La somme de toutes nos larmes
Chapitre 0
0
Saint-Mandé, Val-de-Marne
48° 50′ 21′′ N 2° 25′ 01′′ E
Les orgues sombres de l’église se déployaient comme des ailes rompues prêtes à se refermer sur une brassée d’ouailles consentantes.
Zéphyr les haïssait tous.
Il attendait depuis des heures, assis en tailleur au fond d’une chaire cabossée perchée à trois mètres du sol. Les derniers paroissiens quittèrent enfin l’office du soir en grappes bien ordonnées, repus de sermons obscurs et d’incantations stériles. Il les observa un temps puis détourna le regard, lassé du spectacle obscène de leur servitude.
Il patienta encore, le temps que le prêtre referme la lourde porte d’entrée de l’édifice et commence à débarrasser l’autel de ses breloques liturgiques. Zéphyr avait détaillé son visage tout au long du service en caressant le pommeau de sa canne-épée. Daniel Janssen avait vieilli, bien sûr, mais il avait reconnu son regard clair, ses gestes précis pendant l’office, les mots de son prêche, empesés de bienveillance.
Il en avait assez vu.
Il ouvrit son sac à dos et en sortit une poupée de chiffon, un chapeau melon usé jusqu’à la corde et un masque sombre qu’il enfila d’une main, chiffe informe de tissu noir cousue de perles blanches en forme de crâne humain mal dégrossi. Un masque confectionné pour lui par Marinette Gran Bwa Dévereaux, prêtresse vaudoue la plus crainte de l’île de la Gonâve. La sœur de son père.
Il ajusta son chapeau sur sa tête puis il enserra le corps de la poupée avant de la propulser vers l’autel d’un geste ample. Le prêtre se retourna et avisa l’objet d’un œil incrédule, alors qu’une silhouette improbable descendait lentement de la chaire en faisant claquer sa canne sur les marches vermoulues. Son visage se décomposa en lambeaux de stupeur quand il comprit soudain ce qui se jouait devant lui. Il s’effondra à genoux sur le sol et se mit à balbutier une prière incompréhensible.
Zéphyr pouvait presque le toucher, à présent.
— Regarde-moi, padre.
Le crâne chauve du père Janssen était grêlé de gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Il releva enfin la tête et accepta ce qu’il voyait. Qui il voyait.
— Tu es… Tu es un revenan, souffla-t-il. Je savais que tu avais survécu. Je savais que tu nous retrouverais un jour ou l’autre. Je l’ai toujours su.
Zéphyr ramassa la poupée et sortit de sa poche une fiole de poudre blanche, qu’il lui jeta au visage.
— Je ne suis pas un fantôme. En tout cas, pas celui que tu crois. Tu vas ramasser le flacon et avaler son contenu. Mais avant tu vas me dire où sont les autres.
Les mots de Janssen s’étouffèrent dans une toux grasse et il se mit à pleurer des larmes grossières comme un enfant pris en faute.
— Tout ce que tu voudras… Mais, je t’en supplie, ne me force pas à boire ça… Je ne veux pas que ça m’arrive… Pas à moi !
Zéphyr ne l’écoutait plus. Son regard s’abîma un instant par-delà l’autel où trônait une statue de femme. Le visage de la Mater dolorosa était troublé de douleur alors qu’elle serrait dans ses bras son enfant mort au pied d’une croix.
Le visage d’une mère.
Le visage de sa mère.
Un visage aux traits ravagés par la terreur, par ses efforts désespérés pour reprendre son souffle. Les jointures blanchies de ses doigts tentaient de dénouer cette corde de chanvre qui n’en finissait plus de se resserrer autour de son cou. Sa jambe droite se balançait d’avant en arrière dans un mouvement frénétique pour essayer de se maintenir en équilibre sur cette chaise qu’ils avaient posée là. Tout près d’elle. Volontairement. Elle ne tiendrait plus très longtemps.
