La somme de toutes nos larmes

Jean-Christophe Boccou · Chapitre 3 sur 41

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La somme de toutes nos larmes

Chapitre 1

1

 

 

Montreuil, France

48° 51′ 23′′ N 2° 25′ 29′′ E

 

Le gamin étouffa un juron et maudit les nouvelles baskets que lui avait données la vieille Haïtienne. Une en pointure 36, l’autre en 40.

« Tu mettras du papier journal dans la plus grande ! » lui avait-elle dit en riant.

Il avait fait la grimace, mais il se doutait bien que cette vieille qui venait de débarquer dans le quartier n’avait pas les moyens de lui offrir autre chose que des baskets dépareillées achetées pour presque rien sur le marché de la porte de Montreuil.

Il jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule. La femme qui l’avait pris en chasse à la sortie du supermarché était toujours à ses trousses. Grande, la peau noire et le crâne hérissé d’une touffe punk rouge vif à la manière d’un coq de combat. Elle était telle que la vieille l’avait décrite : une déesse furieuse aux jambes interminables et qui courait beaucoup plus vite que lui avec ses petites cannes de serin.

Il coupa sur la gauche et sauta par-dessus la barrière qui délimitait les contours de l’ancienne usine de plâtre que lui avait indiquée la vieille. Les structures rouillées du bâtiment s’étiraient aux quatre coins d’un terrain vague envahi par les herbes folles.

« Tu iras dans le magasin où elle travaille un peu avant la fermeture. Quand tu l’auras repérée, tu voles quelque chose devant elle. Ne vole pas trop gros ! Il faut que tu puisses courir vite. Ensuite, tu te débrouilles pour me la ramener ici. Et ne la sème pas en chemin ! Je dois lui parler, c’est important. »

Plus facile à dire qu’à faire.

L’enfant chuta lourdement et s’abîma les genoux sur les gravats qui affleuraient la végétation. Il se débarrassa de ses baskets et fonça tête baissée vers la cheminée d’usine qui se profilait à cinquante mètres devant lui.

 

Nylah sauta à son tour la barrière sans même ralentir sa course. Elle ne comprenait pas l’attitude du gamin, qui avait tout fait pour attirer son attention dès son entrée dans le supermarché. Il s’était planté devant elle et avait tranquillement fourré un paquet de bonbons sous son sweat à capuche. Qu’est-ce qui lui avait pris ? La jeune femme détestait avoir à courir après un enfant qui volait. Elle détestait avoir à courir après des gens tout court, mais c’était son boulot. Agent de sécurité dans un supermarché de Montreuil. Elle s’était dit que ce serait temporaire et qu’elle n’aurait pas de problème pour trouver quelque chose de plus lucratif et surtout de plus ambitieux, mais voilà. Le temps avait soufflé sur les saisons et cela faisait déjà trois ans qu’elle courait après des gens pauvres et affamés qui chapardaient pour se nourrir.

Elle leva les yeux vers l’inscription gravée sur une plaque d’acier au fronton de l’usine.

 

TANT QU’UN HOMME POURRA MOURIR DE FAIM

À LA PORTE D’UN PALAIS, IL N’Y AURA RIEN DE STABLE

DANS LES INSTITUTIONS HUMAINES.

 

Les mots lui soulevèrent le cœur un bref instant, mais elle reprit sa course de plus belle en apercevant le bonnet difforme du gamin qui s’agitait dans les broussailles. Il courait comme un dératé vers la rue Étienne-Marcel, qu’il traversa en ligne droite sans se soucier de la circulation et des conducteurs qui écrasaient leur klaxon en pilant sur son passage. Nylah était sur ses talons lorsqu’elle le vit disparaître dans une venelle, où elle s’engouffra à son tour jusqu’à un immeuble abandonné qui dominait le fond d’une impasse. Elle observa attentivement les vitres condamnées par des planches qui trouaient çà et là la façade du bâtiment, puis elle alluma la lampe torche de son téléphone portable et s’avança vers l’entrée. Elle enjamba les sacs-poubelles éventrés qui s’amassaient contre la porte et tendit l’oreille vers les étages.

