La verticale du fou
Mouvement 7 :
La disparition physique.
Voilà !
Toutes les étapes qui concernaient ma mort tragique étaient consumées.
L’accident, le trépas, la police et enfin, l’enlèvement de mon corps qu’on allait sans aucun doute porter à l’institut médico-légal. De là, j’allais être photographiée et étudiée. On allait me découper, me cisailler, m’ouvrir le thorax comme une truite qu’il était impératif de vider avant de la cuire et, ensuite, très probablement, mon crâne allait être décalotté afin que l’on puisse juger dans les moindres détails de l’envergure de la fracture.
Voilà à quoi se résumait ma fin, le désastre de mon épilogue.
La fin de toute une vie passée à se préoccuper de soi, d’embellir toujours un peu plus son corps pour enfin finir détaillée sous le scalpel d’un expert en viandes mortes. Chercher à garder le plus bel aspect, telle une vitrine d’un magasin de luxe, avait été mon Graal depuis mon plus jeune âge, et ce, au détriment de mon entourage que j’avais délaissé.
Je ne voyais que moi, moi et mon ego démesuré. Mais tout ceci n’existait plus, tout ceci appartenait désormais à un passé anodin qui avait été le mien, un passé irrévérencieux qui avait détruit des amitiés, rompu des liens fraternels. J’allais devenir un bref souvenir, une insignifiante séquence mémorielle dans les existences de ceux que j’avais connus, j’allais devenir deux dates : une naissance et une mort, comme un point d’orgue à l’extrémité d’une vie futile. Tout ce qui restait de moi était ce corps dur, blanc, gris, exsangue, vide de vie et voué à son autodestruction, sa biodégradabilité.
Tout ce qu’il restait de moi tenait dans l’espace exigu de ce grand sac de plastique noir.
Oui, j’allais disparaître, réellement, physiquement.
Ce corps que les hommes avaient aimé frôler, sentir, posséder, n’était plus et allait se dissiper à tout jamais dans une osmose infinie avec l’entièreté de l’univers.
Oui, les hommes avaient aimé mon corps. Oui je les avais aimés.
Et maintenant ? Maintenant que je voyais Chris affligé de m’avoir percutée sur la route, de ne pas m’avoir secourue, je ressentais les sensations de nausée qui me tordaient, identiques à celles que je percevais de mon vivant. Je ressentais un profond dégoût pour le sexe mâle de notre espèce. Pourquoi avait-il fait ça ? Pourquoi ne pas avoir assumé cet accident, car c’était un accident, pourquoi s’être enfui ? Pourquoi était-il revenu sur ses pas ?
La réponse ne fut pas longue à me parvenir.
Près du grand sac noir dans lequel mon corps reposait et qui avait été installé sur le brancard à l’intérieur du fourgon funéraire, Chris était effondré et sanglotait sur ce qui restait de moi. Il avait du mal à respirer et balbutiait des mots que je n’arrivais pas à comprendre, des mots qui restaient prisonniers de ses deux mains jointes qui cachaient l’absolue surface de son visage. Puis, lentement, il releva la tête, s’essuya les yeux et commença à parler seul, en regardant dans le vide, droit devant lui comme si je me trouvais physiquement en face. Ma conscience fantôme se plaça alors dans cet axe là, afin que je ressente exactement la puissance et l’impact de ses mots.
— … Mon dieu ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Je… je t’ai tuée Clarisse… tu es morte ! C’est un cauchemar… je vais… je vais me réveiller…
La portière arrière du fourgon s’ouvrit alors, brusquement, laissant pénétrer une lumière à la fois vive et diaphane, comme si un mince voile de brume commençait à envelopper les lieux.
Clovis Carcassonne, Le Big Boss, le patron de la cellule criminelle regarda Chris d’un œil magnanime, plein de compassion. Néanmoins, il le ramena très rapidement à la dure réalité :
— Salut fils ! Je vais pas y aller par quatre chemins, je sais que tu connaissais bien la petite mais, dans un souci de bien faire les choses, je ne peux pas te laisser t’occuper de cette affaire, tu comprends ? Je préfère reléguer ceci à Nathan… c’est un bon enquêteur et il est complètement étranger à l’environnement de la gamine. Allez ! Je te laisse encore cinq minutes avec elle, ensuite… ensuite on l’embarque au C.H.U, le docteur Lemoine est déjà sur place.
Il lui envoya une claque sur l’épaule comme le point final posé à la fin d’un entretien amical. Chris regarda s’éloigner le gros bonhomme aux cheveux grisonnants, le vieux flic que toute une vie passée à ramasser des macchabées avait vacciné.
