L'Allemand de ma mère
Chapitre 6
Le 20 janvier 1942, à Berlin, quinze hommes se réunirent à la villa Marlier dans le quartier de Wannsee, pour étudier les questions techniques posées par la « solution finale » décidée par le Führer à l’été de l’année précédente.
La lettre du maréchal Goering dessinait les contours de cette conférence :
Je vous charge par la présente de prendre toutes les mesures préparatoires nécessaires du point de vue organisationnel, pratique et matériel pour une solution globale de la question juive dans la sphère d’influence allemande en Europe. Là où ces dispositions touchent à la compétence d’autres instances gouvernementales, leur participation doit être requise. Je vous charge en outre de me soumettre sous peu un plan d’ensemble des mesures organisationnelles, pratiques et matérielles nécessaires pour mener à bonne fin la solution finale souhaitée de la question juive.
Le temps de l’émigration offerte aux Juifs était définitivement terminé. On allait désormais entamer la liquidation, qui serait placée sous le commandement de Reinhard Heydrich, haut dignitaire SS qualifié en tueries. Il fallait coordonner ces exécutions de masse pour qu’elles se déroulent sans encombre ni répercussions internationales. Et c’était une urgence. Chacun des quinze participants devait s’y coller immédiatement.
Les quinze examinèrent pas à pas comment procéder à l’extermination de onze millions de Juifs d’Europe, autrement nommée « Évacuation des Juifs vers l’est ». Il allait de soi qu’on garderait en vie le nombre de Juifs nécessaires pour la construction des routes (ce qui « diminuerait substantiellement leur nombre »), et ce même si, dans leur majorité, les Juifs étaient inaptes au travail.
Que faire des Juifs décorés de la médaille militaire ? Avec ceux de plus de soixante-cinq ans, on les placerait dans un ghetto de vieillards, peut-être à Theresienstadt, avec les Juifs grands invalides de guerre, ce qui neutraliserait les interventions pour les sauver.
Une fois terminé le gros de la liquidation, on prendrait soin de chercher et de liquider les Juifs les plus résistants, pour éviter qu’ils ne fassent souche.
Restait l’épineux problème des Mischlinge, les demi-Juifs et quarts de Juifs. Les quinze discutèrent longtemps. Il fut décidé d’inventer une loi permettant la dissolution des mariages entre Juifs et Aryens. Ensuite, selon leur degré de pureté raciale, ou bien les Mischlinge seraient eux aussi évacués vers l’est, ou bien ils seraient stérilisés.
L’un des quinze membres de la Conférence de Wannsee Adolf Eichmann. Il assurait le secrétariat. La réunion fut pliée en deux heures. Les documents furent classés secret défense, car nombre de généraux de la Wehrmacht protestaient déjà suffisamment contre les dégâts mentaux provoqués chez leurs soldats par les rumeurs sur les tueries par balles.
L’amiral Canaris, qui n’en était pas destinataire, reçut la copie du protocole de Wannsee en trois jours. Tous les officiers de l’Abwehr le reçurent à leur tour, avec ordre de détruire le document après en avoir pris connaissance. Lui aussi prépara ses réseaux. Ceux de l’hôtel Lutetia firent de même.
Heydrich se mit au travail et fit construire trois camps d’« évacuation » pour les Juifs de Pologne, Bełżec, Sobibór et Treblinka.
Le 2 février 1942, Georges Gornick annonça à sa fille qu’il était en possession de quatre Ausweiss et que le grand départ approchait. Ils partiraient le 8 février dans la nuit, vers 5 heures du matin.
Le 7 février, les Juifs n’eurent plus le droit de sortir dans Paris entre 20 heures et 8 heures du matin. Georges Gornick dut reculer son grand départ, ce qui compliqua toute son organisation. Sa Hotchkiss n’arriverait à Vierzon qu’à 1 heure dans l’après-midi, il devrait reculer son rendez-vous avec l’employé de mairie qui lui donnerait ses faux papiers. Il lui faudrait aussi prévenir son frère en maçonnerie, qui devait les héberger tous à Périgueux. Georges jura des Bon Dieu en yiddish et puis s’exécuta.
Le 10, la fille d’Yves et Raymonde fêta son deuxième anniversaire en Anjou en soufflant elle-même ses bougies. Pour la circonstance, sa grand-mère Yvonne lui avait roulé les cheveux en une boucle sur le sommet du crâne, qu’elle appela « chouquette », dans le genre Nini peau d’chien.
J’ai éteint le feu avec ma bouche ! Contente, comme ça, quand il y aura encore des feux qui tombent sur nous, je n’aurai qu’à souffler booouuuwwwfff, et ça s’éteindra. Mamiedouce m’a mis sur la tête quelque chose de dur, très dur, pas bien du tout, mais ça fait joli, toulmonde il le dit. Pas drôle. Pourquoi vivre ? Ça n’est pas amusant. Je ne manque pas de baisers, mais je m’ennuie tellement. La seule chose que j’aime, c’est frotter le museau de la vache de Joseph. C’est dur et mou, mouillé, et j’aime sa langue. Pas comme l’autre quatre-pattes qui fait un bruit affreux et m’a mordu l’œil. La vache de Joseph se tait. Quand elle n’est pas contente, elle fait comme un gros cri. Ça s’appelle meugler, on m’a dit. C’est un joli mot.
Le 15 février, annoncée à grand fracas par la presse collabo, l’axe Japon-Italie-Troisième Reich remporta une immense victoire contre les Alliés antinazis. Singapour, forteresse anglaise réputée invincible, tomba aux mains des Japonais.
Les Anglais avaient rendu Singapour imprenable par la mer, mais ne s’étaient pas occupés de la voie par la terre. Quelle armée pourrait jamais traverser la jungle ? Eh bien, l’armée du Japon impérial. Les soldats nippons massacrèrent environ dix mille Chinois pour faire bonne mesure.
