L'Allemand de ma mère
Chapitre 8
Le 4 janvier 1944, commença l’attaque de la ligne Gustave, défense fortifiée allemande située sur la chaîne des Abruzzes, le point central étant le mont Cassin, colline d’à peine six cents mètres de haut. Trois mille bombardements américains lancèrent des raids successifs contre les routes occupées par les Allemands.
Le 11 janvier, en compagnie de dignitaires fascistes ayant voté la destitution du Duce par le Grand Conseil fasciste, le comte Gian Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini et ancien ministre des Affaires étrangères, fut jugé pour haute trahison à Vérone, alors aux mains de la République sociale italienne (capitale Salò).
Mussolini avait nommé comme juges neuf de ses compagnons fascistes capables de voter la mort de son gendre : le comte Ciano avait voté la destitution de son beau-père. Mussolini n’avait pas demandé l’exécution de son gendre, mais il l’avait acceptée en échange de la liberté de ses enfants. Sombre famille de l’Italie.
Ciano arriva au tribunal entre deux SS. À l’époque, Himmler avait prévu une opération pour le faire libérer (car Ciano avait tenu son journal), mais le complot n’aboutit pas.
Le 14 janvier, le comte Ciano fut exécuté en compagnie des autres condamnés. Les SS présentèrent les recours en grâce à l’ancien Duce après l’exécution.
Le 20 janvier 1943, en France, une loi autorisa la Milice française à constituer des cours martiales composées de trois juges anonymes avec exécution immédiate de la peine de mort. Le nombre d’agents de la Gestapo dans le Lot-et-Garonne n’ayant jamais dépassé quinze, on en déduisit que le nombre de délateurs était considérable dans ce département.
Le même jour, à Montreuil-Bellay, Mathilde Mariopolsky fut arrêtée et déportée.
À Salviac, vers la mi-février, à l’heure où les tiges de coucou pointaient le nez, la patronne de l’Hôtel de l’Univers passa des heures à nettoyer les tables d’un coup de torchon, une par une, d’un air préoccupé. Assis à la terrasse, Georges Gornick remarqua son manège et demanda s’il y avait du nouveau. Or c’était le cas. La patronne s’approcha de lui pendant que sortait le bedeau de la paroisse.
« Les Boches nous surveillent jusqu’ici, dit-elle à mi-voix. Lui, je parie qu’il en est.
– Le bedeau ? Vous rêvez, ma bonne amie ! dit Georges. Il ne ferait pas de mal à une mouche !
– C’est que les autres ont le feu au cul en ce moment.
– Le débarquement en Normandie ? demanda Georges.
– Pffft ! Il s’agit bien de ça. C’est à cause des maquis. Ils sont sur les dents.
– Qui ça ?
– La Résistance, je vous dis ! Ils ont été regroupés, et ils s’apprêtent. Alors ça énerve les Boches, comprenez-vous. Ils en ont exécuté neuf d’un coup à Marmande.
– Neuf ! Qui ça ?
– On ne sait pas trop. Des étrangers, des Italiens, je crois. Méfiez-vous, monsieur Georges. On ne sait jamais. Je vous sers de la prune ? Mais qu’est-ce qui vous arrive ? »
Georges avait perdu connaissance et s’était bruyamment renversé avec sa chaise. La patronne se précipita Monsieur Georges monsieur Georges ! et le secoua de toutes ses forces. Une bonne claque, et voilà que Monsieur Georges avait rouvert les yeux. Elle le releva difficilement, ses bras avaient l’air tout mous, elle le fit asseoir et lui versa un verre d’eau-de-vie. Tenez, allez monsieur Georges !
« … peux pas, souffla-t-il. Mon bras. »
Elle regarda attentivement sa bouche et vit qu’elle était tordue. Alors sans hésiter, elle lui ouvrit les lèvres, et versa l’alcool fort. Georges toussa, éternua, avala, respira mieux. La bouche était presque revenue à l’identique. « Voilà-t-y pas qu’il nous fait une attaque, je vais appeler le docteur mais je ne peux pas le laisser seul marmonnait la patronne, monsieur Georges levez les deux bras s’il vous plaît… »
Georges se crispa et leva les deux bras. Le droit tremblait un peu.
« Ça va mieux, ma chère.
