L'Allemand de ma mère

Catherine Clément · Chapitre 1 sur 12

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L'Allemand de ma mère

Chapitre 1

Raymonde rencontra Yves sur les bancs de la faculté de pharmacie de Paris en 1937, deuxième année. Excepté leur âge et leurs études, ils n’avaient rien en commun. Yves était sérieux, Raymonde aimait rire. Yves adorait aimer, Raymonde ne savait pas exactement. Il était catholique, elle était juive, et ils n’étaient pieux ni l’un ni l’autre. Toujours ça de pris.

Yves avait été très bien élevé dans une famille chrétienne. Yvonne, mère de deux fils dont Yves était l’aîné, arborait en toutes circonstances une beauté imposante à l’œil pieux, qu’on appelait parfois bleu panique, tant elle savait se faire obéir. Fils d’épicier, pupille de la Nation, chimiste de génie, le père d’Yves, Louis, gardait malgré sa réussite une modestie légèrement taciturne. Homme doux et narquois, Louis avait conservé précieusement la collection complète de la revue satirique L’Assiette au Beurre dans un esprit libertaire et anticlérical. Deux sujets occupaient presque entièrement sa vie : l’invention chimique de nouvelles sortes de peintures, et les dessins du jardin qu’il achevait chaque semaine avec des crayons de couleur qui, pensait-il, pourraient un jour se transformer en aquarelle.

Yves avait été baptisé dans les règles, mais ce n’était plus son sujet. Il n’allait plus à la messe le dimanche, ayant évacué toute croyance en Dieu. L’œil bleu tendre, d’une élégance British, Yves sentait l’eau de Cologne et le cuir musqué. Se trouvait-il beau ? Il préférait se croire dandy, ce pourquoi il était sentimental à en mourir. Il aimait la passion crue.

Raymonde parlait parfaitement l’allemand, le russe et le yiddish. Appelée dans l’intimité Rivka ou Rivotchka, elle avait été dressée par sa grand-mère ukrainienne, une babouchka sévère, armée d’une baguette, qui tapait sur les doigts à table au moindre geste fautif. La famille de sa mère venait de Romny, à l’est de l’Ukraine, une ville connue pour ses énormes foires quand elle se portait bien, et aussi pour les pogroms organisés par les Cosaques au dix-septième siècle, ou au dix-huitième siècle ? On ne savait plus très bien. La Babouchka traînait dans ses mémoires des paysages en flammes, des chevaux s’échappant au galop et des femmes tétanisées. La famille de Romny s’était ralliée au judaïsme hassidique, sévère sur la cacheroute, mais laissant libre cours aux rabbins pour tourbillonner jusqu’à l’extase. Interdite aux femmes, l’extase. À la cuisine, et deux vaisselles.

Hormis l’aïeule frappeuse, Raymonde avait été élevée à la diable par de charmants parents un peu foutraques qui, pour leur malheur, étaient des joueurs russes pathologiques. Raymonde avait toujours passé ses vacances dans des villes d’eaux à casinos. Les cartes, les dés, la roulette, le poker, la matière du jeu ne comptait pas, mais l’effroi d’un cœur épris de rien, qui cogne, juste avant l’arrêt de la boule, de la carte qu’on abat… Pourquoi tout risquer ? Et se refaire ensuite, comme une outre qu’on vide ou que l’on remplit d’eau ? Raymonde avait horreur de ça. Dans son esprit, la roulette tourbillonnait comme ses aïeux ukrainiens en bottes, redingote, papillotes et chapeau vissé sur la kippa. Arriération et compagnie, se disait Raymonde. Vivement qu’on sorte de là !

Montagnes russes, les bien nommées. Raymonde en avait tiré la conviction que ses parents avaient tellement risqué d’argent au jeu qu’ils ne risquaient plus rien. Georges et Sipa étaient indestructibles. Fin de l’effroi, soupir d’aise.

À ce couple effréné s’ajoutaient les sœurs de Sipa, Bella et Tania. Les trois jeunes filles avaient été très belles, épanouies et nostalgiques, comme dans le théâtre de Tchekhov. De cette beauté restait chez Bella et Sipa une certaine langueur, alors que la troisième, Tania, montée sur ressorts, concentrait en elle toute la volonté de la famille. Et ses angoisses.

Comme Yves, Raymonde était toujours très élégante, surtout en hiver quand elle portait son court manteau de bébé phoque, comme l’exigeait la mode des années trente. Georges était devenu un cador dans la fourrure, et avait embringué sa fille adorée dans des défilés chics avec chiens de race et voitures. Lorsque Raymonde entrait quelque part, entraient avec elle un parfum d’Orient, un éventail de plumes d’autruche vert Nil, un triomphe éphémère de la vie. En petite princesse juive, Raymonde avait été gâtée. Yves, pas du tout. Ils n’avaient rien à faire ensemble.

Raymonde, ainsi nommée à cause de Poincaré, dissimulait sous un sourire irrésistible des frayeurs qu’elle avait eu du mal à contenir. À l’entendre, l’effroi l’avait frappée pendant la grande grève générale du printemps 1936. En longeant une grande manif de travailleurs conduits par une CGT très en forme, alors qu’elle était assise aux côtés de son père dans une voiture, Raymonde avait vu, plaquée contre une vitre, une bouche ouverte simulant un baiser. Elle s’était mise à hurler. Georges l’avait serrée contre lui en lui disant de ne pas avoir peur et, pour plaisanter, il avait ajouté que ce n’était pas un pogrom. Raymonde entendit pogrom, enregistra la foule comme un danger, et l’effroi ne la quitta plus. Froussarde, pensait-elle. Pauvre froussarde. À cause des mouches.

