L'Allemand de ma mère

Catherine Clément · Chapitre 4 sur 12

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L'Allemand de ma mère

Chapitre 4

Le 13 août 1940, le Maréchal proclama la Révolution nationale. Le chef de l’État possédait des pouvoirs exceptionnels, allant jusqu’à la promulgation constitutionnelle de sa propre autorité. La République n’existait plus. L’antisémitisme devint une composante de l’État français. On vit apparaître sur des murs quelques premiers portraits de Pétain, appelés à se multiplier, le Maréchal sous les drapeaux surplombant un paysan français, pour rappeler l’un des principes fondateurs de la Révolution nationale : le retour à la terre, car « la Terre ne ment pas ».

La devise Liberté, Égalité, Fraternité fut remplacée par celle du Maréchal, Travail, Famille, Patrie, et la Légion d’honneur fut remplacée par l’ordre de la Francisque, sous forme de francisque double inspirée de celle des licteurs romains.

Le même 13 août, appelé par Hitler « Jour de l’Aigle », commença une violente campagne de bombardements allemands sur l’Angleterre, et particulièrement sur la ville de Londres.

 

Le 27 août 1940, une loi de l’État français annula un décret daté de l’année précédente et interdisant la propagande antisémite. Le drapeau français, La Marseillaise et les rassemblements patriotiques furent interdits par l’occupant, qui imposa à toute la zone Nord son heure, en avance d’une heure sur la zone libre.

Yves, sans emploi, accepta un poste scientifique dans un laboratoire pharmaceutique connu pour la distribution d’huile de foie de morue, et dirigé par Alys Anthony, une native d’Angleterre au caractère déterminé. Pour la période de restrictions alimentaires qui allait commencer à Paris, l’huile de foie de morue serait infiniment secourable pour la croissance des enfants, la protection de leur vision et le développement des jeunes os.

Le 6 septembre, une compagnie de gardes mobiles français arrêta le général Gamelin en zone libre, pour le conduire dans la forteresse de Chazeron, en Auvergne, où le rejoindraient Paul Reynaud et Léon Blum. Vandalisée pour être transformée en prison, la forteresse n’abrita que des prisonniers dits « d’État ».

Chargé de provisions en tous genres, Yves quitta les bords de la Loire en voiture avec l’ami Morel, pour inspecter la pharmacie qu’allait reprendre Raymonde quelques semaines plus tard. En économisant leurs provisions, Yves et André Morel s’alimentèrent convenablement pendant quinze jours.

Il fut décidé que la petite resterait avec ses grands-parents pour une durée indéterminée. Au Thoureil, la vie serait plus facile.

Yvonne installa dans la cour d’une dépendance un clapier et un poulailler. Elle trouva au village un couple d’amis paysans pour élever un premier cochon, qui serait prêt pour les Pâques de 1941.

Joseph Cholet était vigneron, descendant d’une famille de vignerons établie au Thoureil depuis des siècles. Rose, son épouse, était une petite citadine élevée à Saumur dans un couvent. Elle y avait appris le chant, le repassage, la prière et la broderie. Joseph était massif, Rose non, elle était fine. Elle ne savait rien du travail de la ferme, elle n’aimait que les fleurs, mais elle s’était vouée à son mari avec détermination. Ils s’aimaient. Rose se mit à la traite des vaches, à la cuisine du gibier dans l’âtre, à nettoyer l’écurie de la jument, et lorsque Joseph était revenu après la démobilisation, elle s’était jetée dans ses bras avec une fougue adolescente et c’était cela. Rose serait à jamais une frêle adolescente mariée à un solide époux. Joseph était l’arbre, Rose le lierre qui l’entourait. Élever un cochon ? C’était une bonne idée. Qui savait comment ? Joseph, évidemment.

La bauge n’était pas grande, mais surmontée d’un immense rosier grimpant à fleurs blanches, elle avait de l’allure. Avec Rose et Joseph, Yvonne dégagea sur la pelouse, pas très loin du verger, de quoi installer un potager. Pour le beurre, le sucre, le café et le lait, on se débrouillerait en troquant. C’était interdit, mais bon.

