La verticale du fou

Fabio M Mitchelli · Chapitre 9 sur 10

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La verticale du fou

Mouvement 9 :

Extinction de la perspicacité cérébrale.

 

Je vis s’immobiliser le convoi.

Le fourgon funéraire se positionna en reculant lentement, de manière à ce que l’arrière se retrouve face à l’entrée de la morgue.

Soudain, les grandes portes à ouverture magnétique qui jouxtaient le fourgon s’ouvrirent dans un bruit pneumatique, laissant apparaître deux gars au teint incolore, drapés de blouses immaculées et siglées aux armes du centre hospitalier.

Chris s’approcha de Carcassonne pendant que les deux individus de la morgue s’occupaient à extraire le brancard du fourgon, le brancard sur lequel reposait mon corps éteint.

— Dites-moi, vous me parliez des débris d’un véhicule tout à l’heure, vous pensez pouvoir remonter jusqu’au propriétaire ?

— Je sais pas. Pas évident ce truc, tu sais, des Audi Q5, y’en a à la pelle… on va enquêter tout d’abord dans l’entourage de la gamine et puis on va élargir le cercle, tu connais la musique, on voit ensuite qui de ses connaissances possède un Q5, à part toi bien évidemment, lança-t-il en ricanant. Au fait, tu étais bien avec elle, il y a cinq jours ?

— Ouais, elle avait besoin de se confier. Ces derniers temps, elle traversait une période de conflit difficile avec William …

— Lorsque tu l’as laissée, c’était où et quelle heure ?

— Quoi ? Mais c’est un interrogatoire ou quoi ?

— Non… arrête un peu ! Il est évident que la gamine a été percutée par une bagnole, et le fait de savoir où tu l’as déposée nous aurait permis de cibler l’enquête dans la zone de son trajet, c’est tout…

— Par rapport à la zone de l’accident, je l’ai laissée à environ trois kilomètres, je l’ai déposée à la sortie de la ville… lança Chris, de plus en plus nerveux.

Il sortit une cigarette de son paquet et l’alluma nerveusement, observant du coin de l’œil le brancard qui disparaissait dans les profondeurs de la morgue.

Je le voyais, songeur, rongé par les remords, bouffé par le chagrin et le silence qu’il s’était imposé pour dissimuler sa faute. Je ne lui en voulais pas, il était revenu me chercher par amour, il avait voulu que je m’envole avec lui vers les cieux d’une autre vie. Malheureusement, je m’étais littéralement envolée vers les cieux et m’étais lourdement écrasée sur le sol en retombant. Pour Chris, mon pardon était accordé. Je ne pouvais lui en vouloir, lui reprocher de m’avoir tuée par amour. Il s’agissait d’un banal accident de la route, un concours de circonstances idiot, la fatalité.

La seule et l’unique solution qui pouvait éviter à Chris de graves ennuis m’apparaissait assez simplement : espérer que le nécrophage qui avait abusé de mes chairs soit retrouvé et condamné. Peut-être même qu’avec un peu de chance, il endosserait la responsabilité de ma mort…

Voilà, j’étais prête, j’attendais que débute le théâtre macabre de mon autopsie afin que je puisse y assister. J’étais prête à me faire sectionner sur l’étal du boucher, me faire cisailler, me faire vider, triturer et recoudre avec ce fil grossier afin de refermer le gigantesque « Y » qui allait ouvrir mon thorax. Cependant, ce n’était pas par simple plaisir ou masochisme que je me complaisais à assister à la dissection de mes propres parcelles organiques, musculaires et osseuses, non, ce n’était pas pour combler un quelconque fétichisme ou un obscur voyeurisme pathologique. J’assistais à cette pratique pour deux raisons bien distinctes : la première, et probablement la plus importante, était que je voulais m’assurer que le légiste trouverait bien le petit détail qui allait changer la donne. Le petit indice sur mon corps, celui qui allait probablement faire tomber la bête infâme qui m’avait violée, post-mortem, soit, mais tout de même en présence de ma conscience fantôme, sera la preuve formelle et accusatrice qui permettra sans aucun doute d’identifier ce violeur de morts, ce rat, cette chose inhumaine qui allait s’en tirer avec une petite tape sur les mains selon les édifices législatifs de notre pays. Mais il ne tombera pas uniquement pour le viol de mon corps mort. Il tombera pour tous les autres viols, pour toutes ces femmes vivantes et violées, ces femmes torturées et abandonnées en d’improbables endroits, tous ces gamins, toutes ces fillettes violées, séquestrées, sans qu’il ne fût jamais inquiété par les hordes d’enquêteurs rattachés à ces affaires. Cette raclure continuait en toute impunité à violer, brutaliser et déroger à toute forme de morale.

J’avais tout visionné.

J’avais tout vu. Mon flash, celui qui m’avait ramené à la scène du viol de ma dépouille, m’avait permis de « tout » voir, toute sa vie, tous les abominables crimes sexuels qu’il avait perpétrés depuis son plus jeune âge. Toutes les victimes avaient défilé devant mes yeux comme une longue farandole funèbre, un convoi d’âmes en peine, les yeux pleins de honte et de désespoir.