Yves tomba amoureux fou du visage arrondi de Raymonde, de la profondeur de son regard, de la mélancolie cachée sous le sourire, et de lèvres si bien dessinées qu’on les aurait dites « prêtes pour un baiser », lui disait-il en l’embrassant dans le cou. Yves était attiré par l’effroi. Il adorait chez Raymonde une petite portion de peau sous les oreilles, palpitant imperceptiblement lorsqu’elle avait peur. Comment savait-il que, sous la fourrure, se cachait une fille apeurée ? Il la courtisa longtemps, lui écrivit de courts poèmes au crayon noir sur de petits papiers qu’il lui glissait en douce. Il lui apprit très vite les plaisirs de l’esprit carabin et Raymonde fit mine de se forcer pour lâcher des gros mots qu’elle connaissait déjà.

Il embrassait bien. Il était passionné, attentif. Délicieux. Raymonde opta pour la raison.

La raison ? Oh oui, la raison parlait haut et fort. Sipa, sa mère, avait failli mourir brûlée dans leur maison. Jeune révolutionnaire, Georges s’était échappé de prison à Tiflis. Et le Führer, ce salopard, avait édicté ses lois antijuives dès qu’il était devenu chancelier d’Allemagne. Les premiers réfugiés juifs étaient arrivés de là-bas et Raymonde avait peur.

Épouser Yves, c’était aussi sortir de l’addiction aux cartes. Car l’unique passion d’Yves était d’être amoureux. Aucun risque de jeu. Être aimée suffirait. Et pour la protéger, elle voulait un goy, un vrai, catholique si possible, un rempart contre Adolf Hitler. Là-dessus, elle ne se trompait pas. Yves n’était peut-être pas le grand amour, mais il était le goy catholique de ses rêves.

Les deux familles refusèrent l’idée de leur union dans le même mouvement. La famille chrétienne ne voulait pas d’une juive, la famille juive ne voulait pas d’une mésalliance avec un non-juif. De si jeunes gens… On pouvait bien attendre, non ? Tout pour échapper à la honte de voir Yves sous le dais dans une synagogue, et de l’autre côté, tout pour ne pas tenir la traîne de Raymonde en robe blanche devant un curé.

Attendre ? Jamais de la vie, répondit Yves, le regard fixé sur l’œil bleu de sa mère. Leur entretien fut raide. Yves fut inébranlable. Alors Raymonde aussi. Donc, la mère catholique au regard bleu myosotis lâcha du lest et finit par accepter un compromis d’alliance. Les enfants d’Yves et de Raymonde seraient baptisés à l’église. Et la circoncision ? Non. Pas question. Secrètement, Raymonde se sentit soulagée.

Les jeunes gens s’en foutaient. Ils n’étaient pas croyants, Yves était même anarchiste et athée dans les limites du raisonnable. Raymonde, elle, ne disait mot. Croyait-elle en un Dieu tout-puissant ? Oh non. Voulait-elle devenir catholique et se convertir ? Pas du tout, ses parents auraient bien trop de peine. Alors quoi ?

Rien. Raymonde espérait s’abriter avant l’explosion de la menace qu’elle voyait arriver sur la France. Voilà pourquoi, un jour d’hiver en 1937, Yves épousa Raymonde à la mairie, elle en longue robe de mousseline à traîne et lui, en jaquette et haut-de-forme. Yves portait une perle comme épingle de cravate, et l’exquise robe de mariée s’ornait de gros ronds de satin brillant descendant de la naissance du cou au début de la traîne. Yves aima la robe de mariée. La naissance du cou sur le corps de Raymonde, là se réfugiait la volupté secrète de la chair qui allait lui appartenir.

Les affaires religieuses étant affaires de mères, les deux pères reprisèrent les trous dans le tissu de l’Histoire et s’entendirent très bien. Cependant, Louis avait une hésitation. Connaissant les foucades de son fils aîné et ses explosions de colère, il avait invité à déjeuner Raymonde avant la conclusion des derniers accords familiaux. Pour la prévenir. Peut-être la dissuader.

Mais du moment qu’elle sentit son fiancé mis en cause, Raymonde se sentit amoureuse d’Yves, vraiment, pour la première fois. Les dés étaient lancés.

L’extravagante réception des noces l’après-midi avait fait partie des tractations matrimoniales. Et ce fut somptueux. Serrés l’un contre l’autre, Yves et Raymonde posèrent pour les photos avec, à leurs pieds, des corbeilles de lis et de roses. Ils allaient bien ensemble, ma foi, disaient les invités. Joli couple. Ils étaient ravissants. Ensuite, voyage de noces.

Et service militaire à Saint-Avold comme élève officier pharmacien. Pour deux ans. Lettres, amour, ennui. Lorsque Yves arriva à sa caserne, les Français étaient encore en train de chasser les dernières familles allemandes installées après la défaite de 1870. Raymonde alla le voir, manteau de phoque, il faisait froid, on prit des photos avec des copains. Au bord de l’eau.

