L'appel du bout du monde
Chapitre 7
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Ma renaissance
Tourne-toi vers le soleil, et l’ombre sera derrière toi !
PROVERBE MAORI
Dans l’avion vers l’Asie du Sud-Est, je me sens revivre : j’échange des sourires avec les autres passagers et la nourriture a enfin du goût. Il est temps de reprendre ma vie en main et d’être la princesse de mon propre conte de fées en affrontant mes démons intérieurs ! En l’espace de sept mois, je suis tombée, j’ai souffert puis je me suis relevée. Les épreuves de cette année m’ont façonnée pour me faire devenir une meilleure personne. J’ai appris que tout n’est que temporaire et il ne tient qu’à nous de tourner la roue dans la bonne direction.
Dans nos sociétés occidentales, nous sommes conditionnés à vivre avec un certain style de vie. Tu es censé aller à l’université, gagner ta vie le mieux possible, te marier, avoir un bon travail et des enfants, avec le chien en prime. Cela rend bien sûr beaucoup de monde heureux mais ne convient pas à tous. Les attentes et la pression sociale sont souvent fortes pour nous amener dans le moule que la société a créé pour nous. Le problème est de ne pas oser réaliser ses rêves en pensant ne pas avoir d’autres choix que de suivre le mouvement. Comment savoir à dix-huit ans qui on veut vraiment devenir ? Je pense que l’année de césure entre le lycée et les études supérieures pour voyager et apprendre à mieux se connaître devrait être une option valorisée.
Nous avons tous nos doutes et nos insécurités, voyager permet de partir à la rencontre de soi-même et de prendre confiance en soi. Le voyage représente l’intensité, le bonheur d’avoir les sens constamment en éveil, ce sentiment de se sentir incroyablement vivant, la sensation d’être davantage ouvert sur les autres et sur le monde… J’essaie de toutes mes forces de rester la même personne quand je me pose quelque part ne serait-ce que pour quelques semaines mais c’est difficile, et alors la Justine voyageuse me manque. M’imaginer dans une vie sédentaire est un vrai challenge, comme pour la plupart des voyageurs au long cours. Le challenge consiste à garder l’intensité des nouvelles découvertes que l’on a en voyage et à l’adapter à sa vie sédentaire, en gardant ses yeux de voyageur pour s’émerveiller des choses que l’on oublie parfois de regarder autour de nous car le bonheur réside dans ces petits plaisirs.
Je suis mise à l’épreuve dès le début de ce premier grand voyage solo quand j’arrive à Bangkok sans mon sac, perdu en Autriche pendant l’escale. La compagnie me dédommage de 1 000 baths thaïlandais (environ 50 euros), compensation qui me paie mes deux premières nuits en auberge et quelques vêtements de rechange. Il m’arrive parfois de regarder les vêtements que je porte et de sourire en pensant que j’ai acheté chacun d’eux dans un pays différent. En perdant mon sac ce jour-là, j’en tire une bonne leçon : voyager léger et n’avoir qu’un sac cabine !
Je suis bloquée deux jours à Bangkok le temps que mon sac arrive mais, dès que je le récupère, je saute dans le premier train direction le sud, toujours en troisième classe, car en plus d’être la moins chère, c’est toujours la plus conviviale. Je rencontre des inconnus bienveillants qui m’aident à traduire mon billet et à commander sur une carte rédigée en thaï un plat pas trop épicé… Après 15 heures de train, j’embarque dans le minibus qui file vers Koh Lanta (le jeu télévisé a été filmé sur une île voisine) où je fais la connaissance de Patricia, une Américaine dans la cinquantaine qui m’aide, comme une maman adoptive provisoire, à surmonter la solitude des débuts du voyage solo. Nous passons des heures à discuter, je ne peux retenir mes larmes mais je constate tout de même qu’une première étape a été franchie : je pleure, certes, mais ce n’est plus à torrents comme en France. Je vis les étapes de cette séparation comme celles d’un deuil, avec le travail sur soi que cela implique : le choc, le déni, la colère et le marchandage, la tristesse, la résignation, l’acceptation et enfin la reconstruction. D’ici quelques mois, avec un peu de chance, je serai capable d’en parler sans pleurer.
