L'Allemand de ma mère

Catherine Clément · Chapitre 11 sur 12

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L'Allemand de ma mère

Chapitre 11

Le 6 janvier 1945, la Babouchka s’éteignit dans l’appartement de la rue de Paradis. Elle avait traversé une guerre mondiale sans péril.

 

Le 20 janvier, en Pologne occupée, les SS firent sauter les chambres à gaz et les fours crématoires II et III du camp d’Auschwitz-Birkenau. Le 27 janvier, ils avaient terminé et, ce jour-là, les Soviétiques, entrant dans l’immense camp d’extermination, libérèrent les cinq mille derniers internés. La vérité apparaissait.

Le 4 février, s’ouvrit sur la mer Noire la conférence de Yalta, réunissant en secret les « Trois Grands », Churchill, Roosevelt et Staline. Esquissées auparavant, des « zones d’influence » furent attribuées aux Soviétiques, notamment en Pologne.

Gravement malade, le président américain voulait sécuriser son grand projet d’Organisation des Nations unies : la répartition des sièges par nation et le système de votation furent en partie décidés ces jours-là. Absente à Yalta, la France fut élevée au rang de quatrième Grand, eut droit à une zone d’occupation en Allemagne et à un siège permanent au Conseil de sécurité des futures Nations unies. La conférence s’acheva le 11 avril 1945.

Mais la guerre était loin d’être terminée.

Du 13 au 15 février, deux jours plus tard, les Alliés bombardèrent la ville de Dresde avec deux mille quatre cent trente et une bombes, notamment incendiaires, à retardement et des bombes classiques. Il y eut trente-cinq mille victimes civiles.

Le 15 mars, enceinte de sept mois, Raymonde se reposait à l’appartement quand la sonnette annonça des visiteurs. En ouvrant la porte, elle aperçut un couple aux traits tirés qui se présenta très vite. Trop vite, songea Raymonde.

Ils affirmaient avoir partagé avec Georges et Sipa Gornick le train du voyage Drancy-Auschwitz. Affolée, Raymonde appela Yves et ils attendirent, mains entrelacées, ce qu’allaient révéler M. et Mme Rubin, rescapés par miracle d’Auschwitz-Birkenau.

« Je voudrais noter par écrit votre témoignage, dit Yves. Y voyez-vous un inconvénient ?

– Aucun, dit M. Rubin. Nous connaissions bien votre beau-père… »

Raymonde se leva d’un bond :

« Connaissions ? Alors ils sont… morts ? Pour de vrai ?

– Je ne voulais pas… Pardon, ça m’a échappé… Je suis désolé. »

Raymonde se rassit, reprit la main d’Yves et tenta d’écouter le récit des Rubin. Le séjour à Drancy, le petit mot écrit sur du papier toilette que Georges Gornick avait lancé pendant un arrêt dans une gare française, l’air respirable, les odeurs insupportables, la gentillesse de ceux du wagon. Quand les Rubin en arrivèrent à la rampe de la gare d’Auschwitz, Raymonde éclata en sanglots et partit dans la chambre conjugale.

Puisqu’ils étaient morts, elle accoucherait chez elle, là, dans cette chambre où l’enfant s’était fait, cette chambre avec vue sur un mur, seule avec Pascale, la sage-femme. Pas de visites, pas de fleurs, pas de famille et la fillette envoyée chez ses grands-parents. Ne pas la faire souffrir avec les cris « Poussezpoussez ! », disparaître face au mur et mourir au monde.

De sa petite écriture fine, Yves nota la présence du SS bien mis, la cravache qu’il pointa pour expédier Georges et Sipa dans le camion, la sale tronche des pyjamas rayés, et comment ils avaient appris, le soir même, où se dirigeait le camion. Leurs camarades de bloc leur avaient montré les fumées rouges s’échappant haut dans le ciel au-dessus du camp.

Raymonde refusa de lire le témoignage des Rubin, signé et daté du 15 mars 1945 à Paris.

