L'Allemand de ma mère
Chapitre 5
En janvier 1941, à Paris, se distribua une feuille recto-verso imprimée clandestinement et portant le nom de Valmy. On y lisait des mots de résistance, « Vive la République quand même », « Un seul ennemi, l’envahisseur ». Cela semait le trouble.
Et donc, le 17 du même mois, tous les fonctionnaires français de la zone occupée durent prêter serment à la Révolution nationale et à l’État français. Il était entendu qu’ainsi on enterrait l’idée de République française, cette gueuse : le Maréchal y tenait beaucoup.
À la même époque, en janvier 1941, Heinrich Himmler, commissaire du Reich pour le renforcement de la race allemande, travailla avec le docteur Bouhler à la préparation de l’Aktion 14f13. Il s’agissait d’étendre, avec la même technique, l’euthanasie des handicapés aux prisonniers trop vieux ou incapables de travailler. Les mêmes véhicules transportant les promis à la mort les gazeraient en roulant, à raison de soixante-dix par fournée.
Le 1er mars, la guerre mondiale toucha la rive nord de l’Afrique. Le général Leclerc, né de Hauteclocque, commandant les Forces françaises libres ralliées au général de Gaulle, prit le fort italien de Koufra, en Libye, où il prononça un serment solennel : jamais il ne reculerait devant l’ennemi, jusqu’au moment où le drapeau français flotterait sur la cathédrale de Strasbourg.
L’armée anglaise attaqua les colonies italiennes en Afrique, conquises en 1911, l’Éthiopie, la Somalie, l’Érythrée. On allait longtemps se battre en Libye.
Une fois l’Éthiopie libérée de son colonisateur italien, le négus d’Abyssinie, Haïlé Sélassié, retrouva son trône et le siège de Tobrouk commença. Yves avait appris ces bonnes nouvelles de sa patronne anglaise, Alys Anthony, qui s’était engagée secrètement avec un courage inouï. À peu près tous les mois, Londres était cruellement bombardée, elle craignait pour les siens, mais ils tenaient bon. Elle proposa à Raymonde de l’héberger en cas d’urgence. Une adresse supplémentaire.
À Berlin, le 3 mars, le Führer transmit ses ordres à Jodl, chef d’état-major de l’armée allemande. « La campagne à venir est plus qu’une simple lutte armée ; elle conduit à l’affrontement de deux visions du monde. Pour mettre fin à cette guerre, il ne suffira pas, vu l’espace à dominer, d’écraser l’armée ennemie… La classe intellectuelle judéo-bolchevique, qui opprime le peuple jusqu’à aujourd’hui, doit être éliminée. »
Les Einsatzgruppen devinrent « groupes spéciaux d’extermination ».
À la fin de l’hiver, le 23 mars, le docteur Schütz réapparut brièvement à la pharmacie centrale du Cherche-Midi. Un commissariat général aux Affaires juives venait d’être inventé par le gouvernement de Vichy.
Prenez garde aux Français, murmura le médecin de l’Abwehr. Ils peuvent être pires que les nazis.
Au grand soulagement de Raymonde, il portait un calot. Pas d’arrestation à craindre. Mais les comptes bancaires des Juifs de la zone occupée furent brusquement bloqués. Georges Gornick avait prévu cette éventualité. L’argent n’était plus en banque, mais planqué rue de Paradis.
Au printemps, le Führer envoya un corps d’armée entier pour soutenir les forces italiennes en Libye. La guerre débordait comme la Loire en crue, avec de sales écumes jaunâtres et de la boue.
Le 4 avril 1941 fut un jour de visite du docteur Schütz. Dès son entrée, les clients décampèrent comme d’habitude. En apercevant la casquette à visière, Raymonde sut qu’elle ne dormirait pas avec Yves ce soir-là. Une ordonnance allemande interdisait aux Juifs toutes les professions commerciales.
Une pharmacie centrale n’est pas un commerce, commença l’Allemand. Mais je préfère que vous suiviez mes consignes, ma chère amie.
Raymonde retourna au couvent de la rue de l’Abbé-Grégoire. Elle eut droit au bouillon, se coucha angoissée et fut réveillée par le chant des oiseaux. Une minute de bonheur.