La première nuit, je rêve de ma petite mamie : « Ma chérie, profite de ce voyage pour retrouver goût à la vie et surtout apprendre à vivre seule, va dans la direction qui te rendra heureuse sans te retourner. Aie confiance, tout va s’arranger ! Je sais que tu es forte, tu as toujours su te relever, tout ira bien pour toi, j’ai confiance ! N’oublie pas que je veille sur toi et que je suis là pour te guider ! » Je me réveille apaisée le lendemain. Un ange est passé…
Mon premier réflexe en arrivant sur l’île est de chercher Balou, mon berger australien à trois pattes : j’avais gardé contact pendant plus d’un an avec ses nouveaux maîtres mais nos échanges s’étaient espacés jusqu’à s’interrompre. Sa photo à la main, je fais plusieurs fois le tour de l’île, dans tous les recoins possibles et imaginables, et je vais même au refuge pour chiens errants. Mais rien, aucune trace de Balou. Trois ans plus tard, le restaurant de la famille a été remplacé par un salon de massage. Comme souvent en Asie, tout est provisoire. Je ne saurai donc jamais ce qui lui est arrivé : j’espère qu’il va bien et qu’il a été adopté par une famille de Suédois, ces têtes blondes étant extrêmement nombreuses à Koh Lanta en raison d’un accord entre les gouvernements suédois et thaïlandais.
Je suis vraiment heureuse d’être de retour en Thaïlande où j’ai déjà passé six mois en additionnant mes différents voyages, et où je me sens comme à la maison. J’y retrouve les sourires du peuple thaï qui m’apaisent presque instantanément : venir ici était la bonne décision !
Puisque c’est la première fois que je voyage seule, je suis bien ennuyée quand vient le moment d’aller à la plage : Comment faire pour me baigner en laissant mes affaires sur le sable sans risquer de me faire détrousser ? Rebecca, une Chilienne que je rencontre à l’auberge, me donne l’idée du siècle : « Tu mets tes affaires dans une couche de bébé que tu enfonces ensuite à moitié dans le sable ! Je peux t’assurer que personne n’y touchera ! D’autant plus si tu y ajoutes un peu de chocolat au lait. Technique infaillible ! » Je manque de m’étrangler avec mon thé tellement je ris ! Quelle idée ! Très maligne en fait.
Je fais à Koh Lanta une rencontre déterminante, celle de Célia, une formidable Française avec qui le feeling est immédiat. Nous décidons d’explorer la Birmanie ensemble. Pendant nos quelques jours sur l’île thaïlandaise, nous visitons une école pour présenter aux élèves la France et notre voyage, à la demande de l’institutrice. Un beau moment de partage, d’autant que j’ai toujours avec moi une mappemonde gonflable qui facilite le contact avec les enfants !
Ce qui m’attriste ici et en Asie en général, ce sont les quantités de sacs plastique utilisés à la sortie des supérettes locales, les 7/11. On les retrouve partout, jonchant les sols et les plages. Même si nous ne sommes pas parfaits en Europe, nous sommes tout de même beaucoup plus avancés : seules la prévention et l’éducation au tri et à la réduction des déchets pourraient faire changer les mentalités et les réflexes.
Nous rejoignons la Birmanie au départ de Thaïlande en stop. Sur le ferry de retour de Koh Tao où nous avons fait une escale, je rencontre Arnaud et sa famille. En m’approchant du bateau, j’aperçois quatre vélos de voyage, chargés de sacoches, deux de taille adulte et deux bien plus petits. Je cherche les propriétaires du regard. Ils ne doivent pas être bien loin puisque les vélos ne sont pas attachés. Effectivement, je trouve vite la petite famille attablée au seul boui-boui encore ouvert à cette heure tardive. Arnaud, sa femme et leurs deux fils sont en train de parcourir l’Asie à vélo, en essayant de convaincre leur plus jeune fils des avantages du cyclotourisme car celui-ci ne prend pas vraiment plaisir à pédaler, au grand dam de ses parents. Je passe la soirée avec eux, à rêver en écoutant leur récit, et mon voyage sac au dos me paraît d’un coup tellement fade ! J’ai hâte de me lancer à vélo moi aussi.