Le 20 février, Georges et Sipa Gornick ainsi que les deux sœurs de Sipa quittèrent Paris à 8 heures du matin et franchirent la ligne de démarcation à Vierzon grâce à Marcel Demnet, employé de mairie, qui leur remit quatre fausses cartes d’identité. Les Ausweiss furent examinés par les Boches avec indifférence et la famille Gornick se retrouva en zone libre. Sipa pleurait de joie à force d’angoisse délivrée.
Pour une petite heure, Georges arrêta la Hotchkiss devant un restaurant routier et, le soir venu, la famille se retrouva sans encombre à côté de Périgueux dans une grande demeure ancienne appartenant à un vieil industriel franc-maçon. Pour permettre aux dames de se reposer, le dîner eut lieu dans la cuisine où, pour la première fois depuis longtemps, la famille Gornick se régala de tartines de pâtés sans trop chercher à savoir de quoi ils étaient faits. Le vin de pays, aussi, réchauffait le cœur. Et les chaufferettes dans les lits également.
Georges resta à la cuisine avec son ami Étienne.
« Alors, où allons-nous ? J’espère pas trop loin de vous… »
Étienne avait choisi Salviac, un bourg autrefois connu pour ses tanneries, situé dans le Lot-et-Garonne, au bout du Périgord. S’y trouvait déjà un début de communauté juive, oh, pas beaucoup, mais suffisamment pour s’entre-parler.
« Mais je suis bien embêté, savez-vous ? J’avais retenu pour vous une maison et une autre famille s’y est installée. Pour vos belles-sœurs, la chose est sûre, j’ai trouvé une petite maison pour Tania, et Bella dormira à l’hospice. Mais pour vous deux ensemble, je n’ai rien trouvé d’autre que l’hôtel de Salviac.
– Un hôtel ? Après tout, pourquoi pas ? dit Georges. Les propriétaires sont fiables ?
– Tout Salviac est fiable. Intégralement. Je m’en suis assuré pendant plusieurs jours. Je me suis même confié au curé, un type bien. Vous ne risquez rien. Vous serez choyés et je vous sais assez fortuné pour financer une chambre à l’Hôtel de l’Univers.
– De l’Univers ? dit Georges en riant. Nous serons au centre de l’univers, c’est trop drôle !
– Ils s’occuperont de vous, cher ami. Compte tenu de la santé de votre épouse, c’est mieux, je trouve. Ils vous attendent.
– Je ne sais… Je ne trouve pas les mots pour vous dire… Merci beaucoup, mon frère. »
Étienne toussota.
« Il est possible que, bientôt, un réseau de résistance intérieure s’installe dans les Causses. Ne soyez pas bavard.
– Un réseau du Général ? demanda Georges.
– Ah ! Oui, je vois que vous êtes informé. Nous vaincrons, mon frère. Nous redeviendrons libres. »
D’un même élan, Georges et Étienne s’étreignirent.
Les Gornick repartirent tôt le matin après un copieux repas de tartines beurrées, sans café ni thé, avec du lait chaud. Georges avala les quatre-vingt-dix kilomètres de Périgueux à Salviac en quelques heures et ils arrivèrent place de la Mairie à Salviac vers midi. Georges partit en éclaireur vers l’Hôtel de l’Univers et en ressortit avec son bon sourire.
Le 28 février 1942, dans l’administration des camps de la mort, un certain Martin Luther reçut une lettre d’un Polonais se plaignant de voir trop de cadavres juifs exposés sans sépulture. Que ce soit des Juifs, passe encore. Mais ça puait atrocement.
Le chef de la Gestapo répondit à Martin Luther que ses réclamations suivaient le cheminement de la hiérarchie. Ayant pris connaissance de ces plaintes paysannes, Himmler prit deux décisions : augmenter la capacité des fours crématoires pour les camps en plein fonctionnement, et préparer l’Aktion 1005, qui verrait le jour avant la fin de l’année.
En mars, commencèrent les travaux de construction du camp d’extermination de Sobibór. Le 17 mars, dans le camp de Bełżec, eut lieu la première tuerie de masse de l’Action Reinhard, avec du monoxyde de carbone et des moteurs stationnaires. Pas facile.
Le 3 mars 1942, l’aviation des Alliés bombarda Paris pour la première fois. Yves et Raymonde entendirent les sirènes toutes proches, fermèrent leur appartement en vitesse et descendirent avec d’autres dans la cave, abri collectif de l’immeuble. Les bombes tombaient loin. Où ? Vers le nord de Paris. On sut le lendemain que les bombardements visaient les usines de Boulogne-Billancourt.
Le 27 mars, le premier convoi de Juifs partit de Drancy en direction d’Auschwitz.
Le 28 mars, des commandos anglais bourrèrent d’explosifs un vieux destroyer et l’envoyèrent détruire la porte-écluse de Saint-Nazaire, la seule capable d’accueillir les destroyers des Boches. Les dégâts furent considérables, pour l’ennemi comme pour les civils. Mais les vaisseaux allemands n’avaient plus de port sur l’Atlantique.
Le 29 mars, au Thoureil, fut le jour du cochon.
Yvonne s’entoura d’un grand tablier blanc, et répartit les tabliers de travail aux voisins et amis enrôlés pour traiter l’animal. Le boucher, seul qualifié pour lui trancher la gorge, le mit debout sur ses pattes arrière, demanda à Yvonne de les tenir fermement, et puis le sang jaillit à gros bouillons en même temps que les cris affreux du pauvre malheureux. Personne n’aimait ce moment-là. Ensuite il fallait aller vite.
Recueillir tout le sang dans un chaudron, y ajouter un hachis d’oignons et d’herbes printanières, le mettre sur le feu et tourner, tourner longtemps. En un rien de temps, le boucher finissait son ouvrage : brûler les soies au chalumeau, ouvrir la bête, en sortir l’intérieur, découper les quatre jambons, détacher la chair délicatement sur le ventre et le dos, découper les côtes, trancher la queue et les oreilles.
