L'Allemand de ma mère

Catherine Clément · Chapitre 3 sur 12

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L'Allemand de ma mère

Chapitre 3

Le 5 mars 1940, à Moscou, le Politburo du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique donna son accord à une demande rédigée par Lavrenti Beria, patron du Commissariat du peuple aux Affaires intérieures (NKVD). Beria souhaitait appliquer la peine de mort à vingt-cinq mille sept cent prisonniers polonais sans mise en accusation, sans aucun jugement, et sans même passer par son Commissariat. Les quatre membres présents du Politburo ratifièrent cet accord : Staline, Vorochilov, Mikoyan, Molotov.

Ces Polonais étaient des anciens officiers, des gendarmes, agents de police, agents du renseignement et, sans autre précision, « membres d’organisations contre-révolutionnaires, espions et saboteurs ». Les victimes seraient exécutées d’une balle dans la nuque, de fabrication allemande, et ensevelies par les milliers d’exécuteurs de sentences du NKVD.

À Paris, le 21 mars, Paul Reynaud fut nommé président du Conseil, et se trouva confronté à autant de partisans de la paix que de partisans de la guerre. Avait-il un point de vue ? C’était théoriquement possible. Cet homme-là avait pressenti la montée du nazisme et sa dangerosité.

Mais quand il fallut commander, il s’en remit à sa jeune maîtresse, la comtesse Hélène de Portes, qui lui suggéra de nommer le maréchal Pétain vice-président du Conseil. On n’était pas plus à droite que ce vieux maréchal de quatre-vingts ans. Ambassadeur de France à Madrid, Pétain admirait beaucoup le général Franco, vainqueur de la guerre civile en Espagne, et dictateur d’une extrême rudesse.

Le 3 avril, à Katyn, non loin de Smolensk, les exécuteurs de sentences soviétiques se mirent au travail. Il leur fallut plus d’un mois pour assassiner près de cinq mille prisonniers polonais, tous sélectionnés parmi les élites de la Pologne.

En Pologne occupée, le 27 avril, Himmler, lieutenant-colonel SS, donna l’ordre de construire un petit camp dans le village d’Oświęcim, qui vit son nom transformé en allemand, Auschwitz.

Le 4 mai, le dignitaire SS chargé de cette construction, Rudolf Höss, fit venir trois cents Juifs pour aider à la construction puisque aussi bien, selon l’architecte Albert Speer, les Juifs en Égypte savaient fabriquer des briques. Puis, Höss leur adjoignit comme surveillants des criminels de droit commun allemands, prisonniers chargés de la surveillance des Juifs.

Le 1 er mai, en Pologne occupée, à Łódź, le district de Bałuty fut refermé sur plus de cent cinquante mille Juifs qui ne pouvaient plus sortir.

Le 10 mai, les armées du Troisième Reich envahirent le même jour la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, et la France en sautant à pieds joints par dessus les lignes de défense.

Quatre jours plus tard, les chefs militaires français qui jugeaient impossible la traversée des Ardennes par les blindés allemands constatèrent que les chars Panzer y parvenaient sans le moindre effort.

La stratégie de la ligne Maginot s’effondra. Baudelaire se noya dans l’organisation et les rumeurs sur son état de santé commencèrent : syphilis ? malaria ? dégénérescence ? Les ragots signalaient à tous que le général Gamelin n’était plus capable.

Yves essaya vainement d’appeler Raymonde par téléphone, mais de la ligne Maginot au Thoureil, rien ne passait plus, les lignes étaient surchargées et les demoiselles du téléphone, affolées. La fin approchait.

Le 15 mai, Paul Reynaud téléphona au Premier ministre britannique en lui disant tout net : « Nous sommes vaincus. » Winston Churchill n’en crut rien. Mais quelques jours plus tard, au téléphone avec le général Gamelin, il constata que la guerre était perdue sur le continent européen et que les armées anglaises, belges et françaises, stationnées à Dunkerque, avaient le dos au mur, encerclées par les troupes allemandes. Que faire ?

Le 18 mai, Paul Reynaud décida de remplacer Baudelaire par le général Weygand, glorieux second du maréchal Foch pendant la Grande Guerre. Hiérarchiquement, c’était logique, mais, comme Pétain, Weygand voulait une paix rapide. La campagne de France était perdue d’avance grâce à deux vieux soldats admirateurs de l’ordre, fût-il national-socialiste.