Dans la corbeille de mariage, Georges Gornick avait aussi mis l’achat d’une pharmacie centrale que Raymonde tiendrait dans le sixième, un quartier de Paris riche en couvents, antiquaires et artisans. À la fin du service militaire, Yves voulait poursuivre ses études et devenir médecin, il suffisait d’une thèse, ce ne serait pas long.

En Bavière, le 12 février 1938, le Führer convoqua le chancelier d’Autriche, Kurt Schuschnigg, pour un entretien dans sa résidence de Berchtesgaden. En arrivant, l’Autrichien se trouva face à tout l’état-major allemand, et pendant toute la matinée, le Führer lui jeta des accusations à la tête, haute trahison, insupportable, il faut que cela cesse IMMÉDIATEMENT. Dans l’après-midi, on lui mit sous le nez un accord « non négociable » : tous les partis devaient pouvoir exercer librement leurs activités en Autriche, et surtout le parti nazi.

Deux ministres nazis furent nommés dans le gouvernement du chancelier Schuschnigg, qui jusque-là tentait de maintenir l’indépendance de son pays en réprimant le parti communiste et le parti nazi. Dans un discours radiodiffusé virulent, le Führer proclama que seul l’Empire allemand pouvait défendre les pays germaniques en souffrance. Schuschnigg répondit sur les ondes que l’Autriche resterait indépendante. Sur quoi, à Graz, les SS autrichiens détruisirent le matériel radio, renversèrent le drapeau et le remplacèrent par la croix gammée.

Le 9 mars, à Vienne, le chancelier Schuschnigg annonça un référendum sur l’indépendance de l’Autriche pour le 13 mars. Le 11, il démissionna et les SS l’arrêtèrent.

Et le 12 mars, à 5 h 30, les troupes allemandes franchirent la frontière de l’Autriche où elles furent accueillies avec des fleurs.

Dès la démission de Schuschnigg, aux cris de « Mort aux Juifs ! », la population viennoise se déchaîna contre eux avec une violence extrême, les forçant, par exemple, à lécher le trottoir. De nombreuses synagogues furent brûlées, il y eut des milliers de blessés et, naturellement, une trentaine de morts.

La France était sans gouvernement, le président du Conseil ayant été renversé par l’Assemblée. On pensa que l’invasion de l’Autriche avait été précipitée par la vacance du pouvoir à Paris. Il y eut une grande manifestation à Londres, et puis ce fut à peu près tout.

Dans la nuit du 12 au 13 mars, vingt et un mille personnes furent déportées au camp de concentration de Dachau, agrandi pour la circonstance, et, dans la foulée, commença la construction du camp de concentration de Mauthausen.

Le 12 mars 1938, à Prague, on inaugura tranquillement la Foire internationale aux échantillons.

Ça n’allait plus du tout. Une Foire Internationale pendant que le Führer envahissait l’Autriche ? On restait sans rien faire ? Georges Gornick s’inquiéta, car brusquement, à l’aube, des Allemands de Prague hissèrent les couleurs des nazis. Rouge, noir, blanc.

Le 13 mars, au lieu du référendum, une loi proclama le rattachement de l’Autriche au Reich allemand, l’Anschluss. En allemand, ce mot signifie raccordement, et cette loi devrait être approuvée le 10 avril par un plébiscite « à vote libre et secret », dans les deux pays. Résultats : 99,08 % en Allemagne, 99,75 % dans ce pays qui avait été auparavant la brillante et la belle Autriche. Les violences antisémites s’arrêtèrent le 19 avril, sur ordre des autorités nazies. Pas de désordre.

Le 14 mars, à Bratislava, le Parlement slovaque proclama la création de l’État slovaque. Le même jour, le Führer invita à Berlin le président tchèque, le docteur Emil Hácha, par train spécial. Arrivé à 1 heure du matin, le docteur Hácha se fit gourmander pour le désordre dans les rues de Prague et fut invité à signer une demande de protectorat militaire allemand sur ce qui restait de son pays, la Bohême et la Moravie.

Emil Hácha fit un malaise, on le soigna, et il signa. À l’aube, la radio tchèque annonça que, à la demande de son président, les troupes allemandes avaient envahi la Tchéquie. Le Führer arriva au château de Prague dans l’après-midi. Entre-temps, les nazis avaient dévasté les magasins juifs, brisé leurs vitrines en autant de morceaux de verre.

Le 16 mars, alors qu’on avait laissé au docteur Hácha le titre de « président d’État », Konstantin von Neurath, le vrai patron nazi nommé par le Führer, commença à faire appliquer les lois de Nuremberg en Bohême et en Moravie.

Dans les jours qui suivirent, le Führer ordonna l’organisation de groupes spéciaux d’intervention composés de SS et de policiers, les Einsatzgruppen, pour sécuriser l’ensemble des parties conquises du Reich allemand.

Sur la ligne Maginot, les permissions furent supprimées.

En juillet, Raymonde annonça à ses parents qu’elle attendait un enfant. L’Anschluss n’était plus contesté, les Européens faisaient le gros dos, et même dans l’Italie fasciste, le Duce Mussolini suivant avec une certaine inquiétude la politique d’annexion de son homologue nazi. L’été endormait les consciences, sauf celles des réfugiés juifs, en si grand nombre que Roosevelt, le président américain, s’en inquiéta. Trop, c’était trop.

Le 15 septembre, le Führer annonça que, le 1er octobre 1938, il allait annexer le territoire germanophone des Sudètes, partie intégrante de la Tchécoslovaquie. La France et le Royaume-Uni réagirent immédiatement en fixant la date du 29 septembre pour une grande conférence pacifique à Munich, avec le Reich et l’Italie.

