La verticale du fou
Mouvement 6 :
Orange…
Quelque part, je ne pouvais pas être certaine que tout ce que je voyais, entendais ou bien pensais était authentique. Je ne pouvais pas être certaine que je n’étais pas déjà dans la mort cérébrale. Je ne pouvais m’expliquer d’où provenait cette conscience qui errait et m’envoyait toutes ces informations. Néanmoins, de la même façon que les ondes radio qui se propagent dans le cosmos, dans l’immensité de l’univers, les paroles de la chanson de Benjamin Biolay revenaient sans cesse pour graviter autour de ma perspicacité fantôme, de mon opiniâtreté à ne pas quitter la vie. Cette chanson, la dernière que j’avais eu l’occasion d’écouter avant de quitter ce monde, cette chanson qui s’était déversée en moi alors que je me trouvais avec Chris dans la voiture, encore bien vivante… je réentendais ces paroles, encore et encore, qui accompagnaient les fugitives réminiscences de mon enfance : « … ne reste pas ici, on entend sonner l’angélus, le soleil est joli… on reste Dieu merci à la merci d’un sacrifice, d’une mort à crédit, d’un préjugé né d’un préjudice… »
Les dernières images de mon enfance qui s’éteignirent lentement furent celles de mon petit corps de petite fille, debout, un doudou vieux d’un millénaire dans les bras, adressant un timide au-revoir d’une main menue à ceux qui avaient été mes êtres chers, ceux qui m’avaient donné la possibilité de vivre et d’aimer, ceux que j’avais chéris plus que tout en ce monde : mes parents.
Alors, dans une explosion de lumière et de sons de fin du monde, je m’extirpai de cet univers nostalgique en percevant un vide énorme, un gouffre, un froid funeste, dégringolant dans un cosmos inconnu telle une fragile chrysalide qui découvre le monde dans lequel elle bascule, entre la chenille et le papillon, entre la petite fille et la femme que je n’étais plus.
La vie m’avait quittée et la mort ne m’avait pas encore engloutie. C’était probablement comme un message codé, un évènement qui me dépassait, mais le fait de pouvoir remonter les heures qui avaient précédé mon décès n’était pas le fruit du hasard. Y avait-il là-dedans
É
un message au sens subliminal ? La leçon de ma vie ? Était-ce le moment de me repentir de mes actions de débauche, d’excès et d’appétits sexuels démesurés ? Peut-être était-ce simplement le moment de comprendre à quel point des être humains m’avaient aimée, à quel point ma vie avait été belle et, surtout, comprendre qui me l’avait ôtée.
Ma conscience fantôme se nimba à ce moment-là, avec partout autour des fractions d’images que je percevais maintenant très floues, d’un halo orange d’une intensité extraordinairement puissante. Le halo flamboyant s’imprima soudain nettement, dans une espèce de mouvement oscillatoire, clignotant, dans toute l’étendue de ma mort apprivoisée, de ma conscience hypothétique qui m’apporta enfin avec beaucoup plus de clarté la clé de l’énigme, le pourquoi de mon départ pour le territoire des oubliés. Je revis enfin mon corps vivant sur cette route déserte du fin fond des Alpes, marchant dans la nuit, perdue et solitaire. Je me revis, désireuse de recommencer cette vie souillée, stigmatisée.
J’entendis à ce moment-là un ronflement qui enflait devant moi, un halo blanc qui accompagnait ce bruit désagréable, deux cercles de feux qui augmentaient face à moi.
Je me revis, transie de peur, comme si quelque chose se préparait, comme si l’inévitable précédait l’irréparable. J’eus à cet instant-là, la conscience de comprendre que plus rien ne pouvait empêcher ce qui allait suivre.
Le véhicule roulait à vive allure, face à moi, à encore une cinquantaine de mètres d’où je me trouvai. Il m’avait semblé comprendre que le véhicule voulait ralentir mais, la vitesse élevée à laquelle il roulait ne lui permit point de freiner lorsque le chevreuil traversa la route et se retrouva pétrifié dans la zone aveuglante de ses feux.