Voilà, ma dépouille devait être embarquée afin que l’on me découpe dans les règles de l’art et qu’ensuite, on me recouse bien proprement.
La porte du fourgon à peine refermée comme ma propre crypte, mon tombeau, Chris se lamenta de plus belle.
— Bordel ! Pourquoi ? Pourquoi tu m’as demandé de te laisser là-bas, toute seule, en pleine nuit ? Je n’aurais jamais dû t’écouter…
« Et toi, pourquoi es-tu revenu ? Pourquoi être revenu sur tes pas ? » Pensai-je abruptement.
— C’est mon amour qui m’a guidé, c’est mon amour qui t’a tué mon ange… j’avais enfin compris que la vie devait se vivre de la manière qui nous rendait le plus heureux, et moi, ce qui me rendait heureux, c’était de t’aimer …
Je sentais que ma conscience fantôme se laissait submerger par une vaste émotion dévastatrice. Un sentiment de chagrin vint m’absorber violemment, diluant au plus profond de ma matière chimérique, de mon invisible simulacre, la dose létale d’un pathétisme qui me perturbait.
— Tu es morte tout bonnement parce que je suis revenu te chercher, car je voulais t’emporter. J’avais compris que c’était avec toi que je voulais faire ma vie… et tu étais sur cette route, il y avait cet animal… mais bordel ! Qui est-ce qui t’a donc ramenée ici, qui t’a déshabillée et laissée pourrir au milieu des bois ? QUI ? hurla-t-il soudainement dans l’espace confiné du véhicule.
Pour la seconde fois, les portes à l’arrière du fourgon s’ouvrirent sur le vieux visage du patron blasé par la fatigue et une carrière en bout de course.
— Faut-y aller, Chris, on y va… rentre chez toi et restes-y jusqu’à la fin de la semaine. Je te donnerai des nouvelles…
— J’étais avec elle, quelques heures seulement avant, je l’ai laissée sur cette route…
Le téléphone du vieux flic se mit alors à bourdonner. Il décrocha et bougonna en hochant la tête de temps à autre. La conversation fut brève.
Il raccrocha au moment où un gars de la cellule scientifique posa sa main sur l’épaule de Chris et, d’une voix pleine d’empathie, lui demanda d’évacuer le véhicule.
Chris descendit à reculons, presque dans un ralenti irréel, ne quittant jamais du regard le sac de plastique noir allongé sur le brancard.
Carcassonne bafouilla alors dans un souffle qui empestait le vieux cigarillo froid et la bière mal digérée, les mots qui firent vaciller Chris et le replongea dans l’effroyable cauchemar des jours précédents.
— C’était la brigade motorisée du canton Nord de la vallée, là, au téléphone. Un couple de randonneurs qui avait rejoint la nationale après être descendu du col de la Madone, hier après-midi, a fait une bien étrange découverte. Leur chien, qui les accompagnait, s’était arrêté en contrebas du talus et ne voulait plus remonter, il avait quelque chose dans la gueule et ne voulait plus le lâcher. Ils ont descendu le talus et ont rejoint leur chien…
— J’ai pas très envie d’entendre la suite, Carcassonne… je ne crois pas…
— Ce que je veux te dire ce n’est pas ce à quoi tu penses…
Je voyais le visage de Chris se décomposer, devenir presque liquide, comme si ses traits se disloquaient en fragments épars
— Quoi ?
— Effectivement, le chien a retrouvé la matière grise de ta copine, mais…
— Mais, quoi ? Quoi, à la fin ? Putain !
— T’imagine bien qu’on a fait boucler la zone et fait débouler les équipes de recherche scientifique. Ils ont quadrillé la zone et l’ont passée au peigne fin. Ils ont découvert les traces de freinage d’un véhicule chaussé très large, ainsi que des débris de verre et de plastique appartenant au véhicule en question… du sang aussi, beaucoup de sang…
— Et alors ?
— Ils viennent de m’appeler pour me donner les résultats de l’expertise sur les débris…
Le fourgon venait de démarrer, emportant mon corps dans les sombres sous-sols d’une morgue d’hôpital ; l’endroit même où disparaîtra toute trace physique de mon existence, flanquée au fond d’un tiroir frigorifique.
— … il s’agit d’un gros SUV de marque Audi, de type Q5, comme le tien, Chris…
Le jeune flic avait les yeux rivés sur le fourgon qui m’emportait définitivement, semblant perdu dans une sorte d’étrange catalepsie, la bouche ouverte, vacillant, frémissant de tous ses membres…
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