La somme de toutes nos larmes
Chapitre 2
2
Paris, France
48° 50′ 24′′ N 2° 19′ 59′′ E
Hector Babenko n’avait encore jamais éprouvé une telle sensation de calme et de plénitude. Les puissants effluves saturés de sel d’Epsom lui avaient chatouillé les narines pendant quelques instants, mais il s’y était rapidement accoutumé et il ne les sentait presque plus. Seule demeurait la léthargie apaisante de son corps nu flottant dans l’épais liquide qui remplissait le caisson d’isolation sensorielle.
Ses longs cheveux bouclés flottaient autour de lui et lui caressaient les épaules comme les tentacules d’une anémone de mer. Il ne put réprimer un sourire. L’investissement était de taille, mais les profits s’annonçaient colossaux. Il avait déjà commandé une dizaine de caissons, qui viendraient bientôt détendre les corps fatigués des clients de la chaîne de salons de massage dont il était responsable sur les trois départements de la petite couronne. Encore un an ou deux et il pourrait enfin se ranger. Fini le trafic de dope, les putes et le blanchiment pour ses compatriotes de la mafia russe. Il pourrait prendre une retraite bien méritée et trinquer à la santé des flics français à l’autre bout du monde.
Il s’étirait langoureusement dans l’obscurité du sarcophage quand des bribes de voix étouffées lui parvinrent à travers le caisson. Il fouilla le fond de l’eau salée à la recherche de son HK 45.
Se concentrer. Anticiper. Réagir.
Vite.
Une décharge de fusil à pompe déchira le silence à quelques centimètres au-dessus de sa tête alors qu’il soulevait le capot du caisson et logeait deux balles dans la poitrine du brigadier de la compagnie d’intervention. Il sortit de l’eau en pestant et s’approcha du flic casqué qui rampait vers son arme en se tenant la poitrine.
Hector s’accroupit près de lui et fulmina en découvrant le gilet pare-balles que portait l’homme. Il lui arracha son casque d’un geste brusque.
— Là où tu vas, pas besoin de gilet, lui cracha-t-il au visage avant de lui tirer une balle en pleine face.
La porte derrière lui explosa soudain. Babenko posa un genou à terre et ajusta dans son viseur les deux silhouettes qui tentaient de se frayer un chemin dans la pièce, un bouclier antiémeute à la main. Il leur tira dans les pieds et regarda les policiers s’affaisser l’un sur l’autre, empêtrés dans leur équipement d’intervention. Il attrapa un pantalon et se mit à courir vers le couloir menant à l’arrière-cour du salon de massage. Il se plaqua contre un mur et se rhabilla à la hâte. Les lieux étaient déserts. Les flics s’étaient probablement concentrés sur l’avant du bâtiment. Il commença à progresser dans la ruelle quand une voix rugit dans son dos.
— Police ! Tu t’arrêtes, Babenko !
Hector tira deux fois vers le policier, qui s’encastra lourdement dans l’embrasure de la porte, puis il reprit sa course, les yeux brouillés de sueur et de sel. Parvenu au bout de la ruelle, il jeta un rapide coup d’œil. Personne. Il s’apprêtait à s’élancer quand le canon d’un Sig Sauer SP 2022 lui fracassa la mâchoire.
— Ne recommence jamais ce numéro de cow-boy, Stan. Je ne plaisante pas.
Le jeune brigadier Stan Horowitz opina en se massant les côtes. Il avait eu de la chance et il le savait. La première balle de Babenko s’était fichée dans son gilet, alors que l’autre était passée à quelques centimètres de sa tête. Il pouvait encore entendre le sifflement du projectile à tête creuse qui avait bien failli lui emporter le visage. Le capitaine Hugo Pétrie sortit un paquet de cigarettes de sa poche et le tendit à sa jeune recrue. Stan refusa poliment et se concentra sur sa respiration sifflante encore empreinte de panique.
— Je t’aime bien, petit, mais ne force pas trop ta chance…, lança Pétrie, cinglant. Tu es nouveau dans le groupe, je ne tiens pas à fêter ton bizutage à la morgue.
Le jeune ripeur aurait aimé réagir à la réflexion de son chef de groupe, mais il se contenta de lui retourner un sourire gêné.
— Je te demande pardon, capitaine. Je n’avais rien à foutre là. C’est juste que je l’avais dans ma ligne de mire. Il fallait bien que je tente quelque chose.
Pétrie hocha la tête et considéra Stan d’un œil bienveillant. Vingt-cinq ans à peine. Tout à prouver au reste du monde et à son capitaine en particulier. Hugo le sentait bien, reconnaissant en lui un jeune con écervelé lui en rappelant un autre. Cet autre qu’il avait été, lui aussi, à une époque où il passait le plus clair de son temps à désobéir aux ordres et à se faire taper sur les doigts par une hiérarchie un peu trop frileuse à son goût. « Mieux vaut être un mouton noir qu’un mouton de plus », avait-il balancé un jour à son chef. Mais le temps avait fait son œuvre. Devenu chef à son tour, Hugo Pétrie était peu à peu rentré dans le rang. Il ne comptait plus ses rides ou ses cheveux blancs.