Et puis il y avait son père, agenouillé à quelques mètres de là et qui observait d’un œil horrifié son épouse luttant pour sa vie.
Il l’aimait tellement.
Son regard était brouillé par la colère et par la peur. Il aurait voulu pouvoir sortir de son corps, se défaire des liens qui entravaient ses mains, ses pieds. Arracher ce pneu qu’ils lui avaient passé autour du cou. Il connaissait ce supplice qu’ils allaient lui infliger. Il savait ce qui l’attendait. Le coup du Père Lebrun. Il se souvenait encore des publicités qui s’affichaient un peu partout sur les murs de Port-au-Prince quand il était enfant. « Le Père Lebrun, fabricant de pneumatiques. » Et du visage de ce petit garçon tout sourire qui regardait à travers un pneu.
L’un des deux hommes qui avaient ligoté le père ouvrit un jerrycan rempli d’essence et le déversa sur sa tête. L’autre gratta une allumette sur le cuir noir de l’étui de son arme et la propulsa dans l’air d’une simple pichenette. Un rugissement de douleur et de rage mêlées s’arracha de sa poitrine embrasée par le collier de feu et fila tout droit vers le ciel bleu caraïbe alors qu’il s’écroulait sur le sol, le nez dans la poussière. Il n’était déjà plus qu’une torche incandescente quand Zéphyr parvint à se défaire de la poigne de l’homme qui le forçait à assister à la mise à mort de son père. Il jeta un regard à sa sœur avant de s’élancer. Nylah. Plus jeune que lui d’une année à peine.
La petite fille était assise sur le sol et hurlait de frayeur en écrasant son visage noyé de larmes dans sa poupée de chiffon. Un autre homme mutique se tenait accroupi près d’elle et faisait tournoyer autour de son index le pontet d’un vieux 38 Smith & Wesson.
Zéphyr se précipita vers sa mère, qui ne bougeait plus depuis quelques minutes. Il ramassa une machette qui traînait sur le sol et se retourna vers les quatre soldats, qui éclatèrent de rire alors qu’il faisait tournoyer la lame rouillée au-dessus de sa tête. La sueur qui gouttait de son front sur ses yeux et le soleil qui explosait dans leur dos l’empêchaient de les distinguer correctement. Il les connaissait déjà, de toute façon. Les Lougawous. C’est comme ça qu’ils s’étaient présentés à lui lors de leur première rencontre. Des Blancs en uniforme qui le forçaient à travailler pour eux depuis plusieurs semaines. Il appuya une main sur sa bouche pour s’empêcher de vomir. L’odeur du corps calciné de son père envahissait tout l’espace. Il le regarda une dernière fois. Amas de chairs brûlées et de caoutchouc en fusion qui se consumaient lentement en volutes saturées.
C’était l’âme de son père qui s’emmêlait dans les branches du flamboyant au feuillage couleur sang. C’était son âme qui s’accrochait au monde des vivants à coups de griffes de fumée et qui refusait de se disperser à jamais dans l’air liquide du matin.
Les Lougawous, eux, avaient cessé de rire. Ils se contentaient d’observer le garçon d’un œil indifférent comme s’il n’était qu’un petit animal inoffensif qui grognait dans un coin. Zéphyr savait qu’il ne pouvait rien contre ces soldats. Il n’avait que onze ans.
Il les défia du regard une dernière fois, puis il se résigna et jeta la machette à ses pieds.
— Je… Je voulais juste aider mes parents à payer un nouveau toit pour la maison, c’est tout.
Les hommes commençaient à s’agacer alors que leur chef relevait Nylah en l’attrapant par les cheveux. Il lui planta le 38 dans les mains, mais le poids de l’arme surprit l’enfant, qui la laissa tomber par terre. Le soldat ramassa le pistolet sans un mot, arma le chien et le repositionna dans les mains de la petite fille, qui bredouillait des mots de panique incompréhensibles.
