L'Allemand de ma mère
Chapitre 7
Dans les premiers jours de janvier 1943, les autorités nazies en Pologne décidèrent la liquidation totale du ghetto de Varsovie, dont la population était descendue de quatre cent cinquante mille personnes à soixante-dix mille depuis 1942. Morts de faim, tirés au fusil, malades du typhus, suicidés.
Le 30 janvier, le Führer nomma Paulus maréchal. Logiquement, il ne devait ni survivre ni se rendre. Tout le monde le comprenait ainsi, sauf l’intéressé.
Le 31 janvier, les Soviétiques découvrirent le maréchal Paulus dans une cave. Il donna en personne le signal de la capitulation.
Le 2 février, quatre-vingt-onze mille prisonniers se rendirent aux Soviétiques qui n’avaient rien prévu pour les nourrir. Des cas de cannibalisme de disette apparurent.
À Paris, le faux Samuel fit une apparition dans la pharmacie du Cherche-Midi, juste à l’heure de la fermeture, et resta seul avec Raymonde le temps de lui annoncer sur un ton triste et solennel que le Troisième Reich avait perdu la guerre. « Mais, ajouta-il avec rage, la bête est beaucoup plus dangereuse, faites très attention, Frau Raymonde, très attention.
– Qu’allez-vous faire ? demanda Raymonde devant sa détresse.
– Essayer de lui tordre le cou, murmura-t-il. Nous sommes quelques-uns à vouloir qu’elle disparaisse. »
Le 13 janvier 1943, dans un décret secret, le Führer déclara « la guerre totale ».
Le 14 janvier, le Premier ministre britannique, Winston Churchill, et le président Roosevelt se réunirent à Casablanca, au Maroc, et y décidèrent que les Alliés débarqueraient en Italie en 1943 et en France en 1944. L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste devraient capituler sans conditions. Aucune négociation ne serait acceptée.
Le 18 janvier à Varsovie, au bout de quatre jours de combats de rue, les groupes de résistance juive déjà constitués et armés parvinrent à faire échouer les déportations. Le ghetto fut paralysé.
Le 16 février, pour liquider la révolte du ghetto de Varsovie, Himmler donna l’ordre de destruction intégrale à son représentant en Pologne, non sans préciser qu’il faudrait récupérer les « éléments de valeur » dans les ruines des maisons.
Le 18 février, au Sportpalast à Berlin, en présence de tout le gouvernement du Reich, dans une salle remplie de membres du parti nazi, Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, tira les conclusions de la capitulation du maréchal Paulus à Stalingrad. Il y rendit public l’appel à « la guerre totale pour une guerre victorieuse », définissant les armées soviétiques comme celles qui ouvraient la route aux escouades juives de la liquidation, pour préparer la « révolution mondiale des Juifs ». Face à ce danger mortel, les soldats du Reich devraient lutter jusqu’à la mort. Leurs chefs devraient faire preuve d’une sévérité exemplaire, en châtiant les passifs et les déserteurs sur place, sans faiblir.
Goebbels, qui voulait mobiliser les femmes allemandes comme soldates, les appela à « travailler » davantage. À chaque pause, il fut bruyamment applaudi par un public scandant les slogans et les chants nazis tandis que l’orateur reprenait en criant : « Maintenant levez-vous ! Et que la tempête se déchaîne ! » Radiodiffusé et tracté à quatorze millions d’exemplaires, le discours du Sportpalast avait pour vocation de rassurer les soldats et la population.
Le 30 janvier 1943, la Milice française, succédant au Service d’ordre légionnaire qui avait déjà deux ans, fut reconnue légalement d’utilité publique. Par l’intermédiaire de Pierre Laval, chef du gouvernement, le Führer demandait un renforcement de la lutte contre le terrorisme intérieur (la Résistance). Les effectifs de la Milice se comptèrent par dizaines de milliers.
Le 23 février, la Milice française s’installa officiellement en Lot-et-Garonne, le département où se trouvait Salviac. Les miliciens français avaient gardé l’hymne du Service d’ordre légionnaire, le Chant des cohortes :
Pour les hommes de notre défaite
Il n’est pas d’assez dur châtiment
Nous voulons qu’on nous livre les têtes
Nous voulons le poteau infamant
Miliciens faisons la France pure
Bolcheviks, francs-maçons ennemis
Israël, ignoble pourriture
Écœurée, la France vous vomit !
Et ils en renforcèrent les pratiques, arrestations arbitraires, rafles, tortures, exécutions sans jugement, massacres. Leur combat était comme celui des nazis la lutte « contre la Lèpre juive », majuscule à l’appui.