Enveloppés chacun dans une mousseline, salés, poivrés, les jambons furent pendus au-dessus de la cheminée, là où cuisait le sang pour les boudins. Le plus dur était de nettoyer les intestins en ôtant toute la merde au jet d’eau. Cela ne sentait pas forcément mauvais mais c’était sale, tout ça.
Ensuite on soufflait dans les boyaux pour les gonfler, avant de les répartir : boyaux pour boudins, boyaux pour andouillettes et boyaux pour andouille. Yvonne se réservait toujours les boudins. On lui apporta le chaudron bouillant.
Le boucher buvait des coups avec Joseph, le maître de maison, en regardant les femmes trimer. Celle qui tournait les rillettes celle qui préparait les pâtés celle qui faisait rissoler les rillons celle qui dépouillait de ses poils les oreilles et la queue, celle qui fabriquait l’andouille avec le gros côlon et l’andouillette avec les nœuds de l’intestin en les assaisonnant de sel, de poivre, de persil haché et de muscade… Heureusement qu’on pouvait confier la tourne des rillettes à des enfants de treize, quatorze ans.
Évidemment, pendant la guerre, on ne trouvait plus de muscade.
Le soir commençait à tarder sur le bord de la Loire. Suffisamment pour que la petite équipe se retrouve sur le parapet pour regarder le coucher du soleil. Au printemps, les crues transformaient le fleuve en torrents chargés d’étranges dépouilles, tronc d’arbre et ses branches en boutons, linge oublié à la cale et gonflé par endroits, et parfois, un gros corps ventru à quatre pattes qui obligeait à appeler les secours aussitôt. Il passait environ un ou deux noyés pendant les crues.
Enfin, Yvonne partageait le cochon travaillé en autant de parties qu’il y avait de recrues. Équitablement. Pas une seule erreur dans la répartition d’Yvonne, excepté les oreilles dont elle aimait le croquant, et la queue dont personne ne voulait.
C’était une journée cruelle et tranquille, dont chacun chacune sortait avec une douceur inaccoutumée. On ne se demandait pas pourquoi. On était bien avec un remords au fond du cœur.
Le 4 mai, Raymonde reçut en fin de journée une visite officielle du docteur Schütz, en casquette à visière. Les jours rallongeaient à vue d’œil et le temps était doux. Sitôt entré dans la pharmacie, le faux Samuel ôta sa casquette et s’épongea le front.
« Je dois dormir ailleurs ? » demanda Raymonde.
Non, répondit en allemand le docteur Schütz. Non, c’est plus ennuyeux. Une ordonnance va sortir bientôt. L’étoile jaune, vous savez. Vous irez chercher les trois étoiles au Polizei commissariat, mais vous ne les porterez pas. Il suffit que vous alliez les chercher et que vous signiez.
Un silence se fit.
« Ça va servir à quoi ? » dit Raymonde.
À vous identifier. C’est pour cela qu’il ne faudra pas les porter. Je suis désolé Frau Raymonde, je n’ai pas pu obtenir pour vous une exemption.
Raymonde haussa les épaules.
« Je ne vous ai rien demandé ! »
Ne vous fâchez pas, liebe Raymonde. Je fais du mieux possible. Je vous avertis à l’avance parce qu’aujourd’hui, le tissu jaune a été commandé. C’est pour bientôt. Courage.
Il remit sa casquette, l’ajusta et leva les bras en signe d’impuissance.
Le 27 mai 1942, le lieutenant-colonel Heydrich, gouverneur de Bohême-Moravie où il avait mis à mort Juifs et résistants en utilisant la terreur, sortit de sa résidence dans le petit bourg de Panenské Břežany, et monta dans sa Mercédès décapotable.
Trois résistants tchèques parachutés depuis septembre 1941 lancèrent l’opération Anthropoid : abattre Heydrich à la mitraillette, au revolver et à la grenade antichar. Seule la grenade parvint à atteindre Heydrich, qui descendit tranquillement de sa voiture.
Transporté à l’hôpital une heure plus tard, en l’examinant, on découvrit dans son dos de profonds éclats de métal et des crins de cheval du rembourrage des sièges de la voiture. On l’opéra. Ce n’était pas grave. On avait eu chaud.
Le 28 mai, au Thoureil, Rose emmena la fillette cueillir des coucous sur les talus. Oh, pas bien loin ! Les premiers coucous poussaient à cent mètres du village. L’enfant ne savait pas encore courir, encore que… Justement, elle échappa à Rose et se mit à courir en éclatant de rire. Elle qui ne riait jamais ! Rose la rattrapa et lui montra comment cueillir un coucou, non, pas comme ça, on n’arrache pas, on pince, là, tu vois ? La fillette eut du mal. Puis elle progressa suffisamment pour que Rose lui montre comment faire une couronne de coucous.
Elle sortit de ses poches une bobine de fil blanc et noua les tiges en couronne avant de couper le fil avec ses dents, ses pauvres dents si mal en point. Un dentier s’imposait mais en pleine guerre, comment ? De toute façon, c’était trop cher. Rose remit rageusement sa bobine dans sa poche et couronna l’enfant. Les coucous s’entremêlèrent avec les boucles courtes, le jaune avec le blond, c’était un ravissement.
La petite fille rentra avec orgueil montrer sa parure à la maison.
Dans l’immense administration des camps de la mort, il fut décidé en juin de mettre en place l’Aktion 1005. Des groupes de détenus juifs rassemblés sous le nom de Sonderkommandos se chargeraient de sortir les cadavres des chambres à gaz, de leur arracher leurs dents en or, de les brûler dans les fours et d’éparpiller les cendres.
Double avantage : des Juifs feraient le sale travail, qui par-dessus le marché dissimulerait les traces. Vu comment se déroulait la campagne militaire en Union soviétique, le fidèle Himmler se mit à penser qu’il fallait absolument prévoir d’effacer les modalités précises de l’« Évacuation » des Juifs d’Europe.
