La verticale du fou

Fabio M Mitchelli · Chapitre 1 sur 10

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La verticale du fou

Mouvement 1 :

Clarisse.

 

J’étais froide.

J’étais froide car j’étais morte. J’étais morte depuis voilà maintenant cinq jours. Mon corps rigide abandonné aux fantaisies climatiques du cœur de cette épaisse forêt, donné en pâture à quelques bêtes sauvages qui n’avaient pas hésité à faire de moi un repas copieux et festif, se dégradait lentement en liquéfiant peu à peu mes chairs malodorantes. La petite famille de sangliers avait d’instinct compris quel était l’avantage d’avoir débusqué un corps sanglant deux jours plus tôt…

Je me trouvais dans l’enfer de Dante, en proie à une divine comédie dont j’étais la seule actrice, forcée à jouer un rôle que j’avais refusé depuis toujours. Je me situais à ce moment où Dante est égaré en forêt, cherchant une branche pour la fête des rameaux. Cet instant où approchent très silencieusement la louve, le lion et le léopard, qui comme beaucoup le savent, représentent une trinité malsaine de péchés capitaux : la luxure, l’orgueil et l’avarice.

J’étais morte donc, morte assassinée, ça, je le savais, ce qui n’était pas le cas de tous ces hommes de la police scientifique qui tournaient autour de moi, vêtus de leurs combinaisons blanches Dupont TYVEK. Ce qu’ils ignoraient en foulant le sol humide de la scène de crime, c’est que je n’avais pas été tuée ici et mis à part quelques traces de sang, ils ne trouveraient rien qui pourrait les mettre sur une piste sérieuse. D’après les premières constatations du légiste ils savaient que l’occipital était fracassé mais, sachant qu’une blessure à cet endroit libérait un important épanchement de sang et après avoir passé la scène au peigne fin, ils allaient évidemment conclure que mon assassin ne m’avait pas tuée sur les lieux. C’était déjà pas mal, pensez-vous, oui, sauf qu’il s’agissait là d’un élément qui leur faisait juste gagner du temps mais qui ne leur donnait pas de piste exploitable.

Je n’aimais pas mon odeur. Moi qui avais toujours pris soin de ma santé, de mon corps, voilà que celui-ci s’était mis à pourrir, exhibant ses formes dans son plus simple appareil. Car j’étais nue, oui, entièrement dévêtue, partiellement dévorée par ce troupeau de sus scrofa qui avait apprécié ces pièces de viande faisandée. Au moins, mes chairs avaient servi à nourrir une espèce animale, c’était toujours ça de gagné !

De l’endroit où je me trouvais, depuis ma position, je voyais le ciel. Le comble pour un être humain qui s’apprêtait à quitter le monde ! Tout autour de moi une épaisse barrière de résineux cerclait les lieux, fournie par un mur de pins serrés les uns aux autres, ne laissant filtrer qu’une espèce de lumière diffuse et inquiétante dans le soir tombant. Les herbes étaient hautes, denses. J’entendis même un policier dire que si des traces d’ADN avaient été laissées par le meurtrier, il serait très difficile de les retrouver.

Et moi ? Qui m’avait retrouvée ? Je me souvenais du chien qui était venu me renifler l’entrejambe et, quelques secondes plus tard, son maître qui trébuchait sur mon corps. Je repensais à son visage. Il était resté figé, comme si son cœur s’était subitement arrêté de battre, immobile, avec une profonde expression de dégoût plantée au fond des yeux. Effrayé, il n’avait cependant pas réussi à détacher son regard qui parcourait mon corps bleui, de mes plaies écarlates et boursouflées, ainsi que de mes yeux vitreux enveloppés d’un voile laiteux. Le jeune homme, cueilleur de champignons émérite, était resté tétanisé devant ma masse de viande morte qui dégageait des résurgences nauséeuses.

J’observai le jeune flic, là bas, près des véhicules, qui fumait sa cigarette l’air de rien. Il avait les bras croisés et observait l’horizon qui se dégradait peu à peu, le regard perdu dans la masse de nuage qui venait cimenter le ciel d’une chape de plomb lourde et étouffante. Un bel orage se préparait et la pluie, par la même occasion, allait laver la scène de crime et faire disparaître les infimes éléments utiles à l’enquête.