 

Yves s’ennuyait ferme sur la ligne Maginot.

Une fois la pharmacie centrale du Cherche-Midi achetée, Yves prit soin du décor des vitrines. Pendant une courte permission, il dénicha chez un antiquaire trois énormes bonbonnes en verre qu’il expédia à sa femme, non sans difficultés. À la permission suivante, il les remplit d’eaux colorées en rouge, en vert et en bleu roi. Il posa sur le haut des boiseries des pots canons à pharmacie en porcelaine avec des ornements fleuris, un épais crocodile dont le museau servait à fabriquer des pilules en préparation magistrale, et même une thériaque ancienne. Cela ne servait à rien, mais c’était magnifique. Pour avoir vu Yves dessiner pendant leur voyage de noces, Raymonde connaissait ses talents.

Enceinte de trois mois, la jeune femme ouvrit sa pharmacie au début de l’automne 1938. La menace nazie galopait. En septembre, les Puissances européennes se réunissaient à Munich pour ficeler la paix comme un chapon farci, avec aiguille courbe et fil tordu. Adolf Hitler veut les Sudètes ? On les lui abandonne. Ils ne sont pas allemands, mais tchèques ? Malheur à eux. Ils s’en iront. Le président tchèque démissionna en maudissant la trahison de l’Europe. Le Führer laissa dix jours pour déguerpir aux Tchèques habitant la région des Sudètes.

L’Anglais Chamberlain rentra à Londres très satisfait, parce qu’il avait arraché au Führer une résolution pour traiter de façon pacifique leurs différends futurs. Le Français Daladier, lui, était si triste qu’il prit peur en se voyant attendu par une foule immense forcément hostile puisqu’il avait cédé. Ce fut tout le contraire. Daladier descendit sur le tarmac sous les acclamations. Il avait sauvé la paix !

« Non, pensait Daladier. Bien sûr que non. La prochaine fois, il s’en prendra à la Pologne. »

Chacune des deux familles se prépara au pire. Louis, le père d’Yves, veilla sur les études de son benjamin et songea à l’envoyer aux États-Unis. Georges Gornick resserra les liens de ses réseaux maçonniques et chercha où partir après la naissance de l’enfant de sa fille. Les épouses prirent contact pour faire connaissance et les quatre parents s’affolèrent tous ensemble. Que deviendrait l’enfant des jeunes mariés ? Ce fut le début de leur rapprochement. Et puis non. Tout retomba. Les Soviétiques avaient mobilisé, mais bon. La paix tiendrait. Apaiser le Führer ? Tu parles, pensait Raymonde.

Née au début de la Grande Guerre, en 1914 (ou 1913, elle ne savait pas trop), elle avait gardé en tête les drapeaux bleu-blanc-rouge qui ornaient les fenêtres à Paris le jour du défilé de la victoire sur les Champs-Élysées, le 14 juillet 1919. Pour le reste, sa mémoire restait floue. Elle se rappelait seulement ces drapeaux qui flottaient et de bizarres soldats barbus, coiffés d’un turban, qui intriguèrent beaucoup la petite fille. Elle avait aussi vu des amputés revenant de la guerre. La guerre mutilait, l’enfant avait compris ça.

Comme la plupart des Juifs de France, la jeune fille avait suivi l’écrasement rapide des Juifs du Reich. Dès l’automne 1933, les lois antisémites s’étaient accumulées à la vitesse d’un tir de mitraillette. Restrictions, expropriations, marquages, encerclements, déportations. Ouverture des premiers camps de travail. Transferts et disparitions mystérieuses des handicapés et des malades mentaux. Et pour sauver la paix de la faillite, personne n’avait osé menacer Adolf Hitler parmi les anciens alliés de la Tchécoslovaquie.

Tout allait si vite.

 

Au bout de quelques jours, Raymonde identifia parmi ses clients les coiffes et les voiles des religieuses du coin, une bonne clientèle, elles s’occupaient des vieux et des malades. Les religieuses identifièrent très vite le ventre qui gonflait de leur jeune pharmacienne. Elles se montrèrent aidantes, ravies de cet enfant. Raymonde se demandait tous les jours si elles avaient deviné que leur pharmacienne était juive, mais rien. Les nonnes étaient insoupçonnables. C’est toujours ça de pris, pensa Raymonde – c’était son slogan.

Leur appartement au premier étage disposait d’un malcommode escalier de bois permettant de descendre directement dans la pharmacie. En dépit de sa grossesse, Raymonde montait et descendait trois à quatre fois par jour. Elle n’imaginait pas son jeune mari s’occupant d’une échoppe à la fois scientifique et commerciale. Commercial, Yves ? Elle en riait toute seule.

Yves s’imaginait souvent l’œil collé au microscope devant la paillasse blanche d’un laboratoire de recherche, en digne fils d’un grand chimiste, alors que Raymonde raffolait des clients murmurant pour demander tel ou tel médicament, le plus souvent en s’excusant. Elle aimait sa blouse blanche portée comme une armure, l’atmosphère un peu tiède de conversations secrètes, l’harmonie du travail avec son Préparateur en pharmacie, un vieux routier, et elle aimait surtout rassurer. Rassurer, c’était fondamental, ne vous inquiétez pas, madame, tout va bien se passer vous ferez attention aux horaires je vous revois la semaine prochaine à bientôt ! Et elle affûtait son merveilleux sourire de jeune fille russe.