Dès le passage de la frontière birmane, je sens que je vais adorer ce pays. Le policier à l’immigration nous fait asseoir et nous propose des biscuits en nous questionnant comme un vieil ami sur la raison de notre visite. Nous observons au mur une grande affiche indiquant les no go zones, c’est-à-dire les zones interdites aux touristes. Est-ce que le gouvernement voudrait éviter les témoins gênants ? L’homme a le regard fuyant et nous répond furtivement dès que nous abordons la question. En sillonnant le pays en stop, nous allons être souvent contrôlés par la police locale par le biais de barrages car les policiers ont pour mission de connaître la position des touristes afin qu’ils ne se trouvent pas là où ils ne sont pas censés être, et ainsi voir ce qu’ils ne sont pas censés voir.
Une fois mon passeport tamponné et la frontière officiellement franchie, je tombe instantanément sous le charme de la Birmanie. Nous nous retrouvons encerclées par des hommes remuant des billets et nous promettant le meilleur taux de change. Passer une frontière terrestre permet toujours de prendre rapidement le pouls du nouveau pays et de constater les différences avec le pays précédent. Les Birmans sont bien moins aisés mais plus souriants que les Thaïlandais (probablement davantage habitués aux touristes). J’avais beaucoup hésité avant de me rendre dans leur pays car je ne voulais pas cautionner par ma présence le génocide en cours contre une partie de la population. D’un autre côté, je voulais voir la réalité du pays car le voyage permet de se confronter aux horreurs commises par l’homme et de ne pas faire l’autruche. Ce séjour en Birmanie sera l’un des plus marquants de ma vie.
Dès le premier jour, nous comprenons qu’ici, nous allons être comme des rock stars, prises en photo un nombre incalculable de fois, les Birmans voulant tous un selfie à nos côtés. Je pense que notre visage a atterri sur beaucoup de profils Facebook locaux !
La Birmanie est ce pays peuplé de gens aux dents rouges et à la peau jaune, et à la spiritualité fascinante. En effet, les Birmans, y compris les jeunes adultes, sont nombreux à chiquer le bétel : un mélange de tabac, de noix d’arec (appelée noix de bétel) et de chaux, agrémenté parfois d’épices. Outre son effet stimulant, la noix d’arec est vantée pour ses vertus antidouleur. On trouve des petits stands proposant le bétel à chaque coin de rue. Les ingrédients sont enroulés dans des feuilles fraîches de palmier à bétel par des marchands, et le tout est vendu pour l’équivalent de 15 centimes d’euro l’unité. Plus de la moitié des hommes birmans et une femme sur cinq chiquent ce tabac. Évidemment, qui dit chique dit crachat, et le bétel étant rouge, les Birmans ont les dents et la bouche rouges, de la même couleur que leur crachat. Le tabac et la noix d’arec sont tous les deux cancérigènes mais aucune campagne de prévention n’est réalisée dans ce pays figurant parmi les plus pauvres d’Asie. Ce stimulant peut être comparé aux feuilles de coca que je découvrirai plus tard en Amérique du Sud. C’est très perturbant le premier jour car on a l’impression de voir des taches de sang partout sur le sol. Ce qui est sûr, c’est que le bétel rend le sourire birman unique !
Pour ce qui est du visage, les femmes birmanes se l’enduisent de tanaka, une poudre jaune extraite de l’arbre du même nom. Elle n’est pas seulement esthétique, elle sert aussi à protéger du soleil et prévient l’acné et les rides. La poudre de tanaka est l’écorce de l’arbre broyée, qu’il faut mélanger avec un peu d’eau avant de l’appliquer sur la peau. J’en ai souvent utilisé. Ça donne vraiment une sensation de fraîcheur.
Une autre spécificité de la Birmanie est la conduite ! Le volant est à droite, héritage colonial de l’empire britannique. Mais la conduite s’effectue également à droite (car d’après l’astrologue du dictateur Ne Win, ça porterait chance). La conduite est donc très difficile puisque le conducteur n’a aucune visibilité pour doubler. Ils sont même deux à conduire les bus, le chauffeur à proprement parler et son assistant, qui se tient à gauche et qui lui indique quand la voie est libre ! Je serre les fesses et ferme les yeux quand le chauffeur double des camions et des bus en pleine côte, sans aucune visibilité. La première fois que nous avons tenté le stop en Birmanie, ça a été assez folklorique ! Une fois à destination, le conducteur nous a demandé une somme ridiculement élevée pour la durée du trajet. Nous avons aussi découvert que l’habituel pouce levé n’a ici aucun effet, à part faire rire ou klaxonner les conducteurs. Pour qu’ils comprennent notre objectif, il nous faut tendre la main, paume vers le sol et l’agiter de haut en bas.