Héros de la Grande Guerre, leur chef, Joseph Darnand, aspirait à un État totalitaire dont la Milice française, cette « nouvelle chevalerie », serait le parti unique. Leur siège en Lot-et-Garonne s’installa au château de Ferron, où la mobilisation ne fut pas gigantesque : deux cent soixante hommes tout au plus.
Le 25 février, la Gestapo de Cahors arrêta onze résistants, qui furent torturés et déportés aussitôt. Tous les réseaux avaient été unifiés dans les « MUR », Mouvements unifiés de la Résistance, gaullistes, communistes, main dans la main. Aux délateurs, ils envoyaient de petits cercueils en bois à leur nom.
La quasi-totalité des réfractaires au Service obligatoire du travail passa aux maquis en quelques mois.
Les 13 et 14 mars 1943, les Juifs du ghetto de Cracovie furent assassinés sur place ou déportés vers les camps d’extermination de Bełżec et Birkenau. Un sergent autrichien, Oswald Bosko, sauva des centaines d’enfants et l’industriel Schindler engagea dans sa fabrique d’émail un millier de Juifs du ghetto.
Le 7 avril, le Duce, maréchal d’Empire et chef de l’État fasciste, rencontra le Führer à Salzbourg. Sur le conseil du comte Ciano, son gendre, Mussolini tenta en vain de lui faire accepter le principe d’une négociation de paix avec les Soviétiques.
Le 13 avril, en Allemagne, la presse germanique rendit publiques les photos de l’immense charnier découvert dans la forêt de Katyn, non loin de Smolensk. Près de cinq mille dépouilles polonaises s’étalaient sur une grande fosse commune, abattues par des Soviétiques selon les militaires allemands qui avaient fait cette terrible découverte.
Au bout de deux jours, l’URSS rejeta les crimes sur l’armée nazie.
Informé depuis le 9 avril de l’existence du massacre de Katyn, Joseph Goebbels écrivit dans son journal le 17 avril que… « le mot JUIF sera de nouveau utilisé avec le ton dévastateur qu’il mérite ». Et en effet, dans les jours qui suivirent, la presse allemande parla de Katyn comme du « massacre juif ».
Il suffisait de glisser du « bolchevique » au « juif », ce n’était pas si compliqué. À la rigueur, on pouvait se contenter de l’adjectif « judéo-bolchévique ».
De sorte qu’on vit apparaître dans les journaux l’idée que le massacre de Katyn était en réalité un meurtre rituel de la race juive.
Le 19 avril, les SS et deux mille policiers entrèrent dans le ghetto de Varsovie avec des chars, de l’artillerie et des lance-flammes. La démolition devait prendre trois jours, et il fallut quatre semaines. Face aux milliers de policiers et de SS, les forces juives n’étaient que de neuf cents hommes, avec des armes fournies par l’Armée intérieure polonaise.
Le 19 avril également, le convoi 1223, rempli de presque deux mille Juifs entassés dans des wagons à bestiaux, quitta la gare de Malines, en Belgique occupée, à destination d’Auschwitz. Le Comité de défense des Juifs organisé par la résistance belge réussit à attaquer le train avec l’aide de l’Armée belge des partisans.
Le machiniste qui conduisait le train avait compris le destin des déportés. Il décida d’appliquer le règlement à la lettre : ralentir dans les tournants, mise au pas de la locomotive dans les passages à niveau, et surtout, arrêt complet lors d’un signal au rouge. Pour stopper le train, ils n’étaient que trois, armés d’un unique pistolet de sept cartouches et d’un lumignon camouflé en rouge. Sous le feu de la police allemande, ils ouvrirent les wagons et deux cent trente et un déportés s’échappèrent… Cent treize d’entre eux survécurent.
Le 16 mai, le soulèvement des Juifs du ghetto de Varsovie fut écrasé. Sept mille habitants du ghetto furent tués, six mille furent déportés et gazés. Mais de petits groupes de résistants parvinrent à sortir du ghetto et rejoignirent les partisans polonais dans les forêts.
Le 27 mai, à Paris, rue Dufour, naquit le Conseil national de la Résistance en présence de Jean Moulin, le représentant du général de Gaulle, surnommé Max.
Le 5 juillet 1943, Himmler donna l’ordre de destruction totale du camp de Sobibór, condamnant du même coup à la mort le Sonderkommando juif chargé de l’accueil, de la mort et de la récupération des dents en or.
