La verticale du fou
Mouvement 5 :
Arrêt des fonctions vitales.
23h 01, 2 minutes avant l’arrêt des fonctions vitales.
J’étais retombée sur l’asphalte dans un fracas spectaculaire.
Le flash blanc s’était introduit partout dans ma tête et j’avais entendu cet effroyable craquement, comme si on avait plié une planche de bois jusqu’à son point de rupture.
L’impact m’avait coupé le souffle instantanément. Mes yeux m’avaient renvoyé une étrange image de la chaussée, comme si celle-ci avait été renversée perpendiculairement par rapport à son axe d’origine et se dressait tel un mur. Un mur de goudron. J’y avais curieusement posé ma joue et reniflai les odeurs de caoutchouc et de bitume.
Rien ne bougeait.
La nuit était redevenue calme, noire, à part cette lumière orangée et persistante qui clignotait dans une minuscule parcelle de mon cerveau.
Pourquoi avais-je pris la décision subite de m’allonger sur la route ?
La bête avait surgi.
Pourquoi ne pouvais-je pas me relever ?
Elle avait surgi depuis les profondeurs de la forêt qui longeait la route…
Pourquoi mes membres ne répondaient-ils plus ?
La lumière orangée continuait de clignoter, quelque part, elle venait vriller mes pupilles en s’introduisant au plus profond de mon encéphale.
Pourquoi ne pouvais-je plus bouger ?
Parce que je baignais dans une flaque de sang exagérément démesurée, parce que quatre litres de sang s’étaient répandus sur l’asphalte noir de la départementale, parce que mon crâne avait explosé au contact du béton sur le parapet de sécurité, parce que j’étais en train de m’éteindre lentement…
J’étais en train de mourir dans une lente valse nauséeuse.
J’avais la sensation que s’échappaient par le trou béant de l’arrière de ma boite crânienne, mes pensées les plus secrètes, mes instants de vie les plus intimes. La position dans laquelle je m’étais trouvée m’avait laissé entrevoir l’étrange aspect de ma jambe gauche, semblable à un long morceau déchiré de chair et d’os ; une simple masse de matière organique écarlate, parsemée d’esquilles sanglantes.
J’avais pressenti toute l’étendue du cauchemar que j’allais traverser. J’avais pressenti que la dernière bulle d’oxygène qui se délitait dans mon cortex, n’allait pas tarder à exploser et assécher mon esprit, raser l’existence qui faisait de moi un être entier, pulvériser mes molécules comme le souffle d’une déflagration nucléaire. J’avais repensé en quelques micro-secondes à ce qu’avait été mon corps de nymphe : svelte, bronzé, arborant des proéminences gracieuses, des protubérances qui semblaient pointer du corps d’une post-adolescente. Résultante exo-corporelle de la maturité féminine en deux mamelles accueillantes, mes deux tours jumelles à moi, redressées vers le ciel, s’enflammaient comme deux globes de feu chaque fois que le désir me mordait et m’aspirait dans le trouble.
J’avais en ces instants, ressenti une affliction disproportionnée et persistante
J’avais été affligée de devoir quitter ceux que j’aimais…
Je n’avais pas eu envie de partir, pas de suite…
Mais il avait fallu que je rende mon costume de chair, ma plastique supra-proportionnée, ma vie, la trace de mon être sur cette planète, dans cet univers…
La lumière orange clignotait toujours.
Arrêt des fonctions vitales.
Tracé plat_______________________________
Et voilà, j’étais morte.
Voilà tout ce dont je me souvenais, à ce détail près qui me chiffonnait : je n’arrivais toujours pas à me souvenir ce qu’était cette étrange lueur orangée qui avait clignoté tous le long de mon trépas. Une séquence me manquait. Quoi ?
La légiste qui me palpait depuis le début de ses constatations interpella soudain le lieutenant de la brigade.
Chris accouru.
— Vous voyez ça ? lança-t-elle avec une évidence déconcertante.
— C’est quoi ? Qu’est-ce que vous avez trouvé ?
Mon regard oscillait tantôt sur le visage de Chris, tantôt sur la légiste au visage couperosé.
Elle pointa alors son index dans la région de mon cou, en décrivant de petits mouvements circulaires. Le contraste de ses gants de latex ensanglantés et la couleur fade de ma peau avait quelque chose de sublime, pictural.
— Regardez, continua-t-elle, ici, une belle empreinte papillaire imprimée au sang, on voit bien les crêtes…
— Ouais ! fit Chris, si elle n’est pas répertoriée au fichier national elle nous sert à rien…
— Ce que vous pouvez être négatif, lieutenant, c’est chiant à force !
— Quoi d’autre ? Le décès remonte à plusieurs jours, non ?
— Oui, je dirais quatre ou cinq jours, mais pour en être certains nous allons contrôler l’humeur vitrée. Vu les conditions climatiques et le bataillon de mouches nécrophages qui à déjà pondu, je pense qu’on n’est pas loin du compte. Les Calliphoridae et les muscidae sont bien présentes, la rigidité cadavérique post-mortem a déjà disparu, donc nous avons passé le délai des quatre jours. Tout cela demande bien évidemment la confirmation d’une autopsie détaillée…
— Des blessures importantes ? Des sévices sexuels ?
— Traces de violences sexuelles, oui ! Post-mortem en plus, c’est indescriptible, et puis…
— Quoi ?
