L'Allemand de ma mère
Chapitre 2
À la clinique très chic exigée par son propre père, Raymonde reçut beaucoup, des visites, des bouquets, des lis trop parfumés dont l’exquise odeur tournait presque tout de suite en parfum d’escalope corrompue. Photos du bébé dans les bras des mamies, grands-pères tendrement penchés sur leurs épaules, embrassades, et beaucoup trop de questions. Au bout d’une semaine, Raymonde rentra épuisée rue du Cherche-Midi et enfin, elle dormit.
Le 26 mars 1939, la Pologne rejeta les exigences du Führer : restituer à l’Allemagne la ville de Dantzig, construire une autoroute et une voie ferrée à travers le corridor de Dantzig, qui longeait la Poméranie allemande.
La France et l’Angleterre avertirent qu’il ne fallait pas toucher à la Pologne.
Et du coup, un mois plus tard, l’Angleterre rétablit le service militaire obligatoire. Après l’affreuse défaite des Républicains en Espagne, battus par les troupes du général Franco le 1 er avril, l’Europe reconnaissait l’approche de plusieurs guerres. L’habitude.
Pressée par ses parents et ses beaux-parents, Raymonde prit le train pour Angers avec sa petite fille. Ses parents hésitaient à quitter leur appartement de la rue de Paradis, et puis bon ! La guerre n’était pas encore déclarée. À une vingtaine de kilomètres d’Angers, Louis avait acheté, après la Grande Guerre, trois maisons et une tour carrée dans le minuscule village du Thoureil, sur le bord de la Loire entre Angers et Saumur. Raymonde et le bébé y seraient bien.
À la fin du mois d’avril 1939, le Führer dénonça le pacte de non-agression germano-polonais qu’il avait lui-même signé en 1934. En mai, il signa avec l’Italie fasciste le Pacte d’acier, militaire et politique. Signer, dénoncer, dénoncer toujours, ce dictateur allemand paraphait des torchons de papier qu’il déchirait à sa guise. Et pendant qu’il signait de nouveaux pactes de non-agression avec la Lettonie et l’Estonie, il préparait un nouveau pacte auquel personne ne s’attendait.
Fin mai, Joseph Staline fit des avances au Führer.
Le 16 juillet, à Londres, une réunion franco-anglaise décida de réserver des créneaux en langue française sur des canaux dédiés de la Broadcasting British Corporation.
Alerté par l’un de ses frères francs-maçons, Georges Gornick retira une grosse somme d’argent de l’un de ses comptes bancaires pour la première fois.
Fin juillet, le Führer répondit favorablement à Josef Staline et le 23 août, les deux puissants du monde signèrent à Moscou un pacte officiel de non-agression pour dix ans, semant le désespoir parmi les militants communistes français. C’était injustifiable. Secrètement, le Nazi et le Soviétique s’étaient entendus pour se partager la Pologne.
Ce jour-là, Raymonde se demanda si elle ne portait pas un autre enfant. Elle écrivit à Yves et l’émotion grandit. Et ce même jour, le 23 août, la France rappela tous les réservistes de son aviation.
Trois jours plus tard, le Führer décréta la mobilisation générale. On y était presque. Raymonde pleura beaucoup à l’idée de mettre au monde un nouvel enfant exposé aux risques d’une guerre.
Le 26 août, Édouard Daladier interdit la presse communiste et fit coffrer les militants qui distribuaient des tracts en faveur du pacte germano-soviétique.
Le 30 août, le Führer lança un ultimatum à la Pologne, qui mobilisa. Et le 31, il donna l’ordre.
La France et l’Angleterre proclamèrent aussitôt la mobilisation générale. Yves était mobilisé sur place. Près de Saumur, à Gennes, le pharmacien partit en toute hâte et Raymonde décida qu’elle le remplacerait. Après tout, le petit village du Thoureil où s’étaient installés Louis et Yvonne n’était qu’à cinq kilomètres de Gennes.
Georges et Sipa Gornick confièrent leur appartement de la rue de Paradis au couple de leurs serviteurs bien-aimés, Victor et Suzanne, en qui ils avaient toute confiance pour s’occuper de la Babouchka, et quittèrent Paris pour s’installer dans un hôtel à Saumur, où s’étaient réfugiées une dizaine de familles juives.