Au coucher du soleil, quelle que soit la saison et s’il ne gelait pas, on sortait admirer les reflets dans le ciel du jour, souvent rose fuchsia, parfois rouge orangé, sillonné d’éclairs au tournant d’un nuage noir en plein été, jamais deux fois la même couleur, jamais deux fois la même Loire. C’était un merveilleux spectacle dont on ne se lassait pas. On s’y installait, accoudé au parapet, lorsque les arbres de la rive d’en face commençaient à s’illuminer d’or et l’on y restait jusqu’à extinction des feux. Ensuite on se retournait dos au fleuve pour suivre au-dessus des coteaux les voies célestes tracées dans l’ombre par les reflets du jour. Souvent, on se disait que c’était à croire en Dieu, cette lumière dispensée à l’heure du crépuscule.

Au printemps, sous les iris sauvages, les grenouilles chantaient éperdument le retour des hirondelles. En plein hiver, on cherchait au milieu des eaux le couple de grèbes huppés qui, invariablement, plongeaient ensemble leur cou gracieux et ressortaient ablette au bec. Levée à l’aube avec les premiers chants des chardonnerets, Yvonne ne s’ennuyait jamais. Pierre, son fils cadet, savait pêcher le brochet, la tanche ou la friture, et venait de se mettre à la chasse au canard, pratiquée depuis une cahute de feuillages trompe-l’œil installée sur une barque noire. Ce n’était pas le malheur. Ce n’était pas non plus le bonheur. On pouvait être heureux le soir au parapet, mais cela ne durait pas. On se rappelait soudain qu’on était occupé. Et on soupirait malgré soi.

Raymonde rentra à Paris fin août 1940, elle aussi, avec sa petite voiture qui n’allait pas vite. La journée n’y suffisait pas et elle arriva tard, une heure avant le début du couvre-feu de 20 heures.

La pharmacie allait fermer.

 

Un homme attendait Raymonde sur le trottoir. Un officier en vert-de-gris. Il paraissait immense. En face d’un occupant, surtout un officier boche à casquette impeccable, Raymonde avait pris le parti de ne jamais croiser son regard. Éviter l’aigle aux ailes ouvertes sur couvre-chef, éviter la visière cirée noire. Baisser la tête, glisser. Il l’appela.

« Frau Raymonde ! »

Elle lui fit face et c’était le docteur Schütz. Raymonde bascula dans le vide, le ciel se mit à tourner, Samuel, un nazi, nazi, nazi…

Il prit son bras Vous allez tomber N’ayez pas peur Je vais parler en allemand ne dites rien, ne me répondez pas Je ne suis pas un nazi je suis de la Wehrmacht, je suis là pour aider n’ayez pas peur.

Il parlait sans articuler, à mi-voix, sans la lâcher.

Voilà, vous allez mieux. Soyez bien prudente en fermant l’officine : rideau de fer partout, aucune lumière ne doit rester visible, n’oubliez pas la défense passive. Je reviendrai ce soir après la fermeture. Chez vous. Au premier étage gauche, vous n’avez pas changé ?

Elle fit non de la tête. À votre mari et à vous, j’expliquerai comment vous cacher. À ce soir, il la salua, talons droits. Sans trop claquer.

À 20 heures précises, il appuya sur la vieille sonnette brinquebalante. Yves lui ouvrit. Le docteur Schütz était venu en civil. Ils s’assirent tous les trois.

Yves proposa une eau-de-vie de prune maison, distillée par sa mère dans un grand alambic voyageant de village en village. Schütz accepta. Et pendant qu’Yves cherchait la bouteille, il saisit la main de Raymonde et la serra à lui broyer les doigts. Je vais parler français, ne vous inquiétez pas. Je n’ai pas beaucoup de temps. Ah ! Monsieur revient.

Ils restèrent silencieux, puis Schütz se décida.

« Comme vous le voyez, j’appartiens à la fameuse cinquième colonne remplie d’espions, cette organisation secrète à laquelle personne n’a cru. Je suis chef médecin militaire dans nos services de renseignement, c’est pourquoi j’ai installé mon cabinet médical rue du Cherche-Midi, oui, j’ai été envoyé à l’avance pour préparer l’hôtel Lutetia à accueillir l’ensemble du personnel du contre-espionnage en France, qui travaille sous les ordres de l’amiral Canaris à Berlin. Ce petit amiral, comme nous l’appelons, n’est pas membre du parti national-socialiste, voilà. »

Il toussota.

« Voilà quoi ? dit Raymonde. Ce n’est pas un SS ?