Elle apprit à reconnaître les drogués de Montparnasse venus demander de l’élixir parégorique, autrement nommé teinture d’opium camphrée, en vente libre. Ils n’étaient pas méchants, enfin si, quelquefois. Un soir, un vieux et grand gaillard piqua une colère qui fit reculer la jeune femme dans le petit labo du fond, mais le Préparateur se chargea calmement de traiter le gaillard, qui s’excusa mille fois et lui tendit sa carte de visite comme pour se justifier : Francis Poulenc. Le Préparateur appela Raymonde et le compositeur se confondit en excuses, cela n’arriverait plus.

« La prochaine fois, dit gentiment Raymonde, venez après le dîner et montez à l’appartement, premier étage, porte gauche. Je vous mettrai un flacon de côté. » Tenir une pharmacie était devenu un métier aventureux et Raymonde se retrouva contrainte de frayer avec l’effroi. Mais pas trop.

À force de s’ennuyer sur la ligne Maginot, Yves pressentait le bond de la guerre, pour l’instant ramassée comme un fauve guettant une biche. Début novembre, pendant une de ses rares permissions, Yves retrouva son épouse enceinte dans leur grand lit. Il lui fit l’amour précautionneusement, mais saisi de passion, sur un coup de cœur il la serra si fort que Raymonde se mit à gémir attention le bébé mon chéri, Yves desserra ses bras. Ils étaient deux jeunes gens dans l’approche de la guerre, face à l’homme qui avait projeté publiquement d’éliminer les Juifs d’Europe.

Au creux du lit, Raymonde se sentait protégée. Et Yves avait conquis la femme juive de ses rêves.

Le 7 novembre 1938, débarqua dans la pharmacie un client qui semblait épuisé. Il portait un loden d’un autre âge, couleur nazie, mais l’homme faisait pitié avec ses traits tirés. Raymonde comprit à l’instant qu’elle était en face d’un réfugié allemand. Elle quitta le comptoir, elle le fit asseoir, lui tendit un verre d’eau. Je m’occupe de vous dès que j’ai terminé avec ces dames, lui dit-elle en allemand. Ce ne sera pas long. Le visage du client s’éclaira.

Le soleil de novembre se mit à décliner. Trois religieuses en cornette venaient comme tous les jours réassortir l’aspirine, l’huile de foie de morue, l’éther et l’eau oxygénée. Raymonde commençait à bien les connaître. Sœur Rosalie, sœur Marguerite et sœur Jésus, les soignantes du couvent, s’essayaient à la joie de vivre, surtout la plus âgée. Sœur Jésus, la plus jeune, souriait peu. Du peu de confidences lâchées avec tristesse, Raymonde avait compris que cette femme encore jeune en avait vu de toutes les couleurs pendant la guerre civile en Espagne. Réfugiée à Paris ? Ce n’était pas impossible.

Elles papotèrent un instant, puis sortirent en jetant des regards apitoyés sur le malheureux réfugié. Quand ils furent seuls, Raymonde s’approcha de lui. Il aperçut la rondeur de son ventre. Vous devriez vous asseoir, dit-il en allemand. J’insiste, je suis médecin.

Le docteur Schütz venait d’arriver d’Allemagne. Comme il s’y était plus ou moins attendu, les lois raciales antisémites venaient d’interdire la pratique médicale à tous les médecins juifs sur les terres du Troisième Reich. Schütz s’était préparé, il n’avait pas hésité, il avait plié ses bagages, versé aux nazis les sommes des otages juifs et réservé un aller Berlin-Paris. Plus rien ne le retenait là-bas : il était célibataire, sa mère avait quitté Berlin pour l’Amérique depuis longtemps, il n’avait plus de famille en terre nazie.

« Vous êtes parti si vite que ça ? murmura Raymonde. Est-ce que c’est vrai, ces histoires de camps ? »

Le docteur Schütz avait fui son Allemagne. Un jour plus tard, il aurait pu se faire arrêter, déporter, oui, ces camps existaient, non, on n’y mourait pas, mais on était privé de liberté, comme en prison. Un jour, peut-être deux, c’était imprévisible, les SS pouvaient débouler à tout moment, et toutes celles et tous ceux qui pouvaient partir s’en allaient. Mais il avait bien préparé son départ en louant rue du Cherche-Midi un petit appartement dont une pièce deviendrait sa salle d’attente.

« Vous allez donc devenir médecin juste en face de la pharmacie ? dit Raymonde. Il faudra prendre contact avec…

– Tout est réglé, dit le docteur Schütz. J’ai des amis à Paris.

– Avez-vous une spécialité ?

– Généraliste. Je suis médecin généraliste.

– Vous savez où dormir ? »

Le réfugié eut un sourire. Il avait réservé une chambre à l’hôtel Lutetia.

Un bruit se fit entendre. Yves descendait du premier étage. Raymonde se leva, poussée par un ressort.

« Je te présente le docteur Schütz, il arrive d’Allemagne, tu sais…

– Oui, dit le mari de Raymonde. Je me doute. Bienvenue à Paris, docteur. »

À la surprise de Raymonde, Schütz répondit en français en cherchant un peu ses mots.

« Mais vous parlez français ! s’écria-t-elle. Pourquoi m’avez-vous laissée parler allemand ?

