La somme de toutes nos larmes
Chapitre 37
37
Île de la Gonâve, Haïti
18° 47′ 59′′ N 72° 49′ 35′′ W
Nylah attrapa sa gourde et balança son sac à dos sur le sol de terre battue raclée jusqu’à l’os. Elle but une longue gorgée et s’essuya la bouche du plat de la main. Elle avait beau porter le regard dans toutes les directions, le paysage qui l’entourait lui était étranger. Elle se laissa tomber au pied du flamboyant de son enfance et se prit la tête entre les mains.
— Je suis désolée. Je ne reconnais rien. Rien du tout.
Hugo jeta un regard désabusé à Mathias, qui les attendait derrière le volant du 4 x 4 qu’ils avaient loué au port d’Anse-
à-Galets le matin même. Il se frotta les yeux et se remémora les dernières quarante-huit heures, depuis qu’il avait discrètement sorti Nylah de la Pitié-Salpêtrière jusqu’à leur arrivée à Port-
au-Prince la veille au soir. Hugo avait de nouveau dépassé les bornes en exfiltrant la jeune femme de France, aidé par Niko Madsen, qui s’était occupé de lui fournir de faux papiers.
— Je te fais parvenir tout ça au consulat général à Paris sous trois jours. Tu es sûr de ton coup ? avait grogné Niko.
Hugo avait hésité avant de répondre. Ce n’était peut-être pas l’idée du siècle, mais Nylah était sortie du coma et, amnésique ou pas, elle restait coupable de meurtres.
— Je ne peux la laisser finir sa vie en taule. Elle était sous l’influence d’une sorcière vaudoue. C’est Zéphyr, le meurtrier.
Niko restait dubitatif.
— J’ai toujours du mal à avaler ton histoire de sortilège, mais le vaudou est tellement puissant en Haïti que plus rien ne me surprend. Par contre, je te préviens, Hugo : si vous remettez les pieds ici, cette fille sera sous ton entière responsabilité !
Mathias était venu les chercher à l’aéroport et leur avait proposé de les accompagner sur l’île de la Gonâve à la recherche du passé enfoui de Nylah Dévereaux. Niko, lui, leur avait réservé un accueil plus mitigé dans son bureau de l’ULCS.
— Que se passera-t-il, si elle se souvient de ce qu’elle a fait ? Et si l’esprit de son frère revient la posséder, comment feras-tu ?
Hugo n’avait aucune réponse. Il avançait à tâtons dans un brouillard de doutes, guidé par un instinct qu’il pensait enfoui à tout jamais au plus profond de lui.
Son instinct de père.
Nylah était innocente des crimes de son frère revenan et Hugo était bien décidé à lui offrir une seconde chance sur cette île, plutôt que de la laisser pourrir dans une prison française.
Mathias sortit du 4 x 4 et s’approcha du flic.
— On fait quoi, maintenant ?
Le regard de Hugo se perdit à quelques mètres de là, près du trou où Zéphyr l’avait enterré vivant quelques mois plus tôt.
— On a un dernier endroit à visiter. Et, cette fois, elle devra y aller seule.
Une forêt épaisse apparut soudain au détour d’un virage. Les frondaisons verdoyantes juraient avec l’aridité du plateau de rocailles qui s’étendait autour d’eux à perte de vue.
— Une forêt, dans ce désert ? fit Nylah.
Hugo lui jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.
— C’est une forêt sacrée, personne ici n’ose s’en approcher. Les villageois disent qu’elle est habitée par un esprit maléfique qui aurait élu domicile dans un mapou protégé par une sorcière vaudoue.
— Une sorcière ?
— Ta tante, dit Hugo en se retournant vers elle. Marinette Dévereaux. Elle est morte, aujourd’hui, mais c’était une mambo très puissante sur cette île. Je ne sais pas si tu vas trouver quelque chose en retournant chez elle, mais je pense qu’il faut que tu y ailles. Et que tu y ailles seule.
Ils restèrent silencieux jusqu’à leur arrivée à la lisière de la forêt. Les deux hommes sortirent du 4 x 4 et observèrent Nylah qui s’éloignait vers le chemin d’un pas hésitant. Elle se retourna vers eux et leur fit un signe de la main avant de disparaître, avalée par la végétation hystérique qui délimitait la frontière du territoire magique de Marinette Gran Bwa.
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18° 47′ 59′′ N 72° 49′ 35′′ W
Tout est plus compliqué quand on atteint mon âge. Je n’entends pas grand-chose et ma vue n’est plus ce qu’elle était. C’est pour ça que j’ai dû m’approcher un peu plus que d’habitude de la maison de Marinette. J’ai d’abord eu un peu de mal à la reconnaître, mais c’était bien Nylah qui arrivait sur le chemin.
Elle s’est glissée jusqu’au porche en écartant le lierre qui recouvrait presque toute la maison, comme si les loas avaient encouragé la forêt à faire disparaître l’antre de la sorcière après sa mort.
Elle est restée quelques minutes à l’intérieur, puis elle s’est assise sur les marches du perron, près de la chaise à bascule où Marinette fumait sa pipe. Elle semblait plus sereine que la dernière fois. Plus absente, aussi.
Je me suis approché encore un peu. J’aurais dû être plus prudent, mais j’avais quelque chose à lui montrer.