L’inévitable précédait toujours l’irréparable…
Le conducteur avait alors eu le réflexe évident de braquer son volant au sens opposé à la chaussée qui le bordait. En temps normal, c'est-à-dire lorsque aucun individu ne se promène sur la route à ces heures de la nuit, l’accident aurait pu être évité et la bête épargnée. C’est justement ce qui ce passa. Ce fut beaucoup plus difficile concernant ma présence, je dirais même impossible.
Mes yeux avaient vu le chevreuil qui avait franchi la lisière des bois, mes yeux l’avaient vu qui m’observait juste avant l’impact. La bête s’était immobilisée une ou peut-être deux secondes, sur le bord de la route, prenant certainement conscience que sa vie avait été épargnée grâce à celle que j’allais rendre à Dieu.
Puis, le souffle m’avait alors propulsée très fort.
J’avais entendu des bruits de métal, de verre, des crissements, des craquements, des déchirements. J’avais aussi flairé des odeurs de carburant, de caoutchouc brûlé, des fragrances de nature endormie sous la fraîcheur de la nuit, des résurgences olfactives d’herbes mouillées, de feu, de sang, de poussière et de mort.
Je me souvins de ma propulsion aérienne, quasi-verticale, et aussi de toutes les lueurs qui m’étaient apparues depuis la hauteur de mon ciel, toutes ces lueurs qui trépidaient comme de frêles insectes perdus dans l’écran de la nuit. Je me souvins de la lueur orange qui m’était apparue, alors que mon corps venait de retomber comme une masse de béton qui s’était écroulé du haut d’une tour sans fin. Le bruit qu’avait produit ma masse de viande et d’os restait indéfinissable, horrible, indescriptible.
Aussi étrange que cela puisse l’être, je repensai aux étoiles qui avaient inondé mes yeux, lorsque mon crâne avait percuté le muret de béton qui bordait la départementale. Une profusion de couleur, une myriade d’étincelles, du blanc, du rouge, du vert, du bleu, tout cet arc-en-ciel d’électricité étrange avait empli ma tête, puis, curieusement, une seule image était restée figée, immobile, comme un cliché prit sur le vif ou l’image bleuie d’une séquence vidéo qui vibrait dans une interminable pause.
Je vis le long ruban noir de la route qui se déroulait à l’infini devant mes yeux paralysés, et à quelques mètres sur le côté, le véhicule qui venait de me percuter, garé en travers de la route avec les feux de détresse qui palpitaient et ne cessaient de me traverser la rétine.
Je savais à présent quel avait été ce halo orange qui n’avait cessé de clignoter, palpitant comme une bouée lumineuse perdue au large de l’océan.
Voilà pourquoi et surtout comment j’étais morte.
Fracassée par un véhicule…
Par le truchement de divers paramètres, ma vie avait basculé dans la mort, comme ça, aussi facilement qu’un clignement de paupière.
Parce que j’avais voulu refaire ma vie, parce que je n’avais pas voulu retrouver William, parce que Chris avait été l’excès de trop, parce que Chris n’aurait pas pu m’aimer comme je le désirais, parce que j’avais voulu m’exiler pour expier mes péchés, vivre ailleurs dans un autre milieu, parce que ma vie n’était plus celle que j’attendais, parce que j’avais erré dans le noir, parce que le chevreuil avait traversé, parce que Chris n’avait pu…
Chris ?
C’est soudain avec effroi que je revis l’image clé qui zébrait ma conscience fantôme, avec une précision implacable et une cruauté absolue.
Alors que je regardais l’équipe scientifique finir les constatations sur le terrain, ma conscience s’envola vers le fourgon funéraire, vers la légiste qui jetait ses gants dans un sac à déchets sécurisé, vers Chris qui observait les deux hommes affairés à m’envelopper dans un grand sac de polypropylène noir.
C’était son image qui striait ma conscience.
Son visage.
L’image de Chris, penché au-dessus de mon corps brisé, pendant que palpitaient les feux de détresse de son énorme 4X4 meurtrier…
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