La somme de toutes nos larmes

Jean-Christophe Boccou · Chapitre 7 sur 41

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La somme de toutes nos larmes

Chapitre 5

5

 

Montreuil, France

48° 51′ 26′′ N 2° 25′ 22′′ E

 

La nuit était tombée quand Nylah traversa la rue Étienne-Marcel pour se précipiter vers un vieillard écroulé sur le trottoir. L’homme frappait l’asphalte d’un poing rageur en pleurant comme un enfant. Elle toisa les badauds alentour, qui passaient leur chemin en se pinçant les narines.

— Dieu est mort…, bredouilla le vieillard dans un souffle aviné mêlé de morve et de larmes.

Nylah l’attrapa par le col et le força à s’asseoir alors qu’il se débattait et se giflait le visage comme pour chasser des mouches invisibles.

— Bon sang, mais qu’est-ce qui vous arrive ? s’écria la jeune femme, à bout de patience.

Le vieux désigna le poste de télévision miniature qui traînait parmi les cartons moisis de son campement de fortune. Nylah observa une seconde l’écran qui éructait des images striées en noir et blanc, et poussa un soupir de soulagement.

Elle s’accroupit auprès du SDF et posa une main affectueuse sur son épaule. Elle aussi connaissait ce dieu dont parlait le vieillard, ce dieu qui courait en levant les mains au ciel sur une pelouse fraîchement coupée et qui embrassait son maillot rayé bleu et blanc.

Elle se remit debout et se frotta les cuisses.

— Ne pleure pas pour ça, l’ancêtre. Il y aura d’autres Maradona !

Une pluie fine s’était mise à tomber, qui les saupoudrait d’une brume fantomatique et brouillait encore un peu plus les larmes du vieil homme. Nylah fouilla dans ses poches et lui tendit quelques pièces avant de traverser la rue et de s’enfoncer dans la venelle menant à l’appartement délabré de Marinette Dévereaux.

Elle monta à la hâte les marches de bois délattées et pénétra dans le salon multicolore plongé dans une totale obscurité. Elle sentit instantanément la présence de Zéphyr, comme une odeur prégnante dans le squat. Elle vint se poster à la fenêtre et observa la rue par-dessus son épaule.

— Les flics t’ont suivie jusqu’ici, lança-t-il sous son masque.

Nylah fit un rapide panoramique sur la ruelle et aperçut deux ombres qui avançaient vers l’immeuble à pas pressés.

— Je suis désolée, murmura-t-elle en reconnaissant la silhouette de Hugo Pétrie. Je pensais m’en être débarrassée.

Zéphyr posa une main tendre sur le visage de sa sœur.

— Je vais régler le problème. C’est l’affaire de quelques minutes. Tu m’attends ici et, quoi que tu entendes à l’extérieur, tu ne sors pas de cette pièce. On est d’accord ? lui intima-t-il.

Nylah lui renvoya un maigre sourire et alla s’asseoir sans un mot sur la chaise de paille de la vieille mambo.

 

La pluie s’était transformée en un déluge qui martelait le trottoir sous les pieds de Stan. Le jeune flic attendait Pétrie en mâchouillant des nouilles chinoises informes et liquéfiées au fond de leur carton d’emballage. Il balança le tout dans une poubelle et vint à la rencontre de son capitaine.

— Alors ? demanda Hugo.

Stan désigna du menton le trottoir d’en face.

— Je l’ai suivie jusque-là. C’est un cul-de-sac. Il y a un immeuble abandonné dans le fond. Elle y est entrée il y a une dizaine de minutes. Pas de mouvement depuis.

Pétrie hocha la tête.

— OK, on y va.

Les deux hommes traversèrent la rue et s’engagèrent dans la venelle pavée où Nylah Dévereaux avait disparu quelques minutes auparavant.

Ils avancèrent sur une trentaine de mètres et se retrouvèrent face à la silhouette décrépite d’un bâtiment aux murs noirs de crasse et de tags illisibles. Hugo dégaina son arme de service et fit monter une balle dans la chambre d’un geste sec. Ils enjambèrent les sacs-poubelles éventrés obstruant l’accès aux escaliers et commencèrent à progresser vers les étages, le canon de leur arme braqué au-dessus de leur tête. La pluie qui redoublait de violence percutait les murs du squat et les empêchait de percevoir la moindre activité humaine dans les appartements délabrés.

Ils arrivèrent bientôt au dernier étage et découvrirent un escabeau placé sous une trappe ouverte qui menait au toit de l’immeuble.

— Tu grimpes, je te couvre, murmura Hugo.

Stan rengaina son arme, gravit les marches branlantes de l’escabeau et passa la tête par la trappe. Le toit de l’immeuble était plongé dans une obscurité trouble, pilonné de toutes parts par des rafales liquides. Le jeune flic se hissa sans effort et tendit la main à Hugo d’un air narquois.

— Un petit coup de main, capitaine ?

Pétrie lui lança un regard mauvais et se laissa aider par la poigne vigoureuse de son jeune équipier.