Le 9 juillet commença en Sicile l’opération Ladbroke, signal du débarquement des Alliés. Elle se déroula difficilement, soixante planeurs sombrèrent pour avoir été lâchés trop tôt par l’avion de remorquage américain. Mais elle finit par réussir et les Alliés envahirent la Sicile.
Le 10 juillet, au Thoureil, un gros corps ballonné où scintillait du métal s’échoua le long d’une grève. Raymonde prenait un bain de soleil tandis que sa fille continuait à échafauder des châteaux avec du sable mouillé. « Maman, maman, t’as vu ? » s’écria la petite fille. Raymonde releva la tête et se dressa d’un coup.
« Viens, on s’en va, dit-elle dans un souffle. Et plus vite que ça.
– Mais pourquoi ?
– À cause des mouches.
– Mais tu dis toujours ça, qu’est-ce que ça veut dire ?
– Ça veut dire que je ne peux pas t’expliquer.
– Il est mort, le gros type ?
– Tais-toi donc… »
Raymonde donna l’alerte. C’était un soldat boche.
Depuis la défaite de Stalingrad, Heinrich Himmler ne se contentait pas d’obéir aux ordres. Il préparait son avenir et cherchait à négocier son sort avec les Alliés.
L’urgence était plus que jamais d’effacer les traces des tueries de masse.
À Sobibór, il fallut exhumer des centaines de milliers de cadavres des fosses communes : ils avaient gonflé, attiré les insectes, et leur décomposition répandait une odeur effrayante. On les brûla nuit et jour sur de grands bûchers et à la puanteur de la décomposition des corps s’ajouta l’odeur de la chair grillée.
Le 17 juillet 1943, au Thoureil, Pierre épousa la très brune et très sublime Huguette, fille d’un fonctionnaire de la SNCF, ce qui plaisait beaucoup à son beau-père Louis.
Ce jour-là, en pleine occupation allemande et alors que le fiancé travaillait encore dans les mines de charbon des Malécots, Louis revêtit une jaquette, Yvonne une longue robe de tulle bleu marine bouffante sur satin et un chapeau couvert de fausses violettes accompagné d’une voilette retombant sur l’épaule. Elle fit porter à la fillette une robe de mariée miniature en satin blanc, reproduisant la toilette de la fiancée au beau sourire.
On se rendit en cortège à l’église du Thoureil pour une messe chantée, le soleil était éclatant, et de retour à la maison, on mangea. Tant et plus. On but aussi, beaucoup. Le soir, après que les nouveaux mariés se furent retirés dans leur chambre au Thoureil, le groupe des amis du couple, un tantinet pompette, prépara le pot de chambre traditionnel et le remplit de vin chaud aux épices, pour le leur porter à minuit.
Mais quand les conjurés pris de boisson ouvrirent en criant la porte des mariés, les mariés n’y étaient pas. Ils s’étaient cachés sous une tente là-haut sur la colline où finalement, à l’aube, ils furent débusqués à temps pour la photo.
Les festivités du mariage durèrent encore deux ou trois jours. En cette période de privations, tous les cousins-cousines des deux familles ainsi que leurs amis, installés sous des tentes ou en dortoirs improvisés, formaient un petit peuple d’affamés. Ils avaient faim. Faim de gras, de viande rouge, de brochets et de tanches, faim de rillettes, de jambon fumé, de sucre, de compotes, de cerises à cueillir directement aux cerisiers, faim de vie et de vin. Il leur fut donc servi :
– le 16 juillet, veille du mariage : potage, foie de veau, pommes de terre, côte de veau, salade, œufs à la neige ;
– le 17 juillet, jour de fête : hors-d’œuvre, coquilles de langouste mayonnaise, filet de bœuf aux champignons, dinde à la broche, poulets de grain, petites pommes de terre nouvelles, galantine de volaille, salade, cerises Melba, et pour le soir au dîner : potage, escalopes de veau, gigot d’agneau, haricots à la bretonne, salade, gâteau de riz, champagne, liqueurs ;
– et le 18 juillet 1943, le lendemain du mariage : potage, côte de veau, pommes de terre nouvelles, pâté de lapin, salade, fruits rafraîchis, vins du pays d’Anjou.
Une grande bouffe incommensurable, vivante parenthèse pendant la guerre. Voilette de tulle bleu et escalopes de veau, jaquette et dinde à la broche, haricots verts très fins et cérémonie nuptiale, grosse biture et coquille de langouste. Juste comme il fallait pour honorer un acte de courage : se marier en 1943, faire fi des bombes.