– Je vais chercher le docteur, dit-elle, installez-vous ne bougez pas. Oh et puis non. Vaut mieux vous allonger je vais vous aider à monter…
– At-ten-tion à ma femme, bredouilla Georges.
– Il y a une chambre libre au premier. Je ne dirai rien à Madame Cécile. »
Il s’allongea. Son bras était encore très lourd. Mais la patronne jura qu’il avait meilleure mine. Reposez-vous…
Le soir, elle en parla au patron. Il aurait fallu qu’il aille se faire examiner par le docteur, mais est-ce que c’était prudent, c’était une autre histoire. Le patron décida d’en parler au Grand Georges, le chef de la Résistance dans le département.
Depuis que le STO était devenu obligatoire, les réseaux de résistance devenaient innombrables dans les causses, les bois épais, dans les lieux-dits. Les réfractaires au STO défilaient dans les villages isolés en chantant La Marseillaise et L’Internationale, tout le monde savait que le parti communiste était à la manœuvre, recrutant même un curé pour la distribution des paquets de tracts.
Le 1er mars, M. Cabanel, le patron de l’Hôtel de l’Univers, revint de Cahors où il avait glané des renseignements sur la Gestapo. Les Boches étaient contents. On leur envoyait la 2 e division SS Das Reich, connue pour sa férocité militaire, dont les soldats allaient se refaire une santé à Cahors. Neuf mille hommes ! De quoi terrasser les résistants, ces bandits terroristes.
Dans les maquis, on s’inquiétait. On attendait le signal de l’insurrection générale. Radio Londres n’en finissait pas d’annoncer le débarquement des Alliés du côté de Calais et les Boches ne se contentaient plus de contrôler. Ils déportaient. Il essaya d’en parler à M. Gornick, mais comme il avait eu une petite attaque, il fut prudent. Georges était bien rétabli, il n’avait aucune séquelle, mais les émotions ne lui étaient pas recommandées.
Le patron se contenta d’expliquer qu’il fallait être discret tant que le débarquement des Alliés n’aurait pas eu lieu. Georges fit mine de s’étonner, comment ça, il n’était pas suffisamment discret ? Bon, il jouait aux cartes sur la petite terrasse, mais enfin, l’Hôtel de l’Univers était si près de l’église de Salviac que Georges et Cécile, en jouant, se sentaient protégés.
« Est-ce que je dois redonner de l’argent aux Mouvements ? demanda Georges Gornick.
– Ils n’ont rien demandé, monsieur Georges, rien du tout. »
Le 19 mars 1944, le Führer donna l’ordre d’occuper la Hongrie, où vivaient cinq millions de Juifs d’Europe, sans trop d’inquiétudes.
Ce même 19 mars, dans la soirée, à Budapest, les dirigeants de la communauté juive reçurent une convocation pour une réunion le lendemain matin avec le Sondereinsatzkommando chargé des questions juives. Ils s’y rendirent pour s’entendre dire qu’ils devaient désormais former un conseil juif et préparer l’inventaire des biens immobiliers de la communauté – sans quitter la ville, bien entendu.
Le 20 mars, dans le Lot-et-Garonne, la Gestapo publia une affiche promettant une prime à ceux qui dénonceraient les Juifs et les résistants.
Le 21 mars, les Juifs de Budapest reçurent l’ordre de donner aux nazis des couvertures et des matelas. Puis des machines à écrire, de la lingerie féminine, des œuvres d’art, de l’eau de Cologne, un piano.
Le 28 mars, deux hommes se présentèrent à la Gestapo de Cahors pour dénoncer un nid de Juifs réfugiés à Salviac. On les questionna : preuves qu’ils étaient juifs ? Ils parlent mal français, ils parlent allemand entre eux. Ils ont des tas de fourrures quand il fait froid. Leurs noms ? Gornick, monsieur et madame, Lévy Jacques et sa fille Minouche et monsieur Weill, célibataire. Où les trouver ? Hôtel de l’Univers. C’est tout ? Non. Il y en avait d’autres, deux dames et une famille avec une fillette. Leurs noms ? Sirota et un autre nom bien étranger.
« Vous toucherez vos primes quand on les aura arrêtés », dit le secrétaire général de la Gestapo de Cahors.
Le 29 mars, à la tombée du jour, deux jeunes gens vinrent demander les Gornick à l’Hôtel de l’Univers.
« C’est pour quoi ? demanda Cabanel.
