La verticale du fou
Mouvement 3 :
Une charge létale de solitude.
Un silence mortuaire emplissait l’habitacle du véhicule de Chris.
Perdue dans mes pensées, j’avais ressenti le sentiment d’avoir trahi William comme si je lui avais refilé le sida sans rien lui dire. Dans le même mouvement, j’avais ressenti parallèlement la sensation d’être une femme libre, désirable, belle et moderne. J’avais passé toute ma jeunesse à cultiver mon corps, le muscler, l’embellir, alors, ce n’étaient pas de petites passades sexuelles qui allaient me faire culpabiliser, mariée ou pas. Oui, j’étais une libertine et j’aimais ça. Je ne comptais plus les aventures récentes qui avaient jalonné ma vie ces derniers temps ; avec Angus, mon professeur de yoga ; Bobby, le tombeur de ces dames en maillot de bain, à la piscine municipale ; Ricardo, mon chef de projet chez « Visual Development » la boîte dans laquelle je bossais et faisais des merveilles.
Chris me ramenait à la maison, honteux de l’acte dont il était l’instigateur.
Machinalement, j’avais enfoncé le disque qui attendait, posé sur la fente de l’autoradio, ouverte comme une gueule affamée qui réclamait sa pitance digitale. La chanson de Benjamin Biolay avait tourbillonné depuis les enceintes de l’autoradio jusqu’aux profondeurs de mon pavillon auditif. « La superbe » m’avait empli l’âme de questions, comme s’il s’agissait d’une écriture prémonitoire qui m’avait obligée à être lucide sur ma vie passée.
C’est à cet instant-là qu’il me fut possible de saisir l’importance de la vie, le respect de son être, de son corps, mais pas au sens exhibitionniste, seulement au sens humain. Je prenais conscience que les générations contemporaines s’abreuvaient d’images sur papier glacé, se complaisaient à calquer un fac-similé de poupées siliconées, couchées sur les photos retouchées de magazines en vogue. Toute une masse humaine interrogeait son miroir pour savoir si toujours il était question d’être au top niveau. A l’heure où le paraître prédominait sur l’importance d’une spiritualité qui s’éteignait, l’être humain avait perdu ses repères et avançait dans un brouillard de strass, un inconscient collectif, une brume faussement dorée qui gargarisait des générations fantômes, conditionnées par le pouvoir et le désir du supra-esthétisme.
Je me souviens m’être sentie très seule à ce moment et, malgré cette vie passée à me camoufler derrière des quantités industrielles de fond de teint, mascara et autres crèmes anti-rides, j’avais ressenti la sensation de ne plus être tout à fait belle, plus tout à fait moi. Je ne voulais plus de ce monde et de ses affres, je ne voulais plus faire partie de cette élite hyper-carburée à la cocaïne, cette fine fleur qui se délitait sous le poids de l’arrogance et de l’individualisme. J’avais envie de partir loin, tout quitter, laisser derrière moi ceux que je connaissais, les oublier, mourir socialement pour mieux renaître ailleurs.
J’avais décidé de ne pas revoir William, ni même tous ceux de mon entourage proche. J’allais disparaître à jamais.
J’avais pris conscience que le plus beau reflet de soi dormait dans le miroir de son cœur. La vraie beauté de son corps était celle de son cœur, oui, la voilà la vérité.
Après quelques kilomètres passés à rouler dans la nuit, j’avais demandé à Chris d’arrêter le véhicule et de me déposer, là, en pleine nuit, au milieu de nulle part. Je me souviens qu’il était entré dans une colère ineffable, me traitant de folle et me disant que je risquais ma vie s’il me déposait ici. Il ne croyait pas si bien dire…
Il m’avait alors semblé nécessaire de lui faire comprendre ma position, lui parler de l’évolution antinomique que je m’apprêtais à mettre en œuvre, à l’instar d’une Bridget Jones inconsciente de son bonheur ; une sorte de Bridget Jones inversée. Mariée, je voulais redevenir célibataire et de filiforme je voulais devenir ronde et bien en chair.
Je me sentais si seule ; seule et inutile. Si quelqu’un d’autre ne s’en était pas chargé, je crois que j’aurais pu mettre fin à ma vie, hantée par le chagrin, la solitude.
Je voulais définitivement ne plus être belle, belle de cette beauté-là, belle de ces apparences superflues, drapée d’une banalité affligeante…
Mes pensées cessèrent alors et je réintégrai mon crâne.