– Ah, surtout pas ! s’écria-t-il. Tous autant que nous sommes dans le renseignement militaire, nous sommes antinazis, madame. Et l’amiral Canaris également. Je sais dire “HeilHitler” d’un seul souffle, j’ai appris, mais autrement, je ne dis jamais son nom. Depuis que ce salaud est en place, notre amiral essaye de sauver des Juifs. Et des Juives comme vous, Frau Raymonde, et nous aurons peut-être un jour devoir sauver vos parents…

– Comment savez-vous ? dit Raymonde, interloquée.

– Chérie, c’est son métier, glissa Yves. Ma femme est-elle en danger ? »

Le docteur Schütz acquiesça.

« Oui. Tous les Juifs. Il veut les chasser d’Europe. Pour l’instant, c’est seulement expulser. Nous pensons qu’il y aura pire. Ce sont des voyous, depuis ce cinglé primitif sans diplôme jusqu’aux brutes des campagnes tout juste bonnes à se battre à coups de couteau dans une brasserie. Peut-être grâce à la guerre, nous arriverons à les faire disparaître. Peut-être. Vous n’imaginez pas…

– Mais les nations l’ont reconnu, dit Yves. Adolf Hitler est le chef élu de l’Allemagne, on n’y peut rien. »

Le faux Samuel reprit de la prune et l’avala cul sec.

« Je ne veux pas m’étendre davantage, vous n’avez pas besoin d’être informés…

– Au fond oui, murmura Raymonde. Moins on en sait moins on parle. »

Pour la première fois, Samuel esquissa un sourire. Puis il poussa un soupir exaspéré comme s’il devait exécuter un ordre.

« Liebe Raymonde, écoutez-moi bien. Je n’aurai sans doute pas l’occasion de vous parler encore. Dans quelque temps, il faudra faire partir vos parents au sud de la ligne de démarcation. Sud-Ouest sera très bien. Vous avez un peu de temps. Pour vous, Frau Raymonde, il vaut mieux rester à Paris. En cas de danger, je vous aiderai. Je vais confier à la pharmacie centrale du Cherche-Midi tous les achats en médicaments de l’Abwehr…

– L’Abwehr ! s’écria Yves. Il n’y aurait pas de SS dans l’Abwehr ?

– Ils essayent, dit le faux Samuel. Ils n’ont pas réussi. Monsieur, soyez gentil, laissez-moi expliquer. Votre épouse aura donc le monopole du marché de nos médicaments. Écoutez-moi bien. Quand je viendrai moi-même à la pharmacie, coiffé de ma casquette militaire, cela voudra dire que vous ne devez pas dormir chez vous. Si je viens en civil, ou avec un calot, vous n’avez rien à craindre. Mais avec ma casquette à visière, vous m’avez bien compris, vous ne devez pas dormir rue du Cherche-Midi. Trouvez une chambre à louer, tenez, j’en connais une à La Motte-Picquet, voici le téléphone du propriétaire, c’est un homme bien. Reste votre fille. Elle sera mieux en Anjou avec ses grands-parents catholiques.

– Elle y est déjà ! reprit Yves.

– Tant mieux. Ah ! une chose importante. Avez-vous déjà rempli une fiche administrative ?

– Non. Pourquoi, je vais devoir faire ça ?

– Si jamais cela devenait obligatoire, pour votre femme, laissez tomber son diplôme de pharmacien. Indiquez bien “sans profession” et “d’origine juive”.

– Sans profession ? s’émut Raymonde. Pourquoi ?

– Pour échapper à l’aryanisation, dit Schütz. Vous êtes bien propriétaire de la pharmacie ? Votre Maréchal de merde va mettre en place la confiscation des biens juifs comme cela s’est fait chez nous.

– Mais pourquoi préciser “origine juive” ? demanda Yves, indigné.

– Origine juive parce que nous le savons déjà. Vous êtes fichés dans nos services, comme tous les pharmaciens. Si les voyous nazis s’aperçoivent que vous mentez sur leurs fiches, alors là, cela devient compliqué. L’enfant a-t-elle été baptisée dans la religion catholique ? Oui ? C’est bien. Je crois avoir tout dit. »

Il se leva. Pâle, figée, Raymonde semblait engloutie par la terreur.

– Aufwieder sehen, Frau Raymonde. »

Elle leva vers lui un regard grave.

« Comment vous remercier ? dit Yves.

– En restant vivant. C’est la guerre, monsieur. Au revoir. »

Il était déjà reparti quand Raymonde émergea de sa terreur profonde et se mit à pleurer.