– Les prévenir. Vite, mon vieux, ne traînez pas. »
Georges descendit le premier. Ces hommes avaient une drôle de dégaine, avec leur vareuse d’hiver quand il faisait si bon. Si jeunes ! Il s’assit à sa place habituelle sur la terrasse, frappé d’admiration chaque jour par la beauté du clocher de l’église. Il écouta attentivement ce que lui disaient ces jeunes, et qu’il avait du mal à croire. Lui et Sipa, dénoncés à la Gestapo ? Mais tout le monde l’aimait à Salviac ! Même pour une prime, il ne voyait strictement personne capable d’un tel acte !
Les autres familles juives étaient déjà parties se cacher dans les fermes sur les Causses. Même ses belles-sœurs Bella et Tania avaient accepté de partir ! Il fallait se cacher maintenant !
Georges attendit que sa femme ait descendu ces foutus escaliers si raides qui l’incommodaient tant. Les jeunes maquisards répétèrent devant elle la gravité de leur alerte et la fuite éperdue des autres Juifs de Salviac.
« Alors, mon petit pigeon, qu’est-ce que tu penses ? dit Georges.
– Il faut partir ? Là, tout de suite ? Mais faire les valises d’abord, enfin voyons !
– On n’a pas le temps madame Cécile, ça non, il faut se presser.
– Surtout pas trop de valises ! dirent les partisans.
– Je suis trop fatiguée, gémit Sipa, les larmes aux yeux. Et je veux faire les valises d’abord. Demain, ce sera bien. »
Georges soupira. « Écoutez, les jeunes, là. Nous sommes tous les deux français, pas étrangers. J’ai un certificat témoignant que j’ai été le parrain d’un petit Français, s’ils nous arrêtent, les Boches, que leur faut-il de plus ? On va laisser ma femme préparer les valises et on sera prêts demain. Dites-moi, est-ce qu’on dormira dans des lits ?
– Ça, on ne sait pas, monsieur. Il y en a qui dorment très bien sur de la paille, vous savez.
– Revenez demain, s’il vous plaît, leur dit Georges, main dans la main avec Sipa. Avez-vous prévenu M. Weiss ?
– On le cherche, on ne l’a pas trouvé. Vous lui direz ?
– Évidemment ! Où est le point de rendez-vous ?
– À l’entrée de Pech-Curet, en haut. On vous attend à n’importe quelle heure. Et on vous dit à demain, messieurs-dames. Pas trop de valises, hein ? »
Cabanel alluma les chandelles, histoire de faire quelque chose.
« Allez vite vous préparer, madame Cécile. N’essayez pas de tout emporter, on n’y arriverait pas.
– Vous croyez qu’il faudra aller là-bas à pied ? demanda Sipa avec espoir.
– On vous trouvera bien une charrette, ce n’est pas trop difficile, répondit le propriétaire de l’Hôtel de l’Univers.
– Tu vois, ma chérie, tout s’arrange », dit Georges en serrant fort la petite main de sa Sipa.
Le 30 mars, les deux jeunes maquisards revinrent chercher Georges et Sipa. Les valises n’étaient pas terminées. Le départ fut reporté au lendemain, 31 mars.
Dans la nuit du 30 mars, six miliciens français débarquèrent à l’Hôtel de l’Univers, pistolet au poing, en hurlant on ne sait quoi, avec un chien. Ils avaient bu. Même là, ils continuèrent, attrapant des bouteilles derrière le bar, allez un coup de prune ça fait pas de mal, allez, ho !
Terrifiés, les Cabanel ne purent pas résister. Les aboiements réveillèrent Georges qui prit la main de Sipa tandis que des pas précipités montaient les deux étages de l’hôtel.
« Prends les médicaments, Sipa ! hurla Georges pendant que Sipa, tremblante, entassait chemises et culottes dans les valises.
– Allez, plus vite ! cria un milicien. On sait qui vous êtes, dépêchons, schnell schnell !
– Mais où on va ? demanda Georges. Où nous emmenez-vous ? Dites-nous où l’on va !!
– Foutus Juifs, à toujours poser des questions, dit le chef du commando. Nous, on fait ce qu’on nous dit. »
Il les fit descendre dans la salle, Georges cria : « Cabanel, prévenez-les ! », il reçut un coup de poing dans les côtes, Sipa se mit à sangloter.