Le 16 juillet, un groupe de dirigeants fascistes demanda la réunion d’urgence du Grand Conseil du fascisme, qui n’avait pas été réuni depuis 1939. Le 19 juillet, à Rome, les bombardements firent trois mille morts et dix mille blessés.
Le 22 juillet, les Alliés prirent Palerme, en Sicile.
Le 24 juillet, le Grand Conseil du fascisme déposa le Duce en sa présence et vota le transfert de ses pouvoirs au roi d’Italie, Victor-Emmanuel III de Savoie, qui le remplaça immédiatement et le fit arrêter. Les négociations de paix séparée avec les Alliés commencèrent aussitôt.
Le 28 juillet, les avions britanniques, en bombardant Hambourg, firent quarante-deux mille victimes allemandes. Des civils.
Le 2 août, après une épidémie de typhus, constatant que le nombre de déportés baissait et que leur tour allait arriver, le Sonderkommando du camp d’extermination de Treblinka se révolta. Méticuleusement préparé au départ par cinq Juifs dont un kapo, leur chef de Sonderkommando, le soulèvement avait commencé par soudoyer les gardes ukrainiens, puis amasser de grosses sommes d’argent grâce aux prisonniers chargés de dépouiller les corps, le tout avec un membre chargé de transmettre les informations à la petite dizaine de conjurés. En avril 1943, ils avaient volé des armes directement dans le dépôt de munitions.
À 18 heures le 2 août, une grenade à main explosa, c’était le signal. Quatre cents prisonniers se soulevèrent. Contrairement à leurs engagements, les gardes ukrainiens mitraillèrent les insurgés. Mais deux cents déportés s’échappèrent, bientôt rattrapés par les SS.
Une soixantaine de prisonniers survécurent.
Le 5 août 1943, le préfet Roussillon fut viré par l’occupant et expédié en Charente. Charles Donati, son successeur comme préfet du Maine-et-Loire, collabora encore davantage.
Le 21 août 1943, dans le camp de Treblinka, les SS gazèrent deux trains entiers de Juifs d’Europe et démantelèrent Treblinka. Yankel Wiernick, membre du comité d’organisation et l’un des soixante survivants, fit imprimer un rapport destiné à être publié à Londres en yiddish et en anglais.
Le 28 août, les autorités nazies lancèrent un ultimatum au Danemark, sommé de sanctionner par la peine de mort les sabotages de la Résistance et les grèves de plus en plus nombreuses.
Le lendemain, le gouvernement danois démissionna et les nazis gouvernèrent directement le pays. Mais dans la synagogue, aux premiers offices, à la veille du nouvel an juif, le grand rabbin provisoire avertit publiquement les fidèles et leur demanda de se cacher au plus vite. Ils étaient presque huit mille. Les fonctionnaires de l’administration danoise sous tutelle avertirent de leur côté les noms juifs trouvés dans l’annuaire téléphonique.
Le 3 septembre, les forces alliées débarquèrent à Reggio di Calabre, en Italie.
Le 8 septembre 1943, fut rendu public l’armistice entre l’Italie et les Alliés.
Le 10 septembre, l’armée allemande occupa Rome. Le roi fit une déclaration sur Radio Bari confirmant l’armistice et son exil dans le Sud. « Que Dieu assiste l’Italie dans cette heure grave de son histoire », avait conclu le roi. Le 11, l’armée allemande occupa tout le nord et le centre de l’Italie. Sept cent mille Italiens furent faits prisonniers. Quinze mille d’entre eux seront massacrés.
En Sicile, les Alliés avaient attaqué Tarente et Salerne.
Le 12, Benito Mussolini, libéré par un commando allemand, rencontra le Führer. Il fut décidé de fonder une République sociale italienne, revendiquant Rome pour capitale et s’installant dans la petite ville de Salò, au bord du lac de Garde. L’Italie vivait une guerre civile : au Nord les Allemands et Mussolini, au Sud le roi et les résistants. Rome demeurait la capitale sous occupation nazie.
Le 15 septembre à Paris, le docteur Schütz entra dans la pharmacie d’un pas vif et presque en courant, il toucha sa visière pour saluer Raymonde. Il reviendrait à l’appartement le soir même d’accord ?
D’accord. En civil. Alcool de prune. Déplia un papier qu’il tendit à Yves.
C’était une dénonciation en bonne et due forme, signé par un autre pharmacien de la rue du Cherche-Midi, au motif que Raymonde recevait une grosse clientèle des armées allemandes au détriment financier des autres pharmacies.