Six jours après l’attentat qui avait failli lui coûter la vie, le 4 juin, Heydrich mourut dans sa chambre d’hôpital d’une septicémie foudroyante, à cause des crins de cheval qui s’étaient enfoncés profondément. Attentat réussi.
En France occupée, à compter du 7 juin, comme l’avait prévu le docteur Schütz, la huitième ordonnance allemande rendit obligatoire le port de l’étoile jaune pour les Juifs au-dessus de six ans.
Le gouvernement de Vichy redoutait à juste titre que cette mesure n’indigne la population, voire les institutions religieuses, qui jusqu’ici n’avaient pas réagi aux lois contre les Juifs. Mais les autorités d’occupation en décidèrent autrement et on accorda une centaine d’exemptions au maréchal Pétain qui les quémandait. Pas plus.
Raymonde ne traîna pas. Elle alla chercher son lot d’étoiles en compagnie de son mari, qui les fourra immédiatement dans la poche arrière de son pantalon. Rentrés rue du Cherche-Midi, ils examinèrent la chose bordée du vert des Boches, d’un jaune pisseux, avec sa grotesque désignation : Juif, en simili-écriture gothique.
« Je vais les mettre au coffre, annonça Yves. Fermé à triple tour.
– On dirait une vipère, souffla Raymonde. Ça darde des flammes, cette saloperie. »
Le 9 juin, à Berlin, le Führer prononça l’éloge funèbre de Reinhardt Heydrich, en grande pompe.
Le 10 juin, le village de Lidice, soupçonné à tort d’avoir hébergé les résistants tchèques, subit sa punition qui suivit à la lettre les ordres du Führer : entièrement rasé, ses habitants tous fusillés, ses habitantes toutes déportées en camp de concentration, quatre-vingt-huit enfants, assassinés. On nivela le sol de Lidice par-dessus les cadavres sans sépulture.
Le 11 juin, Theodor Dannecker, délégué d’Adolf Eichmann, fut nommé responsable de l’organisation Solution finale pour la France. Le 25, il réclama à l’adjoint de René Bousquet vingt-deux mille Juifs pour la zone occupée, et dix mille pour la zone libre.
Le 13 juin, le maire de Saumur dénonça par écrit un « Israélite polonais » nommé Ilja Morejn, qui vivait dans sa ville depuis quelques mois. Il fut arrêté le 19.
Le 30 juin, le commandement soviétique à Sébastopol évacua l’état-major et le personnel administratif. De nombreux soldats russes avaient été capturés par la 11e armée allemande, la situation du fort ne tenait plus qu’à un fil. Le 3 juillet, les Soviétiques évacuèrent leur flotte de la mer Noire et le 4 juillet, la 11e armée entra dans Sébastopol.
Ce même 4 juillet, se réunirent au siège de la Gestapo à Paris Louis Darquier de Pellepoix, commissaire aux Questions juives, René Bousquet, chef de la police de Vichy, et deux hauts dignitaires SS. Il s’agissait d’une immense rafle de Juifs dans Paris, à préparer avec beaucoup d’attention. La directive qui s’ensuivit comportait un premier paragraphe : « L’exécution pratique sera confiée à la police française. »
Le même jour à Saumur, furent arrêtés Léon Bermann et Nehemiah Roubakowitch, citoyens russes installés en Anjou depuis les années 1920 ; ils furent déportés à Compiègne, et de là, à Auschwitz.
Le 12 juillet, une autre circulaire désignait les cibles des rafles : Juifs allemands, autrichiens, polonais, tchécoslovaques, russes blancs, russes rouges et apatrides avec leurs enfants. « Les opérations devront être effectuées avec un maximum de rapidité, sans paroles inutiles et sans aucun commentaire », signé Hennequin, directeur de la police municipale à la Préfecture de police.
Le 13, la circulaire suivante ordonnait l’arrestation et le rassemblement de vingt-sept mille quatre cent vingt-sept Juifs étrangers habitant en France.
Ce soir-là, le faux Samuel fit une apparition à la pharmacie centrale du Cherche-Midi, en casquette arborant l’aigle du Reich.
Encore une rafle, murmura-t-il quand il n’y eut plus personne. Que des Juifs étrangers, mais la police peut faire des erreurs.
Beaucoup d’arrestations ? demanda Raymonde la voix nouée.
Beaucoup, beaucoup trop, soupira le faux Samuel. Je suis vraiment désolé.
Ah oui ? Vraiment ? Eh bien, révoltez-vous à la fin ! s’écria Raymonde. Vous ne faites rien pour eux !
Ne croyez pas ça, Frau Raymonde. Ne le croyez pas.
Il s’éclipsa comme s’il était fautif et Raymonde téléphona à Alys Anthony.
En entendant sa voix, l’Anglaise se contenta de dire : « Je vous attends. Je préviens votre mari. » Chez Mme Anthony, le lit était douillet. Mais Raymonde n’avait pas très envie de dormir. Elles causèrent jusqu’à la fin de la nuit.
Les deux femmes sirotaient un reste de whisky quand des coups répétés frappèrent à la porte.
Alys Anthony se leva, souleva le coussin de son fauteuil et en sortit un revolver dont elle ôta le cran. « Allez vous cacher, vite, à la cuisine ! » glissa-t-elle à Raymonde.
Deux voix mâles derrière la porte, sur le palier. Alys Anthony ne bougea pas. Menaces, nous allons fracasser la porte, Alys l’ouvrit toute grande et pointa son revolver à hauteur de visage, nez à nez avec un type à chapeau. Un Français. « Ne tirez pas on part ! cria-t-il d’une petite voix de souris. On décanille, je vous jure, tirez pas… »
Et ils s’en allèrent. Alys Anthony posa son revolver et rejoignit Raymonde, planquée dans la cuisine. « En plus, ce sont des lâches », dit-elle.
