La somme de toutes nos larmes

Jean-Christophe Boccou · Chapitre 39 sur 41

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La somme de toutes nos larmes

Chapitre 35

35

 

Paris, France

48° 53′ 13′′ N 2° 06′ 47′′ E

 

La pièce où il se réveilla était plongée dans une semi-obscurité. Il sentit les liens qui entravaient ses poignets et se crut à nouveau prisonnier d’une tombe avant que ses yeux s’accommodent au charme feutré d’un vaste salon tapissé de tableaux et de rayonnages de livres.

Face à lui, un homme se tenait assis sur une chaise, les mains attachées dans le dos. Une corde fixée à un anneau métallique descendait du plafond et entravait solidement son cou. Hugo mit quelques secondes à faire le point sur les traits familiers du Pr Vaillant.

— Max Dapper, murmura-t-il d’une voix encore enrouée de poison. C’était vous depuis le début.

L’homme releva la tête vers Hugo et lui lança un sourire désabusé.

— Max Dapper est mort en Haïti il y a bien longtemps. Pour tous, ici, je suis le professeur Vaillant.

— Comment avez-vous fait pour tromper tout le monde à ce point ?

L’homme se racla la gorge et s’étira la nuque. Une intense fatigue se lisait sur son visage.

— Le président Aristide avait des appuis solides dans l’appareil d’État français. En balançant Kœnig, j’ai négocié une nouvelle identité et un poste d’addictologue à l’hôpital. Ça a été facile de naviguer sous les radars pendant toutes ces années. Jusqu’au jour où vos collègues de la police ont ramené Janssen dans mon service.

— Le padre aurait été incapable de vous reconnaître. C’est vous-même qui me l’avez dit, son cerveau était foutu.

Une lueur malsaine s’alluma dans le regard de Dapper.

— J’ai toujours détesté Janssen et je suis quelqu’un d’extrêmement prudent. Si j’avais eu plus de temps devant moi, j’aurais fini le travail et retrouvé la fille. Mais bon, tout ça n’a plus grande importance.

— Nylah n’y est pour rien, c’est Zéphyr qui veut votre peau.

— Ce garçon est mort sous mes yeux ! s’emporta l’addictologue. Kœnig lui a logé une balle dans l’œil. Personne ne peut survivre à une telle blessure. Personne ne…

La corde qui enserrait le cou de Dapper se tendit soudain et le corps du dernier Lougawou s’éleva lentement dans l’air sous le regard terrifié de Hugo. Le médecin luttait de toutes ses maigres forces pour se défaire de l’étreinte de la corde qui lui cisaillait la nuque, tâtonnant du bout du pied pour prendre appui sur le rebord de sa chaise.

Hugo sentit ses muscles se tendre sous sa peau. Il se balança violemment d’avant en arrière et tomba lourdement à la renverse. Il releva les yeux vers Dapper, qui bataillait toujours, quand une silhouette sombre vint se placer dans son champ de vision.

Zéphyr s’accroupit près du flic et hocha la tête d’un air satisfait. Il l’attrapa par le col de son blouson et l’adossa contre le canapé avant de lui passer un pneu autour du cou.

Le masque s’assura que l’objet était correctement positionné, puis il s’empara d’un bidon d’essence et le déversa sur Hugo jusqu’à la dernière goutte.

Le flic ferma les yeux dans un geste réflexe, la morsure de l’hydrocarbure lui brûlait la peau du visage. Zéphyr se retourna vers Dapper et s’amusa un instant du spectacle.

— C’est comme ça qu’il a tué notre mère, tu sais, soupira-t-il.

Le flic était pétrifié. Jamais il n’avait vu le masque rituel d’aussi près. Ses traits déformés, couturés de cicatrices. Ces perles grossières qui dessinaient le visage d’un mort. Et ces yeux d’émeraude limpides qui le fixaient du fond de leurs orbites de chiffon noir.

— Où… Où est Nylah ? demanda Hugo d’une voix tremblante.

Zéphyr se contenta de sortir le Sig Sauer du flic de la poche de sa veste.

— Tu ne m’écoutes pas, Hugo. Dapper a pendu notre mère à une poutre de la grange et il l’a regardée mourir. Pendant ce temps-là, Kœnig s’amusait avec ma petite sœur.

— Je… Je veux voir Nylah.

Zéphyr s’agaça. Il fit monter une balle dans la chambre du Sig Sauer et plaça l’arme entre les mains liées de Hugo.

— Je vais te montrer ce que Kœnig l’a obligée à faire.

Le Français sentit l’étau des mains gantées du tueur vaudou se refermer sur les siennes et forcer son index à presser la queue de détente. La balle traversa le corps de Dapper, avant de terminer sa course dans un tableau au-dessus de la cheminée. Le visage du médecin se figea de stupeur avant qu’un dernier soubresaut n’emporte son âme au néant.

