La somme de toutes nos larmes
Chapitre 27
27
Île de la Gonâve, Haïti
18° 47′ 59′′ N 72° 49′ 35′′ W
Nylah se balançait, pensive, sur la chaise à bascule de la vieille mambo. Elle devina une ombre dissimulée au milieu des herbes hautes.
Elle se redressa et soutint le regard pers qui la fixait depuis la lisière de la forêt. Le félin l’observait calmement, comme s’il l’invitait à le suivre. Jamais encore elle n’avait vu un animal aussi âgé. Son pelage blanc était parsemé de zones de chair rose où les poils ne poussaient plus. Ses oreilles étaient fendues de toutes parts et ses moustaches avaient disparu. Il se fendit d’un long bâillement édenté et s’en retourna dans les bois.
La voix grave de Marinette résonna depuis la cuisine.
— À table, ’tite chérie ! Je nous ai préparé du poulet aux noix de cajou. Tu m’en diras des nouvelles.
Nylah vint s’asseoir à table et huma son assiette en fermant les yeux.
— Un bon petit plat, voilà ce qui va te rendre le sourire ! lança la mambo en souriant.
— Des nouvelles de Zéphyr ? demanda-t-elle d’un ton presque triste, comme si elle ne souhaitait pas entendre la réponse de Marinette.
— Il ne devrait plus tarder. Nous serons bientôt réunis, mais pour quelques heures seulement, hélas.
Nylah leva le nez de son assiette.
— Comment ça, quelques heures ?
Marinette se leva de sa chaise et commença à bourrer sa pipe de tabac gris.
— Je t’ai dit que je savais où trouver Peter Kœnig. Il vit dans un pétrolier abandonné au nord-ouest de l’île. Quand Zéphyr sera là, vous partirez tous les deux dans un bateau à moteur qui vous attend sur une plage à quelques kilomètres d’ici.
Nylah sentit son estomac se retourner. Il allait encore falloir tuer, poursuivre cette vengeance qui lui semblait de plus en plus vaine. Elle repoussa son assiette et se dirigea vers le balcon.
La vieille mambo murmura dans son dos :
— Tout sera bientôt fini, ’tite chérie.
La jeune femme sortit de la maison sans un mot et se dirigea vers la forêt. Elle avait besoin du calme de la nature pour faire le point. Elle fit quelques centaines de mètres à travers la végétation et s’allongea dans l’herbe. Elle repensa un instant à Hugo Pétrie et décida de le chasser pour de bon de sa mémoire. Le flic ne viendrait pas la sauver. Personne ne viendrait plus la sauver.
Une légère brise venue de la mer lui révéla les bruissements d’une présence familière qui s’approchait dans son dos. La jeune femme se redressa sur un coude sans même se retourner.
— Tu es là depuis longtemps ?
Zéphyr posa une main douce sur l’épaule de Nylah, qui sursauta malgré elle en sentant le gant de cuir noir se refermer sur sa peau.
— Je suis arrivé cette nuit. J’ai dormi dans notre ferme, je ne voulais pas vous réveiller. Je ne suis pas le monstre que tu crois, petite sœur.
Nylah se retourna vers le masque de mort et lui accorda un maigre sourire.
— Je ne crois rien, Zéphyr, même si je ne comprends toujours pas pourquoi tu as tué ce jeune policier sur ce toit à Montreuil. Il ne méritait pas ça, il n’avait rien à voir avec le meurtre de nos parents.
— Ces flics auraient pu tout faire capoter. Tu n’aurais pas dû m’empêcher de me débarrasser de l’autre.
— J’ai passé ma vie à détester le père Janssen et à vouloir sa mort. J’accepte de te suivre et d’en finir avec les Lougawous, mais tu dois me promettre que tu ne t’en prendras plus à des innocents.
Nylah sentit la respiration de son frère se faire plus rauque sous le tissu du masque. Son agacement était palpable.
— Des innocents ? Personne n’est innocent. Mais s’il n’y a que ça pour te faire plaisir… Moi aussi, je veux en finir. Je sais que c’est de plus en plus compliqué pour toi, mais tu seras bientôt libre de faire ce que tu veux de ta vie.
Nylah se releva et aperçut la silhouette malingre de la sorcière vaudoue se frayer un chemin en pestant à travers la végétation. Son visage était fermé, crispé de panique. Le souffle court, elle s’approcha de Nylah et s’appuya sur son bras.
— Un homme approche sur le chemin. Il se dirige vers la maison. Un Blanc barbu aux longs cheveux gris.
Hugo Pétrie.
Nylah se planta devant Zéphyr et le toisa d’un air de défi.
— N’oublie pas que tu viens de me faire une promesse, murmura-t-elle sur un ton de menace à peine voilée.
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