Dans la nuit du 15 au 16 juillet, coordonnés par le préfet du département et un officier de la SS, les policiers français lancèrent une grande rafle dans le Val de Loire. Furent raflés à Saumur Frajda Rosenbach, sa fille Anna, et son fils Léo-Hermann dit Armand, Jeanne et Marlyse Kahn, Eta Roubakowitch et ses deux filles, Ita et sa fille Marguerite Modzewiecki, Salomon et Sarah Eilstein, Théodore Eilstein. Certains se croyaient protégés par leur nationalité russe, d’autres parce qu’ils avaient bel et bien obtenu la nationalité française, d’autres enfin parce qu’ils étaient dans le Maine-et-Loire depuis si longtemps que…
Rien n’y fit. Aucun papier français, aucune vérification. L’orthographe de leurs noms de famille suffisait.
La famille Grumbacher, Fanny, la mère, Rita, Sedi et Gerti-Clara, ses filles, furent arrêtées à Chênehutte-les-Tuffeaux, ainsi que Selma Rothschild et deux de ses enfants, Julia et Frédéric, Fanny Grumbacher et ses trois filles, Gerta, Rita, Sedi, et ce ne fut pas tout. Furent également raflés à Chênehutte la famille Meier, Martha, la mère, Ernest et Jeannette, ses enfants, Maria Abraham, Kurt Balin, Paul Strauss. À Brézé, Daniel Rabitz. À Noyant, bourg minuscule du Baugeois, et à Sainte-Radegonde, furent raflés Paul Strauss, Kurt Balin, Karl et Marion Abraham, Lejbus et Ela Lokiec, Szmul Wulfzstat et sa femme Chaja, Gitla et Fernande Fain, Gershon et Golda Feuer. À Distré, Henri Bomeisl, Fanny Schweib. À Chacé, Stefan et Rachel Weisz firent partie de la grande rafle. Et aux Rosiers-sur-Loire, Ruth Schaul.
À Gennes, le bourg le plus proche du Thoureil, Leib Rigelis, raflé le 16 juillet, partirait pour Auschwitz le 20 avec la plupart des Juifs du Saumurois.
Le 16 juillet, commença dans Paris l’opération Vent de printemps. Elle devait se dérouler en même temps à Bruxelles, Amsterdam et Paris, et aussi dans les endroits où le préfet était un collabo. Ce fut le cas du Maine-et-Loire où le préfet Jean Roussillon se fit remarquer pour son efficacité antisémite.
Le 16 juillet à Saumur fut arrêté le rabbin Henri Lévy, Croix de guerre 14-18, aumônier volontaire, qui avait cousu son étoile jaune juste au-dessus de ses décorations militaires, Marthe et Berthe, ses filles, Hélène Bruck, sa petite-nièce. Furent arrêtés Théodore et Chaja Eilstein. Stefan et Rachel Weisz à Chacé. À Auverse, Bernard Kielmanovitz fut arrêté. L’arrestation des Juifs ne chômait vraiment pas en Anjou. À Vihiers, furent arrêtés Malka Simenow, Joseph Wareck, sa femme Brandla et leur fille Elka, Chaïa et Sura Gotainer avec leur fils Henri.
Finalement, la rafle parisienne ne fut pas réussie. Elle n’arrêta que treize mille cent cinquante-deux Juifs étrangers au lieu des vingt-deux mille prévus.
À 5 heures du matin, sous l’aube du mois de juillet, des voisins, effarés de voir arrêtés des femmes et des bébés, commencèrent à se mobiliser et cachèrent des Juifs dans leurs immeubles. Il y eut des policiers français compatissants, qui n’arrêtèrent pas de Juifs, refusant l’ordre sans le dire. Et il y eut des faux Samuel qui logeaient à l’hôtel Lutetia.
Après leur arrestation, les célibataires et les couples sans enfants furent dirigés vers le camp de Drancy, d’où partaient les déportés pour on ne sait où, sans doute pour Pitchipoï, un trou perdu en rase campagne. Mais les familles juives avec enfants furent majoritairement rassemblées au Vélodrome d’hiver où avaient lieu toutes sortes de compétitions sportives, cyclistes, athlétiques, matchs de boxe, de tennis et même de hockey sur glace.
Et alors voilà. Sept mille personnes dans un stade en juillet. Un seul point d’eau, deux latrines, rien à manger, rien à boire et le soleil tapait sur les verrières. Certains se suicidèrent, une bonne centaine. Des femmes se blessèrent volontairement pour se faire transporter à l’hôpital, en vain. Les micros crachotaient sans cesse des injonctions contradictoires et les éclairages, la nuit, restaient ouverts. Des nourrissons moururent, il n’y avait pas de lait ni en poudre ni dans les seins de leurs mères. Des femmes accouchèrent, livrées à l’aide des femmes qui voulaient bien.
Surtout, il y avait l’odeur. Une puanteur de merde insupportable, envahissante, une odeur à ôter le goût de la vie. Pourquoi tant de cruauté ? On n’avait rien prévu. La puanteur régna pendant trois jours. Et l’on fit monter ce bétail qui n’avait pas pu se laver dans des bus et des autocars pour les transporter dans des camps de concentration français. En wagon à bestiaux, des femmes et leurs bébés.
D’un coup, la France ouvrit les yeux.
Dans les Pyrénées-Atlantiques, le camp de Gurs avait été construit par Daladier en 1939 pour héberger les républicains espagnols en fuite. Puis en 1940 des militants communistes. Et des maris juifs séparés de leurs épouses, et des épouses juives dont les maris, déjà, roulaient en wagon à bestiaux plombé vers les camps d’extermination.
Les Espagnoles, qui avaient de l’ancienneté, éduquèrent les Juives étrangères. Se lever, se laver même peu, refaire sa paillasse, aller aux latrines revenir les pieds dans la boue se coucher se lever se laver même un peu. Hannah Arendt, Juive allemande, réussit à s’échapper et retrouva son futur mari par miracle dans les rues de Montauban.
Trois commandants français, avec pouvoirs de préfets en mission, choisirent de ne pas rester au camp de Gurs. Le dernier entra dans la Résistance et céda la place à un vrai collabo.