– Parce que, enfin, vous avez dans ma langue un si joli accent, dit Schütz. Un accent aus Paris. »

Raymonde éclata de rire. Dans toutes les langues, en russe, en allemand, en anglais, elle gardait un accent parisien. Au lycée, ses professeurs disaient même « parigot ».

« Ah, les titis parisiens, reprit Schütz. Ils sont si drôles. »

Ce n’était donc pas son premier voyage à Paris. Il y avait des amis, il connaissait un brin d’argot, il s’intégrerait vite, pensa Yves.

« Il est temps de fermer, ma chérie », dit-il en posant une main sur l’épaule de Raymonde.

Schütz se leva comme tout à l’heure Raymonde, d’un coup, et il fit claquer ses talons.

« Je m’en vais, pardon de vous avoir dérangée, madame.

– À bientôt, dit Raymonde. Vous pouvez compter sur moi. »

Il sortit de la pharmacie et Raymonde poussa un cri léger. Yves se précipita.

« Tu as mal ? Assieds-toi. Ce n’est pas une contraction, dis-moi ? Je t’apporte un verre d’eau… »

Raymonde secoua la tête, « non, mais non, chéri, le bébé vient de bouger, mets ta main ».

Yves s’agenouilla, posa sa grande main, sentit l’enfant, se redressa, ému. C’était la première fois que leur bébé bougeait.

 

À l’intérieur

Ça bouge en elle. Ça vient d’ailleurs. Plus seulement le fourgonnement permanent de l’eau salée s’écoulant dans la bouche, plus seulement le crissement des os de la grande mère autour de ça qui sera moi, plus seulement. Là, ça vient de l’extérieur. Quelqu’un est arrivé vibrations puissantes d’une voix inconnue. Toute la journée avant qu’elle ne s’endorme des vivants tournent autour d’elle à voix embrouillées, bonnes voix. Mais ça ! Autre chose. Voix trop profonde, danger, où est la voix fine de l’autre qui dort à côté d’elle ? Pas là. Alors ça va bouger. Tourne tête allonge pied, l’eau bouillonne, tendre bras elle criera cogner voilà, elle a crié. L’autre voix du lit est arrivée. Fini la peur. Replier jambe, pas faire mal, en position roulé-boulé ne plus bouger. Qui veut quoi ?

Le docteur Schütz s’appelait Samuel et ne parlait pas yiddish. Oui, il était juif – sans cela il ne serait pas parti –, mais ses parents s’étaient convertis au calvinisme pour se fondre dans l’humanité allemande. Quand ils avaient changé de religion, les Schütz ne se sentaient pas menacés, mais dans une Europe capable d’avoir sacrifié tant de millions de vies de soldats, il fallait se prémunir. Le protestantisme allemand était puissant.

Malheureusement, ça n’avait pas suffi. Selon les lois raciales de l’automne 1935, les fameuses lois de Nuremberg, si trois des grands-parents étaient juifs, leur petit-fils serait déclaré juif. Si deux grands-parents seulement étaient juifs, même punition. Samuel Schütz n’y couperait pas. Il était un Mischling, un métis comportant une part de honte raciale et une autre de sang non corrompu. Encore que. Deux parents convertis ? Mais ils étaient nés juifs ! Les lois sur « la protection du sang allemand et de l’honneur allemand » exigeaient des critères de pureté pesés au trébuchet.

L’étau s’était resserré à mesure que les Juifs fortunés avaient réussi à partir, départ lourdement taxé, argent versé au Troisième Reich. Son père était mort brusquement, sa mère était partie par bateau à New York. Leurs œuvres d’art avaient été confisquées sur le port de Hambourg, et tout le monde savait que le ministre-président de Prusse, Hermann Goering, raflait des tableaux anciens tous les jours. Samuel avait tenu bon.

Le 7 novembre 1938, un jeune réfugié juif allemand abattit dans son bureau le troisième conseiller de l’ambassade du Reich à Paris. Il mourut le lendemain.

Le 9 novembre, à Berlin et dans tout le territoire, sur ordre de Goebbels avec la permission du Führer, les SS et les SA incendièrent deux cents synagogues, bastonnèrent ou arrêtèrent des Juifs par milliers pour les envoyer en déportation, brisèrent les vitrines de tous les magasins juifs avec une telle fureur que le verre, en cassant, dispersait ses éclats avec un bruit de clochettes. D’où son nom, si beau pour pareil événement, la Nuit de Cristal, « qui brille et qui pétille », selon un dignitaire nazi. Avant de tirer, Hermann Grünspan aurait crié à la face du conseiller d’ambassade : « Vous êtes un sale Boche et je venge nos douze mille victimes. »

 

Yves était reparti la veille sur la ligne Maginot.

Raymonde ferma sa pharmacie et fila réconforter ses parents. Dans le grand appartement de la rue de Paradis, Georges et Sipa, consternés, lisaient et relisaient les journaux. De nombreux Juifs avaient péri dans la rue sous les coups de botte ou de revolver, d’autres, par milliers, s’étaient suicidés. Ils se parlèrent peu. Raymonde allait embrasser l’un ou l’autre, leur prenait les mains, épongeait la sueur sur le front de Georges.

« C’est bien que tu aies épousé Yves, dit Sipa. Femme d’un goy, cela nous protégera tous. Quant au petit dans ton ventre, il ne sera pas circoncis, et je m’en fous ! Ça nous est complètement égal, hein, lioubov ?

