La somme de toutes nos larmes

Jean-Christophe Boccou · Chapitre 5 sur 41

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La somme de toutes nos larmes

Chapitre 3

3

 

Montreuil, France

48° 51′ 23′′ N 2° 25′ 29′′ E

 

Hugo salua le brigadier qui se tenait en appui sur le manche de sa pelle, les yeux rivés au fond du trou qu’il venait de creuser dans le terrain vague. Le type s’épongeait le front en soufflant comme un cachalot échoué sur le rivage. Pétrie s’accroupit sans un mot au bord du cercueil artisanal que les flics venaient de sortir de terre. Il détailla le capitonnage du couvercle lardé de lacérations et de traînées de sang.

— Quel âge, ce prêtre ?

Le brigadier hésita.

— À vue de nez, une bonne soixantaine. Peut-être un peu plus.

— Costaud, le monsieur. Réussir à se déterrer tout seul…, lâcha Pétrie sur un ton dubitatif.

— Pas tant que ça. Le cercueil n’était pas enterré très profond. Son agresseur l’a recouvert de quelques pelletées de terre, pas plus.

— Il s’est peut-être fait surprendre, proposa Stan dans le dos de Pétrie.

— Possible, bougonna Hugo. Vous avez trouvé quelque chose dans le cercueil ?

Le brigadier lui indiqua un sac plastique sur le sol.

— Ses fringues et son portefeuille avec ses papiers, un peu d’argent liquide et un numéro de téléphone griffonné sur un post-it. Une certaine Nylah Dévereaux.

Hugo tendit la main vers le flic.

— Je prends le numéro. Le vieux est à Sainte-Anne, vous confirmez ?

Le flic opina.

— Les urgences ont préféré le transférer dans le service du Pr Vaillant. Un truc bizarre dans ses analyses de sang, apparemment.

— OK, je vais appeler ce Vaillant. Autre chose ?

— Ouais, en fait. Quand on l’a retrouvé, le prêtre répétait toujours le même mot : Zéphyr. On a essayé de le questionner, mais impossible d’en savoir plus. Il était complètement dans les vapes.

— Zéphyr, hein ? Un mot, peut-être. Ou bien un nom, lâcha Hugo avant de se relever et de jeter un regard intrigué à Stan qui pouffait tout seul dans son coin. Qu’est-ce qui te fait marrer, toi ?

— Non, mais rien. C’est juste que ça me fait penser à ces vieux films de morts-vivants. Mon père adorait ça quand j’étais petit.

Hugo leva les yeux au ciel et lui balança les clés de la voiture.

— Quand tu étais petit ? Allez, viens, je te paie un petit déj’ au Bistrot du Marché.

 

— Comment ça, enterré vivant ? Est-ce que vous plaisantez ? s’écria Nylah.

Le capitaine Hugo Pétrie était un homme de raison et un flic plutôt cartésien. Lui-même avait du mal à croire à ce qu’il venait de dire et, malgré ses vingt années de carrière dans la police, il était obligé d’admettre qu’il n’avait encore jamais vu ça. Il se rencogna dans son fauteuil et lampa d’un trait le reste de café froid qui stagnait au fond de sa tasse depuis le début de sa longue matinée.

Le flic jeta un coup d’œil intrigué à la fiche signalétique qui s’affichait sur l’écran de son ordinateur.

Nylah Dévereaux.

Le visage de la jeune femme avait changé depuis que la photo avait été prise, comme assombri par une anomalie temporelle qui l’avait fait vieillir d’une bonne décennie en à peine trois ans. Elle semblait paisible à l’époque. Presque heureuse. Ses longs cheveux frisés s’évasaient sur ses épaules et cachaient une partie de son visage sombre où perçaient de grands yeux verts un peu tristes.

Rien à voir avec cette autre femme qui se tenait là, devant lui.

Rien à voir avec cette punkette à la crête rouge hérissée sur le crâne en forme de majeur dressé contre le monde entier.