Le 18 juillet, le nazi de service mandaté par Eichmann vint faire une inspection à Gurs. Il trouva les baraques « déplorables » et ordonna de déporter vers l’est les six mille Juifs du camp de Gurs.
Le 20 juillet, à Chênehutte-les-Tuffeaux, furent arrêtés et déportés Selma Rotschild et deux de ses enfants, Julia et Frédéric, ainsi qu’à Noyant, Lejbus et Ela Lokiec.
À Salviac, après un beau printemps, vint la chaleur accablante du mois de juillet. Les moissons laissaient échapper toutes sortes de poussières qui firent tousser la fragile Sipa, et davantage encore sa sœur Bella. Les Gornick restaient dans leur vaste chambre volets fermés et Sipa s’ennuyait.
« Écris donc à ta fille ! disait Georges. Elle t’a donné des cartes toutes préparées ! »
Sipa se décida le 2 août. Elle demanda des nouvelles de tout le monde et termina sa carte-lettre en chantant les mérites du village, « très joli et très calme ».
Le 11 août, le gouvernement de Vichy organisa en grande cérémonie le retour d’un gros millier de prisonniers de guerre et le départ d’un train de volontaires pour la Relève.
La Relève consistait en un échange de travailleurs volontaires en partance pour le Reich contre des prisonniers libérés. Cette affaire ne marchait pas très bien. Les volontaires ne se pressaient pas au guichet. Malgré la promesse d’un travail payé et de meilleures conditions de vie, les jeunes Français ne voulaient pas aller en Allemagne, point final.
La pression se fit plus insistante. Pierre, le jeune beau-frère de Raymonde, se situait exactement dans la tranche d’âge menacée. Il décida de s’engager comme mineur dans les vieilles mines des Malécots, remises en marche à cause de la pénurie de charbon, à quelques vingt kilomètres du Thoureil. Il y revenait le soir, gris de poussière. À la nuit tombée.
Le 12 août 1942, Sipa utilisa sa deuxième carte-lettre à sa fille Raymonde, alors en vacances au Thoureil, jusqu’en septembre. La santé de Georges était bien meilleure qu’à Paris et la campagne lui réussissait très bien. Bella et Tania se plaignaient beaucoup du manque de confort pour se laver – à l’hospice, Tania disposait d’une cuvette et d’un broc de porcelaine. Les toilettes non plus n’étaient pas agréables, bref, les trois sœurs, contrairement à Georges, ne raffolaient pas de la vie campagnarde.
Le 19 août, contre toute attente, les Alliés débarquèrent en force sur les côtes normandes, à Dieppe.
Usé par la pression continuelle des Allemands, Staline demandait depuis longtemps l’ouverture d’un second front à l’Ouest, pour soulager les armées soviétiques. Prévue pour le 8 août, l’opération Rutter, débarquement de huit mille hommes dans le port de Dieppe avec couverture aérienne, avait été annulée au dernier moment alors que les troupes étaient déjà embarquées : mauvaise météo, visibilité quasi nulle à cause du brouillard, les nazis avaient eu le temps d’anticiper l’attaque, bref, on ne pouvait pas. Stop.
C’est alors qu’un parent du roi d’Angleterre, Louis Mountbatten, sans en référer à qui que ce soit, lança quand même l’opération rebaptisée opération Jubilee en débarquant cinq mille hommes sur des plages de galets surmontées de falaises. Les galets incommodaient les chars, les falaises sont infranchissables et la ville de Dieppe était encerclée par des rouleaux de fil de fer barbelé de plusieurs mètres. À 3 heures du matin, cent cinquante navires traversèrent la Manche et, à 5 heures, débarquèrent des soldats britanniques, une compagnie de fusiliers marins français, une cinquantaine de Rangers américains et, surtout, des troupes canadiennes qui n’avaient jamais combattu de leur vie. Alertée par des tracts anglais, la population française était appelée à rester passive.
Quatre heures plus tard, mille cinq cents hommes étaient morts et trois mille blessés et capturés. À 9 heures, les troupes alliées réembarquèrent, mais la marée était basse et les soldats devaient traverser d’immenses plages de galets sans protection. Le communiqué de victoire, écrit au préalable, fit illusion au Canada, pour quelques jours.
Le 16 août, Georges Gornick, sous la dictée de Sipa, écrivit une longue lettre à Victor et Suzanne pour que, de la rue de Paradis, ils envoient rapidement un certain nombre d’objets qui leur manquaient à Salviac.
Sipa dicta la liste :
– draps
– taies d’oreillers
– mouchoirs
– torchons
Pourquoi des torchons ? dit Georges.
– Pour le jour où nous aurons une vraie maison, répondit Sipa.
– nappes
– toutes les chemises
– tous les chapeaux.
Pourquoi tes chapeaux, enfin ? dit Georges à sa femme.
– On ne sait jamais, répondit Sipa. Pour les grandes occasions.
Le 20 août, commença la bataille de Stalingrad.
« Les Russes sont finis ! » s’écria le Führer après avoir décimé les forces soviétiques. Il bouleversa ses plans, donnant l’ordre de prendre Stalingrad qui devait tomber très rapidement. Le général Paulus fit avancer ses unités blindées sur des ponts de bateaux sur le Don et pénétra dans la ville, où les batteries n’étaient servies que par des femmes, faciles à dominer.
Ces femmes avaient été recrutées depuis le printemps 1942 et formées à servir les batteries de canon. Elles résistèrent.
Au Thoureil, à la tombée de la nuit, son fusil de chasse à l’épaule, Joseph arriva chez Louis et Yvonne en tenant par les pattes un admirable lièvre. La chasse était strictement interdite dans la France occupée, les armes auraient dû être rendues aux Boches dès l’automne 1940 et Radio Paris avait annoncé le chiffre mirifique de sept cent mille fusils de chasse ayant changé de mains.
Joseph s’en fichait, « comme de l’an 40 » disait-il. Et d’expliquer que l’an 40 était en réalité une transformation de l’Alcoran. Ou bien la fin du monde. En tout cas, il n’avait pas rendu ses fusils de chasse, le gibier constituait une bonne moitié des repas en automne.