Des bruits de pas précipités résonnèrent au-dessus de sa tête alors qu’elle se ruait dans l’escalier.

L’appartement délabré était plongé dans un curieux clair-obscur ponctué par les lueurs vacillantes d’une dizaine de bougies disposées sur le sol. De larges tentures multicolores paraient les murs de béton et donnaient à la pièce un parfum d’ailleurs. Une atmosphère gorgée de soleil et de souvenirs qui sauta à la gorge de Nylah à mesure que ses sens s’accommodaient à l’ambiance colorée et aux odeurs de cendres et d’épices qui embaumaient les lieux.

Accroupie sur le sol au milieu du salon, une vieille femme fumait sa pipe d’un air concentré, occupée à tracer sur le sol d’étranges figures géométriques. Elle planta son pinceau dans un pot en grès rempli de cendres et leva les yeux vers Nylah.

— Tu n’as aucune idée de ce que je dessine, pas vrai ?

La jeune femme hocha la tête sans répondre, interloquée par cette vieille femme drapée dans une tunique rouge sang et qui s’adressait à elle comme si elles se connaissaient depuis toujours.

— Je dessine un vèvè. Le vèvè est un symbole dans le culte vaudou. Les symboles que j’ai tracés sur le sol représentent Ogoun Ferraille. C’est une divinité. Un loa, comme on dit chez nous. Ogoun Ferraille est le loa de la Guerre. C’est pour toi que j’ai tracé ce vèvè, petite Nylah.

La jeune femme fit un pas en arrière et buta contre l’enfant, qui se tenait caché derrière la porte.

La vieille pointa le gamin du bout de sa pipe et lui fit signe de disparaître. Nylah eut à peine le temps de se retourner que le petit garçon dévalait quatre à quatre les marches de l’escalier vermoulu.

— Laisse-le filer, siffla-t-elle. C’est moi qui lui ai demandé de voler quelque chose dans le magasin où tu travailles. C’était le seul moyen de t’attirer ici. J’ai beaucoup de choses à te dire et peu de temps pour le faire.

La vieille femme l’invita à s’asseoir devant elle et se mit à fouiller dans un sac plastique, dont elle ressortit un morceau d’étoffe noire.

— Comment connaissez-vous mon nom ?

— Tu t’appelles Nylah Dévereaux. Moi aussi, je porte ce nom. Et, comme toi, je suis née sur l’île de la Gonâve, en Haïti. Je m’appelle Marinette. Je suis une mambo, une sorcière vaudoue. Ton père, Anderson, était mon petit frère. Il s’est bien gardé de te révéler mon existence, mais je ne lui en veux pas. Tout le monde avait peur de moi, à cette époque, dans l’est de l’île.

— Je… Je n’ai jamais entendu parler de vous, balbutia Nylah.

La vieille mambo secoua la tête en soupirant.

— Et c’est bien normal, ’tite chérie. Je te l’ai dit, les gens là-bas me craignaient, en ce temps-là. Ils me surnommaient Marinette Gran Bwa, Marinette Grand Arbre. Ils pensaient que j’étais la servante d’un loa maléfique qui porte ce nom. Ton père aussi y croyait, et c’est pour ça qu’il t’a caché mon existence. J’ai bien connu ton grand frère Zéphyr, par contre. Mais je lui avais fait jurer de ne rien vous dire quand il passait me voir.

— Vous avez connu mon frère ? s’étrangla Nylah, qui sentit les mâchoires acérées du souvenir se refermer sur sa gorge.

Marinette Dévereaux soupira un instant tout en égrenant des perles blanches entre ses doigts minuscules. Elle saisit du fil et une aiguille et commença à en coudre une sur le chiffon noir qu’elle tenait entre les mains.