Le 14 mai, une première rafle arrêta et déporta plusieurs milliers de Juifs étrangers réfugiés en France. Yves songea que c’était justement ainsi que s’était présenté le faux médecin juif Samuel Schütz. Mais l’ami de l’Abwehr ne se déplaça pas.
Au Thoureil, Yvonne acheta une deuxième lessiveuse qui n’allait pas servir à faire bouillir les draps, mais à stériliser les bocaux en conserve, technique pour laquelle son chimiste de mari lui serait d’un grand secours le moment venu. Dans deux mois viendrait le temps des haricots verts.
Début mai 1941, la presse collaborationniste fit grand cas de l’importante visite de l’amiral Darlan au Führer dans sa forteresse montagneuse, le Nid d’aigle. Vice-président du Conseil des ministres, partisan d’une politique qu’il appelait Ordre nouveau, l’amiral Darlan avait activement contribué à la naissance du commissariat aux Affaires juives.
Le 2 juin, avec une seconde loi sur le statut des Juifs, Vichy leur interdisait l’accès aux professions libérales et aux études supérieures. Et fit commencer un recensement des Juifs en zone libre.
Yves et Raymonde prirent rendez-vous chez les Gornick pour un dîner rue de Paradis. Rien par téléphone. Il était temps qu’ils partent dans de bonnes conditions. Georges était prêt, mais la santé médiocre de sa femme ne l’aidait pas à prendre cette décision. Elle était sujette à des phlébites et redoutait les longs voyages immobilisant ses jambes.
Yves et Raymonde délimitèrent les données de l’évasion. Georges Gornick conduisait, possédait une voiture et donc pouvait rouler, par exemple jusqu’à Bourges ou Vierzon. Sa Hotchkiss pouvait contenir quatre personnes, donc aussi les deux sœurs de Sipa, Bella et Tania, les trois inséparables. Ce n’était pas plus mal car, en cas de malaise, l’indomptable énergie de Tania ferait l’affaire.
« Cela fait quatre Ausweiss », dit Raymonde.
Georges s’étira puis posa les mains sur ses genoux comme Churchill sur ses photos.
« Ça doit pouvoir s’acheter, les Ausweiss, dit-il nonchalamment. J’en fais mon affaire. On a de quoi. »
Yves s’inquiéta des projets de son beau-père, mais comment allez-vous procéder, beau-papa ? Nous pouvons nous en occuper nous aussi, vous le savez…
« Justement, il ne faut pas vous mêler de ça, dit Georges. Je vous dirai quand j’aurai réussi. N’est-ce pas, Sipa ? »
Belle dans sa cinquantaine un peu ronde, Sipa l’angoissée faisait à moitié semblant de dormir. Elle qui paraissait languissante avait souvent des sursauts de passion inattendus, accompagnés d’un regard furieux.
« On fera comme dit le Papa, et pas autrement ! lança-t-elle. N’oubliez pas comment il est, ce Gornick. Il a bien su s’évader de prison à Tiflis, il nous sortira de chez là ! »
Aucune des trois sœurs Lévitsky n’avait réussi à s’exprimer en français avec la fluidité de Georges. Chez elles, c’était charmant. Ce soir-là, les jeunes gens sortirent de leur dîner avec une grande inquiétude.
Le départ pour la zone libre aurait lieu au plus tard en février 1942. Les préparatifs seraient longs. On se donnait une bonne année.
Au Thoureil, au mois de juin 1941, Yvonne se fit aider pour cueillir les premières cerises, leur adjoignit du sucre et de la vanille et en stérilisa au moins la moitié en bocaux dans la lessiveuse neuve. Les cerises anglaises, plus acides, seraient conservées dans de l’eau-de-vie après ébouillantage des bocaux, et en prenant soin de laisser aux fruits une petite queue de deux centimètres. Pour les haricots verts et la macédoine de légumes, c’était fait.
Le 23 juin, tout changea.
Ce jour-là, Radio Paris annonça sur un ton de triomphe que, depuis la veille, le Führer avait commencé à envahir militairement l’Union soviétique en franchissant la ligne de démarcation à la hauteur de l’ancienne Lituanie. Les photos des panzers allemands grimpant allègrement sur les rives des fleuves envahirent la presse de la collaboration.