Partout où je vais, le mélange de bruits, d’odeurs et de couleurs m’émeut. Je découvre, accoudée à la fenêtre ouverte du bus, qu’il est vraiment possible de pleurer de bonheur. J’ai l’impression de renaître après ces mois de léthargie, tel un phénix qui renaît de ses cendres. Quand je m’effondre le premier soir dans un lit trop petit à même le sol birman, la moindre once d’énergie m’a quittée mais je souris en sentant un bonheur pur envahir chaque parcelle de mon corps. La spiritualité que je perçois partout ici joue un rôle évident dans ce bien-être.
La situation politique en cours et le génocide des Rohingyas posent forcément un cas de conscience au voyageur. Nous nous sommes beaucoup renseignées avant de venir. Nous fallait-il boycotter ce pays superbe, à la population accueillante et aux sites historiques remarquables ? Et que se passe-t-il en Birmanie ? Les Rohingyas sont un groupe ethnique de religion musulmane vivant principalement dans le nord de l’État d’Arakan, à l’ouest du Myanmar où ils sont considérés comme des immigrés illégaux du Bangladesh voisin. Au nombre de 1,3 million en Birmanie, ils ne représentent que 5 % de la population du pays. Une autre grande ethnie, les Bamars, compose la majeure partie de la population, qui compte en tout plus de 50 millions d’habitants. Les Rohingyas font partie des minorités musulmanes rejetées par les bouddhistes et sont l’une des minorités ethniques les plus persécutées au monde d’après l’ONU et les ONG. Les Rohingyas font depuis longtemps l’objet d’une ségrégation impitoyable. En 1982, une loi a déclaré que seuls les groupes ethniques présents sur le territoire avant 1823, date de la première guerre anglo-birmane qui a mené à la colonisation, peuvent aujourd’hui obtenir la nationalité birmane. Certains Rohingyas seraient présents en Birmanie depuis 1 200 ans, tandis que d’autres seraient arrivés des pays voisins plus tardivement, au e XIX siècle.
Les Rohingyas ne font pas partie des 135 minorités birmanes répertoriées par les autorités birmanes. Jugés apatrides, ils sont interdits de voyage et ont un accès limité à l’éducation et aux soins de santé. Les Bamars considèrent les Rohingyas comme des immigrés, des intrus, et non comme de véritables Birmans. Ainsi, depuis environ soixante-dix ans, des lois ont été adoptées en Birmanie pour empêcher les Rohingyas de s’intégrer à la société. À l’heure actuelle, ils sont plus de 120 000 à vivre parqués dans des camps et des dizaines de milliers d’entre eux se sont exilés au Bangladesh pour fuir le pouvoir birman qui mène une campagne d’épuration ethnique. L’armée, qui a longtemps exercé sur la Birmanie une dictature très autoritaire, a fini par avouer l’existence d’un charnier de victimes de cette communauté…
Nous avons décidé de visiter la Birmanie de manière indépendante et responsable car les touristes, par leur visite, peuvent contribuer à éviter au pays de basculer à nouveau dans l’isolement et la misère. L’un de nos conducteurs, avec lequel nous avons passé la journée, nous a particulièrement marqués. Le soir, il nous invite à dormir chez ses parents. Cette proposition est vraiment touchante et nous l’acceptons avec plaisir mais avec réserve car nous savons que le gouvernement interdit aux Birmans d’accueillir des étrangers chez eux. D’après lui, avertir simplement la police locale de notre présence serait suffisant. Pourtant, dans la soirée, ses parents prennent peur et appellent un autre commissariat pour signaler notre présence et s’assurer qu’ils n’auront pas de problèmes. Les policiers leur ordonnent alors de nous faire partir. Nous voilà donc à la rue à plus de 21 heures. Heureusement, l’un des membres de la famille nous conduit dans un hôtel des environs, celui qui restera dans nos annales comme le plus cher de tout le voyage, les propriétaires ayant gonflé les prix en comprenant le peu de solutions que nous avions. En effet, le prix des hôtels est très élevé dans ce pays, sans corrélation avec leur qualité, car le peu d’hôteliers présents pour le moment en Birmanie sont tout simplement en position de force : l’offre et la demande ne sont pas équilibrées.
