La verticale du fou
Mouvement 8 :
Nekros.
L’abcès du mystère n’était pas encore percé, loin s’en faut.
Si Chris était responsable de ma mort car il m’avait percutée avec son véhicule, par amour, soit, j’en convenais, ce n’était pas lui qui m’avait conduite dans la pénombre de ce sous-bois et laissée nue, offerte aux animaux sauvages et peut-être même violée par un randonneur nécrophile de passage.
Mais qui alors ?
Pendant que roulait mon convoi funèbre, je regardais avec déférence le sac noir devant moi ; longue masse immobile emplie de mes chairs putréfiées et malodorantes.
Qui m’avait déposée là ? Qui m’avait déplacée de la route sur laquelle j’avais rendu l’âme pour me déposer dans les bois ? J’avais comme la sensation que quelque chose d’obscur voulait me répondre, m’aiguiller sur le chemin des révélations mais, chaque fois que la solution se matérialisait au cœur de ma conscience fantôme, une sorte de force intrinsèque à la survie de mon spectre empêchait que s’organisent mes souvenirs.
Par-delà la matière dépolie des vitres arrière du fourgon, je voyais Chris qui suivait le convoi, au volant d’un véhicule officiel. Ses yeux étaient rouges, son teint blême, et de curieux spasmes faisaient vibrer sa mâchoire inférieure.
Ma mort était accidentelle, il n’y était pour rien, si ce n’était que de m’avoir aimée et d’être revenu me chercher. Pourquoi n’avait-il pas déclaré l’accident aux autorités ? On allait très certainement lui coller la responsabilité de la dissimulation de cadavre, même s’il n’y était pour rien, fallait-il encore qu’il puisse le prouver…
Ma conscience fantôme se vrilla alors et se propulsa au cœur de l’horreur, précisément à l’épicentre du mal…
Mon Dieu ! Son visage m’apparut alors brusquement, par violentes fractales qui lui étirèrent les traits à l’infini, en de longs filaments translucides. Je suis ensuite projetée sur la route qui m’a tuée et le flash m’enveloppe trois secondes ; juste assez pour que je puisse le reconnaître. Je réentends son souffle saccadé, son souffle de porc qui pose ses pattes sur mon corps déjà sans vie. Le moindre effort semble éreinter cette espèce de brute épaisse qui empeste l’alcool et sue comme un animal, dégageant une odeur rance de mâle en rut, de vieux bouc écœurant aspirant à soulager une pratique honteuse.
Le pseudo Gérard Depardieu se tient là, devant mon corps brisé et inerte qui se vide de son sang sur l’asphalte noire. Cet homme que j’avais croisé au supermarché quelques heures avant ma mort, peu avant que je ne fasse l’amour avec Evy puis avec Chris, vient de s’immobiliser avec son véhicule, descend de celui-ci et me regarde, moi, forme improbable sur le goudron noir de mon propre désastre.
Cet homme, oui maintenant je me souviens… j’entends sa voix, son rire éraillé, et je revois un petit morceau de papier sur lequel est inscrit le numéro 0618… c’est cela ! A ma sortie du supermarché il m’avait suivie et m’avait appréhendée sur le parking, visiblement excité, l’œil lubrique, croyant voir en moi une pute facile, tout cela parce que j’avais répondu à son sourire. Je le revois encore me tendre ce petit morceau de papier, froissé, avec un numéro de mobile inscrit dessus, à la hâte, tout en me suppliant de le contacter dans la soirée.
Je repasse alors en accéléré toutes les séquences qui ont précédé l’impact de l’acier sur mon corps, l’impact mortel de la voiture-bélier qui a fini par détruire ce corps auquel j’avais voué un véritable culte, une ode à la beauté.
Je revois Évry, son appartement, son visage, ses fesses, son corps que j’avais aimé le temps d’une baise féline, ce corps dont j’avais savouré les nuances salines à la surface de sa peau.
Je revois en cascades d’images superposées, fractionnées par des fondus enchaînés, les instants extrêmes de jouissance multiple que Chris m’avait procurés contre ce mur de béton. Je ressens toutes les sensations, je sens son odeur, je perçois la force de ses bras, la vigueur de son membre, ses odeurs, son parfum. Je sens courir sur ma peau son visage qui me griffe, les poils durs de sa barbe naissante qui me torturent, me jettent dans un infernal délice qui me propulse dans les ténèbres orgiaques du ravissement sexuel.
Les images défilent et curieusement, me procurent à nouveau un simili orgasme, quasiment réel, peut-être le dernier qui me soit donné de savourer sur cette terre.
Les images défilent toujours, je vois Chris dans sa voiture, je me vois, à ses côtés.
Je revois l’Audi qui s’éloigne, me laissant seule dans la nuit, je me revois, les larmes aux yeux et le cœur plein de chagrin. Je repense à mon esprit aussi lourd que du plomb à cet instant-là, à la pensée qui m’avait traversé la tête et qui me chuchotait tout bas que Chris était peut-être celui qu’il me fallait.