– Rien ne nous menace en France, répondit Georges. Ne t’inquiète pas, ma colombe. Pour ce qui est du petit, je ferai une donation à la synagogue, voilà. Et toi, ma fille, tu en penses quoi ? »

Hochant la tête, Raymonde fit couler l’eau du samovar et leur prépara des tisanes. Elle décida de rester dormir avec eux.

Lorsqu’elle ouvrit le lendemain matin, le docteur Schütz l’attendait sur le trottoir, l’air chiffonné, la main bandée.

« Ah ! C’est vous, enfin, je me suis inquiété, il n’y avait pas de lumière dans votre chambre hier soir, tout va bien, madame ? »

Raymonde lui décocha son sourire du matin, légèrement embrumé et d’une grande douceur.

« J’ai simplement dormi chez mes parents, dit-elle. Ils étaient très secoués.

– Nous le sommes tous, répondit Samuel avec gravité.

– Vous avez besoin de quoi ce matin ?

– Je me suis coupé et ça saigne beaucoup, donnez-moi…

– Entrez, dit Raymonde en poussant la porte. Montrez-moi ça. »

La blessure n’avait pas besoin de points de suture. Raymonde nettoya, désinfecta, pansa. Samuel ne disait rien. Mais à nouveau Raymonde grimaça.

« C’est le bébé ? dit-il en pointant le ventre arrondi du menton.

– Il galope ! dit Raymonde. Il s’est tenu tranquille cette nuit, alors il se rattrape… Qu’est-ce qui va se passer, à votre avis ? »

Le docteur Schütz se leva avec irritation.

« Rien ! Mais rien ! M. Roosevelt a rappelé son ambassadeur à Berlin, tout le monde s’agite, mais vous verrez, ils ne feront rien.

– Ça, c’est impossible », dit fermement Raymonde.

Schütz arrêta son piétinement.

« Voyons, Frau Raymonde, lui dit-il avec gravité. Vous avez vu ce qui s’est passé à la Conférence d’Évian en juillet dernier ? Très belle initiative de Roosevelt ! Rassembler les démocraties pour accueillir les réfugiés juifs chassés d’Allemagne et d’Autriche, vous vous souvenez ?

– Je crois, dit Raymonde. Juste après l’annexion de l’Autriche par votre… votre chef. C’est à Évian qu’on a appris que Hitler voulait déporter les Juifs à Madagascar ?

– On a surtout compris que personne ne bougerait ! se mit à crier Samuel Schütz. Aucun pays n’a voulu de nous, vous vous souvenez ? L’Angleterre nous a refusé la Palestine pour éviter les conflits avec ses Arabes, l’Australie ne voulait pas d’immigrants, et même la France ! Même elle.

– Je ne savais pas, murmura Raymonde. Je suis vraiment désolée. »

Schütz prit une grande inspiration et se rassit.

« La vérité, c’est que le Führer peut faire ce qu’il veut avec les Juifs, le monde s’en moque. Je pense qu’il fera pire, bien pire !

– Allons, dit-elle fermement. On ne va pas laisser ce fou assassiner les Juifs d’Europe !

– J’espère que non, murmura Samuel. Je prie sincèrement pour que cela n’arrive pas. S’ils font ça, je ne retournerai jamais en Allemagne.

– Tant mieux ! dit Raymonde en tapant sur le bois du fauteuil. Vous êtes bien ici avec nous. »

Le soir du 10 novembre 1938, pour expliquer la Nuit de Cristal, les autorités nazies annoncèrent par communiqué officiel une centaine de morts dus aux troubles à l’ordre public. Ce chiffre n’était pas suffisant pour faire autorité. On ne le crut pas.

On apprit les déportations. Des milliers de Juifs étrangers avaient été pris dans les arrestations du Reich, les protestations officielles s’accumulèrent, l’indignation fut générale. Pour autant, les États-Unis d’Amérique n’augmentèrent pas le chiffre d’accueil des Juifs venus d’Allemagne, à cause d’un décret sur l’immigration publié en 1924.

L’Europe s’émut beaucoup. Hormis un début de boycott, il ne se passa rien. Dans la presse internationale, certains notèrent que le peuple allemand, qui n’avait pas levé le petit doigt pour prêter secours à ses concitoyens massacrés, semblait apprécier ce que le Troisième Reich faisait aux Juifs dans son pays, ce qui conforta le Führer dans ses intentions. Il leva un énorme impôt sur les Juifs allemands encore vifs et leur fit payer toutes les réparations pour le cristal brisé.

Presque chaque soir, le docteur Schütz venait saluer Raymonde qui fermait la pharmacie à l’heure où il regagnait sa petite chambre à l’hôtel Lutetia. Il l’aidait à baisser le rideau de fer, ce qui était devenu très difficile à une jeune femme enceinte de sept mois. La nuit tombait vite, ils n’avaient pas beaucoup de temps pour une conversation, mais Raymonde lui précisait le soir les noms des pratiques qu’elle lui avait envoyées pour une consultation le lendemain. Il remerciait beaucoup, Raymonde lui avait rapidement édifié une patientèle, dans laquelle se trouvaient les bonnes sœurs du couvent voisin, car certaines, venues d’Alsace, aimaient bien s’exprimer en allemand.