« Qu’est-ce qui va arriver, Yves, mon chéri ? »

Il la serra longtemps et l’emmena dans leur chambre à coucher.

« Je vais devoir trouver un asile pour mes parents », murmurait encore Raymonde sans pouvoir s’endormir.

Le dispositif se mit en place.

Quand Raymonde descendit ouvrir la pharmacie, une camionnette de la Wehrmacht s’arrêta au carrefour. Les bras pleins de cartons, une estafette en uniforme venait prendre livraison d’une grosse quantité de médicaments destinés au personnel de l’Abwehr. Les trouver, les sortir, les tendre à l’estafette, monter descendre l’escabeau, vérifier la liste interminable des prescriptions du docteur Schütz… L’ensemble de l’opération prit environ une heure. Les premiers clients furent obligés d’attendre, mais personne ne broncha. Pas un mot, pas un regard. La pharmacie centrale du Cherche-Midi était devenue l’officine publique du contre-espionnage de l’armée allemande.

Dans la journée, les trois religieuses qui venaient tous les jours lui posèrent des questions à voix basse. Ce n’était pas trop difficile ? Est-ce qu’elle avait peur ? Comment se comportaient les officiers ? Est-ce qu’elle avait été interrogée ? Raymonde prit le parti de lever son beau regard et de baisser la tête ensuite sans répondre.

« C’est bien, madame, vous êtes courageuse, on est avec vous. Si vous avez besoin, vous n’avez qu’à tirer la cloche du couvent », chuchota sœur Rosalie, la plus vieille et la plus dégourdie.

La porte du couvent se situait à moins de cent mètres de la pharmacie. Comme si elle se réveillait d’un long sommeil, Raymonde sursauta et remercia. Le couvent était une solution.

 

Le 3 septembre 1940, le ministre de l’Intérieur du gouvernement de Vichy promulgua une loi autorisant les internements sans jugement. Raymonde attendit anxieusement la visite de Samuel Schütz, mais le médecin-chef de l’Abwehr ne vint pas.

Le lendemain, quand vint le tour des religieuses, elle se lança à l’eau et leur fit comprendre à demi-mot pourquoi elle était menacée. Profondément émues, les sœurs ne firent aucun commentaire et l’une d’elles s’approcha pour embrasser Raymonde.

Dans les jours qui suivirent, Édouard Daladier, Paul Reynaud furent arrêtés par des militaires français et internés, accusés d’être coupables de la défaite de l’armée française.

Mi-septembre 1940, Vichy publia les décrets qui allaient instituer les tickets de rationnement pour la viande, le pain, les matières grasses et le fromage. Les 1 230 calories par jour et par personne dans les villes. Des cartes de rationnement, inventées par le régime de Pétain, classaient les calories au regard de l’âge, de l’activité, des besoins supposés, tous réduits d’un bon tiers.

Yves prit aussitôt la décision de se rendre en Anjou tous les mois avec une voiture et des copains pour faire les provisions. C’était une longue expédition, et il fallait une bonne voiture pour les sept à huit heures de trajet. Yves et ses amis s’accordèrent une journée de repos avant de repartir lestés de ce qui leur manquait. Sur l’étroit pare-brise de la voiture, Yves prit soin de coller un caducée.

Sa fille allait bientôt sur ses deux ans et ne pleurait jamais la nuit. On aurait dit qu’elle avait gardé en elle le silence forcé des bombardements sur la Loire. Elle ne jouait pas à la poupée, préférant échafauder avec du sable mouillé des tours et des clochers entassés les uns sur les autres jusqu’à l’effondrement.

Le 23 septembre 1940, Le Matin de Paris, qui ne parlait jamais au grand jamais de la Résistance à Londres, annonça triomphalement que l’ex-général de Gaulle s’était présenté devant la ville de Dakar, au Soudan français, avec une petite flotte de bâtiments de guerre britanniques. Mais un brouillard intempestif s’était abattu sur la baie de Dakar et l’expédition du général de Gaulle manqua son but. Le Matin de Paris en déduisit étrangement que l’ex-général avait « livré Dakar aux Anglais ».

Le 27 septembre, en France occupée, une ordonnance allemande mit en place le début du recensement de toutes les entreprises juives. En zone occupée, « Juif » devait être visible sur un écriteau en devanture des commerces visés.

Le 28, le médecin-chef de l’Abwehr se présenta à la pharmacie centrale en milieu d’après-midi. Il n’avait pas mis sa casquette à visière, mais un simple calot.