Je revois les lumières polluantes des éclairages, tout en bas, au fond de cette vallée engoncée dans la noirceur et le silence, je revois le faible mouvement vacillant des étoiles de cette nuit-là, je revois le chevreuil qui, dans un élan désespéré tente de traverser la chaussée, enclavé entre un monstre de ferraille lancé à pleine vitesse et le simulacre de moi-même, qui le regarde aussi dans l’épicentre de son regard animal.
La lueur grossit à une vitesse vertigineuse et, dans un bond qui étaye toute la splendeur du cervidé, je vois l’embardée du véhicule et ressens une explosion de douleur, une confusion mentale sans précédent.
Le véhicule vient de me percuter, de m’exploser et de me mettre en orbite. Je revois mon ascension, ma chute, l’impact. Alors, de mon crâne qui explose dans un bruit de coquille de noix que l’on écrase, je revois mon encéphale qui s’éjecte et bondit sur le bitume, telle une balle rebondissante, grotesque, qui termine sa course dans les herbes hautes du talus qui borde la route.
Je réentends également le crissement strident des freins du véhicule, ainsi que le long cri d’effroi du conducteur qui semble m’avoir reconnue.
Dans le noir le plus dense de cette nuit-là, au milieu de cette route de montagne, seul le clignotement perpétuel et silencieux des feux de détresse qu’avait déclenchés Chris perçait la profondeur du rideau nocturne.
Je revois Chris qui se penche sur moi, les mains sur son visage comme s’il se refusait à croire ce qu’il voyait, comme s’il voulait masquer le sombre et abject tableau morbide qu’il regardait, comme s’il voulait exorciser le sournois cancer qu’il allait porter dans ses nuits tout au long de sa vie. Alors, lentement, après avoir repris ses esprits, je revois Chris qui grimpe dans son véhicule, redémarre en trombe et pour la deuxième fois, s’éloigne et s’enfonce dans l’obscurité.
Je vois que je meurs.
Je ressens encore les sensations ultimes.
Puis, plus de vingt minutes après l’impact, un véhicule en approche sur la zone ronfle dans le lointain qui s’est nappé d’un linceul de brume opaque…
Voilà, j’allais enfin savoir pourquoi mon corps s’était retrouvé à plus de trois kilomètres de la zone où ma vie avait atteint son terminus, fauchée par l’express de nuit.
Je repensai soudain, en ces instants, aux attachements superficiels qui m’avaient pendant des années liée aux spirales d’une vie de débauche, de consommation excessive, de vanité, d’orgueil, d’égocentrisme démesuré. Je repensais encore au mal que j’avais infligé à mon corps en le droguant de pilules soi-disant thérapeutiques, de cachets qui faisaient dormir, de cachets qui faisaient maigrir, de cachets qui faisaient courir, se sentir mieux, rajeunir, mieux réfléchir, bronzer, moins stresser, et tant d’autres élixirs de jouvence, crèmes et injections diverses de toxine botulique. C’est aussi avec un profond dégoût que je me voyais en train d’ingurgiter des tonnes d’aliments de la nouvelle génération industrielle alimentaire. Des quantités impressionnantes de merde prenaient le chemin de mon tube digestif, en y laissant de profondes traces inaltérables de poison tel que du polyvinylpyrrolidone, du diphényle, de l’aspartame, de l’acide cyclamique, du sucralose, du gallate de propyle et j’en passe, la liste n’est qu’une succession de noms barbares plus meurtriers les uns que les autres. Je me revoyais me délecter de ces infâmes poisons en n’ayant aucune conscience de la mort qui se diluait dans mon organisme…
Bref, pendant que se répand sur le goudron ma liqueur vitale, je vois que débarque sur les lieux le coupé Mercedes du simili Gérard Depardieu rencontré aux caisses du supermarché du coin. Après avoir failli écraser la masse informe de mon corps qui semble être étrangement plié en trois sections, il braque son volant brusquement et s’arrête quelques mètres plus loin.
Je revois tout le film de ma fin, tous les plans séquences de mon immonde tragédie.
Je revois à nouveau les feux de détresse, cette lueur orangée qui clignote, la nuit, les étoiles qui palpitent haut dans l’étoffe du ciel d’onyx, la fraîcheur qui se matérialise par un voile de brume spectral, une légère pensée de bien-être qui fut jadis le moteur de mon insouciance, mon corps, ma mort, mon viol !
Je revois tout.
L’ultime horreur qui va entacher la fin de mon existence avortée prématurément m’arrivait, à moi ! Qu’avais-je fait pour que mon corps déjà mort tombe entre les mains d’un psychopathe, d’un homme dérangé qui se délectait de l’acte nécrophile et pratiquait sur moi de telles atrocités ? En quoi l’acte sexuel post-mortem pouvait apporter un quelconque plaisir à celui qui le pratiquait ? Bien évidemment, ceci me dépassait. Je ne pouvais pas comprendre, je ne pouvais pas saisir ce qui animait l’esprit d’un tel monstre, comme je ne pouvais définir la psychologie d’un tueur et violeur d’enfants ou un quelconque barbare qui se faisait sauter avec du plastique tout autour du ventre, dans un lieu bondé d’individus à un moment d’intense affluence. La vie était ainsi faite : de monstres sanguinaires, de victimes, d’innocents, ainsi que de donneurs de leçons qui recommandaient bien plus qu’ils n’agissaient sur leur environnement.