Le 12 avril, le président américain mourut d’une hémorragie cérébrale.

Le 19 avril 1945, le général de Gaulle décida de réquisitionner l’hôtel Lutetia pour accueillir les déportés de retour au pays. Il avait été prévu un accueil plutôt noble pour les déportés politiques, chefs de Résistance et partisans, mais l’arrivée de premiers autobus venus de la gare d’Orsay brisa en mille morceaux l’organisation, largement improvisée, pour accueillir plus d’un million de personnes, prisonniers de guerre (un million), déportés politiques, détachés du STO (six cent mille), et les Juifs d’Europe.

Raymonde reprit espoir. Le Lutetia était si près de la pharmacie… Elle marcherait jusque-là pour se dégourdir les jambes et NON elle n’attendrait pas sérieusement Georges et Sipa. Soyons raisonnable. À sept mois de grossesse, un fil d’espérance ne nuirait à personne si elle n’en parlait pas.

Les autobus arrivaient jour et nuit, parfois plusieurs en même temps, avec des cargaisons d’humains fantomatiques incapables de marcher sans aide. On fit appel à des volontaires qui, dans une cohue effrayante, guidaient chacun à l’intérieur tant bien que mal. Immédiatement, les cuisiniers du Lutetia se mirent en devoir de nourrir les plus amaigris, mais on sut assez vite qu’en absorbant sur le champ des aliments trop riches, les corps entièrement dénutris mouraient d’avoir trop mangé.

De toute façon, aucune femme enceinte n’aurait pu pénétrer à l’intérieur de l’hôtel Lutetia. Le typhus rôdait dans les vêtements des déportés, deux membres du personnel de l’hôtel en étaient morts, les poux avaient pris possession des lieux, la contagion était encore possible donc NON Raymonde n’entrerait pas, voilà. Elle attendrait derrière les barrières avec les autres femmes prégnantes et les enfants au-dessus de cinq ans. En février 1944, la fille d’Yves et Raymonde avait franchi cette barre. Bonne pour le service armé.

Oui. Elle emmènerait sa fille avec elle devant le Lutetia. Lui tenir la main serait son viatique, elle aurait charge d’âme, elle serait lestée.

Je ne sais plus quel jour ma mère décida de m’emmener avec elle pour cette drôle de promenade. Un jeudi certainement, jour où je n’avais pas classe. Je me souviens qu’il faisait frisquet, mais en ce temps bizarre, les débuts de printemps étaient toujours glacés. Je portais un manteau rouge à col de velours qui me plaisait beaucoup.

Le centre d’accueil des déportés avait été organisé par une dame, nommée « dame d’Izieu », qu’il fallait absolument rencontrer pour avoir des nouvelles de mes grands-parents Gornick.

Une dame. Devant le Lutetia, la petite foule du malheur frémissait d’angoisse chaque fois qu’engloutis par la famille, des déportés descendaient les marches sous l’énorme verrière chic. Maman n’était pas seule à ne pas pouvoir entrer. Des mères avec des petits dans les bras, des vieilles personnes trop fragiles pour résister à la contamination, d’autres femmes enceintes, toutes celles-là, appuyées sur les barrières métalliques.

À la fin du mois d’avril, Maman n’eut plus le courage de retourner attendre ses parents boulevard Raspail, au Lutetia. Il faisait beau, pourtant, et les platanes sortaient leurs premières feuilles. Je passais mes jeudis à lire.

Quand arriva le neuvième mois, Papa m’expliqua que j’étais contagieuse et que je menaçais la vie de l’enfant à naître. Contagieuse de quoi encore ? Le typhus ? Non, la roséole. Ça ne souffrait pas la discussion. Un joli mensonge bien ficelé. On m’expédia chez Louis et Yvonne. Ils habitaient une villa à Meudon avec un petit jardin, et ils avaient un chat.

Mon frère Jérôme naquit le 18 mai 1945. Il était l’enfant du printemps.

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