Oui, je le regardai, lui, ce beau jeune homme qui avait toute la vie devant lui. J’avais beau dire, même du haut de mes frêles vingt-sept ans je ne me sentais pas plus jeune. Lui, avait encore les traits du visage poupin de l’enfant, la fraîcheur du jeune homme encore plein de vigueur. Par son mètre quatre-vingt et toute l’arrogance que dardait son regard ténébreux, il me faisait penser à William. J’avais oublié à quel point le temps passait vite, à quel point le temps nous coulait entre les doigts et parfois nous laissait des marques indélébiles. C’est ce qui s’était produit avec William ; tout était allé très vite et avait infligé à mon âme des déchirures douloureuses. Par ricochet, je me remémorai la violente dispute que l’on avait eu la veille au soir de ce stupide accident. William aurait-il pu m’assassiner ? Oui, sans aucun doute aucun. Je l’aurais mérité ! Avec ce que je lui avais fait subir, il était tout à fait louable qu’il s’enflamme quelque peu et exprime sa colère, libère un feu destructeur de testostérone. Il n’avait pas supporté que je le trompe avec Chris, son meilleur ami, enfin, son ex-meilleur ami… d’ailleurs, Chris était là, en train de fumer sa cigarette, c’était lui, ce beau jeune homme arrogant et ténébreux. Voilà la raison pour laquelle il me faisait penser à William ; simplement parce qu’il était son ami d’enfance et moi, malgré la connaissance des risques que cela comportait, je n’avais pas pu résister à l’envie de cette partie de baise qui nous avait tendu les bras ce fameux soir.

Pendant que la brigade scientifique continuait à quadriller les lieux et à chercher, je ne savais quoi, j’essayais péniblement de rassembler les évènements qui avaient précédé ma mort prématurée, mais ma mémoire me jouait des tours et me renvoyait des images fixes qui s’étiolaient. Je crois que mon cerveau ne fonctionnait plus, il avait cessé d’être oxygéné. Normal ! Diriez-vous, La mort c’est exactement ça ! Cependant, la seule et pénible vérité dont je pouvais me souvenir était l’impact sur mon crâne, cet impact qui m’avait fait perdre connaissance immédiatement et m’avait plongée dans un coma profond de quelques minutes, puis presque aussitôt conduite jusqu’au décès.

Pendant qu’une bonne femme de la Scientifique au faciès rougeaud m’ouvrait la bouche afin d’examiner l’intérieur de celle-ci, tout en constatant de nombreuses griffures le long de mon cou, elle débita à peu près ces paroles qui me semblèrent se matérialiser en filets de sang.

— Il n’y pas assez de sang ici ! Cette jeune fille n’a pas été assassinée à cet endroit les gars, elle y a été amenée…

Chris éjecta alors son mégot d’une pichenette puis se rapprocha du légiste, l’expression du visage comme engoncée dans une sorte de masque morose.

— C’est-à-dire ? Dites-m’en plus… je connais cette personne, je vous avoue que je suis extrêmement troublé de la voir ainsi… il y a cinq jours elle riait encore aux éclats… la voir comme ça, nue… pourquoi avoir déposé son corps ici, d’après vous ?

Ah, ça oui ! C’était certain que l’on m’y avait amenée, entièrement nue en plus, exposée devant tous ces hommes qui m’ignoraient presque en fouillant le sol. Devant Chris, mon corps dégradé se présentait comme le dernier rempart de toutes les horreurs, ce corps que je lui avais offert dans une fièvre hors du temps, le temps d’un dérapage qui nous avait fait perdre toutes les raisons. Il me voyait comme cela, le crâne ouvert, le corps sanglant. Il voyait là tout ce qu’il restait de moi, c’est à dire une masse de chairs mortes qu’enveloppait une peau diaphane et grisonnante, dans un sous-bois aux relents de pourriture végétale. D’après l’état dans lequel je me trouvais, il me semblait que cela représentait des mois et des mois que j’avais ainsi été étalée, offerte à toute la faune locale. La datation en phase post-mortem ne leur poserait pas trop de soucis. Ils estimeraient les rigidités et les lividités cadavériques, ils calculeraient le dosage de potassium dans l’humeur vitrée de l’œil, puis enfin, ils disposeraient de la précise chronologie des escadrons de la mort : les fameuses mouches de la première escouade. Les diptères, ces fameuses mouches vertes ou bleues, qui arrivent sur le corps quelques heures après la mort pour y déposer leurs larves, leur donneront déjà des indications. Celles-ci, que je contenais en moi, témoignaient avec exactitude du jour et de l’heure où j’avais rendu mon âme à Dieu et cessé de vivre.

Quel gâchis tout de même ! Un si beau corps, jeune et gracile, entretenu par des heures et des heures de stretching, de natation et de jogging. Le voir en si piteux état, détérioré de la sorte, me laissait perplexe et silencieuse, meurtrie, perdue dans ce simili enfer dantesque, enclavée dans une dimension mystérieuse qui me dépassait. Pourquoi diable devais-je subir cela ? Y avait-il ne serait-ce que l’ombre d’une explication rationnelle ? A moins que la mort ce soit ça, cette espèce de conscience macabre, puisque après tout, personne n’en était revenu pour narrer avec force et conviction ce qu’il avait vu. Pour moi, ce qui était certain, c’est que j’étais en train de vivre ma propre mort…

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