Accoudé au canon de son fusil d’assaut, un autre soldat alluma une cigarette en beuglant :
— Ho, Kœnig ! C’est bon, on a récupéré la came. Finis-le, qu’on puisse se tirer d’ici. On embarque la gamine, si tu veux. On peut peut-être en tirer quelque chose à Port-au-Prince.
Et puis il y avait le prêtre. Le prêtre qui observait la scène quelques mètres en arrière et psalmodiait en silence, les mains jointes vers le ciel. Il se signa lentement et déclama d’une voix blanche :
— Laissez-moi ces enfants, je vous cède ma part de la drogue.
Kœnig se retourna vers lui.
— On fait comme a dit Dapper, aboya-t-il. La petite, tu la vendras au marché de Fer si ça te chante, padre. Elle fera une bonne restavèk. Mais, pour ce qui est du garçon, il en sait beaucoup trop.
Il comprima les doigts de Nylah entre ses mains puissantes et força l’index de la petite fille à appuyer sur la queue de détente.
Et puis le temps se fissura.
Zéphyr sentit l’éclair de flamme craché par la gueule noire du 38, la trajectoire hélicoïdale parfaite de la balle quand elle traversa son bras pour finir sa course dans la poitrine de sa mère. Pas un tressaillement de surprise ou de douleur ne parcourut le corps de la femme sans vie. Juste le sifflement mat de l’acier qui s’écrase dans la chair.
Le blast propulsa le petit garçon quelques mètres en arrière. Il roula sur le sol puis se redressa sur un coude et se frotta les yeux de sa main valide, alors qu’un sang poisseux s’écoulait de sa blessure. Il observa, éberlué, la rigole de pourpre ruisselant sur son bras en grosses gouttes, digérées à vue d’œil par la terre battue de la cour de ferme.
Il entendit Nylah qui criait son nom alors qu’un des Lougawous s’emparait d’elle et la chargeait sur son épaule. Il détailla une dernière fois son beau visage déchiré par l’effroi. Elle, si belle, sa petite sœur de dix ans. Elle qui lui ressemblait tellement et qui tendait les bras vers lui en essayant de se dégager de l’étreinte du soldat.
Elle hurla une dernière fois alors que l’homme la précipitait dans le coffre d’un break blanc aux portes siglées de larges lettres noires. ONU.
Zéphyr détourna le regard et observa un instant le prêtre qui cachait son visage entre ses mains, comme s’il n’était pas là. Comme s’il n’y était pour rien.
Le chef des Lougawous ramassa le 38 et s’accroupit près du garçon. Il lui caressa doucement la joue et esquissa un sourire presque désolé.
— Cette fois, c’est la fin de la route, petit cafard.
Kœnig arma le chien de son arme et enfonça le canon dans l’œil droit de Zéphyr avec une précaution infinie. L’enfant ferma les yeux. Le contact du métal sur sa peau lui faisait presque du bien.
Et puis il tira.
La silhouette du père Janssen s’ébrouait en longs sanglots pathétiques dans le silence visqueux qui plombait le cœur de la nef. Il se signait de l’index en gestes saccadés. Du front à la poitrine, puis de l’épaule gauche à l’épaule droite.
Zéphyr soupira de mépris et poussa la fiole vers le vieil homme d’un coup de canne agacé.
— Arrête tes simagrées et avale ça, padre. C’est l’heure de mourir.
Janssen tendit une main implorante sans même relever la tête.
— Attends. Je veux juste que tu saches que Nylah est en vie. J’ai quitté l’armée et je suis rentré avec elle en France. J’ai élevé ta sœur comme ma propre fille et…
Zéphyr ne voulait pas s’emporter. Il ne voulait pas que le prêtre ressente cette colère froide qu’exhalaient tous les pores de sa peau. Mais c’est une autre voix que la sienne qui claqua soudain à travers le masque vaudou.
— Ne prononce plus jamais son nom ! À présent, bois. Bois et meurs. Ensuite seulement, je te ramènerai à la vie.
OceanofPDF.com