Le 20 mai, Winston Churchill décida d’évacuer par bateau les troupes britanniques, puis les françaises et les belges. L’opération Dynamo commença le 26 mai, puis, grâce à toutes sortes de bateaux de plaisance, de yachts et de bateaux de pêcheurs, parvint, jusqu’au 4 juin, à transporter sur le sol anglais un peu plus de trois cent mille hommes.

Le 23 mai, le Troisième Reich expulsa vers la France trente à quarante mille Juives autrichiennes et allemandes avec leurs enfants. Le gouvernement français les regroupa toutes dans le sud-ouest de la France, au camp de Gurs où se trouvaient déjà des Républicains espagnols vaincus et des membres des Brigades internationales.

Le 9 juin 1940, le président du Conseil en France, Paul Reynaud, donna l’ordre d’évacuer Paris aux fonctionnaires et aux officiers, avec mission de rejoindre Bordeaux.

 

Yves mit cinq jours à traverser le pays de haut en bas avec sa 5 CV Citroën. On l’affecta à Bergerac.

Il n’avait pas eu peur, enfin, presque pas. Parfois, il était bloqué par des groupes de fuyards parisiens, mais le gros des foules qui s’exilaient n’était pas du côté de la ligne Maginot. Les routes qu’il empruntait échappèrent aux bombardements en piqué des stukas boches, et surtout, il n’était pas seul.

Son copain pharmacien, André Morel, se tordait de rire en le voyant se raser au coupe-chou minutieusement tous les matins. Puis Yves se fatigua de manier le coupe-chou sous les narines et décida de se laisser pousser une moustache. Les premiers poils furent étonnamment roux.

La ligne Maginot n’avait servi à rien. Les armées de la France se mirent à reculer et pendant que le gouvernement s’installait à Bordeaux, elles reçurent comme instruction de tenir la Loire et d’en faire un rempart contre l’avancée allemande.

Répartie en secteurs, cette ligne de défense se situait en Anjou de Candes-Saint-Martin, à treize kilomètres de Saumur, jusqu’au petit village du Thoureil, où vivaient Raymonde, son bébé et ses beaux-parents.

 

Branle-bas de combat au Thoureil. Agitation le long des parapets. Motos militaires, side-cars, automobiles, claquements de portes. Logement des officiers supérieurs, trois ou quatre. Leurs voix fortes résonnaient au-dessus de la Loire, en échos.

L’armée française installa ses premières mitrailleuses à l’entrée du village, le long de la cale descendant vers le fleuve. Plusieurs nids de mitrailleuses avaient été installés près de l’église romane, ainsi qu’en hauteur dans les vignes, derrière une vieille tour en ruines. Des voitures blindées dernier modèle Berliet se mirent à sillonner les rives ainsi que des cavaliers, puisque l’École d’application des armes blindées et de cavalerie était installée dans la ville de Saumur. Ils réquisitionnèrent la cuisinière d’Yvonne et vinrent prendre leurs repas à la maison.

À l’heure de la popote, le bébé leur plaisait beaucoup, passait de bras en bras, c’était un peu leur divertissement affectueux. Les officiers perturbèrent de fond en comble la vie familiale, et chacun chacune se disait oui c’est la guerre, après tout.

Le 14 juin 1940, les troupes allemandes entrèrent dans Paris à 5 heures du matin et défilèrent au pas de l’oie sur les Champs-Élysées devant de rares fenêtres ouvertes, direction place de la Concorde. Puis vinrent les cortèges de panzers pendant que les quelques Parisiens qui n’avaient pas pris le chemin de l’exode découvraient la croix gammée flottant au sommet de la tour Eiffel.

Paris avait été déclarée « ville ouverte », sans défense, les autorités de la République ayant pris la fuite et laissé la capitale aux mains des autorités civiles. En entendant le bruit des bottes des Boches sur le bitume du seizième arrondissement, Thierry de Martel, chirurgien, patron de l’hôpital américain dont l’ambassadeur Bullitt lui avait confié la direction, se suicida avec une injection de strychnine. Bullitt reçut un mot posthume : « Je vous avais promis de ne pas quitter Paris. Ne vous ai pas dit si j’y resterai mort ou vivant. Adieu. » Il ne fut pas le seul à se donner la mort.