Parvenus à l’extérieur, les deux flics se déplacèrent à croupetons sur le sol gravillonné jusqu’à un conduit de cheminée derrière lequel ils se plaquèrent, l’arme à la main. La pluie brouillait tous leurs sens. Hugo s’essuya les yeux et jeta un bref coup d’œil dans l’angle mort.

Une forme indistincte se tenait debout face au vide sur le rebord du toit. Le flic se redressa d’un coup.

— Madame Dévereaux ? Je vais vous demander de vous retourner lentement et de mettre les mains sur la tête !

La créature floue fit face aux deux hommes.

— C’est quoi, ce bordel ? souffla Stan, qui commençait à distinguer une silhouette imposante en costume sombre, coiffée d’un chapeau melon et dont le visage était dissimulé derrière un étrange masque en forme de tête de mort.

Zéphyr les pointa du bout de sa canne.

— Vous n’auriez pas dû suivre Nylah jusqu’ici.

Hugo positionna son index sur la queue de détente du Sig.

— Où est-elle ? Que lui avez-vous fait ? demanda sèchement le flic.

Zéphyr s’approcha des deux policiers, qui ne purent réprimer un frisson de malaise alors qu’une étrange sensation d’engourdissement s’emparait simultanément de leurs corps. Le jeune Stan sentit son sang refluer vers son visage, puis ses doigts se raidirent jusqu’à lâcher son arme. Il se tint la poitrine dans un râle de douleur et tomba la tête la première dans les gravillons, bientôt rejoint par Pétrie, qui, lui aussi, perdait le contrôle de ses mouvements.

La voix grave de Zéphyr traversa les frémissements du rideau de pluie.

— Vous êtes morts, flics. Vous êtes morts quand vous avez posé les mains sur cette trappe.

Les pensées caracolèrent dans la tête de Hugo, qui comprit soudain ce qui leur arrivait.

— Tu… Tu as mis du poison sur la rambarde… Ce putain de poison zombi !

Un éclair fendit le ciel, détourant la silhouette au chapeau melon.

— Ça ne durera plus très longtemps. Vos muscles se tétanisent. Ensuite, votre cœur ralentira. Mais il ne s’arrêtera pas tout à fait, feula Zéphyr.

Le jeune Stan sentit soudain une main puissante l’attraper par le col et le traîner sur les gravillons jusqu’au rebord du toit. Il tenta vainement de se battre contre son métabolisme qui s’engourdissait un peu plus chaque seconde, mais ses membres ne lui répondaient plus. Sa dernière pensée fut pour Pétrie alors que le masque lui accordait un ultime regard presque amical.

— Ton corps doit rejoindre la terre pour que ton âme s’envole vers le ciel, rugit-il avant de le précipiter six étages plus bas.

Hugo était complètement tétanisé. Zéphyr fit demi-tour et revint dans sa direction. C’était son tour. Il allait perdre connaissance quand une voix stridente résonna quelque part au-dessus de sa tête.

— Zéphyr ! Arrête, pas lui !

Pétrie reconnut la voix de Nylah, puis il bascula dans la nuit.

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18° 47′ 59′′ N 72° 49′ 35′′ W

 

Un jour de printemps, le père de Zéphyr lui a assigné une mission de la plus haute importance. Il devrait désormais porter de l’eau potable à la ferme trois fois par semaine après l’école. J’ai décidé de l’accompagner dans cette nouvelle corvée, et nous rentrions souvent de nuit, après plusieurs heures à traîner derrière nous le vieux mulet de son père, lesté de calebasses remplies d’eau jusqu’à ras bord. La lune balisait notre chemin à travers la forêt où Zéphyr s’approvisionnait en eau de roche. Il avait repéré un trou dans le sol qu’aucun autre enfant n’avait encore découvert.

Au bout de quelques semaines d’allers-retours épuisants, il a remarqué une femme de très petite taille qui fumait la pipe, assise sous le porche d’une cabane en bois sur le bord du chemin. Elle nous observait d’un œil amusé en se balançant d’avant en arrière, alors que Zéphyr s’acharnait à tirer derrière lui notre carne récalcitrante. Je me souviens de son visage creusé de sillons, comme des chemins dessinés sur une vieille carte au trésor.

Elle s’est levée de son fauteuil à bascule et nous a fait signe de nous approcher.

— Laisse donc ce pauvre bourricot respirer un peu ! Venez par ici, je vais vous donner quelque chose à manger.

J’avais déjà entendu le père de Zéphyr le mettre en garde contre cette vieille folle qui vivait sur la route côtière, mais les effluves qui s’exhalaient de sa cuisine ont eu raison des avertissements paternels.

Il a attaché la mule au tronc d’un mapou et nous nous sommes approchés du porche de la cabane. La femme a expiré un nuage de fumée grise tout en pointant sèchement le garçon du bout de sa pipe.

— Ne joue pas les timides avec moi, petit Zéphyr ! Tu sais qui je suis, et je sais qui tu es. Ton père a beau t’interdire de me parler, je n’en reste pas moins ta tante !

Et puis elle nous a tourné le dos et s’en est retournée dans sa cuisine.

— Tu es beau comme tout, ’tit ange caramel, a-t-elle lancé par-dessus son épaule. Allez, entrez dans la maison !

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