La Birmanie possède des sites incroyables, souvent méconnus ou oubliés. L’un des plus impressionnants est Bagan, un immense site archéologique de 42 km2 d’où émergent de la jungle plus de 2 500 monuments bouddhiques, temples et pagodes, érigés du e e X au XIV siècle. Les montgolfières qui se lancent dans le ciel chaque matin à l’aube confèrent au lieu une atmosphère magique. Bagan fut avec Angkor le plus grand empire d’Asie du Sud-Est. Il est aussi mythique qu’Angkor, mais avec les touristes en moins. Cet endroit exerce un vrai pouvoir d’attraction et nous y restons presque une semaine pendant laquelle nous profitons de quatre levers du soleil au sommet d’une pagode. Célia et moi avons pris une chambre pour la semaine dans la ville voisine de Bagan. Au premier lever du soleil, nous voilà donc en train d’essayer de faire du stop à ٤ heures du matin, ١٠ kilomètres nous séparant du site où il nous sera possible de louer notre propre deux-roues. Le seul scooter sur la route à cette heure improbable s’arrête finalement et nous hésitons à embarquer avec son conducteur en sentant sa forte haleine de bière. Voulant à tout prix assister à notre premier lever de soleil, nous décidons de monter avec lui et je me retrouve alors prise en sandwich entre Célia et lui, qui ne cesse de se retourner pour me parler alors que je le supplie de regarder la route. Ce seront les vingt minutes de trajet les plus longues de ma vie ! Finalement arrivées à bon port, nous louons un scooter électrique et nous dirigeons vers l’une des pagodes pour nous délecter des superbes couleurs orangées du soleil à l’aube sur cet endroit mystérieux. Nous y retournons tous les jours, malgré la fatigue, pour avoir un point de vue et une perspective différente du sommet d’une nouvelle pagode.
En arrivant à Yangon, la plus grande ville du Myanmar, nous découvrons un endroit assez sinistre, parfait pour une exploration urbaine. En 1997, les hommes les plus puissants de la dictature du Myanmar s’étaient réunis pour la cérémonie d’inauguration d’un nouveau parc à thèmes au centre de Yangon. La junte semblait espérer distraire, grâce à ce parc, une population vivant sous le joug de la domination militaire brutale. En 2012, sans raison apparente, le parc ferme du jour au lendemain et est laissé, jusqu’à aujourd’hui, à l’abandon. Nous décidons d’y aller nous faire quelques frissons. Les locaux nous indiquent un trou dans l’une des clôtures pour y pénétrer. Le lieu est assez glauque et j’imagine encore les rires des enfants et la joie des parents. La nature y a repris ses droits et la végétation est luxuriante. Ce lieu nous glace le sang et nous ne nous y attardons pas.
J’aime les endroits hors du temps comme le Myanmar, je m’y sens à ma place. La simplicité, la sincérité et l’authenticité des peuples à l’écart du monde moderne me touchent profondément, et c’est la raison pour laquelle j’ai un tel coup de cœur pour ce pays. Voyager en stop dans ces contrées encore méconnues et préservées du tourisme de masse est fantastique. Ce que je recherche dans le voyage, c’est le dépaysement, ce moment où je perds mes repères mais qui éveille chacun de mes sens, et ce voyage est sans conteste rempli de ces moments ! Voilà pourquoi, au contraire, les pays ayant une culture occidentale proche de la nôtre m’attirent beaucoup moins.
J'ai la sensation que le voyage m'offre la ressource la plus précieuse : le temps et je l'utilise, entre autres, pour lire. J’adore prendre le temps de lire, et notamment des biographies. Je trouve que la partie la plus intéressante du livre est toujours le début, quand la personne se construit, doute et se bat de toutes ses forces, comme un lion pour atteindre son but et s’en sortir.