« Je ne suis pas dénoncée comme Juive ? dit Raymonde.
– Pas du tout, répondit le faux Samuel. Mais ça pourrait arriver. Sans doute avez-vous compris que je m’occupe de surveiller les réseaux de résistance, eh bien, les dénonciations signées par des Français commencent à s’entasser dans nos bureaux.
– Que faire au sujet de ce machin ? demanda Yves.
– Oh, rien. Raymonde est propriétaire d’une pharmacie centrale, et c’est un statut différent. Ce courrier m’est arrivé tout à fait normalement et de même, j’y répondrai sans déroger à mon devoir de soldat. Mais…
– Quoi ! jeta Raymonde. Quoi ? Parlez !
– Les choses se tendent, murmura le faux Samuel. Cet homme, vous savez, cette bête affreuse, va demander plus de Juifs au maréchal Pétain, encore et encore, pour qu’ils soient livrés à mon pays. Prévenez vos parents. Il faut qu’ils soient très très prudents.
– Et pour ce papier ?
– Je m’en occupe, dit le faux Samuel d’une voix coupante. Ne faites rien. »
L’atmosphère s’alourdit. Le docteur Schütz n’était pas comme d’habitude. Il partit presque sans dire au revoir, claquant des pieds et main à la visière absente, comme s’il voulait rappeler aux deux jeunes gens qu’il était un soldat, qu’il leur faisait la guerre et que ce n’était pas facile de sauver X tout en fusillant Y et Z.
Le 21 septembre, Georges Gornick reçut à Salviac un ordre de mission signé du maire de Salviac le réquisitionnant pour assurer la garde des voies ferrées le 24 septembre, de 14 heures à 21 h 30, en se présentant à la gare de Dégagnac à 14 heures. Georges Gornick fut très fier et très heureux de pouvoir venir en aide à son pays, et se rendit sans aucune méfiance à Dégagnac. C’était rassurant.
Le 23 septembre, au camp d’extermination de Sobibór, un seul convoi de Juifs biélorusses arriva par train. Les déportés juifs avaient entendu parler de la révolte du camp de Treblinka. Puisque ceux qui restaient à Sobibór étaient des « Juifs de travail » en Sonderkommando, ils comprirent que leur tour arrivait et se préparèrent à l’insurrection sous la conduite d’un lieutenant de l’Armée rouge, prisonnier de guerre russe juif, qu’ils prénommèrent « Sacha ».
Le 24 septembre, Himmler envoya un télégramme secret à Herbert Kappler, dignitaire SS commandant la Gestapo de Rome : « Tous les Juifs, sans distinction de nationalité, âge, sexe et condition, devront être transférés en Allemagne où ils seront liquidés. Le succès de l’entreprise devra être assuré par l’effet de surprise. »
Le 26 septembre, Kappler convoqua le grand rabbin de la communauté et son président. Moyennant cinquante kilos d’or à lui remettre dans un délai de trente-six heures, le commandant SS promettait la vie sauve aux Juifs de Rome. Sinon, deux cents seraient déportés, puis toute la communauté.
La collecte de l’or fut suffisante, à quoi le Vatican ajouta un prêt – officieusement. L’or fut pesé, deux fois, et expédié à Berlin. Kappler trouvait difficile la rafle des Juifs de Rome, mais on lui répondit : « L’extirpation immédiate et complète des Juifs en Italie est primordiale. »
Le 2 octobre, en l’annonçant à la radio, le gouvernement suédois donna son accord pour recueillir tous les Juifs du Danemark. Pour y parvenir, il fallait affronter dans le brouillard une navigation d’une heure entre la Zélande et la Suède. Le grand rabbin de Suède surveilla le sauvetage, œuvre collective des Danois.
Le transfert des Juifs au Danemark se ferait clandestinement par bateaux de toutes sortes, grands bateaux de pêche, kayaks ou chaloupes. Avec l’aide de la Résistance danoise, les très jeunes et les plus vieux furent embarqués dans des wagons qui prenaient le ferry, wagons soigneusement refermés avec des sceaux allemands.
Le 3 octobre fut le jour des Églises. Dans chacune d’entre elles, les fidèles entendirent une lettre pastorale affirmant que la persécution des Juifs allait contre les Évangiles, et promettant le soutien des chrétiens à leurs sœurs et frères juifs. L’accueil des Suédois fut exceptionnel. Ils envoyèrent des bateaux éclairés pour guider les embarcations des fugitifs, ils mirent de la lumière partout dans leur ville et chantèrent avec les Juifs danois les deux hymnes nationaux, de la Suède et du Danemark.