Raymonde le regarda droit dans les yeux. Il s’approcha.

Frau Raymonde, lui dit-il en allemand, je passe en courant, juste pour dire bonjour, je n’ai pas le temps. Êtes-vous au courant du recensement ? Ah, je vois que non. Nous allons recenser toutes les entreprises juives, comme je vous l’avais dit. Pas de danger ce soir. Au revoir !

Le docteur Schütz sortit si vite qu’il bouscula une dame. Il s’excusa en français, la main sur le cœur. Un peu trop.

« Pardon, madame Raymonde, dit la dame, mais cet Allemand, là, vous ne trouvez pas qu’il ressemble beaucoup à cet ancien docteur, comment s’appelait-il déjà ? Vous savez bien…

– Je n’ai pas remarqué, répondit Raymonde, les yeux rivés sur la silhouette en uniforme qui traversait la rue. Je vais chercher vos médicaments, ils sont prêts.

– Pourtant, c’est bien la même voix », dit la cliente entre ses dents.

Le 3 octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgua la première loi interdisant aux Juifs et aux francs-maçons des deux zones d’être fonctionnaires, journalistes, magistrats et militaires.

La loi de Vichy contenait les mots « race juive ». À compter de ce jour, fraîchement nommés, Vladimir Jankélévitch et Claude Lévi-Strauss perdirent leurs moyens d’existence comme professeurs de lycée, eux parmi des milliers d’autres. Quelques jours plus tard, sœur Rosalie prit Raymonde à part et lui confia une clef ouvrant la petite porte du couvent, à deux pas de la grande entrée dont la sonnette actionnait une grosse cloche.

Le 13 octobre 1940, en grande tenue, le docteur Schütz fit sa deuxième apparition à la pharmacie du Cherche-Midi. Il entra en claquant des bottes pour saluer Raymonde, et s’avança. Les clients s’éclipsèrent au plus vite. L’Allemand avait un air officiel à faire peur.

Tétanisée, la jeune femme se tenait debout derrière le comptoir. Le médecin-chef de l’Abwehr murmura en allemand Vous n’avez pas oublié les consignes ? Par ailleurs… Allez-vous bien ? Vous êtes toute blanche. Par ailleurs n’allez pas vous faire mettre un tampon rouge sur la carte d’identité qui va devenir obligatoire. Vos parents non plus. Pas de commissariat s’il vous plaît. Au revoir chère madame.

La main à la visière de sa casquette, claquement de bottes, il était parti.

Raymonde apprit ainsi que les Juifs devaient se présenter dans leur commissariat pour recevoir une nouvelle carte d’identité avec un tampon rouge. Après la fermeture de la pharmacie, elle laissa un mot pour Yves dans une enveloppe posée sur le tiroir-caisse, puis elle se mit en marche dans la nuit noire en s’éclairant d’une vieille lampe de poche américaine, dissimulée sous son manteau pour ne pas produire trop de lumière.

La porte étroite s’ouvrit très bien et Raymonde se trouva dans le jardin du couvent, accueillie par sœur Rosalie qui avait préparé un bol de bouillon prenez ça ma petite fille il faut vous réchauffer j’ai aussi un peu de pain, en voulez-vous ?

Assommée de froid et de peur, Raymonde ne dormit guère. À son retour, Yves l’enveloppa dans une grande couverture et lui demanda de ne pas travailler jusqu’au soir.

 

Le 18 octobre 1940, une ordonnance allemande dite d’aryanisation plaça sous séquestre les biens des Juifs absents ou arrêtés. Samuel Schütz n’avait rien exagéré. La boutique de fourrures de Georges Gornick fut cédée à un Aryen français pas trop malhonnête, avec l’assurance qu’à la fin de la guerre, son bien lui serait rendu. Gabrielle Chanel fit de même avec la riche famille juive qui la finançait, mais elle n’avait nullement l’intention de lui restituer quoi que ce soit.

Au cours de ce même mois d’octobre, dix mille détenus soviétiques furent envoyés au camp d’Auschwitz où, pour la première fois, l’administration nazie les tatoua avec un numéro, d’abord sur la poitrine, ensuite sur le bras. Un numéro était plus facile à identifier tatoué sur un cadavre que gravé sur une plaque suspendue au cou.