Célia et moi avions entendu parler du village de Mindat, situé près de la frontière sud de la province de Chin, par différents voyageurs car les dernières femmes au visage tatoué s’y trouveraient (la pratique est maintenant interdite en Birmanie depuis plus de quarante ans). La tradition consistait à tatouer le visage des jeunes filles chin pour les enlaidir et éviter qu’elles ne soient kidnappées par les hommes des États voisins ou par les rois du Myanmar qui sillonnaient le pays à la recherche des plus belles femmes du pays pour agrandir leur harem.
Il nous faut presque deux jours de stop dans des terrains accidentés pour arriver, soulagées, dans cette province reculée. Après tant d’efforts, je suis émue lorsque nous arrivons devant la maison de l’une des femmes de l'ethnie chin, célèbre pour son don unique et atypique : jouer de la flûte avec le nez. Elle est décrite comme un rayon de soleil par l’un des photographes du National Geographic venu spécialement la rencontrer. Nous sommes accueillies par l’un de ses fils, un homme à la carrure imposante et au regard sincère. Il nous invite à entrer après nous être déchaussées (comme toujours en Asie). Nous sommes toutes les deux intimidées, il nous invite à nous installer le temps que sa mère se prépare. Nous ne voulons pas la déranger mais elle insiste pour nous faire une démonstration de son art si particulier qui fait sa fierté et qui a fait sa gloire. Elle revient alors avec d’incroyables boucles d’oreilles (si grandes qu’elles ont formé un trou de plusieurs centimètres de diamètre dans le lobe de son oreille), de magnifiques colliers et un sourire jusqu’aux oreilles. Elle nous dit qu’elle est toujours heureuse quand elle reçoit de la visite de touristes, car elle se sent ainsi moins seule. Elle est tellement adorable, elle a une telle douceur dans le regard qu’elle me rappelle ma petite mamie. Sa démonstration de flûte de nez nous laisse sans voix. Je vois à quel point elle veut faire de son mieux, je suis épatée ! Nous profitons ensuite de la présence de son fils qui parle anglais pour lui poser des questions sur sa vie. Elle nous raconte comment elle a été tatouée, à l’âge de quinze ans, par les autres membres de la tribu. À l’évocation de ce souvenir, une ombre passe sur son visage. Elle est fatiguée et nous ne voulons pas abuser de sa gentillesse, nous nous éclipsons alors en la remerciant chaleureusement.
Dans le village, nous croisons d’autres femmes dont le motif du tatouage diffère en fonction de leur village d’origine. Presque toutes ont cependant d’immenses boucles d’oreilles en bambou, et certaines s’en servent pour y cacher leur tabac !
En descendant les sentiers des collines de Mindat, nous croisons la route d’une sœur catholique qui nous invite à visiter son couvent où elle a créé une école pour les enfants des rues orphelins, un endroit incroyable ! C’est son anniversaire aujourd’hui et elle nous propose de partager son gâteau, un vrai moment simple de partage. En la quittant, nous croisons un local, étonné et excité de voir des touristes perdues dans ce coin reculé de Birmanie. Il nous invite joyeusement à partager une cérémonie chamanique en cours dans la maison voisine : le sacrifice d’un buffle. Pas franchement rassurées, nous y allons à reculons : je n’ai pas envie de voir le sacrifice mais heureusement, celui-ci est déjà terminé quand nous arrivons. La peau et les organes sèchent au soleil et les femmes sont en train de cuire la viande de différentes manières. Il y a une quantité impressionnante de sang sur le sol, ce qui ne semble pas les gêner le moins du monde. Ils nous proposent, pour honorer le sacrifice, de boire dans une jarre en terre cuite (dont le contenu est caché puisque le contenant est opaque) un liquide pour célébrer l’offrande faite aux dieux. N’écoutant que mon courage et voulant faire honneur à leur accueil, j’accepte de boire, priant intérieurement pour qu’il ne s’agisse pas du sang de la bête. J’aspire en grimaçant et en me crispant mais, grand soulagement, ce n’est que de l’alcool de riz fait maison, certes très fort mais j’ai bien besoin d’un petit remontant après toutes ces émotions ! J’explose de rire quand, essayant de communiquer avec l’un des hommes, je lui mime avec les mains de ne pas trop boire. Il me répond avec la seule phrase qu’il connaisse en anglais : « Step by step » ! (étape par étape) Le soir, nous trouvons une minuscule auberge avec une vue incroyable sur les montagnes, heureusement équipée d’énormes couvertures de laine pour nous réchauffer de ce froid typique des hauteurs.
