L'Allemand de ma mère

Catherine Clément · Chapitre 9 sur 12

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L'Allemand de ma mère

Chapitre 9

1er mai 1944, en Pologne occupée.

Au poste de police de Cahors, ils n’avaient pas été séparés. Ni à la prison de Toulouse ni à l’horrible camp de Drancy. Ils avaient passé un jour et une nuit dans le wagon à bestiaux, ils avaient enduré ensemble avec soixante autres Juifs les mauvaises odeurs, sur la rampe du quai d’Auschwitz ils s’étaient présentés ensemble entre deux haies de types en pyjama rayé, et le SS bien mis les avait d’un geste de sa cravache conviés à grimper ensemble dans le camion, pour les douches. Pas de paperasses, pas de numéros dans une liste administrative, ce serait pour plus tard.

C’était bien, le camion, on y respirait l’air frisquet du mois de mai, ils se tenaient la main, le plus dur est passé, après la douche ça ira mieux, se disaient-ils. Et voilà que soudain, à la descente du camion, l’un de ces types en pyjama leur avait indiqué deux files bien distinctes, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Sipa se mit à crier et Georges lui répondit en agitant la main : « À tout à l’heure, chérie. À tout à l’heure. »

Ensuite il fallait poser sa valise, se mettre tout nu et bien empiler ses habits pour les retrouver après. Hommes, femmes, dénudés, en lignes, séparés. Les bébés nus dans les bras de leurs mères, hurlant de désespoir comme s’ils avaient compris. Les types en pyjama n’étaient pas très gentils, ils les pressaient d’aller plus vite, ouste, que ça saute, plus vite, allez, allez. À chacun chacune ils tendaient un petit morceau de savon et une serviette, vous vous frotterez bien, mais oui madame vous allez retrouver votre mari vous êtes sûr monsieur Oui ! Puisqu’on vous le dit.

Puis l’immense porte s’ouvrit. Il fallut pas mal de temps pour entasser à l’intérieur les cinq mille Juifs de la seconde fournée du jour, à Birkenau, et dans l’obscurité. Une grosse demi-heure. Les douches allaient s’ouvrir mais dans le noir, on ne distinguait pas les pommeaux. Grincements au plafond, toutes et tous lèvent la tête, et déjà à cet instant précis, ils sont en train de mourir, le gaz les étouffe, ça va s’arrêter ça s’arrête… Quinze minutes plus tard il n’y a plus aucun cri.

Les Sonderkommandos attendaient porte ouverte que le gaz s’éloigne, les cadavres sont comme ce matin couverts de merde, va falloir nettoyer au jet avant de regarder l’intérieur de leurs bouches pour enlever les dents en or, écarter les lèvres bleuies comme si c’était facile et se dire que, demain sans doute, ce sera notre tour.

Brûlées ensemble, les cendres de Georges et Sipa se retrouvèrent dans le ciel rougeoyant d’Auschwitz-Birkenau.

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