Il tendit la main à Stan et l’aida à se relever. Le jeune homme s’appuya contre l’épaule de son capitaine et claudiqua jusqu’à l’ambulance qui venait de se garer devant l’entrée de l’immeuble.
Le téléphone portable de Hugo vibra dans la poche de son jean. Mathilde, la procédurière du groupe.
— Fais vite, grogna Pétrie. Il est 6 h 30 du mat’ et je suis un peu claqué, là. On vient de serrer Babenko.
— Enfin ! fit la jeune femme avec enthousiasme. Bon, je te la fais courte. On vient de recevoir un appel du commissariat de Montreuil. Il s’est passé un truc bizarre là-bas.
Hugo s’impatienta.
— Bizarre comment ?
— Les collègues ont récupéré un prêtre complètement à poil et à moitié mort de froid près de l’ancienne usine de plâtre il y a environ trois heures de ça.
— Bourré, j’imagine ?
— Non, plutôt sous produits. D’après ce qu’on sait, il a passé quelques heures dans un cercueil sur le terrain de l’usine.
— Tu déconnes ?
— Je préférerais, mais non. Le vieux a été enterré vivant avant de réussir à sortir de sa boîte. J’ai pensé que ça te dirait d’aller jeter un coup d’œil sur place, vu que tu es dans le secteur. Tu prends ?
— Pas le temps, refile ça aux stups du 93.
Mathilde hésita quelques instants, puis reprit sur un ton plus ferme :
— Le prêtre officiait dans notre secteur, à l’église Notre-Dame de Saint-Mandé. Il a été emmené aux urgences, puis transféré dans le service addictologie du Pr Vaillant. Quelque chose clochait dans ses analyses de sang. Il était défoncé, mais personne à l’hosto n’a su me dire à quoi. Je pensais que ça pourrait t’intéresser.
Pétrie alluma une cigarette et observa Stan qui s’engueulait avec un infirmier. L’homme en blouse blanche tentait vainement de le faire s’allonger sur un brancard.
— Bordel, mais foutez-moi la paix, je vais bien, je vous dis !
— J’embarque le gamin et on file à Montreuil, lâcha Hugo Pétrie à Mathilde en s’approchant de l’ambulance.
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18° 47′ 59′′ N 72° 49′ 35′′ W
Sa mère ne l’aimait pas. Je le sentais depuis sa naissance, depuis ses premiers pas, depuis ses premiers mots. Et jamais Zéphyr n’a réussi à lui soutirer la moindre tendresse, pas même un sourire. Il n’y en avait que pour sa petite sœur, Nylah, née un an après lui.
Nous vivions dans une ferme délabrée sur la côte est de l’île de la Gonâve, au bord des rives de la mer des Caraïbes. Les murs en bois clissé avaient déjà résisté à plusieurs ouragans, mais le toit de chaume était régulièrement dévoré par les rats qui y faisaient leurs nids. J’aidais de mon mieux la famille à se débarrasser des rongeurs, mais je me lassais rapidement. Ils étaient gras et trop nombreux.
Le père enrageait en s’escrimant à les chasser à grands coups de machette, tout en nous promettant que, bientôt, il se rendrait à Port-au-Prince et ferait installer un toit de tôle plus résistant qui les protégerait des nuisibles et des caprices des saisons.
La mère gardait le silence. Peut-être savait-elle pertinemment qu’ils n’auraient jamais les moyens de se payer ce nouveau toit. Peut-être ne voulait-elle pas vexer son mari. Peut-être.
Je la voyais qui passait des heures à tresser les cheveux de sa petite fille en chantonnant d’un air absent. De cette absence que je sentais pourrir en elle et qui se faisait chaque jour un peu plus présente. Un peu plus pesante. Sa réalité était une digue assaillie par des vagues toujours plus hautes qui bientôt finiraient par faucher son âme et la précipiter dans la folie.
Elle ne prêtait plus aucune attention à Zéphyr, qu’elle feignait d’ignorer comme un petit fantôme agaçant qui traînait dans ses jambes. L’enfant se contentait d’aller attendre sa sœur dans la cour de la ferme avant de partir pour l’école. Nylah se laissait faire par cette maman un peu étrange qui l’embrassait goulûment et la serrait dans ses bras jusqu’à l’étouffer. La fillette sortait alors de la cabane en se frottant les joues, comme si elle s’en voulait d’être le seul objet de l’affection de leur mère. Zéphyr l’accueillait toujours un grand sourire aux lèvres.
— C’est pas grave, petite sœur, c’est pas grave. Viens, on y va. C’est l’heure d’aller à l’école.
Je les accompagnais tout au long de la route qui menait à Anse-
à-Galets. Dix kilomètres à pied, tous les matins et tous les soirs, trois jours par semaine. Arrivé sur place, je m’installais à l’ombre dans un coin de la cour et je patientais tranquillement. J’observais les enfants mâchouiller leurs crayons et se frotter les yeux de fatigue derrière les vitres sales de la baraque en bois qui faisait office de salle de classe.
Parfois, Zéphyr passait la tête par la fenêtre. Il scrutait la cour d’un air inquiet et se mettait à pouffer de rire dès qu’il m’avait repéré. Moi, j’attendais mon moment préféré de la journée, celui où un des enfants sortait de la classe et venait taper le poteau du préau à grands coups de clé à molette.
C’était la fin de la journée.
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