Le 4 octobre, à Posen, en Pologne occupée, Himmler fit un discours de trois heures devant le gratin de ses officiers SS.
Pour commencer, il les avertit qu’en public on ne devrait plus jamais en parler, pas plus que du 30 juin 1934, « date à laquelle nous n’avons pas hésité à faire notre devoir comme on nous l’avait ordonné et à mettre nos camarades qui s’étaient montrés indignes contre un mur et à les exécuter ». Question de tact. Puis il enchaîna : « Je voudrais parler de l’évacuation des Juifs, de l’extermination du peuple juif. Voilà une chose dont il est facile de parler.
« “Le peuple juif sera exterminé” dit chaque membre du parti, c’est clair dans notre programme : élimination des Juifs, extermination, nous le ferons. Et puis ils arrivent, les quatre-vingts millions de braves Allemands, et chacun a son “bon” Juif. Pas un de ceux qui parlent n’a vu ce qui se passe. Pas un n’était sur place. La plupart d’entre vous savent ce que c’est un monceau de cent cadavres ou de cinq cents ou de mille. Être passé par là et – excepté les cas de faiblesse humaine – être resté correct, voilà ce qui nous a endurcis. C’est une page de notre histoire qui n’a jamais été écrite et qui ne le sera jamais, car nous savons combien il serait difficile pour nous aujourd’hui – sous les bombes, les privations et pertes de guerre – d’avoir encore des Juifs dans chaque ville agissant comme saboteurs, agitateurs et fauteurs de troubles. » Personne n’émit d’objection.
Le 6 octobre, il recommença pendant une heure trente et revint sur la dureté de l’extermination des Juifs. « Il a fallu prendre la grave décision de faire disparaître ce peuple de la terre. Ce fut pour l’organisation qui dut accomplir cette tâche la chose la plus dure qu’elle ait connue. Je crois pouvoir dire que cela a été accompli sans que nos hommes ni nos officiers en aient souffert dans leur cœur et leur âme. »
Le 7 octobre, Joseph Goebbels écrivit dans son journal, à propos de l’extermination des Juifs, sur laquelle il n’était pas totalement informé : « Même si c’est la solution la plus brutale, c’est aussi la plus logique. Car nous devons assumer la responsabilité d’avoir réglé entièrement cette question pour notre temps. Les générations futures n’oseront certainement plus aborder ce même problème avec le même courage et la même conviction que nous. »
Le 14 octobre 1943, le Sonderkommando de Sobibór se révolta. Guidé par « Sacha », les déportés désarmèrent des gardiens, tuèrent une dizaine de SS et de gardes ukrainiens, et à l’heure de l’appel, 16 heures, plusieurs centaines d’entre eux s’échappèrent, mais il n’y eut que cinquante-trois survivants.
Les autres, tous les autres, sautèrent sur les mines qui entouraient le camp ou furent assassinés par les SS.
Le même jour, un samedi, en plein shabbat, mille deux cent cinquante-neuf Juifs furent arrêtés à Rome, sans qu’aucun Italien participe à la rafle, au point que le commandant SS Kappler se plaignit de la résistance passive italienne et de l’aide qu’elle apporta en cachant de nombreux Juifs. Deux cent trente-sept d’entre eux furent libérés, des Mischlinge pour la plupart, d’autres relevant du Vatican.
Le pape Pie XII connaissait une grande partie de la vérité. Il avait même alerté les Alliés, en vain. Des alertes sur le gazage des Juifs, les Alliés en reçurent beaucoup. Personne n’y croyait. Trop invraisemblable et puis d’abord la guerre, la guerre avant tout ! Bombarder les camps ? Il fallait des avions capables d’aller jusqu’en Pologne, et puis on risquait des victimes parmi les prisonniers. Les porteurs de messages étaient désespérés. Ils avaient beau expliquer que personne n’échappait à la mort dans ces endroits-là, les chefs, tous les chefs, affirmaient qu’ils ne pouvaient rien faire. Gagner la guerre d’abord.
On verrait après.
Le 17 octobre, le pape fit demander en vain la libération des Juifs baptisés, menaça les nazis d’une condamnation publique, mais y renonça.