Avec ces trois expériences variées et uniques, nous avons eu aujourd’hui l’exemple parfait du mélange des religions et des cultures de cette région. Mindat est superbe, je me sens dans une autre dimension, le temps semble s’être arrêté ici. Moi qui ne suis pas à l’aise avec les nouvelles technologies, qui m’arrache les cheveux dès que je dois passer du temps devant un écran d’ordinateur (imagine-moi écrire ce livre !), je me sens à ma place dans ces pays où l’on prend encore le temps de se parler en face à face et où les écrans n’ont pas remplacé le contact humain.
Le soir, je pars visiter le temple de la ville. Même si je suis athée, j’adore ces lieux mythiques et mystiques qui dégagent une charge spirituelle intense. Nous découvrons aussi le marché du coin. J’adore me rendre sur les marchés locaux, qui rassemblent tous les villageois des alentours dans un méli-mélo de couleurs, de senteurs et de sons, j’aime plus que tout y déambuler au hasard de mes envies et tenter de décrypter ce qui s’y trouve. J’ai remarqué que moins le pays est développé, plus les aliments se rapprochent du sol dans les marchés. Les femmes accroupies y vendent le fruit de leur travail : production agricole, broderie, artisanat… le talent est toujours au rendez-vous ! Quand je voyageais avec Vincent, nous partagions tout ce que nous achetions pour goûter au maximum de choses. En étant seule, comme je veux encore goûter à tout mais comme le gâchis n’est pas une option pour moi, je prends d’abord du poids, puis je finis par trouver une solution en offrant le reste de mes tests culinaires aux enfants du coin : tout le monde y trouve son compte. (Enfin, pour être honnête, cette solution s’applique uniquement si le test culinaire ne s’est pas avéré concluant, sinon, je finis tout, gourmande comme je suis.)
Je prie pour que la Birmanie ne soit pas défigurée dans les années à venir par le tourisme de masse. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’en se promenant dans Yangon ou Mandalay, on peut voir des panneaux indiquant « Please warmly welcome and take care of tourists », demandant aux Birmans d’accueillir chaleureusement les touristes et de prendre soin d’eux car les autorités savent le poids que peut représenter le tourisme dans le développement du pays.
Quand Célia et moi repartons en stop, un haut responsable politique s’arrête avec sa famille pour nous emmener. Ils se rendent à Naypyidaw, l’étrange capitale fantôme birmane où ils vivent, et l’homme nous propose généreusement de nous déposer où l’on souhaite sur le chemin. Cette capitale est immense et pourrait contenir soixante-dix fois Paris intra muros, ou encore six fois New York. C’est une invraisemblable capitale vide, que les autorités ont étrangement préférée à Yangon. En chemin, le père de famille s’arrête pour une visite diplomatique dans un parc national qui s’occupe de la sauvegarde d’une espèce de tortues. Nous sommes impressionnées par l’accueil qui l’y attend. Les employés se mettent au garde-à-vous et forment une haie d’honneur. Il a l’air d’être sincèrement apprécié et respecté. Plus d’une heure de réunion dans le bâtiment principal en bois, où la température atteint facilement les 40 degrés, teste notre résistance à la fatigue. Célia et moi piquons toutes les deux du nez en résistant de toutes nos forces pour ne pas sombrer dans une sieste comateuse en pleine réunion. Des applaudissements nous sortent enfin de notre torpeur et la responsable du centre tient à nous faire visiter la propriété. Les tortues y mâchouillent joyeusement de la laitue dans un immense parc ombragé sous l’œil bienveillant des soigneurs animaliers. L’un d’entre eux nous explique qu’ils doivent verrouiller l’accès aux enclos car les villageois volaient les tortues pour les revendre au marché noir. Une grande partie de leur travail consiste donc en la prévention et la sensibilisation des villageois.