Le 30 janvier 1939, dans un discours devant le Reichstag, le Führer fit une annonce : « Je veux être à nouveau prophète. Si la juiverie financière internationale, en Europe et à l’extérieur, devait parvenir une fois de plus à plonger les nations dans une guerre mondiale, il en résulterait non pas une bolchevisation de la terre et donc la victoire de la juiverie, mais l’anéantissement de la race juive en Europe ! »

Les puissances européennes trouvèrent qu’il exagérait, d’ailleurs on savait bien que le leader était un peu cinglé. Mais si vraiment les Soviétiques parvenaient à conquérir l’Europe, alors oui, pensèrent les chefs d’état-major de l’armée française, oui, mieux valait être nazi que russe. Les Juifs ? Bah, ils l’auraient quand même un peu cherché, songea distraitement l’ambassadeur de France à Madrid, le maréchal Pétain.

Raymonde se sentait si pesante qu’elle ne parvenait plus à remonter à l’appartement par l’escalier de bois. Elle faisait le tour, sortait avec Samuel et remontait par le grand escalier à moquette. Samuel lui donnait le bras, l’enfant bougeait beaucoup.

 

Intérieurement Encore ça ! La mauvaise voix, elle n’entend pas, déplier lèvres cesser de boire non. La secouer, l’alerter, allez ! détendre, poing serré cogner tendre pas de répit on va, on va, alors tourner retourner comprend-elle non continue il faut non elle doit oui oui ! elle sent ! Suis là. Suis là ! Trop près d’elle, doit partir, la lâcher, la quitter oublier mauvaise voix on bouge, on doit bouger, pour de bon forcer, en avant, plus bas tête à l’envers, pousser, plier bras plier jambes, pousser tête, aaah presque encore caser la tête contre ses os, voilà voilà on y est.

Puis l’enfant ne bougea plus.

Raymonde prit peur.

Les femmes autour d’elle avaient beau lui répéter que l’immobilité du bébé dans son ventre signifiait au contraire qu’elle allait accoucher, Raymonde s’effraya. Il n’y avait pourtant aucun jeu là-dedans, aucun pari, mais c’était plus fort qu’elle, ce corps dans le sien qui allait advenir et si c’était comme à la roulette, maman ?

« Chhut, soupirait Sipa. N’aie pas peur ma colombe. Ça va aller, tu verras. »

Yvonne, sa belle-mère, était du genre militaire, à donner des coups de pied au cul si tout ne marchait pas comme elle voulait. Étrangement, c’était plus efficace que les tendres enveloppements de Sipa. « Courage, ma fille ! disait Yvonne. Haut les cœurs ! On ne va pas se laisser aller comme une fillette ! »

Le plus effrayé de tous aurait été le futur père, mais il ne pourrait revenir qu’après l’accouchement et encore, ça n’était pas certain. Mais dans ses lettres, il se réjouissait que l’enfant ne bouge plus. Il allait arriver, et ce serait un fils.

 

À l’intérieur Bloquée. C’est bien. Tête emboîtée prisonnière, ça pèse ! À m’écraser. Bras et jambes repliés, impossible de bouger. Pourquoi cet empêchement ? Que veut-Elle ? Ma sortie ? Sortir où, laper quoi ? La buée grumeleuse qui m’entre dans les lèvres pour me nourrir, existe-t-elle dehors ? Dehors ??? Qu’est-ce que c’est dehors, ça n’existe pas ! Elle ne va pas briser l’œuf dont elle m’a entourée, je ne pardonnerai pas ça, je vois bien que même intérieurement je réussis à faire des phrases, je dis même Je, elle y tenait tellement je ne veux pas sortir de l’eau tiède, je veux nager mais déjà impossible, bloqué. Frissons, secousses ? Qu’est-ce qu’Elle invente encore ? La voilà qui monte les escabeaux pour ranger des médicaments en hauteur cette fille est folle, Elle me secoue m’écrase et nous fait souffrir ensemble, arrête, Elle, arrête s’il te plaît, ne bouge plus de grâce merci non je ne veux pas, ma bulle se crève

Raymonde redescendit l’escabeau de la pharmacie. « Je crois que j’ai perdu les eaux… dit-elle honteuse, ça dégouline les eaux ce n’est pas de l’urine, non mes eaux sont claires. Il faut que j’appelle Yves sur la ligne Maginot, je tremble, je ne peux pas m’en empêcher… »

On m’embarque avec Elle et un tas de paquets. Je suis on ne peut plus bloquée mais un léger mouvement de vagues régulières me propulse. Elle en souffre. Elle crie. Lui se tient dans le couloir en train de réfléchir à ce qui lui arrive, je le sais, déjà ? si vite ? Mais les biberons, les tétées, le féminin pluriel, le féminin suprême, pourvu que ce soit un fils. Non, une fille. Par poussées successives la porte de son ventre commence à s’ouvrir. J’ai peur. Et j’ai raison. Une brusque accélération fait advenir une expulsion géante ça va me briser le crâne les os les particules non pas question je file vitesse horreur…

Ouvrir la bouche, respirer, hurler de douleur les poumons se déplissent souffrance affreuse mais cri. J’ai poussé un cri libérateur. Suis dehors. Enserrée dans un monde de géants. Quelqu’un me prend, me tortille, me saisit par les jambes tape un petit coup sur le dessous de mes pieds

« Elle va très bien, votre fille, comment l’appellerez-vous ?

– Catherine.

– On va aller la montrer à ses grand-mères », dit la sage-femme.

Aveuglée. Éblouie. Tout oublié ce que j’avais appris. Recommencer.

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