Le 19 octobre, en Union soviétique, se déroula la troisième conférence de Moscou avec les ministres des Affaires étrangères des Alliés et un représentant de la République de Chine populaire. Elle s’acheva sur la déclaration de Moscou, avec quatre sujets : la création d’une organisation générale de tous les États pacifiques, l’engagement de poursuites judiciaires contre les atrocités de l’Allemagne nazie, l’annulation du rattachement de l’Autriche à l’Allemagne, et l’éradication du fascisme en Italie.
Au Thoureil, dimanche était naturellement le jour de la messe dans la petite église romane. Yvonne se parait d’un chapeau, choisissait la plus smockée des robes à smocks de sa petite-fille, lui posait sur la tête une mantille blanche. Rose chantait dans la chorale avec une jolie voix de soprano et, malgré l’interdiction, Joseph chassait. C’était souvent le jour des fougères : quand elles émergeaient, leur crosse fournissait un plat de légumes, et l’on trouvait près d’elles des champignons. On y allait. La petite fille aimait se glisser dans les fougères et dénicha souvent ce qu’elle appelait des œufs, tout blancs, qui faisaient hurler de rire Joseph et Yvonne. Ces œufs de champignons iraient se développer sous la figure de satyres puants, de forme phallique, et à l’odeur appropriée. La fillette ne comprenait pas pourquoi elle devait les jeter, ni pourquoi c’était drôle. Joseph lui donna le nom, et elle allait répétant sa-ty-re-pu-ant. Rose, elle, ne riait pas. Au couvent de son enfance, on ne plaisantait pas avec des choses sales.
Peu de choses signifiaient la guerre. On mangeait de la fougère et Rose, à son insu, chantait un hymne royaliste avec candeur. « Sauvez sauvez la France, au nom du Sacré Cœur… » Dieu étant honoré en ses trois personnes, le moine qui célébrait la messe buvait des coups au bistrot du Thoureil, à trois pas de l’église. Pour rentrer au monastère de Saint-Maur, il fallait marcher pendant une petite demi-heure. On dût plusieurs fois le ramasser dans une brouette et hop !
Le 22, à 23 heures, dans le camp d’Auschwitz, après la sélection des travailleurs valides, le groupe italien des personnes âgées et enfants fut gazé avant l’aube.
Le 25, le pape envoya une directive à tous les religieux et ecclésiastiques d’Italie leur enjoignant d’accueillir les Juifs persécutés dans les édifices religieux, même les catacombes.
Il n’y eut plus de rafles à Rome.
Le 21 octobre, à Salviac, Georges Gornick reçut du maire de Salviac une deuxième réquisition pour être de garde à la gare le 26 octobre à 13 heures. L’arrière-saison était ensoleillée, Georges était content d’être utile, il voulut emmener sa femme pour la distraire un brin, mais il se ravisa. Qu’allait-elle faire pendant cinq heures ?
Le 31 octobre, Sipa Gornick écrivit à sa fille qu’elle n’y voyait plus, qu’elle devait aller voir l’oculiste à Cahors car à Salviac, on ne trouvait rien. Elle demandait aussi si la petite fille se souvenait de « Babouchka ia tibia loubliou ».
Au Thoureil, la petite fille allait à l’école depuis la rentrée de septembre. L’école publique étant située sur le bord de la Loire et l’école privée au bout d’un long sentier dans les hauteurs, l’enfant fut placée chez les catholiques. Yves et Raymonde donnèrent évidemment leur accord : d’abord c’était partie intégrante du pacte tacite des deux familles au moment de leur mariage, ensuite c’était bien mieux en termes de sécurité.
Intérieurement
Mlle Fougère, elle s’appelle comme une plante. Elle me souffle dans le nez un air chaud, très chaud, on dirait un mouton. Maman dit toujours qu’un souffle chaud veut dire qu’on a la fièvre, est-ce que la Fougère a la fièvre ? Est-ce qu’il faut que je le dise à Mamie ? Elle n’est pas bien habillée mais elle est gentille très gentille. Sauf quand elle veut m’apprendre à lire, mais je sais lire ! Elle voit bien que je lis toute seule ! La Fougère refuse de le croire, alors elle essaye de me faire tromper et ça marche pas. Elle demande qui m’a appris à lire et quand je réponds « les bombardements mademoiselle », elle pince ses lèvres. Je n’y peux rien, moi ! C’est pas ma faute si ça s’est mis en place tout seul. Lire m’a toujours fait du bien dès que j’ai su. Quand ? Alors ça je ne sais pas. Après les obus sur le petit bois d’en haut.