— Attendez, je soulève un peu, vous voyez ? demanda-t-elle en me soulevant le crâne avec délicatesse, la région occipitale est fracassée et…
— Et ? fit Chris en la bouffant du regard.
— … la cervelle n’y est plus, vous voyez ?
— Oui ! Bordel ! Je vois… et alors ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ben, ça veut dire que soit le type qui a commis ce truc ignoble a récupéré sa cervelle par plaisir et l’a donnée à bouffer à son chien ; soit elle a fait une chute importante et l’impact a expulsé son cerveau… grinça-t-elle en ricanant d’une manière ridicule.
— Une chute ?
La scientifique continuait de ricaner bêtement, délaissant Chris qui avait laissé son regard se perdre dans le vague.
Écervelée ? On ne me l’avait jamais faite celle-là ! Cette conne rougeaude et prétentieuse prétendait que j’avais perdu la tête. Je n’en revenais pas… si cela était vrai, cela voulait dire que c’était mon cerveau qui s’était éjecté hors de sa boîte crânienne et qui avait vu et pensé les derniers moments de ma vie ? Les dernières secousses électriques m’avaient permis de visualiser des images… de la lumière… orange !
— D’autres blessures ? demanda impatiemment Chris, qui ralluma nerveusement une autre cigarette.
— Hélas… la jambe gauche, le tibia et le fémur sont pulvérisés, comme broyés. Apparemment, toutes les côtes sont fracassées, si elle n’est pas morte sur le coup, son agonie a dû être pénible…
— Et son… son visage, qu’est-il arrivé à son visage ? Merde !
— Je ne sais pas, c’était comme s’il avait été râpé, frotté contre quelque chose d’abrasif…
— Quelles sont ces particules incrustées dans les chairs de son visage ? Vous voyez ?
— Je dirais que cette abrasion est due au fait que son corps a été traîné, sur le ventre, son visage contre le sol. Cela expliquerait l’abrasion cutanée et les microscopiques gravillons qui se sont incrustés dans la chair mise à sang…
— Mouais… lança Chris, la cigarette coincée entre les dents. Donc, si on récapitule, on a une empreinte papillaire imprimée avec le sang de la victime, on sait que le corps a été transporté ici, traîné probablement sur un sol gravillonneux et que la victime a l’occipital fracassé et une boîte crânienne vide. Putain ! C’est un cauchemar ! J’vais me réveiller…
La légiste observa Chris qui se releva d’un seul coup et couru s’appuyer contre un arbre, la main devant la bouche, se retournant juste pour vomir un magma liquide qui s’éparpilla à ses pieds.
Les yeux pleins de larmes, il lui envoya ensuite un signe bref de la tête et se dirigea vers le fourgon macabre qui attendait, portes grandes ouvertes, que l’on introduise en ses entrailles un corps définitivement inerte, voué à la disparition physique, un corps dépouillé de sa vie tragiquement fauchée, un corps vide et blanc, mon corps.
Curieusement, je ressentais de la peine. Je ne voulais pas voir souffrir Chris, je ne voulais pas que mes amis aient mal, je ne voulais pas que ma mort soit une douleur pour les miens. Ce fut tout à fait sur cette pensée, ce fut à cet instant que, malgré l’étendue de chagrin qu’allaient générer les clichés que je m’apprêtais à faire défiler le long de ma conscience fantôme, je me sentis flotter et rapetisser dans un cercle qui ceinturait mon entité. Je me vis redevenir petite fille, adolescente tout d’abord. Je revis mon père, bien avant que la maladie ne l’amenuise, bien avant que le cancer ne le ronge et ne l’emporte définitivement. Je revis cet homme qui m’avait porté un amour et une protection incommensurable, démesurée, j’avais toujours été son bébé, sa petite fille. Je ne l’avais pas vu vieillir. Mon petit papa était parti en m’ayant donné tout le long de sa vie tout son amour qui avait été inépuisable, et cet amour m’avait portée toute mon existence. Je revis aussi ma mère, celle qui avait été aussi ma citadelle d’amour, mon prieuré, le jardin de la genèse de ma vie, celle en qui j’avais poussé lentement pendant neuf mois, celle en qui j’avais baigné pour m’imprégner de toute son affection.
Je me sentis encore raccourcir.
Me voilà encore plus petite du haut de mes quatre ou cinq ans.
Je perçus toute la lumière de l’amour qui m’inondait, tout l’amour qui m’entourait et qui émanait de ces deux êtres qui étaient mes parents. Je revis leurs deux visages, si beaux, si souriants, si affables à mon égard. Des images pleuvaient dans cette interface fantôme, dans cette conscience que je n’avais plus. Des images gouttaient, crépitaient, me figeaient, m’affligeaient. Des souvenirs ressurgirent : je revis dans un confus treillis d’images mes premières vacances avec mes parents. Dans une vapeur agréable, je perçus mon premier tremblement d’émotion lorsque ma peau frôla pour la première fois la surface de l’eau, la mer, la plage, le sable chaud… et, mes parents, les yeux pleins d’amour de voir ma petite vie qui s’ébattait de joie.
Je frémis. Le chagrin qui m’enveloppa m’était presque douloureux.
Mon père disait souvent qu’il était important de se fabriquer des souvenirs, de vivre des moments extraordinaires qui nous reviendraient en mémoire le jour de notre mort ; mon petit papa ne croyait pas si bien dire…
Client 5143913 <3436739@epagine.fr>
OceanofPDF.com