Je revois tout.
Le fac-similé de l’acteur français entreprend alors de me fouiller les poches du jeans et, après avoir nerveusement fourragé dans chacune d’elles, je le vois ressortir un morceau de papier plié sur lequel y est inscrit son propre numéro de téléphone.
Voilà ce qu’il avait voulu récupérer en apercevant mon corps sur la route, se disant que le hasard l’avait conduit jusqu’à moi une seconde fois et, pouvait laisser aux enquêteurs la possibilité de faire le lien avec lui, ce qu’il ne valait mieux pas d’ailleurs, pas avec un casier judiciaire aussi lourd que le sien.
Il me regarde d’un œil vitreux et embué d’alcool, il me dégoûte, il me fait peur.
Je le vois qui me touche le bas des reins et passe une main sur mon fessier, je le vois sourire, aucunement écœuré par l’énorme trou à l’arrière de mon crâne et tout ce déluge d’hémoglobine. Il reste un long moment indécis, il se relève, évite de marcher dans l’énorme lagune de sang qui s’étend sur le bitume puis, en laissant s’échapper un rire bizarre, presque sadique, il me soulève et me charge sur son épaule. Il fait ensuite quelque pas, se dirige vers son véhicule et une fois derrière celui-ci, il ouvre la malle arrière et me balance sans ménagement à l’intérieur, regardant mon corps d’un œil effroyable. Puis, après avoir vérifié rapidement les environs d’un coup d’œil circulaire, il remonte dans son coupé et démarre aussitôt.
Je revois tout.
La scène se vide et devient silencieuse, froide, frappée du sceau de la mort qui m’avait emportée. Plus rien ne vibre ou ne scintille dans le ciel, j’ai comme l’impression que nous allons laisser là l’immense foutoir que le diable a laissé dans sa cuisine, un bordel inextricable où se croise la résultante d’évènements multiples et les actions humaines ignominieuses de divers acteurs.
Depardieu roule toujours, pendant deux ou trois kilomètres encore. Il bifurque enfin sur la droite et s’engage sur un sentier forestier, un étroit filin de terre et de cailloux qui semble s’enfoncer très loin et très profond dans les bois environnants. Le bas de caisse de la voiture, relativement proche du sol, frotte presque tout le long du trajet qui va nous conduire à l’horreur et, chaque fois qu’elle percute un gros caillou sous le châssis, je pense que la Mercedes va s’ouvrir en deux, empêchant que se réalise cet acte de barbarie que s’apprêtait à accomplir l’abject sosie. Hélas ! Solide matériel que cette fabrication allemande… à quelques dizaines de mètres seulement de ce qui semble être une clairière, le démoniaque et infernal personnage immobilise la voiture en tirant fermement le frein à main, puis, tout en laissant tourner le moteur et laissant les veilleuses des phares nimber la clairière d’une faible lueur, il descend en ricanant et ouvre ce maudit coffre maintenant gorgé de sang.
Je revois tout.
La clairière est vide, belle, étrange, lunaire même. Les ancestraux sapins qui nous sanglent de leurs colossales statures dégagent une impressionnante puissance hypnotique et, de par leurs dispositions circulaires, me semblent figés comme dans un acte de voyeurisme morbide.
La forêt me voit, la nature assiste à ce spectacle désolant articulé par l’espèce humaine déshumanisée. Il me semble percevoir au creux de ma conscience fantôme des vibrations et comme un goût, un goût infect de haine qui se pose sur ma langue. L’espèce de bipède préhistorique arrache alors mon corps du fond de la malle, me jette au sol et déboucle sa ceinture. Il me déshabille ensuite complètement, à la hâte, déchirant presque mes vêtements, puis les jette dans le coffre de la voiture encore ouvert.
Je crois percevoir le hululement d’une chouette, d’un hibou, je ne sais pas…
Je revois tout, tout…
Ce que pratique cet homme sur moi est indescriptible, immonde, bestial, inhumain. Ses grognements de satisfaction me plongent dans une horreur jusque là inconnue, franchissant les limites de ma tolérance face à la terreur. Jamais je n’avais imaginé ce genre de pratique, déviance des circonvolutions cérébrales de l’homme du néant, l’homme animal, l’homo sapiens.
Je le regarde s’exécuter, s’arc-bouter sur moi, grogner, haleter comme un abject porc qu’il est, pendant que ma conscience fantôme suit le convoi de flic qui se dirige vers le CHU, emporte mon corps dans ces caves glaciales où m’attendait un homme au scalpel tout aussi froid que ma viande nécrosée.
Et encore une fois, je revois tout ! Dans le moindre détail, je vois ce qui allait définitivement faire tomber cette répugnante brute dégoulinante de sueur, je vois ce petit détail que le légiste trouvera sans aucun doute…
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