Le 30 octobre 1940, le professeur Paul Langevin, physicien de renommée internationale très impliqué dans l’antifascisme européen, fut arrêté par la Gestapo et écroué à la prison de la Santé, à Paris. Cette arrestation indigna les milieux universitaires, surtout les étudiants.

Ce même 30 octobre, après avoir solennellement et publiquement serré la main du Führer à Montoire, dans le Loir-et-Cher, nœud ferroviaire commode pour accueillir le train blindé du Führer, le maréchal Pétain annonça sur Radio Paris qu’il entrait ce jour-là dans la voie de la collaboration.

Une grande affiche avec photographie du vieillard s’installa sur les murs à Paris : « Je vous ai tenu jusqu’ici le langage d’un Père. Je vous tiens aujourd’hui le langage du Chef. Suivez-moi. Gardez confiance dans la France éternelle. »

Le 1 er novembre, Jean Luchaire fonda avec Marcel Espiau le journal du soir de la collaboration, Les Nouveaux Temps. Marcel, qui habitait rue Saint-Placide, venait très souvent à la pharmacie et était devenu, avec le temps, un vrai copain. Collabo ? Vraiment, ça paraissait bizarre.

Yves chercha la longueur d’onde de la radio de Londres et la trouva. Le général de Gaulle venait de fonder le Conseil de défense de l’Empire, gouvernement provisoire de la Résistance. Depuis le 1 er novembre, des bouquets anonymes s’accumulaient sur la tombe du Soldat inconnu. On disait partout que « quelque chose se préparait ».

En Pologne occupée, le 7 novembre 1940, une zone de Varsovie fut déclarée « zone d’épidémie ». Interdite aux Allemands, elle recouvrit les rues juives de la ville et devint le ghetto.

Le 8 novembre 1940, à Paris, Yves revint de la faculté de médecine avec un tract qui semblait manuscrit et circulait depuis quelques jours, invitant les Parisiens à se rassembler à 17 h 30 à l’Arc de triomphe.

Étudiant de France,

Le 11 Novembre est resté pour toi jour de

Fête Nationale

Malgré l’ordre des autorités opprimantes, il sera Jour de Recueillement.

Tu n’assisteras à aucun cours

Tu iras honorer le Soldat Inconnu 17 h 30

Le 11 Novembre 1918 fut le jour d’une grande victoire Le 11 Novembre 1940 sera le signal d’une plus grande encore Tous les étudiants sont solidaires pour que

Vive la France.

Recopie ces lignes et diffuse-les.

Yves décida de s’y rendre.

Le lendemain, l’estafette qui venait chercher son lot de médicaments hebdomadaires remit une enveloppe à Raymonde. Elle contenait le tract du 11 novembre et le médecin de l’Abwehr avait écrit en rouge « N’y allez pas ». Yves renonça.

Les panneaux indicateurs écrits en gothique allemand avaient presque fini de s’installer dans Paris, et les drapeaux nazis rouge blanc et noir flottaient sur les grands hôtels réquisitionnés. Il n’y avait plus d’éclairage public à cause des bombardements. La défaite tant désirée par Pétain s’affichait avec orgueil en croix gammées, partout.

À 17 h 30, le jour du 11 Novembre, des milliers de jeunes gens se rassemblèrent à l’Arc de triomphe pour chanter La Marseillaise et parfois crier Vive de Gaulle ! Un groupe de Français pronazis les attaqua, la police arrêta deux cents manifestants, direction la prison du Cherche-Midi presqu’en face de l’hôtel Lutetia. Raymonde ferma la pharmacie une heure plus tôt et passa la soirée à pleurer.

Il fut décidé au matin qu’Yves et Raymonde rejoindraient leur fille pour Noël et que la pharmacie serait fermée.

Le 16 novembre 1940, en Pologne occupée, un mur d’enceinte haut de cinq mètres ferma le ghetto de Varsovie. La réglementation alimentaire octroya à chaque occupant une ration de 300 calories par jour. Plusieurs centaines de milliers de Juifs y vécurent et y moururent à compter de cette date.

Le 13 décembre, à Vienne, sans aucun photographe, l’armée d’occupation allemande en Autriche sortit le cercueil du roi de Rome de la prestigieuse nécropole des Habsbourg où il reposait en famille. Feu le roi de Rome partit vers Paris dans un wagon aménagé en chapelle. Le Führer avait vu les choses en grand pour le fils de l’Empereur Napoléon.