Multirécidiviste, violeur et pédophile, Arno Van Weddingen, alias Gérard Depardieu, un belge fraîchement débarqué dans la région voilà trois ans, n’était jamais tombé entre les mains de la justice, mis à part une seule fois pour attentat à la pudeur. Condamné à du sursis, les psychiatres avaient estimé que Van Weddingen n’était pas un pervers sexuel patenté, mais seulement un individu atteint de névroses passagères. Il avait toujours pu assouvir ses pulsions au gré de ses voyages, de par le fait de son activité professionnelle qui s’avérait être la prospection commerciale, et rentrer chez lui après avoir sillonné la France et accompli ses actes de barbarie indescriptible.

J’avais tout vu.

Le légiste enfila ses gants en soupirant bruyamment puis, se mit à siffloter « Le poinçonneur des lilas » de Serge Gainsbourg, comme s’il dépeignait l’étrange caricature des petits trous dont il allait m’affubler.

Au fur et à mesure que la lame glissait sur ma peau froide et dure, j’avais la sensation que des pans entiers de ma conscience fantôme s’effondraient, qu’elle partait en s’effritant dans une dimension extérieure à celle dans laquelle je me trouvais.

Le médecin pratiqua le « Y » d’un geste appliqué, lent, plein de l’expérience d’un homme qui avait passé sa vie à découper des chairs nécrosées.

A l’aide des écarteurs, il ouvrit un peu plus la déjà spacieuse cavité de mon thorax et s’appliqua à l’examiner. La pression qu’exercèrent les écarteurs sur mes os et mes chairs firent encore voler en éclat une partie de ma conscience fantôme, comme une multitude de paillettes, une poudre de ma conscience qui se vaporisa dans un espace exo-dimensionnel.

J’avais comme l’impression d’avoir perdu un morceau de mémoire, à cet instant, comme si ma conscience se délitait et partait en lambeaux.

Je voyais tout.

Chris se tenait près de son supérieur, effondré, portant le visage d’un homme aux traits profonds, creusés et sans plus aucune consistance.

Carcassonne lui demanda de quitter les lieux.

Chris répondit négativement, en hochant la tête et se rapprochant encore de mon double inerte, les poings serrés.

Je lui pardonnai mais il ne le savait pas, il le faudrait pourtant, il faudrait qu’il le sache. Il risquait de tout faire foirer s’il avouait tout à son supérieur.

Je voulais que le légiste le trouve ce détail, qu’il trouve cet indice, ce seul et unique marquage ADN qui allait tout faire basculer, ce follicule pileux mâle, collé sur les chairs molles de l’intérieur de ma cuisse. Ce marquage serait forcément comparé avec les prélèvements ADN collectés sur les victimes de Van Weddingen, puisque mon viol post-mortem allait éveiller la curiosité des flics sur ce genre de pratique. Tout allait se recouper ensuite.

Je voyais le légiste qui secoua brièvement une espèce de gros bocal dans lequel baignait un cerveau légèrement endommagé ; le mien. Il regarda au travers puis le posa délicatement sur une tablette inox.

J’entendis alors le bruit de la meule que le médecin venait de mettre en route.

Des débris de ma conscience s’étiolaient encore, j’avais la sensation d’avoir perdu le bas de mon corps spectral et des impulsions électriques me déconnectaient momentanément l’image et le son.

La redoutable lame de la meule s’approcha de ce qui restait de ma calotte crânienne et se posa alors sur l’os…

Je sentis que mon visage spectral disparaissait, s’effondrait en fine poudre pour disparaître en se vaporisant. La lame entama l’os déjà fracassé en hurlant, projetant de fines esquilles sur le tablier du légiste. Celui-ci réajusta ses lunettes de protection et s’arrêta soudain en clouant ses yeux dans ma zone génitale.

On y était.

Il était temps.

Le simulacre de ma vie, l’imposteur ectoplasmique qui avait erré ses cinq derniers jours était en train de s’éteindre. J’allais définitivement disparaître, partir à la dérive de l’inconnu et entrer dans la vraie mort, celle de l’oubli de l’être physique, ne devenir plus que le souvenir d’une existence.

Le légiste arrêta la meule, rapprocha le projecteur qui se trouvait au-dessus de mon corps et préleva le précieux poil pubien.

Van Weddingen allait être confondu.

L’accident qui avait conduit à ma mort ne serait jamais élucidé. Les flics concluront plus tard que j’avais été la victime d’un chauffard étranger probablement ivre.

Van Weddingen allait payer pour tous ces viols, ces maltraitances abjectes. Ma mort allait être le point d’orgue à la résolution d’une affaire criminelle jamais élucidée, grâce à l’amour que me portait Chris, grâce à cet animal dans la nuit, perspicace, opiniâtre à ne pas mourir.

Ma conscience fantôme n’était plus qu’un mince filet dans l’immensité de la vie.

Il me semblait percevoir le chant de Fredo Viola, susurrant « Sad song », comme la complainte céleste accompagnant mon départ pour le monde d’à-côté.

Je partais.

Je lui pardonnai. Je n’en voulais pas à Chris, il avait fauché ma vie pour involontairement rendre justice.

Voilà, je n’étais plus grand-chose, à peine une vacillante étincelle persistante, un feu follet, une poussière qui retournait à l’Univers…

Une femme qui mourait heureuse…

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