Ce même 14 juin 1940 à 18 heures, le colonel Rudolph fit irruption à l’hôtel Lutetia à la tête d’un commando de l’Abwehr avec ordre de réquisition du général von Briesen, commandant de la place de Paris. Il s’y installa avec cinquante collaborateurs le même soir. L’amiral Canaris, proche du Führer et patron des services de renseignements militaires, lui délégua son neveu, le major Alexander Waag, pour le seconder. L’hôtel Lutetia devenait le centre de renseignements et de contre-espionnage de l’armée allemande.

 

Quand elle apprit que les ponts sur la Loire allaient bientôt être détruits à l’explosif pour freiner les armées allemandes, Raymonde fit des provisions de pansements, d’alcool désinfectant, de compresses, de bouteilles de mercurochrome et ferma la pharmacie de Gennes.

On était le 17 juin. Ce jour-là, à la radio, le maréchal Pétain fit don de sa personne à la France et poursuivit : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. »

« Pa-pa ! répliqua le bébé en battant des mains.

– Chhht, tais-toi, fillette. »

« Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, après la lutte, entre soldats et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. »

Si vite ! On y arrivait déjà ? La France avait perdu la guerre ?

Louis jura des Bon Dieu pendant que sa femme Yvonne, très pâle, fermait à clef le placard aux eaux-de-vie. Raymonde serra sa fille plus fort, à l’étouffer. Le bébé pleurnicha. Ce n’était pas le moment.

Alerté par les officiers français, Louis avait prévu de se replier sur le haut de la colline, au-dessus des vignobles, à l’abri du bois de pins. Montèrent dans la voiture Raymonde qui conduisait, le bébé, son berceau et Yvonne pour une première installation au creux d’une sorte de grotte sablonneuse. Puis Raymonde redescendit chercher son beau-père, les provisions, de l’eau-de-vie, un fusil de chasse et un énorme paquet de couvertures. Sur le bord de la Loire, la vraie guerre commençait.

 

Ce même 17 juin, le sous-secrétaire d’État à la guerre, Charles de Gaulle, eut une conversation téléphonique avec le président du Conseil réfugié à Bordeaux en compagnie de ce qui restait de son gouvernement. Promu général de brigade à titre provisoire, Charles de Gaulle avait en main le texte d’un accord militaire appelé « Anglo-French Unity », validé par Winston Churchill.

Paul Reynaud fit la sourde oreille. Le maréchal Pétain avait déjà pris les choses en main. La fusion entre l’Angleterre et la France n’aurait pas lieu. De Gaulle repartit pour Londres en avion, survolant la Bretagne où sa mère se mourait.

À Chartres, le même 17 juin, tenu en respect par les troupes allemandes qui venaient de prendre la ville, le jeune préfet d’Eure-et-Loir reçut l’ordre de signer une accusation contre des tirailleurs sénégalais de l’armée française, suspects de viols et d’exactions. Les tirailleurs sénégalais venaient d’Afrique et le Troisième Reich ne manquait pas une occasion de massacrer des humains à peau noire.

Bousculé, le préfet, Jean Moulin, refusa. Il fut arrêté. Et tenta de se trancher la gorge avec un tesson de bouteille.

 

Le 18 juin à Saumur, tôt le matin, le colonel Michon, commandant le secteur qui allait de Candes au Thoureil, rassembla ses officiers et leur détailla le nombre des soldats qu’il avait sous la main : deux mille cinq cents hommes dont cinq cents élèves officiers, les plus jeunes. Il leur exposa tout de suite le nombre de soldats allemands qui allaient les prendre à revers. Quarante mille Boches à qui la route de Vierzon avait été ouverte par accident.

À tous ces jeunes gens, le colonel Michon proposa de continuer le combat et de désobéir aux ordres de Pétain. Ce combat, on le savait sans espoir, trois cents pièces d’artillerie allemande contre une vingtaine, cent cinquante blindés allemands contre vingt-quatre chars français, et l’aviation allemande sans le moindre coucou français. Fichu d’avance. Avec trois fois rien en matière d’armement, il fallait tenir quarante kilomètres de front.

À 18 heures à Londres ce même 18 juin, le général de Gaulle lut à la BBC un appel qui répondait au discours du maréchal Pétain, traité, avec le général Weygand, « de chefs responsables du désastre », un appel qui refusait l’armistice. Cette lecture venue d’Angleterre n’eut sur le moment qu’une très faible audience.

À minuit pile le 19 juin, les blindés allemands attaquèrent Saumur et furent aussitôt mis hors de combat, preuve qu’on savait y faire côté soldats français. Quant aux élèves officiers de l’école de cavalerie, ils avaient pour mission de bloquer le pont qui traversait la Loire de Gennes aux Rosiers, un point stratégique car le pont suspendu était double, de part et d’autre d’une île de sable au milieu du fleuve.