Dans la nuit du 14 au 15 décembre, sous l’œil des photographes, le cercueil en airain verdi fut placé sur un affût de canon, flanqué d’une garde d’honneur et installé aux Invalides sous un gigantesque drapeau de satin tricolore qui lui fit comme une longue traîne de robe étalée sur les marches du tombeau de Napoléon. Le Führer avait fait ce cadeau à la France occupée, mais comme il faisait un froid de gueux et que déjà le charbon commençait à manquer, il n’y eut pas grand monde pour aller voir.

Ce même jour, le 15 décembre, Joseph Goebbels nota dans ses carnets : « En ce qui concerne la question juive, le Führer est décidé à donner un coup de balai. Il a prophétisé que si les Juifs provoquaient une fois de plus une guerre mondiale, ils verraient leur propre extermination. Ce n’était pas une formule creuse. La guerre mondiale est là, l’extermination des Juifs doit en être la conséquence nécessaire. C’est une question qu’il convient d’aborder sans faire de sentiment. »

 

Cet hiver-là, si froid, si rude, il n’y eut aucune distribution de charbon à Paris. À la pharmacie, le gel dessinait des efflorescences sur le verre des vitrines et ne dégelait qu’à midi. Pour se réchauffer, Raymonde adopta la méthode des pharmaciens de la zone occupée : faire flamber de l’alcool dénaturé dans le fond d’un couvercle de métal.

À cause des coupures d’électricité, Yves installa des lampes de mineur sur le comptoir et dans le petit labo à l’arrière. La question des flacons de verre devint assez vite difficile, car pour les préparations liquides, chaque client devait apporter une bouteille de verre de la même marque, qui revenait ou propre, ou pas rincée. Pour les dentifrices, le client devait rapporter son tube vide. Raymonde avait délégué au Préparateur le soin d’aller chercher, avec des carnets de tickets, la saccharose, l’alcool, la vaseline, l’iode, la codéine, la glycérine et pour les nourrissons, les tickets de lait et de farine. La clientèle guettait le Nestrovit, du chocolat blanc riche en vitamine A. Aux bouteilles vides en tickets, on ajouta le troc, clandestin, mais banal avec les trois nonnes du couvent de la rue de l’Abbé-Grégoire.

Dans l’appartement de la rue du Cherche-Midi, la salamandre qui fermait avec une porte à carreaux de mica ne chauffait plus que deux pièces sur quatre. L’échappée de Noël en Anjou permettrait de renouer avec les grands feux de bois en cheminée. Au moins, on aurait chaud.

Les alertes hurlaient deux à trois fois par semaine. Dans la pharmacie du Cherche-Midi, elles perçaient les oreilles tant elles étaient voisines, à même pas deux cents mètres, au croisement de la rue du Regard. Fallait-il descendre chaque fois dans la cave, aménagée en abri ? Si l’on n’entendait pas le bruit des bombardiers, ce n’était pas la peine. Raymonde et Yves finirent par s’habituer à la sirène de la rue du Regard.

 

À cause des pluies, la Loire montait montait et baignait la moitié de la cale où jadis, à l’époque de la navigation fluviale, s’arrimaient des gabares commerciales transportant à l’aller du sel, au retour du vin doux. Exceptionnellement unis pour l’occasion, Yves et son frère Pierre s’équipèrent pour la pêche au lancer et revinrent avec trois brochets.

Pierre redoutait Yves, qui, dans un mouvement de colère alcoolisée, avait brisé ses précieuses maquettes d’avions français, mais comme c’était Noël, il fit front. Dans le jardin du Thoureil, l’enfant nouvelle-née marchait avec assurance et n’avait peur de rien. Elle tira l’oreille du chien terrier qui, d’un coup de mâchoire, jappa et la mordit à l’œil.

C’était quoi ? Quoi ce feu ? Quoi cet être qui crie sur moi ? Ça fait peur ! Ce quatre-pattes comme moi ! Je crois que j’ai hurlé. Eux autres, ils ont des mots, des mots toute la journée, beaucoup, j’ai eu si mal, du rouge est venu sur mes mains, papa m’a emportée, il m’a mis du piquant, il m’a flanqué sur l’œil quelque chose de tout doux et j’ai eu très sommeil.

Après les fêtes, Yves et Raymonde repartirent pour la longue équipée vers Paris en contrebandiers, avec, enveloppés dans une grosse couverture, un demi-jambon, des œufs, du beurre. Et de l’eau-de-vie de prune en quantité.

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