– Gardez-nous tout ça en ordre pour notre retour, avait dit Georges à Suzanne et Victor, qui veillaient sur eux depuis déjà dix ans. Et si nous tardons trop, faites venir Raymonde, son mari et notre petite-fille. En nous attendant, vivez ici, prenez soin de notre Babouchka et surtout, prenez soin de vous.
Finalement, Raymonde n’était pas enceinte et c’était mieux ainsi.
Le 1 er septembre 1939, la Seconde Guerre mondiale commença.
Au Thoureil, les hommes qui ne furent pas mobilisés étaient vieux par définition. Dans l’entourage de Raymonde, seul son gentil beau-père n’était pas sur le front. Pour qu’elle aille faire à Gennes son remplacement de pharmacie, Louis lui fit don d’une petite Citroën décapotable de type C, de couleur jaune pétard. Elle s’en servait à peu près bien, sauf un célèbre jour qui fit grand bruit dans la maisonnée : elle avait suspendu son sac à main au démarreur.
La clientèle de Gennes, composée de filles, de femmes et de vieux messieurs, était dans le même état que leur pharmacienne de remplacement. Sursautant au moindre bruit, demandant tous les jours des nouvelles, dure au mal, cœur têtu, incapable de prendre du repos à cause des confitures de poires et surtout, des vendanges à venir.
Fin septembre, il ne s’était rien passé et Raymonde emmena sa fille dans les vignes pendant que des femmes vendangeaient en pestant contre les araignées à longues pattes qui raffolent des ceps pour y tisser leurs toiles. En fin de soirée, les femmes les plus gaillardes versèrent dans le pressoir les grappes noires et pour la première fois, le bébé fut invité à poser ses pieds minuscules dans le moût gluant environné de guêpes.
À Berlin, datée du 1er septembre pour coïncider avec l’attaque de la Pologne, sur un papier à en-tête de l’aigle impériale et de son nom, le Führer signa une décision prête depuis une bonne année :
Le Reichsleiter Bouhler et le docteur Brandt sont chargés de la responsabilité d’étendre le domaine de compétence de certains médecins nommément désignés, afin que les patients qui, pour autant que l’entendement humain puisse en juger après un diagnostic des plus approfondis, sont considérés comme incurables aient droit à une mort miséricordieuse.
La campagne contre les handicapés durait depuis au moins deux ans. Les esprits étaient prêts. Chacun savait par les affiches qu’un handicapé mental coûtait deux mille marks par an à la nation allemande. Les médecins et les scientifiques nazis les avaient préparés à accepter l’idée, radicale, des « vies sans valeur ». Au printemps 1939, des parents arrivaient tous les jours pour faire bénéficier de la « mort miséricordieuse » dont ils avaient entendu parler, leurs pieds-bots, leurs trisomiques, leurs becs-de-lièvre.
Dans l’administration nazie, l’euthanasie par gazage des handicapés et des malades mentaux prit le nom de Aktion T4. Il fut demandé aux médecins exécutants de ne pas faire peser sur les parents la responsabilité de la mort de leurs enfants. L’Aktion T4 avait beau être absolument secrète, Samuel Schütz en entendit parler par d’autres réfugiés.
Sur la ligne Maginot, Maurice Gamelin, généralissime des forces armées françaises, était un furieux attentiste. Il avait dissuadé son gouvernement d’intervenir en Rhénanie quand le Führer y fit entrer ses troupes, préférant mobiliser peu de troupes sur la ligne Maginot au lieu d’intervenir militairement. Comme le maréchal Pétain, il était soucieux de préserver ses hommes, hanté par les massacres de la Première Guerre mondiale. Il réagit de même en 1938 au moment de l’Anschluss, par peur d’attaquer. On le surnommait « Baudelaire » à cause d’un vers qui résumait sa stratégie : « Je hais le mouvement qui déplace les lignes. »
Au début de la guerre, il fixa les corps d’armée le long de la ligne Maginot, construite en 1922 pour protéger la France de toute invasion allemande, à l’exception des Ardennes, que Gamelin jugeait infranchissables. Les armées françaises tentèrent une percée réussie vers la Sarre, mais les civils avaient été évacués et les rues, minées. Au bout de huit kilomètres, les Français se rapprochaient dangereusement de la ligne Siegfried, ligne fortifiée allemande qu’on ne pouvait plus comparer à la ligne Maginot.