J’ai plissé les yeux dans le soleil et je l’ai observée quelques instants. Je revoyais son visage de petite fille. Ses longues nattes que sa mère passait des heures à tresser, ses grands yeux verts emplis de douceur qu’elle posait sur nous et qui réchauffaient nos cœurs comme un soleil d’été.
Elle était devenue une très belle femme. Je me suis demandé à quoi aurait ressemblé son frère s’il avait pu devenir adulte lui aussi.
Et c’est à ce moment-là qu’elle m’a vu.
J’ai reculé lentement quand elle s’est mise à marcher dans ma direction. Elle semblait bien décidée à me voir de plus près. Je l’ai laissée faire jusqu’à ce que nos regards se croisent. Ses grands yeux verts semblaient bien vides, à présent, comme une page blanche qu’on arrache d’un livre et qui s’envole au vent.
Peut-être ne fallait-il pas que je lui montre la vérité ?
J’avais décidé que si.
J’étais désormais beaucoup trop vieux pour veiller sur Zéphyr.
Je lui ai tourné le dos et je me suis enfoncé dans la forêt. Je me retournais parfois pour vérifier qu’elle me suivait toujours.
Nous avons marché comme ça jusqu’au grand mapou au pied duquel je m’endormais tous les soirs depuis toutes ces années. J’ai attendu qu’elle s’approche sans bouger d’un pouce. Je n’ai rien dit non plus quand elle m’a pris dans ses bras. J’ai posé ma tête au creux de sa main et je me suis mis à ronronner pendant qu’elle me disait tout bas des mots auxquels je n’entendais rien.
Moi, je regardais la course des nuages qui se reflétait dans ses yeux. C’est à ce moment-là qu’elle a vu la planche de bois séché.
Elle m’a reposé délicatement sur le sol et s’est accroupie au pied de l’arbre pour dégager les herbes folles qui recouvraient les mots.
RAT MANJE KANN, ZANDOLIT MOURI INOSAN.
LES INNOCENTS PAIENT POUR LES COUPABLES.
REPOSE-TOI, MON ’TIT ANGE CARAMEL.
NOVEMBRE 2008
Elle les a lus et relus jusqu’à ce que les lettres marquent son âme au fer rouge, puis elle s’est retournée vers moi, les yeux brouillés de larmes.
— Tu t’appelles Lucius.
Je crois qu’à cet instant elle s’est souvenue de tout.
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Voilà. Fin du voyage en Haïti, même s’il y a encore un million de choses à dire et à écrire sur cette terre abandonnée par le reste du monde et par la mémoire coloniale française en particulier.
Au moment où j’écris ces mots, le pays est plus que jamais au bord du gouffre. L’annonce de la hausse des prix des carburants a déclenché de nouveaux pillages et des affrontements meurtriers. Et, comme si cela ne suffisait pas, l’épidémie de choléra introduite par les Casques bleus en 2010 est de retour sur le sol haïtien. Le manque cruel d’eau potable et d’hôpitaux fonctionnels n’arrange rien à ce qui s’annonce comme une énième catastrophe sanitaire.
Alors pourquoi une intrigue dans une telle poudrière ? Pourquoi s’intéresser à cette fameuse « première république noire » pétrie de traditions et de magie, déchirée par la violence chronique des hommes et des catastrophes naturelles qui n’en finissent plus de s’abattre sur le pays ? Et surtout pourquoi s’attacher à ce territoire et à ce peuple qui n’intéressent plus grand monde, à l’heure où nos regards occidentaux sont tous braqués sur une menace qui vient de l’Est ?
Je n’ai pas de réponse.
Ou plutôt si.
Ce bout de terre multicolore et les gens qui y vivent m’ont inspiré.
C’est à eux que vont mes premiers remerciements. À eux, et à Jean D’Amérique, écrivain et poète haïtien dont les mots magnifiques ouvrent ce livre. Des mots qui m’ont percuté de plein fouet et m’ont hanté tout au long de ce voyage immobile au cœur des Caraïbes.
Et puis il y a d’autres mercis.
Merci à Claire Favan, ma marraine de polar (ou ma bonne fée, ça marche aussi !).
Merci à Marie, mon éditrice, qui m’a accompagné avec enthousiasme dans la dernière ligne droite de ce roman (et qui a trouvé le plus beau titre qui soit à cette histoire). Merci à Alexane, Frédérique et Anne d’avoir traqué les dernières coquilles et incohérences. Merci à l’équipe de HarperCollins France pour son accueil : une maison d’édition, c’est d’abord une maison et je m’y sens déjà bien.
Merci à mes précieux primo-lecteurs : Anne-Marie Charlès, Jean-Pierre Gourmelon, Christophe Jard et Bruno Charlès pour ses précieux conseils en balistique. Merci à Annaik Kerneuzet et à la Librairie Dialogues de Brest pour leur soutien sans faille, Audrey et Nicolas Nutten, Jacques Saussey pour ses conseils avisés, Pierre Pouchairet pour sa générosité. Un grand merci à vous qui arrivez au bout de ces lignes : lectrices et lecteurs, blogueuses et blogueurs, libraires et… libraires.
Enfin, il y a Lucius…
Il ne s’appelait pas comme ça, bien sûr, mais il a bel et bien existé. Son vrai nom, c’était Bob. Il m’a faussé compagnie l’année dernière après m’avoir supporté pendant près de vingt ans.
Ce n’était pas qu’un chat, c’était un roi.
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Jean-Christophe Boccou
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