Yves et Raymonde exultèrent, comme tous les Français, hormis les collaborateurs. Hitler en Russie ! C’était trop beau pour être vrai ! Il allait implacablement s’y engloutir, comme Napoléon !
Deux jours plus tard, la radio de Londres annonçait que les États-Unis et l’Angleterre apporteraient leur appui aux Soviétiques.
Le 30 juin, l’URSS rompit ses relations diplomatiques avec le gouvernement de Vichy.
Vers la fin du mois, l’amiral Canaris apprit qu’à Kaunas des policiers et des criminels libérés avaient tabassé à mort quelques centaines de Juifs. Un pogrom de plus. L’armée soviétique avançait d’un bon pas sur les terres d’Ukraine quand Canaris apprit tout autre chose.
En URSS, vers le milieu du mois de juin 1941, des Einsatzgruppen nazis nouvellement recrutés entamèrent les « opérations mobiles de tuerie » des Juifs de l’Union soviétique. Exécutions par balles, dans le dos de corps nus, debout devant les fosses où ils allaient tomber. Par milliers. La nouvelle ne fut connue que de quelques milieux militaires allemands, dont l’amiral Canaris, patron du renseignement du régime nazi.
Le 16 août 1941, dans l’ancienne Lituanie, Heinrich Himmler, l’ingénieur à qui le Führer avait confié la question juive en le priant de ne pas lui parler des détails, se rendit à Minsk, où l’armée lui demandait instamment de se rendre en urgence. Pour que le commandant en chef des SS se rende sur place, il fallait une raison sérieuse.
On l’appelait à l’aide. Les tueries devenaient difficiles. Himmler demanda qu’on lui organise une tuerie de cent Juifs.
Des Juifs dénudés, alignés, fusillés dans le dos, tous des hommes, basculaient dans une large fosse qu’ils avaient creusée eux-mêmes, puis une autre file de dénudés prenait leur place.
Brusquement, un peu de cervelle gicla sur l’une des bottes de Himmler. Il eut un haut-le-cœur et vomit. On lui fit remarquer qu’il ne s’agissait là que d’une exécution limitée à cent humains, et que les exécutions de masse en comprenaient des milliers par jour. Préoccupé, Himmler visita l’asile d’aliénés en ordonnant leur mort immédiate et comprit que, pour tuer en masse, il fallait changer de méthode.
Les soldats n’en pouvaient plus. Leurs officiers vivaient dans l’épouvante. L’un d’eux demanda au Reichsführer pourquoi on transformait ses soldats en névrosés et en sauvages, des hommes marqués à jamais, des hommes « finis ». Et pourtant, ce jour-là, ils n’avaient fusillé qu’une petite centaine de Juifs. Apparemment, le problème n’était pas la mort des Juifs, mais la germination de la folie chez les exécutants.
Himmler en conclut qu’il fallait recourir au procédé qui avait rendu possible l’euthanasie des handicapés, des vieux, des prisonniers et des malades mentaux. Ce ne serait pas plus mal d’euthanasier aussi les femmes et les enfants, car le Führer avait donné l’ordre de nourrir toute l’Allemagne avec les pays occupés, et cela leur éviterait de mourir de faim, du moins sur les terres conquises en URSS. Mourir de faim ? Une mort atroce.
Le lendemain, un officier ingénieux enferma des explosifs dans un bunker rempli de malades mentaux pour essayer une autre méthode. Il mit à feu. Des morceaux de corps sautèrent au-dessus des arbres où ils restèrent coincés. Nettoyer l’emplacement devint impossible. Ce n’était pas une bonne méthode.
Le 19 août, le docteur Schütz rendit visite à la pharmacie centrale du Cherche-Midi. Claquement de talons, Guten Tag, longue ordonnance à relire, Raymond et le médecin de l’Abwehr au coude-à-coude pour vérifier. Il commença à murmurer demain soir grande rafle de Juifs étrangers dans le onzième arrondissement, préparez-vous, pas une seule nuit, restez une nuit de plus et vos parents, où en sont-ils ? Je ne vous demande pas le détail, mais liebe Raymonde, est-ce qu’ils préparent de faux papiers ? Vous ne voulez rien dire, je comprends. Ah bon ! Vous ne savez pas. C’est bien.