Ils se battirent deux jours, jusqu’à épuisement de leurs munitions, et parce que des renforts d’artillerie allemande arrivaient.

Du haut du bois de pins, les raides rafales de mitrailleuse s’y entendaient à provoquer l’angoisse. Tirs successifs, arrêt, reprise de tirs, fini non pas encore, coups répétés, reprise, cacophonie et le bébé ne pleurait pas. Il lui avait été dit fermement, le doigt de Louis posé sur le bout du nez de la fillette, qu’elle devait être sage et, surtout, ne pas pleurer. Puis les obus tombèrent sur les vignes avec un sifflement démesuré, à boucher les oreilles. Ici. Pas loin. Tout près. Tapie contre sa mère, les lèvres collées à un biberon, la fillette se taisait, avec de temps en temps un de ces grands soupirs enfantins qui soulèvent le monde.

Pas bouger. Ils m’ont dit, pas pleurer. Grosses lumières rouges énormes immenses brutales danger, pas pleurer. Les grandes personnes sont terrifiées, je ne dis rien rien du tout je m’accroche au bout de la tétine je la mâchonne je la divise je la détruis. C’est quoi ce moment bruyant dans la nuit ? Quoi ce renard qui froufroute sur les aiguilles de pin ? Et ça tombe. Bombe rouge éclats partout. Et ça siffle ! Ce n’est pas un oiseau, non. Non pas du tout quand ça tombe, ça s’enflamme et ça, je sais, le feu brûle. On va brûler ? Jamais je n’oublierai le petit pschttt du feu qui commence à flamber. C’est une étoile qui tombe et je l’ai pour la vie. Pas bouger.

À la jumelle, Louis regarda la guerre sur l’autre rive du fleuve. Au soleil levant, les panzers de l’armée allemande circulaient sur la route d’en face et les nids de mitrailleuses du Thoureil se mirent en action tac-tac-tac. Réponse allemande au canon. Les déflagrations augmentèrent en puissance, à peine interrompues par la clameur brisée de ceux qui tombaient, blessés ou tués.

Dans l’après-midi, minés par des sapeurs français, les ponts explosèrent et le fracas des hautes ferrailles s’écrasant dans l’eau du fleuve retentit en écho pendant de longues minutes. Tant de bruit pour de si petits nuages, molletonnés tout frais comme sortant d’un orage.

Le 20 juin, la petite armée du colonel Michon se rendit au général Feld. Deux cent cinquante Français étaient morts au combat, et deux cent dix-huit furent faits prisonniers. Peu de temps, car le général Feld leur rendit leur liberté dans les jours qui suivirent, compte tenu de leur bravoure. Ils repartirent vers la ligne de démarcation, flanqués d’une haie d’honneur de soldats de la Wehrmacht.

Dans le Warthegau, en Pologne occupée, les SS expérimentèrent entre mai et juin 1940 l’extermination par le gaz d’enfants handicapés, entassés dans des fourgons roulants.

 

À l’aube, sur les bords de la Loire, quand les dernières fumées des obus se dissipèrent, la famille et les voisins redescendirent du bois de pins. La bataille venait de s’achever. Personne n’avait dormi. Raymonde coucha l’enfant, termina la Thermos de café, prit sa trousse médicale et avertit qu’elle allait à Gennes, pour voir si elle pouvait aider. Yvonne et Louis étaient si fatigués qu’ils ne répondirent pas.

Mais après son départ, Louis dit à Yvonne de se préparer à héberger des Boches, parce que c’était inévitable. Yvonne fondit en larmes.

Sur la route de Gennes, comme chaque année à la fin du printemps, les coquelicots s’épanouissaient sur les talus pour se chiffonner au plus vite. L’air sentait le brûlé, les chats s’étaient cachés. Raymonde roulait en cherchant des yeux des corps, morts ou vifs. Mais rien pour l’instant. Puis elle entendit une rumeur de voix d’hommes, des portières qui claquaient et enfin la sirène d’une ambulance. C’était à l’entrée de Gennes sur la petite côte aux arbres engloutis sous les clématites. Tiens, elles sont déjà fanées, se dit Raymonde en freinant pile. Elle venait de voir un premier corps.

