La somme de toutes nos larmes

Jean-Christophe Boccou · Chapitre 1 sur 41

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La somme de toutes nos larmes

Première partie - Peaux brutes

PREMIÈRE PARTIE

 

PEAUX BRUTES

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18° 47′ 59′′ N 72° 49′ 35′′ W

 

Tout le monde ici m’appelle Lucius. Ne me demandez pas pourquoi, je serais bien en peine de m’en souvenir.

Pourtant, je me souviens de beaucoup de choses. Des choses importantes, comme ce jour où j’ai assisté à la naissance du garçon. Je m’étais caché derrière un sac de blé au fond de la grange. Aujourd’hui encore, il me suffit de fermer les paupières pour revoir leurs visages tannés par ce soleil impossible qui gondole l’horizon au-dessus de la mer des Caraïbes.

C’est ici que je suis né, moi aussi.

Dans ce pays écrasé de colères et noyé dans les ténèbres d’un siècle de sang versé.

Haïti.

Je me souviens du père, de son regard doux, de son sourire soulagé quand le bébé est sorti du ventre de sa mère dans une ferme en ruine posée au bord de l’eau, à l’est de l’île de la Gonâve. La sage-femme qui préparait l’accouchement depuis quelques jours l’a mis au monde sans effort, puis elle l’a attrapé par un pied et lui a sèchement claqué les fesses pour qu’il hurle à la vie.

— C’est un garçon ! elle a crié.

Le père s’est approché, une machette à la main. Il a tranché d’un coup sec le cordon ombilical qui reliait encore son fils à ce refuge doux et chaud au fond duquel il se blotissait depuis des mois.

Le père s’est déshabillé et a porté l’enfant jusqu’à la douche de fortune qu’il avait bricolée dans la cour. Il l’a lavé doucement en le caressant à l’eau tiède avant de le couvrir avec l’une de ses chemises et de le rendre à sa mère. Une brise légère caressait leurs visages et embaumait leurs âmes des parfums du matin.

J’ai vu le père pointer un doigt dans le vent. Il a arqué les sourcils et quelques rides inquiètes ont soudain ourlé son front. Et puis ses traits se sont détendus dans un large sourire édenté.

— Zéphyr. Nous l’appellerons Zéphyr, il a dit.

J’ai profité de leur joie pour me glisser au-dehors et m’en retourner discrètement dans la forêt.

Je ne peux toujours pas l’expliquer, mais j’ai aimé cet enfant dès qu’il est venu au monde et j’ai compris ce jour-là que ma place serait pour toujours auprès de lui.

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