La verticale du fou
Mouvement 4 :
La verticalité absolue.
22h 02, 1h01 avant l’arrêt des fonctions vitales.
Chris avait un peu plus appuyé sur l’accélérateur, visiblement agacé par ce que je venais de lui apprendre. Il fonçait dans la nuit à toute allure, pensant certainement que son statut de lieutenant de police l’exemptait de respecter le code de la route et tous les radars qui pouvaient s’y trouver.
— Alors comme ça, tu ne veux plus me voir ? Tu as décidé, je ne sais pas pour quelles obscures raisons, de me jeter comme une merde ? C’est ça, hein ? Un petit coup vite fait, bien fait, et ensuite : « rentre chez toi connard, tu croyais quoi ? » Hein ? C’est ce que tu penses ?
Il avait hurlé dans l’espace confiné de la voiture et, entre les volutes de fumée épaisse qu’il recrachait nerveusement, j’avais vu son visage tordu, déformé par la colère et l’humiliation.
Je ne prêtai presque pas attention à son exagération gestuelle.
J’avais sagement ajouté mon petit grain de sel.
— Je te l’ai dis Chris, j’aime le sexe et c’est tout. Si j’ai baisé avec toi c’est uniquement parce que j’en avais envie, et tu devrais aussi te contenter de ça, te dire que c’est le pied, merde ! Vous les mecs, pourquoi êtes-vous toujours en train de tout ramener à vous et donnez-vous tant d’importance à tout ? C’est bien moins compliqué avec les femmes… avais-je hurlé en lui arrachant sa cigarette des mains et en l’expédiant au dehors.
— Ah, parce que… avec des femmes aussi… ?
— Quoi ? Vas-y, crache tes sales mots…
— J’ai rien à dire… je
— Et bien moi je vais te dire, je fais aussi l’amour avec des femmes, oui, et j’aime ça aussi, je me suis découvert un équilibre sexuel et je pense que cela me fait du bien. Voilà, tu devrais essayer avec des mecs, au lieu de constamment tourner autour des poufs mal fagotées, ça te changerait…
Chris m’avait lancé un regard noir, un regard plein de braise qui m’aurait incendiée si sa colère avait pu se matérialiser.
Alors, à un moment donné, je lui ai demandé de stopper le véhicule.
On s’était retrouvé sur une route départementale, très sombre, qui menait très probablement au cœur de la chaîne des Alpes, quelque part au Nord.
Il m’avait longuement dévisagée, en silence. Je lui avais souri, comme pour lui dire que je voulais rester son amie et ne pas plonger dans un psychodrame malsain, que je voulais simplement couper court à cette discussion. Après quelques secondes où il m’avait minutieusement observée, l’œil toujours aussi flamboyant, il m’avait enfin déclaré d’une voix calme et emplie de trémolos :
— D’accord Clarisse, je m’excuse. Et pour William ?
J’avais hésité à lui répondre.
— Je lui enverrai un petit mail. Il pourra lire cette petite explication qui certainement lui fendra le cœur mais, le temps fera les choses et effacera peu à peu mon absence …
— Où est-ce que tu comptes t’enfuir ? Que vas-tu faire ?
Sur cette dernière question j’étais restée muette, un fragile sourire au coin des lèvres. J’avais posé ma main sur sa joue et il l’avait embrassée. Mon regard s’était envolé sur le rideau de la nuit, dans le ciel cadencé par une impressionnante conjonction de perles lumineuses qui pétillaient tout là-haut. Je sentais encore son odeur, je repensais à ses bras, sa bouche sur la mienne, la fièvre sur mon corps et la folie en moi. J’avais tourné la tête et lui avais dit au revoir.
La portière avait grincé et j’étais descendue.
La nuit. La fraîcheur de la nuit. La solitude…
J’avais regardé s’éloigner le véhicule de Chris, ses deux feux arrière comme deux yeux effroyables qui divergeaient sur d’autres lieux, d’autres rencontres, d’autres vies, deux yeux rouges qui s’enfonçaient dans l’infini de l’horizon, me laissant définitivement offerte à mon terrible destin…
22h 37, 26 min avant l’arrêt des fonctions vitales.
Un rire nerveux m’avait secoué, comme si je mesurais en cet instant l’ampleur de mon inconscience, toute l’étendue de ma monumentale connerie.
J’avais ressenti comme une onde malfaisante me traverser le corps, une fréquence très basse qui avait empli ma tête d’un bourdonnement désagréable et une nappe glaciale qui m’avait entièrement enveloppée.
Je ne le savais pas encore, mais le souffle de la mort venait de passer sur moi. Il venait de me frôler afin que je puisse ressentir une dernière fois tous mes sens aiguisés à l’extrême, toute l’importance que dégageait la sensibilité du corps humain.
Je m’étais alors mise à marcher très vite, en espérant qu’un véhicule passe sur cette route sombre et déserte, que quelqu’un m’emporte loin de cet endroit et m’emmène là où ma nouvelle vie était censée commencer.
Seulement, cette nouvelle vie je ne la verrai pas, je ne l’effleurerai même pas, je ne verrai qu’une lumière froide et intense. Je ne percevrai qu’un flash blanc envahir mon crâne, je sentirai comme une pression énorme venir nouer ma gorge et une curieuse sensation de flotter et monter, monter très vite et très haut, bien à la verticale.
Ensuite, après avoir gravité quelques instants dans un exo-monde parallèle à ma conscience, je me sentis exécuter la plus belle chute de toute mon existence, les yeux fermés sur un rideau obscur, les yeux fermés sur tous les instants forts de ma vie, les yeux fermés sur le bonheur qui était passé trop vite et que je n’avais pas saisi…
En revanche, c’était les yeux ouverts que j’avais aperçu dans le lointain la lumière qui se rapprochait, plus loin sur la route grise et lisse, la lumière qui perçait l’obscurité et se faufilait entre les épais troncs de résineux qui bordaient la route.
Les phares au xénon d’un véhicule déchiraient la nuit et s’approchaient en faisant danser les ombres des sapins centenaires.
Un sourire s’était dessiné sur mes lèvres encore recouvertes de la sueur de Chris. Ce nectar salé m’avait rappelé combien il allait être douloureux de l’oublier.
Le bruit du moteur gonflait depuis l’horizon fantôme. Le halo blanc du xénon s’étoffait.
Cet automobiliste allait me voir et allait m’embarquer. Il m'emporterait vers les villes de lumières, les villes où je pourrai à nouveau respirer, vivre. Je transiterai loin de ma vie souillée, cette vie que j’avais usée à mauvais escient, comme la passe ratée d’une partie de poker perdue d’avance.
Je me souvenais…
Les phares, le moteur, la bête qui surgit et la verticalité absolue qui m’arrache et m’emporte à une vitesse prodigieuse…
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