
— Nous devons discuter de certaines choses, déclara soudain Vinn, en lui faisant signe de le suivre dans le grand salon qui succédait au hall.
Gabby prit une profonde inspiration en entrant dans la pièce meublée avec style. Deux vastes canapés de cuir noir étaient disposés l’un en face de l’autre, encadrant une cheminée dont l’étincelante tablette de marbre noir aurait été trop imposante dans toute autre pièce que celle-ci. Un épais tapis dans les teintes noir et or adoucissait l’ambiance masculine, tout comme les lampes anciennes sur les tables Art déco. Une grande ottomane faisait office de table basse, et une chaîne hi-fi dernier cri était habilement dissimulée derrière une console à panneau déroulant.
— Quelle belle pièce ! s’exclama Gabby en prenant place sur un des canapés. En fait, toute la maison est belle. Tu vis ici depuis longtemps ?
Vinn s’assit sur l’accoudoir du canapé opposé.
— Que se passe-t-il ? releva-t-il. Un compliment de la grande et majestueuse Gabriella Saint Clair !
— Glendenning, corrigea-t-elle.
— Plus pour longtemps, répliqua-t-il, une étrange lueur dans les yeux. Bientôt, nous vivrons ici comme mari et femme.
Gabby se leva d’un bond.
— Pourquoi faire si vite ? demanda-t-elle en faisant quelques pas dans la pièce. Les gens vont se poser des questions.
— Bon sang, tu es veuve depuis deux ans ! s’écria Vinn avec impatience.
Les bras serrés sur la poitrine, elle se tourna pour lui faire face.
— Mais être si vite… avec toi… cela paraît… presque indécent. On va penser qu’il s’agit d’un mariage précipité…
Il se dirigea vers elle, la faisant reculer contre le mur. Il avait dû comprendre qu’elle voulait l’éviter, car il plaqua les mains de chaque côté de sa tête. Oui, elle était prisonnière…
Gabby sentit la panique l’envahir. Elle n’avait pas l’habitude qu’il soit aussi près d’elle. Elle pouvait sentir le parfum citronné de son after-shave, mais aussi l’intensité de son regard plongé dans le sien… La ligne de ses lèvres était ferme, mais sensuelle aussi… S'il l’embrassait, son baiser serait-il aussi ensorcelant que sept ans plus tôt ?
— Tu sais, Gabriella, murmura-t-il d’une voix chaude. Nous pouvons faire quelque chose tout de suite pour arranger ça…
Sa gorge se noua tandis qu’il se rapprochait encore d’elle. Contre son ventre, elle pouvait sentir la force de son désir… Il était tout le contraire d’elle. Expérimenté, sûr de lui… Bien sûr, il la désirait, elle n’en doutait pas. Et si elle voulait se montrer honnête, elle le savait depuis toutes ces années. Chaque fois qu’ils se retrouvaient dans la même pièce, c’était comme si un courant électrique crépitait entre eux. Les autres s’en rendaient-ils compte ? A sa manière sardonique, Tristan le lui avait fait remarquer plus d’une fois.
Pour Vinn, c’était juste physique. Les hommes étaient comme ça. Surtout les hommes comme lui, qui avaient l’habitude d’obtenir toutes les femmes qu’ils voulaient. S'il désirait Gabby, c’était parce que, pendant des années, elle avait été inaccessible. Elle était la fille d’un homme riche, tandis qu’il était le fils illégitime de la femme de ménage. Et après tout ce temps, il était prêt à tout pour la posséder.
La posséder dans tous les sens du terme, c’était aussi net que la cicatrice qu’il portait au sourcil, songea-t-elle. D’après ce qu’elle savait, il avait été blessé la nuit précédant son mariage avec Tristan. Mais ce n’est qu’après leur lune de miel que sa mère lui avait appris que Vinn avait passé une nuit à l’hôpital à la suite d’une bagarre. Gabby avait supposé qu’après leur échange houleux, il s’était défoulé dans une querelle de rue, comme il l’avait fait plusieurs fois par le passé.