— Tu vois ? C’est comme ça que ça s’est passé. Kœnig a forcé ma propre sœur à me tirer dessus, et la balle a fini sa course dans le corps de notre mère.

Hugo baissa la tête.

— Pourquoi m’as-tu forcé à faire ça ?

Zéphyr se releva d’un bond et s’approcha de la dépouille de Dapper, qui vacillait lentement dans l’air. Il posa une main sur la cuisse du médecin et immobilisa le corps sans vie.

— Je ne t’ai forcé à rien. Tu viens de tuer un célèbre professeur de médecine avec ton arme de service. Peut-être es-tu devenu fou ? C’est ce que penseront tes collègues quand ils retrouveront ton corps carbonisé. Ils en concluront que tu t’es suicidé en t’immolant par le feu. Le coup du Père Lebrun… Ça, c’était la spécialité de Novak.

— C’est terminé, Zéphyr. Les Lougawous sont morts, tes parents sont vengés.

— Ce sera terminé quand j’en aurai fini avec toi. Si je te laisse en vie, tu continueras à traquer Nylah. Et ça, je ne peux pas l’accepter.

— Je veux juste la voir une dernière fois. Je lui ai rapporté quelque chose. Je l’ai là, dans mon blouson.

Zéphyr hésita un instant, puis il se mit à palper nerveusement le flic jusqu’à sortir un petit objet de l’une de ses poches intérieures. Il écarquilla les yeux et le retourna dans tous les sens, le souffle court.

— Où… Où as-tu trouvé ça ?

Hugo ferma les yeux et bloqua sa respiration avant de répondre. Le ton de la voix de Zéphyr venait de monter d’une octave.

— C’est la poupée de ta sœur, je le sais. Elle est tombée de ta veste quand tu as balancé mon coéquipier du toit de l’immeuble à Montreuil. Tout est fini, cette fois. Enlève ton masque et montre-moi Nylah.

Zéphyr ne pouvait détacher son regard de la poupée vaudoue, qui sembla soudain s’animer entre ses doigts et lui brûler la peau comme un tison incandescent. Il la jeta sur le sol et tituba à reculons vers le fond de la pièce.

Hugo le fixa et se mit à lui parler à voix basse, de ce ton apaisant qu’il employait pour rassurer sa fille quand elle faisait des cauchemars.

— Nylah… Tu n’y es pour rien. Cette vengeance n’est pas la tienne, c’est celle de Marinette. C’est elle qui t’a envoûtée. C’est elle qui t’a fait croire que ton frère était toujours en vie. Retire ce masque, je t’en prie. Zéphyr est mort.

 

Zéphyr est mort.

Trois mots.

Ces trois mots si simples que son père avait essayé de lui faire entendre en rêve et qui éclataient en elle comme des bulles de soufre à la surface d’un lac noir de souvenirs.

Zéphyr est mort.

Elle ôta le masque de chiffon et le laissa tomber à ses pieds. Hugo attendait, le souffle court. Le fantôme de Zéphyr était toujours là, tapi quelque part au fond de l’âme de Nylah. Elle erra encore quelques instants dans la pièce avant de tomber à genoux et de cacher son visage entre ses mains.

Quand elle posa à nouveau le regard sur Hugo, un autre visage s’était superposé à celui du flic, lui faisant pousser un long hurlement de colère et de douleur mêlées.

Son père. C’était son père qui lui faisait face, à présent. Son père qui se tenait devant elle, un pneu autour du cou, et qui répétait les mêmes mots d’une voix douce et apaisée.

Zéphyr est mort.

Son père qui avait essayé de la prévenir en rêve, et elle qui n’avait rien compris, aveuglée par le sortilège que lui avait jeté la vieille mambo dans le squat délabré.

C’était elle, Nylah, qui avait mangé l’âme du père Janssen et l’avait enterré vivant dans un terrain vague. C’était elle qui avait immolé Novak dans les sous-sols de son hôtel Val Sinestra. C’était elle qui avait enfoncé le canon de son arme dans l’œil éteint de Kœnig. C’était elle qui venait de tuer Dapper. C’était elle et elle seule.

Elle se frotta vigoureusement les yeux, et le visage rassurant de Hugo réapparut à la place de celui de son père. Elle se redressa d’un bond et se jeta sur lui.

— Marinette ! Je dois la retrouver. Elle seule peut annuler le sortilège et me libérer de l’emprise de Zéphyr.

Hugo secoua la tête.

— Je suis désolé, Nylah. Marinette est morte dans mes bras sur l’île de la Gonâve.

La jeune femme se mit soudain à rire en repensant à ce que lui avait dit la sorcière au carnaval de Jacmel. Un rire délavé de tristesse et de désespoir.

« Nous sommes à nouveau une famille. »

Elle se releva d’un bond et positionna le canon du Sig Sauer contre sa tempe.

— Alors tout est fini, murmura-t-elle d’une voix d’outre-tombe.

Hugo n’eut pas le temps de hurler. Nylah avait déjà appuyé sur la détente.

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