La verticale du fou
Mouvement 2 :
Les constantes variables.
a) Simili-Gérard Depardieu ; 19h33, 3h30 avant l’arrêt des fonctions vitales.
Il faisait de plus en plus sombre et, déjà, l’équipe scientifique avait déployé une farandole de puissants projecteurs tout autour de la zone. Ils avaient encore le fol espoir de pouvoir dénicher un indice, une trace ADN ou quelques empreintes de diverses natures qu’elles soient. Chris interrogeait le ramasseur de champignons qui ne se remettait toujours pas de sa funeste découverte. Son chien, inquiété par l’effervescence qui régnait sur le site et les odeurs de charogne qui le nimbaient, tirait sur sa chaîne en hurlant à la mort, la bave dégoulinante des babines.
Chris perdait son temps, c’était indéniable. L’homme n’avait vu personne ni même entendu quoi que ce soit. Ce n’était pas lui qu’il fallait interroger mais plutôt moi ! Oui, seulement, moi j’étais morte et ne pouvais parler. J’essayais tout de même d’imposer la marche arrière à mon cerveau nécrosé, en priant pour qu’il reste quelque part, perdues dans les micro-neuro-connexions de celui-ci, des images résiduelles de ce qui c’était réellement passé. Des éclats de souvenirs devraient suffire, des réminiscences fractionnées pourraient peut-être me ramener à l’instant fatal.
Je forçai un peu sur ma mémoire, comme le temps d’une réflexion lors de mon vivant, puis, peu à peu je revis l’homme du supermarché. Des images commencèrent alors à se former lentement…
Je revivais intensément le moment du passage à la caisse, ce moment où la caissière visiblement homosexuelle m’avait langoureusement dévorée des yeux, me gratifiant d’un sourire jeté par des lèvres outrageusement enduites d’un rouge gras et luisant. L’homme devant moi m’avait aussi souri, gentiment, en appuyant son regard sur mon fessier largement avantagé par le pantalon moulant que je portais. Ce sosie de Gérard Depardieu grassouillet et au visage replet me scrutait du fond de son regard bleu, perçant. L’homme qui me taquinait d’un œil amusé était la copie conforme de l’acteur français, bien connu pour sa gouaille et son talent mais aussi pour son intérêt porté aux élixirs du terroir bordelais. Le gars avait la même corpulence, même cheveux longs, blonds, même regard taquin, même voix. Il me mangeait du regard, avec un genre de sourire vicieux pendu au coin des lèvres. J’étais stupéfaite de voir « Gérard Depardieu » faire ses courses au supermarché du coin ! Il était finalement comme tout le monde, avais-je alors pensé en m’amusant.
Était-il responsable de ce qui avait suivi ?
Peut-être, je ne me souvenais plus bien… des bribes mal éclairées se projetaient du fond de ma mémoire. Je revoyais quelques images, une action qui se déroulait quelque part sur le parking du supermarché, avec Gérard Depardieu, mais les détails restaient trop flous. J’entendais sa voix, son rire guttural, et je revoyais un petit morceau de papier sur lequel était inscrit le numéro : « 0618 », ensuite, une brume vint totalement envelopper ces résurgences fantomatiques. Mon cerveau mort faisait l’impossible, accomplissait ce qu’aucun flic ne pouvait réaliser même avec toute l’intelligence et toute les logiques du monde ; il enquêtait sur mon propre meurtre, sur sa propre extinction…
b) La caissière ; 20h05, 2h58 avant l’arrêt des fonctions vitales.
Bien évidemment que j’avais accepté son invitation. Je n’avais pas eu d’expérience homosexuelle depuis la fac et, lorsque la caissière m’avait tendu le ticket de caisse sur lequel apparaissait son téléphone, je lui avais souri en acquiesçant d’un signe de tête. Elle m’avait plu, malgré l’exagération de son maquillage et ses fesses trop grasses, je lui trouvais un charme indéfinissable, une sorte d’attraction charnelle qui m’avait fait vibrer les sens.
On s’était toutes deux retrouvées au « Road Runner », un café-concert néo-yuppies englouti dans les dédales de la ville, spectral lieu où se retrouvaient couples adultères, homosexuels et déviants sexuels en tout genre. On avait beaucoup ri autour d’un verre de vodka raisin, puis deux, puis trois. Cette fille m’attirait de plus en plus et malgré mon attachement sentimental pour William, je ne pouvais passer à côté de ce désir de chair, cet appel au plaisir, cette attirance pour l’abandon de mon corps que je voulais offrir à cette femme. On avait dansé, brièvement. Serrées l’une contre l’autre, respirant nos parfums féminins mêlés à nos sueurs chaudes, nous nous étions abandonnées dans cette étreinte sensuelle qui avait aiguisé mon désir de faire l’amour avec elle.