Il ne partit pas tout de suite. Il avait quelque chose au bord des lèvres. Il faut que vous sachiez qu’ils sont des monstres. Ils ont…
Et soudain, Auf Wierdersehen, main à la visière. Raymonde ne dormit pas rue du Cherche-Midi, mais comme toujours au couvent.
Le surlendemain soir, en remontant à l’appartement, Raymonde trouva son mari en grande conversation avec un de ses clients, Marcel Espiau, collabo notoire à qui elle n’adressait pas la parole. En entrant dans la pièce, elle eut un mouvement de recul.
« Viens, ma chérie, dit Yves. N’aie pas peur. Espiau a une double vie. Il collabore mais il combat l’ennemi. Et il venait te dire…
– Peut-être pourrais-je dire en personne ? dit Marcel Espiau. Voilà. Quand vous aurez besoin de vous cacher quelque part dans Paris, n’hésitez pas à venir chez moi, rue Saint-Placide. Nous avons une chambre pour vous. Là, vous pouvez être sûre que personne ne viendra vous chercher ! Puisque je suis un collabo et que tout le monde le sait. »
Raymonde le remercia avec raideur, s’assit sur le bout des fesses sur un fauteuil et se tut. Marcel Espiau donna des nouvelles de la campagne des nazis en Union soviétique, qui envahissaient la Russie à toute vitesse.
« Mais attendez l’hiver ! dit-il dans un éclat de rire. On les verra ces mignons soldats, ces petits chéris, quand le froid va les attaquer ! Pour toute protection, ils n’ont que leur tenue d’été ! »
Le 21 août 1941, à Paris, en représailles de la première rafle des Juifs, Frédo, pseudonyme Colonel Fabien, tua un officier de marine allemand sur le quai du métro, station Barbès-Rochechouart.
Le 3 septembre, en Pologne occupée, l’une des chambres d’extermination du camp d’Auschwitz servit de test pour l’utilisation du gaz Zyklon B, utilisé en agriculture pendant la Grande Guerre contre les poux et les nuisibles. L’effet mortel à court terme de l’acide cyanhydrique fut expérimenté sur des prisonniers soviétiques et jugé satisfaisant.
Le 18 septembre eut lieu aux Rosiers-sur-Loire l’arrestation d’un Juif autrichien né à Prague, Paul Schablin, déclaré « en surnombre dans l’économie française » par le préfet du Maine-et-Loire. Ainsi, les Juifs étaient menacés dans une région tranquille du Val de Loire, au cœur d’un petit village à six kilomètres du Thoureil. Paul Schablin fut le premier d’entre eux.
Le 26 septembre, Radio Paris annonça la capture de six cent soixante-cinq mille prisonniers soviétiques dans la région de Kiev, en Ukraine. Les armées du Führer entraient en URSS aussi facilement que les grognards de l’Empereur Napoléon.
En Ukraine, le 28 septembre, parut un communiqué officiel nazi :
Tous les Juifs de Kiev et de ses environs devront se présenter le lundi 29 septembre 1941 à 8 h du matin à l’angle des rues Melnikovskaïa (près des cimetières). Ils devront être munis de
leurs papiers d’identité, d’argent, de leurs objets de valeur, ainsi que de vêtements chauds, de linge, etc. Les Juifs qui ne se conformeront pas à cette ordonnance et seront trouvés dans un autre lieu seront fusillés. Les citoyens qui pénétreront dans les appartements abandonnés par les Juifs et s’empareront de leurs biens seront fusillés.
Et là, ils plaquèrent les Juifs nus contre le fond du ravin de Babi Yar, les accroupirent sur les morts qui gémissaient encore, et leur tirèrent une balle dans la nuque. Vingt-deux mille morts par balle le premier jour. Et encore des milliers le deuxième jour. Et davantage le troisième jour, cent mille Juifs ukrainiens en tout. Mais pas qu’eux. Polonais Tsiganes, Ukrainiens opposants politiques, mais pas qu’eux ! Ce fut interminable. Malades mentaux, prisonniers de guerre, à raison de trente mille par jour, trente-six mille quand les bourreaux s’échauffaient.
Malgré l’apparente jovialité avec laquelle les tueurs tiraient leurs balles dans le cou, quelque chose bougea dans le paysage mental des Waffen SS.