Il allait pousser la petite porte arrondie quand il entendit un grondement du côté de la Creuse-Rue, un chemin non goudronné dévalant les coteaux. Il posa le lièvre et courut.
Le sanglier qui descendait boire à la Loire fit front et attaqua. Joseph l’abattit d’une seule balle. Un lièvre et un sanglier ! On n’allait pas mourir de faim. Dépouiller le sanglier n’était pas une petite affaire, mais somme toute, ça n’était jamais qu’un cochon sauvage. Et on ferait ça dans le poulailler pour éviter les dénonciations.
Le 22 août 1942, en prévision de la rafle des Juifs étrangers de la zone libre, le Français René Bousquet confia la surveillance des arrestations aux préfets pour « briser la résistance, punir les indiscrétions et la passivité ». Certains démissionnèrent. Le secret ne fut pas gardé et des enfants juifs furent mis en sécurité par l’Union générale des israélites de France. Illusions.
Ce même 22 août, en plein été, le curé de Salviac baptisa un petit Georges tôt le matin pour ne pas souffrir de la chaleur.
Quelques semaines plus tôt, le curé avait demandé à Georges Gornick d’accepter d’être le parrain d’un enfant catholique. Le bébé avait juste deux mois, et il s’appellerait Georges, si le parrain voulait bien. C’était une idée du père, dont le village avait discuté, et que le curé avait validée à l’instant même. « Comme ça, monsieur Georges, vous serez à peu près catholique ! » disait-il en riant.
En grande tenue, complet veston trois pièces, Georges fut très ému en portant le bébé, un gars bien constitué et gaillard, étonnant de vigueur en cette époque de pénurie. Triomphante, Sipa, que tout le monde appelait « Madame Cécile », avait choisi une capeline noire toute simple qui rehaussait son teint de lait et ses rondeurs.
Le dimanche 23 août, monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, fit lire en chaire dans presque toutes les églises de son diocèse une lettre pastorale intitulée : « Sur la personne humaine ». Il y était écrit : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes… Tout n’est pas permis contre ces hommes, ces femmes, ces pères et ces mères de famille. » S’adressant à la France, l’archevêque l’absolvait de ces « erreurs » », faute typographique qui fut corrigée à la main en « horreurs ».
Le 26 août dans le Sud, six semaines après la rafle du Vél’ d’Hiv, commença au lever du jour la rafle des Juifs étrangers et apatrides en zone libre, comme prévu lors des négociations entre les nazis et Pierre Laval, au siège de la SS à Paris, sous l’autorité du maréchal Pétain : un minimum de dix mille Juifs à livrer à l’ennemi.
Outre les personnes de plus de soixante ans, les parents d’enfants de moins de deux ans, la liste des exemptés fut réduite aux femmes enceintes et aux anciens combattants s’étant engagés en 1939 dans l’armée française.
Laval insista pour que les enfants de deux à six ans soient déportés avec leurs parents, à des fins humanitaires, disait-il. Policiers, pompiers, gendarmes, gardes mobiles traquèrent les Juifs étrangers jusque dans les forêts, mais à midi, le résultat était insuffisant ; trois mille cinq cents Juifs, on était loin du compte. Bousquet rappela aux préfets qu’il fallait aussi déporter les enfants.
Les fuites avaient été suffisantes pour que le maximum d’enfants soient retirés de leurs familles et mis en sûreté. Des policiers français alertèrent les familles, cachèrent des petits chez eux, en aidèrent d’autres à changer de domicile.
Le 28 août, le nombre de Juifs arrêtés s’élevait à six mille cinq cent quatre-vingt-quatre, loin du chiffre négocié de dix mille. Les obstacles accumulés à la va-vite par les populations, les policiers français, les Églises protestantes et même l’Église catholique mirent fin aux rafles gigantesques projetées par Adolf Eichmann.
Le 1er septembre, les armées allemandes avaient encerclé Stalingrad d’un côté et de l’autre. L’assaut commencerait au moment où les deux armées devaient se rejoindre. Cette étape devait normalement sceller le sort de Stalingrad avant l’arrivée de l’hiver.
Quarante mille civils avaient été tués sous les bombes de l’aviation allemande, et huit cent mille demeuraient à Stalingrad. Staline avait toléré l’évacuation des femmes et des enfants, mais elle se révéla impraticable.
Le 11 septembre, leurs armées s’étant réunies, les Allemands commencèrent le siège de Stalingrad, confiants. Leur chef, le général Paulus, comptait une dizaine de jours pour en finir. La ville était en ruines, si mal partie que Radio Paris déclara que la chute de Stalingrad était imminente.
Le 12 septembre, Anton Lopatine, général de la petite armée soviétique réfugiée dans la ville, fut remplacé par Vassili Tchouïkov, qui devait recevoir l’aide de renforts presque incessants, par dizaines de milliers, les uns après les autres sans arrêter. Stalingrad tenait. Progressivement, les troupes allemandes s’effritèrent. Du 26 octobre au 2 novembre, le général Paulus déclara « épuisées » cinq divisions de combattants.
Des deux côtés, la détérioration de la nourriture et le manque d’hygiène firent bon nombre de victimes. Côté soviétique, quand la vodka n’arrivait pas dans Stalingrad, les soldats buvaient de l’alcool à 90 degrés, ou de l’antigel.
Beaucoup en moururent. Les réfugiés dans la ville n’avaient plus rien à manger. En novembre, la Wehrmacht n’avait toujours pas pris Stalingrad. Et l’hiver vint.
En octobre eut lieu une rafle de Juifs à Saumur. Alice Bloch fut arrêtée et déportée à Drancy, avec Albert et Lina Abraham. Lucien et Jeanne Haas furent pris au Coudray-Macouard et Max Bomeisl à Distré.