On les poussa dans le camion, on les prit sans ménagements par-derrière pour les embarquer plus vite et ils restèrent là tout seuls, dans le noir, suffoqués d’angoisse pendant une heure. « Qu’est-ce qu’ils font ? demanda Sipa.
– Ils nous volent nos affaires, pas grave, ce sont des choses », répondit Georges.
Puis le camion démarra pour une destination inconnue. Il était 5 heures du matin. Cabanel engloutit une tartine de lard cru et du café, puis enjamba son vélo pour aller prévenir au petit village de Pech-Curet.
C’est ainsi que commença la disparition de Georges et Sipa Gornick.
Le 2 avril, Raymonde et Yves reçurent une lettre de Tania. Les Gornick avaient été raflés puis emmenés à Cahors. Toutes leurs affaires avaient été confisquées. Bella, la sœur aînée de Sipa, avait eu une syncope à l’annonce de leur arrestation, si forte que dix piqûres avaient été nécessaires pour la ranimer. C’était une lettre affolée mais précise, ajoutant qu’il fallait donner mille francs à la Babouchka, car Tania n’oubliait jamais rien.
Yves reçut de son côté une lettre du propriétaire du Bon Marché, anxieux pour la fragile santé de Georges, demandant ce qu’il pouvait faire pour « ce bon et brave homme », imaginant que, peut-être, une demande de révision de dossier déposée par Georges Gornick à Cahors était la cause de son arrestation et précisant qu’il était prêt à se déplacer, lui.
Yves plia la lettre en quatre et la mit dans sa poche sans la montrer à Raymonde. Il attendit la fin de la journée, il la prit dans ses bras, la serra fort fort fort. « Qu’est-ce qui se passe ? demanda Raymonde. Est-ce que quelqu’un est mort ? Catherine ? Elle va bien ? »
Yves toussota et lui tendit la lettre de Tania.
Raymonde resta longtemps sous le choc, inerte, les yeux fixés dans le vide, jusqu’à ce que son mari la force à boire un peu d’eau.
Yves appela son père, qui avait eu des contacts professionnels avec l’occupant. Louis mit aussitôt en route son réseau d’industriels et les alerta tous avant la fin du jour. Yves descendit prévenir à la pharmacie que Raymonde était souffrante, puis il se demanda comment prévenir le docteur Schütz. Se rendre au Lutetia ? Comment y pénétrer ? Ça ne pouvait pas attendre. Yves ne bougea pas jusqu’à ce que Raymonde se sente mieux et fila en courant au bout de la rue du Cherche-Midi.
Boulevard Raspail. Longer au galop la prison noire, traverser, puis le Lutetia. Il ne parlait pas un mot d’allemand. Il écrivit le nom du médecin-chef et attendit pour qu’on le laisse entrer. Pas possible, hors de question, nein. Yves attendit encore en faisant les cent pas et vit apparaître le docteur Schütz en haut des marches. Il descendit, serra le bras d’Yves.
« Il se passe quoi ? demanda l’Allemand.
– Les parents de Raymonde ont été arrêtés, dit Yves. Cette nuit.
– La Gestapo ?
– On ne sait pas…
– Venez, dit le docteur Schütz en pressant le pas. Je veux parler à votre épouse. »
Sans un mot, Raymonde montra la lettre de Tania. Le docteur Schütz hocha la tête et dit à mi-voix que la région de Cahors n’était pas très paisible. Lui qui parlait si précisément avait perdu de sa clarté, des mots allemands glissaient autour de son français, et Raymonde sortit de son abattement en entendant soudain « Arbeitslager ».
« Ils seront dans un camp de travail ? cria-t-elle. Un camp de concentration ?
– Je ne disais pas cela, Frau Raymonde. Je disais seulement que la SS a réussi à nous mettre, comment dites-vous déjà ? Des bâtons.
– Il se passe quoi dans la région de Cahors ?
– Beaucoup de partisans, répondit l’Allemand. Beaucoup de maquisards. Beaucoup d’attentats contre nous. Voilà pourquoi la Gestapo et votre Milice française font la chasse aux Juifs, chers amis. Je suis si désolé.
– Qu’est-ce qu’il faut faire ? coupa Yves.