J’avais laissé ma joue posée sur son épaule, les yeux fermés, la respirant profondément. Mes seins contre ses seins durcissaient, sensibles au contact de son anatomie. Mon âme entière se laissait dérouter sur une piste dont j’avais perdu la trace, je retrouvais une saveur dont le goût m’avait échappé quelques années auparavant. Je glissais dans une sorte de monde exo-dimensionnel, expiant mes cloisonnements hétérosexuels en me calfeutrant dans une néo-réalité dont je me délectais.
Nous avions fait l’amour, alors que ma plastique était encore désirable et surtout en bon état d’utilisation, si j’ose dire ! Le plaisir que j’avais pris, aucun homme ne me l’avait donné depuis bien longtemps. C’est un peu plus tard lorsqu’elle était sortie de la douche, drapée d’une serviette de coton blanc, que j’avais appris qu’elle se prénommait Evy. Je l’avais regardé intensément en pensant encore au goût de sa langue, de son intimité qui m’avait fait perdre la tête et rendue complètement oublieuse de mon corps, de tout mon être que je lui avais abandonné…
Mon cerveau avait du mal à poursuivre mais il subsistait, dans d’obscurs recoins de ses opaques sous-couches, des séquences ante-mortem qui cherchaient à se déloger de leurs enclaves cérébrales…
Mon téléphone avait sonné.
Chris avait absolument voulu me voir, de toute urgence. Ma soif de sexe étanchée grâce à la belle Evy, j’avais décidé d’aller le retrouver près de la gare routière, comme convenu.
Je savais que Chris avait envie de mon corps et, malgré les distances que nous nous étions imposées, ce qui devait arriver allait inévitablement arriver. Le meilleur ami de mon mari, son ami d’enfance, ne désirait qu’une seule chose depuis déjà plusieurs mois ; me posséder et m’enflammer les sens…
C) Chris ; 21h 35, 1h28 avant l’arrêt des fonctions vitales.
— Je suis fou de toi Clarisse ! Je me moque que tu sois la femme de mon meilleur ami, je n’ai pas de scrupules pour ça. Je lui en parlerai si tu veux, je n’ai pas peur…
La conversation s’était déroulée comme un long fil de bile, expulsé douloureusement par un estomac noué. Chris avait réussi à vomir ce qui le torturait depuis toujours, m’assénant du même coup un choc brutal à la fois étrange et délicieux. Un court instant, sa déclaration m’avait rappelé la sensation d’érotisme qu’avait véhiculé le charisme d’Evy. J’avais alors ressenti une curieuse envie de m’abandonner aussi avec Chris, m’offrir à lui, me donner. C’était comme si j’étais prise d’une soudaine frénésie de sexe, une fièvre sexuelle dont je n’arrivais pas à me défaire, semblable à un virus insidieux et lubrique qui enflammait mes chairs et consumait ma superbe.
Ce fut plus fort que moi. Je n’avais pu m’empêcher de prendre sa bouche et de l’embrasser avec une fougue d’adolescente mal assurée, me râpant la peau sur sa barbe naissante. Tout s’était déroulé très vite et fort. Chris m’avait plaquée contre le mur, dans la petite ruelle derrière la gare routière. Il m’avait soulevée presque avec violence et, même si son regard avait été jusqu’ici doux et alangui, il m’avait soudain paru briller d’un éclat inquiétant et pénétrant. Mais peu importait le côté sauvage de l’acte, tout ce qui m’intéressait était ce plaisir humain, ce mélange de chairs et de substances biologiques, ces cœurs qui battaient fort, cette sensation d’étranglement au point de quasiment en perdre la conscience. Il m’avait fait mal. J’avais crié. Il s’était essoufflé très vite, aussi vite qu’il avait joui en moi. J’avais perdu pied et le souffle court, tout en remontant mon jean avec un sentiment de honte que j’essayais de dissimuler, je lui avais dit qu’il était impératif que je rentre chez moi. Je me sentais si sale, violentée par une rude virilité dont je sentais encore la présence dans mon bas-ventre.
Comme un être perdu et livré aux forces démoniaques, je m’étais honteusement traînée dans l’opprobre et la luxure qui m’avaient entièrement happée.
Client 5143913 <3436739@epagine.fr>
OceanofPDF.com