Le 3 novembre, conformément aux ordres de Himmler sur l’anéantissement des centres de mort, commença la fin de l’opération Reinhardt, appelée « fête de la Moisson » : il s’agissait de liquider quarante-cinq mille Juifs dans le district de Lublin, en Pologne occupée, et plus vite que ça. Les SS encaissaient décidément trop d’insurrections dans les camps de la mort. On finirait avant la fin de l’année, comme prévu.
Le 11 novembre 1943, dans la France occupée, le chantier de fabrication de traverses de Biars, dans le Lot, s’arrêta à 11 heures du matin. À Figeac, l’usine Ratier débraya et le sous-préfet, ahuri, vit arriver deux ouvriers interpellés devant le monument aux morts, où ils se recueillaient. Il les relâcha.
À Bagnac, vingt maquisards descendirent d’un camion et s’en furent, tous au pas, déposer une gerbe au monument aux morts, pour une minute de silence. À Marcillac, la commémoration commença à 10 heures du matin et fut suivie d’un banquet champêtre. Pas un gendarme en vue. Le commandant des gendarmes du Lot était le chef du réseau gaulliste de résistance.
Le 22 novembre eut lieu la conférence du Caire avec Churchill, Roosevelt et Tchang Kaï-chek, chef du gouvernement de la République de Chine, partenaire étroitement associé. La conférence portait sur le Japon. Dans les accords de paix en préparation, le Japon serait contraint par la force à la capitulation sans condition, devrait rendre tous les territoires occupés, y compris les îles du Pacifique occupées depuis 1914, la Mandchourie et Taïwan. La Corée serait libre et indépendante.
Le même jour, au Thoureil, Huguette annonça à son jeune mari qu’ils attendaient un enfant. Elle qui avait à cœur d’aller aux Malécots tous les jours porter le déjeuner de son homme à vélo, est-ce qu’elle allait pouvoir continuer ? Mais Huguette était la bravoure incarnée et elle continua ses trajets à vélo, allongeant ses jambes interminables et pédalant aller-retour plus de vingt kilomètres.
Le 28, quelques jours plus tard, commença la conférence de Téhéran à l’ambassade de l’URSS. Pour la première fois, des portraits officiels représentèrent « les Trois Grands » leaders parmi les Alliés : Staline, Roosevelt, et Churchill, affalé dans un fauteuil de style Loulou ramastachar. Au bout de quatre jours, les Trois publièrent un long communiqué.
NOUS, LE PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE, LE PREMIER MINISTRE BRITANNIQUE ET LE CHEF DU GOUVERNEMENT D’UNION SOVIÉTIQUE VENONS DE CONFÉRER PENDANT QUATRE JOURS EN CETTE
CAPITALE DE NOTRE ALLIÉ L’IRAN, ET AVONS DÉFINI ET CONFIRMÉ NOTRE POLITIQUE COMMUNE .
Ils refusèrent un nouveau débarquement sur les côtes italiennes pour renforcer les forces commandées par le général Montgomery, décidèrent que les forces soviétiques marcheraient vers l’ouest pour empêcher les armées nazies de l’Est de se replier sur la France, et enfin que le débarquement des forces américaines aurait lieu en Normandie en 1944.
Le communiqué se poursuivait avec le chapitre « Paix » : dans la concorde de tous les peuples, on bâtirait une paix qui éviterait le fléau de la guerre pour de nombreuses générations.
Il s’achevait par une confirmation : « Nulle puissance au monde ne saurait nous empêcher de détruire les armées allemandes sur terre, les sous-marins allemands en mer, les usines allemandes par la voie des airs. Notre attaque sera implacable et d’une vigueur sans cesse accrue. » Signé le 1 er décembre 1943.
Cette fois la paix était envisagée. Cette fois, l’avenir concernerait « la famille mondiale des nations démocratiques ». Et pour cette fois, le dirigeant soviétique avait accepté de rouvrir les mosquées d’Ouzbékistan et de les rendre à leur culte.
Le 16 décembre à Weimar, en Allemagne, Himmler revint une fois de plus sur la difficulté de l’extermination des Juifs, devant des commandants de la marine de guerre. « Je crois que vous me connaissez suffisamment, messieurs, pour savoir que je ne suis pas assoiffé de sang et que je ne prends aucun plaisir à accomplir quelque chose de pénible. Mais j’ai un système nerveux suffisamment solide et une conscience de mon devoir suffisamment développée – j’ai cette prétention – pour accomplir sans compromis une chose dont j’ai reconnu la nécessité. »
Le 24 décembre 1943, le général Eisenhower fut nommé commandant en chef des forces alliées du futur débarquement en Normandie.
OceanofPDF.com