Raymonde n’avait jamais vu de cadavre. Elle avait choisi pharmacie parce qu’on n’y disséquait pas de cadavre, elle n’aurait pas supporté, croyait-elle. Le soldat était mort, elle le sut tout de suite, il avait la mâchoire ouverte et les yeux fixes. Le sang couvert de mouches s’étalait sur le haut de la poitrine et Raymonde, descendue de voiture, ne savait pas quoi faire. Et puis l’idée lui vint. D’un élan, elle se pencha vers lui et lui ferma les yeux, c’était encore possible. En se redressant, elle se demanda si le mort était français ou pas. Oui, c’était un Français, ouf.

Et puis après ? songea-t-elle à voix haute. Si c’était un Boche, tu aurais fait la même chose, ma fille, non ? Allez, respire fort et on y va.

Raymonde ferma les yeux d’une dizaine de soldats sans s’arrêter à la couleur de leur veste, vert-de-gris ou marron d’Inde. Leurs mâchoires tombantes s’ouvraient sur le même gouffre, elle officia le plus vite possible et finit par trouver un blessé qui geignait.

C’était un vert-de-gris, elle lui parla allemand, il avait une grande entaille au bras droit, ça saignait. Elle lui fit un garrot avec une bande de toile et entreprit de le relever. Il sentait le sang et l’urine, il était trop lourd, et puis il ne fallait pas le mettre debout sans savoir, alors elle l’installa sur l’herbe, lui nettoya le visage avec un peu de coton et partit rejoindre l’ambulance en haut de la côte, au tournant.

Un sous-lieutenant du service de santé en uniforme marron d’Inde la suivit en courant, suivi d’un infirmier militaire. Laissez-nous faire, mademoiselle, on a l’habitude.

« Mais je suis pharmacien, murmura Raymonde, qu’est-ce que je peux faire ?

– Tenez-lui la main, dit l’officier. On va sonder la plaie et lui recoudre ça. Vous auriez de l’éther avec vous, mademoiselle ? »

Raymonde fouilla sa trousse, trouva l’éther, sortit plusieurs compresses. L’officier de santé fit couler quelques gouttes sur une compresse et anesthésia le jeune soldat blessé.

« Nous avons beaucoup de morts ? demanda Raymonde.

– Environ deux cents, à vue de nez, dit l’infirmier. Mais eux aussi, ils ont morflé. Va falloir leur creuser des tombes. Ceux du génie ne vont pas tarder. »

Ils embarquèrent le blessé dans l’ambulance. Il ne se plaignait plus, c’était toujours ça de pris.

« Est-ce que vous voulez bien attendre les hommes du génie ? » demanda l’officier de santé.

Et Raymonde attendit, veillant les dix soldats sous le bourdonnement des mouches vertes dont c’était le travail de s’occuper des morts. Elle ne ressentait rien, sauf une fatigue immense et le désir profond de se blottir.

Les hommes en rouge et noir finirent par arriver. Ils forcèrent Raymonde à boire un coup d’eau-de-vie avant de repartir.

« Un verre d’alcool pour faire trois kilomètres, elle ne risque rien, dit leur chef. Il faut que vous repartiez, mademoiselle. Roulez lentement. »

Les pelles étaient déjà à l’œuvre sur les talus. On allait les enterrer là, sur la petite côte au tournant de l’entrée de Gennes. Raymonde rentra titubante, et se trouva brusquement en sanglots sur le premier fauteuil disponible.

« Alors ? cria Yvonne de loin.

– Alors il faut qu’elle se repose », intervint Louis.

Dès le lendemain, les vert-de-gris occupèrent la maison. Deux officiers lisses et polis. La troupe arriva à la nage sous un soleil brûlant et demanda rudement qu’on leur trouve des chemises de rechange, schnell, plus vite que ça. Cinq ou six gars mouillés l’air malcommode. Yvonne leur servit des pommes de terre bouillies avec une lichette de crème. La tension diminua.

Louis entreprit d’écrire à Yves une longue lettre rassurante avec un post-scriptum : « Il y a maintenant des tombes sur la route de Gennes. » Raymonde ajouta de tendres baisers – aurait-elle voulu parler des soldats morts qu’elle ne l’aurait pas pu.

Louis versa beaucoup de vin clairet dans les verres des officiers et des soldats allemands. Ils s’adoucirent. Finalement, ils étaient bien reçus et ils pouvaient dormir. Abrutis de fatigue, les vert-de-gris devinrent presque aimables au point que l’un d’eux attrapa le bébé dans sa poussette et le fit sauter dans ses bras joyeusement. Le cœur de Raymonde s’arrêta.