Babi Yar, non loin de Kiev, était un très profond ravin un peu boisé descendant vers la rivière. Le ravin resta longtemps empli de cadavres, jusqu’au bord.
Le 2 octobre, Radio Paris annonça le lancement de la grande offensive contre Moscou. Et la même nuit, six synagogues parisiennes furent attaquées à l’explosif. Par qui ? On savait, mais on ne procédait à aucune arrestation.
Quelques jours plus tard, une autre palanquée de six cent mille Soviétiques furent faits prisonniers.
Le 8 novembre 1941, conformément au décret de 1940, l’État français du maréchal Pétain ouvrit un camp de concentration à Montreuil-Bellay, dans le Maine-et-Loire. Pour qui ? Pour les « individus sans domicile, nomades et forains ayant le type romani ».
L’hiver russe commença d’un coup le 13 novembre. Par moins vingt degrés, les armées du Führer subirent des pertes importantes. Radio Paris n’en parlait pas, mais la chose se savait dans les pays occupés.
Le 4 décembre, à quelques lieues du Kremlin, la température tomba à moins trente-sept degrés, puis à moins cinquante. Le Führer arrêta la campagne militaire en URSS.
Et le 7 décembre, l’aviation du Japon impérial attaqua la base américaine de Pearl Harbor, entraînant les États-Unis dans la guerre.
Le faux Samuel revint le 11 décembre, avec sa casquette à visière, très agité et l’air soucieux. Raymonde comprit qu’une rafle se préparait et fit mine d’étudier la liste de commandes médicales qu’il apportait beaucoup trop tôt. C’est pour demain soir ? dit-elle à voix basse. La toute dernière rafle, répondit le faux Samuel. Trois cents Juifs étrangers, et près de mille personnalités françaises. Vos policiers s’en chargent.
« On arrête des Juifs français ? » s’inquiéta Raymonde.
Le docteur Schütz fut pris d’une quinte de toux, Excusez-moi, bitte, Frau Raymonde…
« Que va-t-il leur arriver ? »
Il haussa les épaules.
« Ils iront dans un camp à Compiègne. Ils ne seront pas mis à mort, ne vous inquiétez pas.
– Parce que leur mise à mort pourrait arriver ? cria Raymonde affolée.
– Non ! Bien sûr que non ! Puisque je vous dis qu’ils seront seulement internés ! C’est la guerre, liebe Raymonde. Allez ! N’oubliez surtout pas de tirer vos rideaux, pour la défense passive…
– Mais pourquoi chaque fois… ?
– Vous pourriez aller en prison pour un rai de lumière. »
Raymonde baissa les volets de fer, monta prévenir son mari et se mit en marche vers la petite porte du couvent, où malgré les édredons et la soupe, elle prit froid. On avait arrêté près de mille Français juifs.
« Maintenant ça suffit, le couvent », lui dit Yves.
Abrutie et fiévreuse, Raymonde acquiesça. Il ne lui serait pas venu à l’idée de refuser quoi que ce soit au père de son enfant.
Par le service des renseignements, le docteur Schütz avait été informé que de grands massacres avaient commencé en Ukraine. Il ne connaissait pas le chiffre exact des morts, mais l’amiral Canaris, son supérieur à Berlin, avait transmis aux officiers de l’Abwehr des renseignements fiables : les 29 et 30 septembre 1941, les SS avaient tué plus de trente mille personnes, arrêtées le matin même de la fête du Grand Pardon, Juifs d’Ukraine abattus d’une balle dans la tête, dans le fond d’une fosse où restèrent les dépouilles.
Trente mille Juifs ! Cette ordure est un monstre, se répétait le docteur Schütz. Il va falloir le tuer, il n’y a aucune autre solution. Leurs réunions de SS, leurs conférences secrètes, je me demande ce qu’ils préparent. La même chose que pour les malades mentaux ? Impossible. Les Églises allemandes l’empêcheraient. Mais quoi alors ?
Le 19 décembre, Joseph Goebbels, ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande, lança un appel aux Allemands pour qu’ils envoient des fourrures sur le front de l’Est, où les soldats du Reich mouraient dans leurs uniformes d’été, portés depuis le début de l’opération Barbarossa, en juin de cette année 1941.
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