— Le commissariat de Montreuil a reçu un appel anonyme cette nuit leur signalant qu’un homme était enterré sur le site d’une ancienne plâtrerie, rue de Paris. Les policiers se sont rendus à l’adresse indiquée et ils ont trouvé un cercueil ouvert enfoui à un mètre de profondeur. Vide. Ils ont commencé à fouiller les alentours et ils ont retrouvé le père Janssen errant dans la rue, complètement nu. Les premiers éléments de l’enquête laissent effectivement penser qu’on l’a enterré vivant. Le dessous du couvercle était recouvert de traces de son sang. Il l’a probablement griffé pour tenter de s’échapper. On en saura plus quand on aura reçu les analyses du labo.

Nylah hésita une seconde.

— Il… Il est en vie ?

Le flic perçut un léger tressaillement qui affleurait le regard froid de la jeune femme. Sa voix se fit rassurante.

— J’ai appelé l’hôpital, il va bien. Il a passé quelques heures aux urgences, mais rien de grave. Physiquement, en tout cas…

— Je ne comprends pas. Qui pourrait vouloir s’en prendre à lui ?

Hugo se leva de sa chaise et attrapa son blouson.

— Suivez-moi. Il a été transféré au service d’addictologie de l’hôpital Sainte-Anne en fin de matinée.

— Addictologie ? Mais pourquoi ?

— On nous en dira plus sur place. Quand on l’a retrouvé, le père Janssen répétait tout le temps le même mot : Zéphyr. Ça vous dit quelque chose ?

 

Nylah reposa son front contre la vitre froide du véhicule de police l’emmenant vers l’hôpital. Le flic se taisait depuis leur départ. Il se contentait de slalomer entre les véhicules qui s’agglutinaient sur le périphérique en fumant cigarette sur cigarette. La jeune femme le remercia mentalement de lui laisser un moment de répit. Elle ferma les yeux et se remémora les instants qui avaient précédé le coup de fil du flic, quand il l’avait convoquée d’urgence à son bureau de la SDPJ 94, à Créteil.

 

Elle s’était réveillée dans l’appartement abandonné de la vieille mambo, bercée par une main douce sur son front humide. Elle avait ouvert les yeux et s’était redressée d’un bond sur la paillasse de fortune où elle s’était écroulée quelques instants auparavant, terrassée par le souffle empoisonné de la sorcière haïtienne.

Elle avait attendu plusieurs secondes que ses yeux s’accommodent aux lueurs vacillantes dansant dans la pièce, puis elle l’avait vu qui se tenait là, tout près d’elle.

Elle l’avait observé sans un mot, détaillant son masque couleur ténèbres et les enfilades de perles qui dissimulaient ses traits en y superposant le visage couturé d’un mort.

— C’est… C’est bien toi ? avait-elle murmuré dans un souffle.

Zéphyr n’avait su que répondre à sa sœur. Il avait ôté son chapeau melon et fouillé dans un sac de toile dont il avait sorti un petit objet que la jeune femme avait reconnu instantanément. Sa vieille poupée de chiffon.

— C’est impossible, lui avait-elle lancé d’une voix étouffée de sanglots. Comment peux-tu être encore en vie ? Je t’ai vu mourir ce jour-là dans la cour de la ferme. Et pourquoi caches-tu ton visage derrière ce masque horrible ?

— C’est une longue histoire, Nylah. Mais tu es là, à présent. Marinette nous a réunis, et c’est tout ce qui compte.

La voix derrière le masque s’était faite plus grave.

— Et tu ne m’as pas vu mourir. Tu étais déjà enfermée dans le coffre du 4 x 4 quand le chef des Lougawous m’a tiré dessus. C’est Marinette qui m’a retrouvé un peu plus tard. J’avais perdu un œil, mais j’étais toujours en vie. Elle m’a chargé sur notre mule et m’a ramené jusque chez elle. Si je porte ce masque, c’est pour cacher ce qu’il reste de mon visage. Je ne veux pas que tu me voies comme ça.

Les mots de Zéphyr s’étaient imprimés en lettres de feu dans l’esprit de Nylah. Elle s’était alors jetée dans ses bras et l’avait serré contre sa poitrine jusqu’à l’étouffer.

— Je… Je suis tellement heureuse de te revoir.

Elle avait deviné le sourire de Zéphyr sous son masque. Son frère l’avait repoussée tendrement.