Aucun signe, aucune étoile, rien n’indiquait que ce petit corps dodu vêtu d’une robe à smocks était juif par sa mère. Mais tout le monde eut peur.

L’officier vert-de-gris reposa l’enfant dans ses bras et la berça longtemps. Le bébé clignait des yeux, ne disait mot, ne souriait pas. Puis l’officier la passa à un de ses camarades et la berceuse du bébé juif continua.

Au troisième vert-de-gris, l’enfant se mit à grincher et laissa couler sur ses joues des larmes bien rondes perlant au bout des cils. Raymonde fonça pour reprendre sa fille. Et pour la première fois depuis la défaite, elle s’exprima en allemand : « Elle est fatiguée, il faut qu’elle dorme, rendez-la moi !

– C’est qu’elle a de si jolies boucles blondes, répondit le premier officier. Une jolie petite Aryenne aux cheveux d’or comme ceux de ma fille en Allemagne… Vous parlez bien allemand.

– Je l’ai appris au lycée », répondit Raymonde d’un ton sec. Vite, elle emporta le bébé tout en pleurs et disparut dans l’escalier de la maison.

Louis remplissait déjà les verres des Allemands sous la tonnelle. « Un Vouvray, messieurs. »

Le 22 juin 1940, l’armistice fut signé entre le Reich et la République française dans le wagon où avait été signé l’armistice de la Grande Guerre, sorti des réserves et positionné au même endroit qu’en 1918, sur ordre du Führer. La clairière de Rethondes et les statues françaises commémorant l’événement furent détruites après la signature, sur ordre.

Les officiers vert-de-gris repartirent vers Paris. L’administration de la zone occupée exigeait un travail écrasant et ils allaient désormais s’y consacrer dans des bureaux, installés dans les hôtels de luxe, le Ritz, le Crillon, l’hôtel Meurice, le Majestic et l’hôtel Lutetia, siège du Centre de renseignements, en allemand Abwehr.

Un jour de la fin juin, le 23 ou le 28, ou le 25 ou le 26, le Führer entreprit une Blitz visite de Paris à 6 heures du matin, en touriste, en commençant par le Trocadéro. Paris ville ouverte avait eu le temps de se couvrir de drapeaux nazis et de pancartes de signalisation écrites en gothique allemand. Flanqué d’Albert Speer, architecte, et d’Arno Breker, sculpteur, il s’arrêta un peu devant le tombeau de Napoléon, son idole, et après avoir englouti le jardin du Luxembourg, le Panthéon, le pont Saint-Michel, Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, l’Hôtel de Ville, la place du Châtelet, Pigalle et le Sacré-Cœur, il mit fin à sa tournée parisienne – abondamment photographiée – à 8 heures du matin. Il n’était jamais venu à Paris, il n’y revint jamais.

Le 10 juillet 1940, l’Assemblée nationale et le Sénat, convoqués au Grand Casino de Vichy, votèrent les pleins pouvoirs à Philippe Pétain. Sur six cent quarante-neuf parlementaires, quatre-vingts votèrent CONTRE. Ils venaient de tous les partis politiques. Le président de la République en poste, Albert Lebrun, fut démissionné d’office.

 

Le 18 juillet, Radio Paris, chaîne privée, fut réquisitionnée par le bureau de la Propagande allemande et commença à émettre des programmes exclusivement favorables à la victoire de l’Allemagne nazie.

Au début du mois d’août, la démobilisation commença. Les soldats de la défaite devaient enlever leurs écussons, porter un brassard blanc et disposer d’un tampon « démobilisé » apposé par le Français ou le Boche.

Les simples soldats portaient une veste de grosse toile bleue, un pantalon de bure et un béret. Tous devaient retourner chez eux par leurs propres moyens. On commença à parler des Boches en les appelant « les doryphores » à cause de leur passion pour les pommes de terre, dont ils raffolaient autant que l’insecte nuisible, couleur vert-de-gris à rayures noires.

Yves arriva en voiture sur le bord de la Loire par surprise avec son ami Morel et fut accueilli comme un prince de légende avec des exclamations et des embrassades à n’en plus finir. Yves retrouva sa femme dans le lit conjugal à côté du lit de leur enfant.

Les démobilisés dormirent énormément. Le temps était suspendu au-dessus de leur sommeil, ils ne recevaient plus d’ordres, ne se levaient plus à l’aube, l’occupation allemande commençait.

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