De nouveau présente « psychiquement » sur la scène de crime, je visualisai tous les membres de l’équipe scientifique. La légiste, qui était encore penchée sur moi, était largement intriguée par les griffures qui se trouvaient sur mon cou. Si elle pensait trouver quelque chose de ce côté-là, elle faisait fausse route. Ces marques étaient uniquement dues au fait que Chris m’avait sauvagement embrassée et que les poils de sa barbe naissante m’avaient râpé la peau. Bien qu’elle ait pris une rafale de photos, cet élément n’avait aucun lien avec ma mort. C’était là un fil ténu qui me ramenait à la vie par le souvenir ; les marques que Chris avait laissées sur mon cou lors de notre glissade charnelle. Des réminiscences de son odeur me revinrent, planant à l’arrière-plan de mon cerveau mort dans lequel subsistait encore cette étincelle électrique. Je me souvenais de l’odeur animale qu’il dégageait, une fragrance fauve alambiquée de musc, presque insupportable mais si excitante, si mâle.
Chris était effondré. Je le voyais errer dans la zone sécurisée, nerveux, fumant cigarette sur cigarette en détournant son regard de la surface de mon corps qui se désagrégeait. Il se posa ensuite un moment, le dos collé contre le fourgon banalisé de l’équipe scientifique. Il pensait probablement au fait qu’il avait été le dernier à m’avoir vue vivante, le dernier à m’avoir parlé, le dernier à avoir compris que je ne voulais plus de cette vie, de cette comédie écran qui me rongeait derrière les masques du superficiel…
C’était comme une impression de déjà-vu.
C’était comme si j’avais déjà vécu tout ce que je voyais ; cette scène de crime, mon corps nu, Chris qui se lamentait pitoyablement et tout ce déploiement de scientifiques qui grouillaient comme des fourmis légionnaires.
Toute cette condescendance à l’égard d’un corps qui allait définitivement disparaître me donnait un vertige singulier : celui de me délecter du fait que l’on respectait beaucoup plus un corps délesté de sa vie qu’un être encore plein de sa vigueur.
Je ne m’étais pas respectée moi-même, j’avais infligé à mon corps des sévices bien plus durs et traumatisants que le viol physique que j’avais subi quelques années auparavant, bien plus répréhensibles. Je l’avais forcé des années durant à se coucher très tard, dormir peu, danser, courir, fumer, à ingurgiter des substances chimiques ; des antidépresseurs quand ça n’allait pas, des excitants quand tout allait bien, de la cocaïne, de la marijuana. Je l’avais aussi habitué à absorber des médicaments pour maigrir, des pilules pour bronzer, des comprimés pour l’arrêt du tabac, des pilules pour rajeunir, des antioxydants, des stimulants pour l’épiderme et tout un fatras confus de merdes chimiques mélangé à mon alimentation.
Je ne faisais pas non plus la somme des violences physiques que j’avais désiré que l’on m’inflige, avec un grand consentement non dissimulé ! Mes seins avaient été pétris des millions de fois par des hommes évanescents, bien plus obnubilés par mes protubérances mammaires que par mes petits tracas de femme terrorisée et battue par son mari. Ces loulous-là m’avaient malaxée, caressée, frottée, léchée, secouée, bref, prise entièrement par la face nord et la face sud.
Oui, le sexe avait été prédominant dans ma vie, depuis très jeune. Impulsive, incontrôlable, je pouvais manger le premier homme qui me plaisait, sans que celui-ci puisse montrer le moindre signe de résistance. Mes petits atours sexy : petites jupes, escarpins et autres attributs de charme, venaient d’autant plus agrémenter le physique d’une jeune femme déjà belle et désirable.
Oui, le sexe avait été prédominant dans ma vie, je le reconnaissais aujourd’hui. Je reconnaissais surtout le fait que rien d’autre que moi ne m’avait intéressé dans ma vie, hormis l’apparence, la séduction, le paraître. Oui, le sexe avait été une bonne partie de rigolade ! Enfin, mis à part les déboires malheureux qui avaient jalonné une partie de mes expériences ; les deux avortements, le viol, les diverses infections vaginales, les MST que j’avais contractées et les deux ou trois malades mentaux qui avaient failli m’étrangler. Mais voilà, je me retrouvais seule chaque fois. Passé les moments de plaisir et de jeux charnels, je me retrouvais dans mon grand appartement vide, sans enfants, sans cet homme censé vous aimer et partager votre existence. Chaque fois, je me retrouvais sans rien, sans histoire, sans vie…
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