— Pour l’instant, nous avons beaucoup de choses à faire et peu de temps devant nous. Les Lougawous. Il est temps de leur faire payer ce qu’ils ont fait à nos parents. Je me suis déjà occupé de Janssen cette nuit.

— Janssen ? Est-ce que tu… ?

— Non. Je l’ai laissé en vie parce qu’il s’est occupé de toi pendant toutes ces années. Mais il fallait qu’il paie, lui aussi.

— Zéphyr… Que lui as-tu fait ?

Le regard sous le masque s’était soudain refroidi.

— J’ai mangé son âme.

Un long frisson glacé avait parcouru l’échine de Nylah Dévereaux. Cent fois elle avait souhaité la mort du prêtre, cent fois elle s’était ravisée.

 

Daniel Janssen l’avait élevée comme sa propre fille depuis qu’ils avaient fui Haïti. De retour en France, ils s’étaient installés dans la commune de Saint-Mandé, où il officiait comme prêtre depuis bientôt dix ans. La petite fille n’avait jamais manqué de rien. Elle avait intégré l’école, où les jeux de la cour de récréation avaient rapidement apaisé les stigmates de ses premières années en Haïti et effacé ce drôle d’accent créole qui faisait tant rire les autres enfants.

Janssen la couvait de toute son affection et priait chaque jour pour qu’elle lui pardonne et qu’elle commence à l’aimer un peu, mais les souvenirs de la petite fille remontaient à la surface un peu plus chaque nuit.

Elle rêvait de son papa-fumée, agenouillé dans la cour de la ferme, pieds et poings liés, le cou lesté d’un pneu aspergé d’essence. Elle rêvait de sa mère qui se balançait au bout d’une corde comme un pantin désarticulé. Et puis il y avait Zéphyr. Zéphyr qui lui manquait tellement. Zéphyr qu’elle n’avait pas pu protéger de ces brutes. Zéphyr à qui elle n’avait jamais cessé de penser.

Et bientôt Nylah Dévereaux fut confrontée à un choix radical. Tuer ce prêtre qui avait participé au meurtre de ses parents ou tirer un trait définitif sur le passé et se lancer à l’assaut de ce pays inconnu où elle vivait recluse depuis leur départ d’Haïti.

La nuit de son vingtième anniversaire, elle s’était levée sans un bruit et avait fourré dans un sac à dos le peu de vêtements qu’elle possédait avant de voler le contenu du portefeuille de Janssen. Elle avait doucement refermé la porte du presbytère et s’était évanouie dans les premières lueurs de l’aube.

 

Elle sentit la main de Zéphyr lui caresser la joue.

— Janssen m’a parlé avant que je le transforme, confessa-t-il d’une voix douce.

— Que t’a-t-il dit ?

— Il m’a donné un nom. Celui d’un homme qui dirige un hôtel dans les Alpes suisses. Il s’appelle Ruben Novak. On va commencer par lui. Janssen m’a juré que ce Novak nous mènerait aux deux autres Lougawous.

Le téléphone portable de Nylah vibra dans sa poche. Elle lança un regard paniqué à son frère.

— Réponds au téléphone, lui dit-il d’un ton calme, un index posé sur ses lèvres couturées.

Nylah s’exécuta et bredouilla quelques mots à son interlocuteur. Quand elle raccrocha, son visage était livide.

— C’était un flic. Il veut me rencontrer.

— J’avais compris, répondit Zéphyr, rassurant. Tu es la seule famille de Janssen, c’est normal qu’ils soient remontés jusqu’à toi. Si tu les sens méfiants ou s’ils te questionnent un peu trop, dis-leur que tu as passé la soirée ici avec Marinette. Le temps qu’ils réagissent, on sera déjà loin.

Nylah arqua un sourcil assombri de doute.

— C’est risqué. Pourquoi ne pas partir tout de suite ?

— Je veux que tu voies le visage du prêtre une dernière fois, Nylah. Je veux que tu voies ce que je lui ai fait.

— Et ensuite ?

— Rejoins-moi ici quand tu en auras terminé. Marinette nous a trouvé un véhicule, un vieux camping-car parfaitement anonyme. Nous partirons ce soir.

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