– Je vais voir. Je me demande si je ne suis pas sous surveillance, vous savez. Mais je vous promets d’essayer. »
Il ne peut rien. Ils vont mourir. La Chose va s’accomplir, pensa Raymonde. La Chose va s’accomplir. La Chose…
D’un coup, elle sanglota, indifférente aux deux hommes qui tentaient de la réconforter. Elle se mit à crier, à hurler, sans retenue, à gémir, un long gémissement endeuillé dont elle ne connaissait pas la source. Et puis elle s’apaisa. Les sanglots devinrent des hoquets ébranlant l’orbe parfaite de son visage, les hoquets séchèrent en partie les larmes et on n’entendit plus aucun bruit. Comme un nourrisson en nage qui hurle à l’absence de sa mère, Raymonde s’était endormie.
Le 6 avril, à Montauban, arriva la 2e division SS Das Reich, décimée par les combats sur le front de l’Est. Deux mille vétérans SS organisèrent l’arrivée de neuf mille très jeunes recrues venues de l’Alsace occupée, qui reconstituèrent l’entièreté de la Das Reich.
La vie de Raymonde en jeune femme cessa le jour de l’arrivée de la lettre. D’emblée, la signature de Tania sonnait comme la sirène d’alarme au coin de la rue du Regard, mugissante puis criarde puis hurlant à la mort. Faire quelque chose mais quoi ?
Le faux Samuel finit par lui avouer qu’il n’y pouvait rien. Et le pire à ses yeux, c’était que, depuis six mois, la SS avait enfin réussi à enfoncer les défenses antinazies de l’Abwehr. « L’ennemi est dans la place, je suis sous surveillance », il répétait les mots d’un air obtus, c’était à n’y pas croire, la guerre lui arrivait dessus à grande vitesse et il n’était pas prêt.
Yves régla vite les questions financières évoquées dans la lettre de Tania, si peu de chose au regard de l’essentiel. Trois jours plus tard, avec hésitation, Louis, son gentil beau-père, lui demanda si elle voulait rencontrer Pierre Laval, le président du Conseil de Vichy, le traître, le collabo.
Elle, Raymonde la Juive, elle qui devait la vie à un médecin de la Wehrmacht antinazi, rencontrer le plus corrompu, le plus dangereux des antisémites ? « Oublie ça, murmura Louis en lisant le dégoût sur les traits de sa belle-fille. Je m’en charge. »
Il s’en chargea. Et répéta à la jeune femme les propos rassurants de Pierre Laval. « Dites-lui que ses parents vont être envoyés dans un camp de travail en Pologne, qu’ils auront certainement froid et faim, mais ils reviendront, c’est certain, ils reviendront. » Raymonde sourit tristement. Est-ce qu’ils avaient l’âge d’avoir froid, d’avoir faim ? Ainsi donc, ils allaient mourir de pneumonie l’un après l’autre ? Ou alors, d’une crise cardiaque ? C’était cela, la vérité des camps de concentration ?
Georges et Sipa quittèrent la prison de Cahors pour celle de Toulouse et, de là, furent mis dans un train pour le camp de Drancy. Raymonde n’en sut rien, pas plus que son beau-père ou son ami allemand. Les lettres de Salviac s’étaient arrêtées. Les Français secourables qui voulaient protéger les Gornick se heurtèrent à des murs. Là-haut, dans le maquis, les partisans racontaient des abominations qu’il était impossible de croire. Au vingtième siècle, gazer des humains en masse, par milliers ? Et la question restait, langue pendante comme celle d’un chien assoiffé. Non, décidément non.
Le 6 avril, quarante-quatre enfants raflés à Izieu montèrent à Drancy dans le train pour Auschwitz. Le 8, les Alliés prirent la décision de débarquer le 6 juin 1944 sur les côtes françaises de Normandie. L’opération s’appellerait Overlord en anglais.
À la fin du mois d’avril, Raymonde prit la voiture et se rendit au Thoureil chercher sa fille sans laquelle elle ne pouvait plus vivre. C’était une enfant sage et bien scolarisée, le jour, elle irait au couvent de la rue de l’Abbé-Grégoire, on lui donnerait des livres, elle apprendrait toute seule puisqu’elle avait appris à lire toute seule à la surprise générale. Personne ne savait comment, mais c’était bien pratique, une petite fille qui lisait tout le temps.
Mais Radio Londres donnait des indications étranges, Raymonde au dernier moment recula, sa fille serait plus en sécurité au Thoureil, elle n’eut pas le cœur de la ramener à Paris.
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