— C’est un masque rituel, dit-elle, pensivement. C’est pour Zéphyr que je l’ai confectionné quand il était enfant. Je dois me dépêcher de le recoudre avant qu’il n’arrive. Il a du travail, ce soir. Un travail important. Il doit rendre visite à un prêtre.

Nylah écarquilla les yeux.

— Zéphyr ?… Il est en vie ?

La sorcière reposa le masque sur ses genoux et planta ses grands yeux verts dans le regard paniqué de Nylah.

— Est-ce que tu vas m’écouter, à présent, ’tite chérie ? Écoute-moi me souvenir.

 

Marinette avait patienté longtemps, ce jour-là. Trop longtemps. Le petit garçon lui rendait visite trois fois par semaine depuis des mois sans jamais manquer un de leurs précieux rendez-vous. Elle souriait toujours quand il montrait le bout de son nez au détour du chemin qui bordait la forêt où elle avait construit sa cabane, à l’abri des habitants du village. Ces pauvres gens la détestaient depuis des années et l’accusaient de tous les maux, faute de la connaître vraiment.

Mais Zéphyr n’était pas venu lui rendre visite. Elle avait guetté son arrivée pendant des heures, s’attendant à l’entendre râler sur son mulet qui traînait les sabots, l’échine lestée de lourdes calebasses gorgées d’eau. Cette eau qu’il ramenait à la ferme de ses parents et qu’il tirait d’un trou dans la forêt dont il gardait l’emplacement secret, de peur que d’autres enfants chargés de la même mission ne viennent se servir sur son territoire.

Lassée de s’inquiéter pour l’enfant, la vieille mambo avait finalement attrapé sa canne et sa petite ombrelle rouge tissée de fils d’or, puis elle s’était mise en route.

Elle avait marché des heures sous un soleil de plomb qui noircissait le ciel de septembre et faisait se plier l’horizon. Et puis elle l’avait vue. Opaque et tournoyante. Une colonne de fumée épaisse, vibrante de mauvais présages et qui s’enroulait sur elle-même dans une lente sarabande vers le ciel. Elle avait pressé le pas sur le chemin de terre menant à la ferme, ses courtes jambes fatiguées s’emmêlant l’une à l’autre.

Elle avait d’abord aperçu son frère, dont la dépouille n’était plus qu’un amas de chairs consumées. Ensuite le corps chiffonné de sa femme qui se balançait autour d’une corde de chanvre, pendue par le cou et la poitrine déchirée par l’impact d’une balle.

Elle avait baissé les yeux et s’était pris la gorge entre les mains avant de découvrir avec horreur la petite silhouette recroquevillée sur le sol. Zéphyr. Son ’tit ange caramel.

Elle s’était approchée avec précaution et s’était agenouillée auprès de l’enfant. La moitié de son visage n’était plus qu’une boursouflure noircie de poudre et de sang mêlés. Elle l’avait pris dans ses bras et l’avait serré tout contre son cœur, implorant les loas de lui rendre le petit garçon. Elle l’avait bercé un long moment avant de ressentir un tressaillement léger contre sa poitrine. Un frisson d’espoir, presque imperceptible.

 

Marinette contempla le masque rituel et le retourna vers la jeune femme.

— Voilà ! Terminé. Qu’en penses-tu ?

Nylah détailla un instant le bout de tissu noir cousu de perles blanches qui dessinaient un crâne humain aux proportions grossières. La vieille mambo reposa le masque sur ses genoux et reprit le pot de terre où elle avait planté son pinceau. Elle huma son contenu avec un sourire satisfait puis elle fit signe à Nylah de s’approcher encore un peu en tendant vers sa bouche le récipient rempli de poudre.

— Oui, petite fille. Ton grand frère a survécu au massacre. Je pense que tu es prête à le revoir. Mais, pour l’instant, tu dois te reposer, murmura-t-elle.

Le regard de Nylah se troubla légèrement alors que les lèvres de la sorcière se pinçaient dans une grimace étrange et projetaient vers elle le souffle d’un poison.

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