— Qu’en dis-tu ? reprit Vinn, tandis que ses cuisses puissantes se pressaient contre les siennes. Nous pourrions faire un bébé maintenant. Alors, ce serait vraiment « un mariage précipité ».
Gabby se crispa. Ses jambes tremblaient et menaçaient de la trahir. Son cœur battait à toute allure, à un rythme irrégulier. Et son esprit était envahi d’images déstabilisantes… Vinn lui faisant l’amour, la remplissant de sa force et s’unissant à elle pour créer une nouvelle vie…
Elle réussit à articuler :
— Je ne veux pas d’enfant… avec toi.
— Je n’ai pas payé pour un mariage sans enfant, Gabriella. En contrepartie de mon importante contribution financière, j’attends un retour sur investissement.
Elle le repoussa en posant les mains sur son torse puissant.
— Alors tu as acheté la mauvaise épouse, répliqua-t-elle avec colère. C'est déjà assez que tu veuilles faire de cet accord quelque chose de permanent : vouloir un enfant est ridicule !
— Je ne t’ai jamais laissé entendre qu’il ne s’agirait pas d’un véritable mariage. Demain, tu signeras un accord prénuptial précisant que si notre mariage échoue, pour une raison ou pour une autre, tu auras juste de quoi payer ta manucure et ton coiffeur.
Gabby avait l’impression qu’elle allait exploser de rage. Elle avait envie de le frapper, de le griffer, pour qu’il ressente un peu de la douleur qu’elle éprouvait en cet instant. Il semblait la considérer comme une mondaine superficielle qui n’avait rien de mieux à faire qu’aller chez la manucure ! Alors que depuis la mort de son frère, sans parler des cinq années de mariage avec Tristan, elle avait compris que la vie qu’elle avait jusqu’alors menée était creuse. Et elle avait voulu changer ça à tout prix.
Et elle avait réussi.
Sa vie s’était modifié de bien des façons. Toutes n’étaient pas visibles, mais elle continuait à y travailler chaque jour. Prendre la direction de l’entreprise de son père, voilà une chose pour laquelle elle n’avait guère eu le choix. Mais elle ne s’était pas laissé rebuter par les difficultés.
Penser à son frère lui donnait toujours un sentiment de culpabilité et d’angoisse. Si seulement elle avait su qu’il se droguait, elle aurait pu l’aider avant qu’il ne soit trop tard. Mais il avait préféré affronter la mort plutôt que la déception de sa famille.
Elle s’en voudrait toute sa vie pour ça.
Elle reprit sa place sur le canapé. Ses mains tremblaient, mais elle faisait tout ce qu’elle pouvait pour ne pas montrer à Vinn qu’elle était près de craquer. Car nul doute qu’il s’en serait réjoui.
Elle était captive de cet homme.
Les barreaux d’acier de sa prison semblaient se refermer sur elle avec un bruit métallique et glacé. A présent, Vinn avait le pouvoir, et il l’exercerait tant que cela lui conviendrait. Il avait voulu ce mariage, mais il ne s’agissait pas de l’union neutre qu’elle avait naïvement envisagée. Elle ne pourrait jamais lui rembourser l’argent qu’il venait de lui prêter pour sauver l’affaire de son père. Il lui aurait fallu deux vies pour lui rendre ne serait-ce que la moitié de la somme ! Et Vinn le savait depuis le début. Tel un brillant stratège, il ne lui avait révélé toutes ses cartes que lorsqu’il avait su qu’elle ne pouvait plus se retirer.
Il était trop tard.
Elle allait devenir l’épouse de Vinn Venadicci. Le problème, c’est qu’il ne savait pas quel genre de femme il avait acheté. Il avait payé un prix élevé, mais elle allait beaucoup le décevoir.
De cela, elle était désespérément certaine.