La ligne de défense allemande datait pour partie de la Première Guerre mondiale, mais le Führer l’avait peu à peu renforcée, violant du même coup les accords de Locarno signés en 1925 pour stabiliser les frontières intérieures européennes. Et il les avait transformés avec de solides bunkers tout neufs, encore davantage de 1938 à 1940.
Le 17 septembre 1939, l’accord entre l’Italie fasciste et le Troisième Reich s’augmenta d’un troisième partenaire, le Japon de Hiro-Hito, l’Empereur de « l’ère éclairée », marquée par une politique agressivement guerrière.
Ce trio voulut s’appeler l’Axe. Le seul intérêt du Japon était de neutraliser la puissance naissante des États-Unis, voués à entrer dans la coalition franco-anglaise, mais on ne savait pas quand. Ce même 17 septembre, l’Armée Rouge envahit la Pologne.
Au nord-est de la France, les soldats de Baudelaire n’étaient pas mécontents de franchir la frontière de la Sarre. Ils avaient appris une chanson anglaise qui se moquait gaillardement de la marche au pas de l’oie des soldats allemands, levant la jambe tendue presque à l’horizontale à chaque avancée.
We’re going to hang out the washing on the Siegfried Line. Have you any dirty washing, mother dear ?
We’re gonna hang out the washing on the Siegfried Line.
Paul Misraki écrivit les paroles en français et Ray Ventura, célèbre pour son orchestre de « Collégiens », se chargea des arrangements musicaux.
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried Pour laver le linge, voici le moment
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried À nous le beau linge blanc.
Les vieux mouchoirs et les ch’mises à Papa
En famille on lavera tout ça
On ira pendr’ notre linge sur la ligne Siegfried Si on la trouve encore là
On ira là.
Quelque part dans la chanson se nichait un slogan fatal : « Tout va pour le mieux. »
Hormis les copains qu’il s’était faits, Yves commençait à s’ennuyer quand les premiers blessés arrivèrent de la Sarre. C’était une petite guerre qui savait très bien tuer. Yves désinfecta, pansa, roula, plâtra et déroula des bandes Velpeau.
Non loin du but, le généralissime prit peur. Les mitrailleuses des armées allemandes étaient d’une puissance redoutable et ses chers soldats, anglais et français ensemble, seraient à découvert.
Le 26 septembre, à Paris, le Français Daladier décida de dissoudre le parti communiste français, contre l’avis de Léon Blum. Le 5 octobre, le Parlement termina ses travaux en privant les députés communistes restants de leur immunité parlementaire pour « trahison ». Beaucoup avaient déjà quitté le PCF.
Le 17 octobre 1939, Baudelaire donna le signal de la retraite sur la ligne Maginot. L’expédition avait fait trois mille morts anglais et français.
À Berlin, s’adressant à la foule au même mois d’octobre, le Führer avait donné un aperçu de l’avenir du Troisième Reich : « La tâche principale sera de créer un nouvel ordre ethnographique, en déplaçant les nationalités de sorte à améliorer finalement les lignes de démarcation d’aujourd’hui. »
S’agissant de la Pologne, elle serait partagée en une Pologne allemande et une Pologne soviétique. Et les Juifs de Pologne ? Eh bien, personne ne savait qu’en faire. Pas même Adolf Hitler qui avait écrit dans Mein Kampf, à propos des Juifs allemands, qu’il faudrait sans doute gazer « dix à douze mille de ces Juifs qui détruisent la nation ».
En effet, beaucoup avaient été spoliés, puis chassés d’Allemagne par le chargé de pouvoir des persécutions juives, le retors et puissant Adolf Eichmann. En 1938, après l’annexion de l’Autriche, ils avaient eu le droit de partir s’ils versaient une rançon. La princesse Marie Bonaparte avait ainsi racheté le docteur Sigmund Freud et sa famille.
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