Furieusement hostile à la République, le préfet Roussillon considérait que la chasse aux Juifs était une impérieuse nécessité pour les policiers de sa région, et que cette sale affaire ne devait pas être laissée aux mains des Boches, avec qui il entretenait d’excellents rapports, surtout avec Ernst, le commandant SS, et la SIPO-SD, police de répression nazie, installée à Angers depuis juin et qu’il arrivait à neutraliser au bénéfice de ses bons flics français.
Ça ne dura pas. Quand il fallut arrêter les jeunes gens réfractaires à la Relève, le préfet Roussillon rechigna. Son adjoint, Robert Milliat, préfet délégué à Saumur, s’honorait d’avoir été le premier haut fonctionnaire à avoir fait graver au fronton de la sous-préfecture, rue Beaurepaire, la devise du Maréchal Pétain, ÉTAT FRANÇAIS TRAVAIL FAMILLE PATRIE. En lettres d’or.
Le 8 novembre 1942, les Alliés lancèrent l’opération Torch, le débarquement sur les côtes du Maghreb. Alger fut prise par la Résistance française, jeunes résistants courageux qui, à eux seuls, trompèrent les troupes françaises vichystes. Le gouvernement de Vichy laissa tout de suite tomber la Tunisie, manigança quelques mensonges à Alger et menaça les troupes du débarquement au Maroc, mais l’opération Torch réussit.
Le président américain Roosevelt, qui n’aimait pas du tout le général de Gaulle, avait choisi pour la suite du débarquement un autre commandant en chef, le général Giraud. Pour faire sensation, le général Giraud, qui attendait à Malte, retarda délibérément son arrivée au point de manquer la révolte d’Alger.
Non sans difficultés et bisbilles, les Forces françaises libres du général de Gaulle fusionnèrent avec l’Armée d’Afrique, qui devint l’Armée française de la Libération. L’avenir devenait possible.
Le 10 novembre, en représailles contre le débarquement des Alliés en Afrique, le Führer donna l’ordre d’envahir la zone libre. À 7 heures du matin, Radio Paris diffusa un message du Führer au peuple français :
L’armée allemande ne vient pas en ennemie du peuple français, ni en ennemie de ses soldats. Elle n’a qu’un but : repousser, avec ses alliés, toute tentative de débarquement anglo-américain. Avec l’armée française, ils entreprendront la défense des frontières françaises contre les attaques ennemies.
Toute la France était désormais occupée par des soldats allemands et italiens.
Le 12 novembre 1942, le médecin-chef de la Wehrmacht entra dans la pharmacie à son heure habituelle, juste avant la fermeture. Il portait sa casquette à visière et Raymonde soupira. Comme à son ordinaire, il s’accouda devant la caisse jusqu’à ce que le dernier client ait filé en vitesse. Il se mit à parler en français, à voix basse.
« Liebe Raymonde, les choses vont se compliquer. La bête est foutue chez les Soviets mais elle devient encore plus dangereuse en pays occupés. Il n’y aura peut-être plus de grandes rafles, mais il y aura des arrestations à tort et de travers, comme vous dites. Je pense à vos parents.
– Ils vont bien, coupa Raymonde.
– Aujourd’hui oui, mais demandez-leur d’être prudents. La bête n’est pas la seule à se déchaîner, les Français, ceux dont vous dites “collabos”, sont devenus extrêmement… cruels. Dites aussi à votre belle-mère en Anjou qu’elle arrête ce qu’elle fait.
– Ma belle-mère ? sursauta Raymonde. Mais elle n’est pas juive !
– Non, liebe Raymonde, mais dans la nuit, il lui arrive de faire traverser la Loire à des résistants.
– Impossible !
– Peu importe, répondit l’Allemand dans un soupir. Cette nuit, ne dormez pas chez vous. »
Sous le choc de la révélation du docteur Schütz, Raymonde se mit à l’abri le plus près possible, dans l’appartement du Marcel double-jeu, rue Saint-Placide. Cela faisait moins à marcher et elle pouvait faire prévenir Yves par les Espiau.
Le 19 novembre, à Stalingrad, les Soviétiques lancèrent l’opération Uranus, un double encerclement des armées ennemies assiégeant Stalingrad, dont certaines n’étaient déjà plus allemandes mais roumaines, et mal préparées. Pour dissimuler leurs intentions, les Soviétiques mirent en place la maskirovka, une désinformation systématique héritée d’une vieille tradition de suspense et surprise datant du quatorzième siècle.
Le 23 novembre 1942, les troupes allemandes furent à leur tour encerclées par les Soviétiques. Selon le général Paulus, pour nourrir celles des forces allemandes péniblement entrées dans Stalingrad, il restait six jours d’approvisionnement et pas davantage en munitions.
Le Führer exigea une percée. L’approvisionnement par les avions allemands était presque impossible. Des soldats allemands moururent de faim. Les armées du général Paulus étaient bel et bien assiégées : trois cent mille affamés.
Le 26 novembre, l’armée allemande d’occupation en France s’apprêtait à prendre militairement la ville de Toulon pour s’emparer de la flotte française. En pleine nuit, dans un message plein de mensonges, le Führer fit savoir à Pierre Laval qu’il allait la détruire. Le message du Führer se perdit et, à 5 h 35, l’ordre de sabordage de la flotte fut donné, non pas par des Allemands, mais par l’Amirauté du régime de Vichy, pour éviter que la flotte française ne tombe aux mains des maîtres.
À 6 h 20, le bâtiment Provence fut sabordé avec des Allemands à bord, et sur chaque bâtiment, les Allemands tentèrent d’empêcher le sabordage. En vain. Trois sous-marins s’échappèrent et rejoignirent les Alliés en Afrique du Nord.
Le 12 décembre 1942, commença la percée demandée à la 4e armée de panzers pour secourir la 6e armée allemande enfermée dans Stalingrad. Elle était sur le point de réussir lorsque, dans un mouvement de surprise, l’Armée rouge la força à rebrousser chemin. Le général Paulus, chef des armées, était piégé dans une ville en ruines, et sans rien à manger.
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