Nous prenons ensuite le train direction Kalaw, dans les montagnes, où Célia et moi voulons nous lancer dans un trek : vingt-quatre heures de train pour 500 kilomètres nous attendent pour rejoindre le village de départ de la randonnée. C’est une nouveauté : j’ai pour la première fois le mal des transports dans un train ! Dans le premier train de nuit, tout se passe bien, nous partageons une cabine privée que l’on verrouille pour dormir sur nos deux oreilles. L’un des passagers nous conseille de verrouiller également les fenêtres, ce qui ne nous rassure pas particulièrement. Mais nous comprenons que ce conseil était avisé quand quelqu’un vient tambouriner à notre porte en plein milieu de la nuit. Après avoir fait un sacré bond, on se fait aussi petites que possible, jusqu’à ce que la personne s’en aille enfin. Je reste sur le qui-vive tout le reste du trajet.
Arrivées à la première étape, il nous faut maintenant trouver un train pour Kalaw qui n’est plus qu’à 100 kilomètres, mais ça se complique : ce deuxième train secoue tellement que je suis convaincue qu’il va finir par dérailler ! Nous devenons vite l’attraction puisque nous sommes les seules touristes du convoi, et certains Birmans présents n’ont encore jamais vu d’Occidentales. La rumeur de notre présence se répand comme une traînée de poudre de voiture en voiture et presque tous les passagers passent nous voir. Comme cet adorable groupe de collégiens venus de l’autre bout du pays, voyageant pour la première fois. Ils se mettent en ligne devant nous et, un par un, nous demandent l’autorisation de pratiquer leur anglais avec nous. « Hello, let me introduce myself… » ou encore cette femme qui s’assied à côté de nous et sollicite l’aide de Célia pour un cours sur les nombres en anglais. je tente de contenir mon fou rire naissant en voyant Célia, aussi fatiguée que moi, tenter de faire ce cours à contrecœur.
Je sens ma jauge de sympathie décroître au fur et à mesure que je tourne au vert à cause des secousses du train : je dois vraiment me concentrer pour ne pas être malade, mais, échec lamentable, je passe les dernières heures du voyage (interminables) dans les toilettes du train.
En arrivant à destination, j’ai la sensation d’avoir voyagé en mer pendant vingt-quatre heures ! Kalaw est un adorable village d’altitude où je suis heureuse de trouver des températures beaucoup plus fraîches. L’auberge où nous posons nos sacs nous équipe d’épaisses couvertures sous lesquelles nous cacher pendant la nuit. Je me couche dans ce lit douillet, exténuée. Pourtant, impossible de fermer l’œil et de trouver le sommeil malgré la fatigue et le lit confortable : je repense à la journée qui vient de s’écouler et au chemin parcouru pour en arriver là, puis je m’endors enfin, un sourire aux lèvres.
Le lendemain, nous nous mettons à la recherche d’un guide pour faire le trek pour lequel nous sommes venues jusqu’ici. Nous rencontrons alors un Israélien, Itay, un Américain, Dev, et une Allemande, Linda, ainsi qu’un autre Français, avec qui nous allons partager ces quatre jours de trek, et par la même occasion une chambre tous les soirs, celle-ci parfois bénie par un moine local. Les profils des voyageurs rencontrés en Birmanie sont différents de ceux de la Thaïlande : d’autant plus respectueux des mœurs et des coutumes du pays qu’ils se sont davantage renseignés sur les conditions de vie des habitants avant d’en fouler le sol…
Cette randonnée hors du temps nous crée des souvenirs forts et il en reste un groupe WhatsApp commun dont le nom est « We want more food » (Nous voulons plus à manger), en souvenir des moments où, affamés par l’effort physique, nous réclamions toujours plus de nourriture à notre guide. Pendant ces quatre jours, j’observe avec tendresse le couple formé par Dev et Linda, leur manière attentionnée de prendre soin l’un de l’autre me fait monter les larmes aux yeux. Comme j’aimerais être comme eux… Quand elle trébuche et s’écorche le genou, il accourt pour lui faire un bandage ; quand il s’agit de se laver avec un simple seau d’eau, ils prennent leur douche ensemble pour s’entraider ; quand vient le moment de dormir dans une chambre glaciale, ils partagent la chaleur de leur corps… J’espère juste qu’ils apprécient la chance qu’ils ont.
Pendant ce trek, je comprends qu’on s’habitue et qu’on s’adapte à tout, même au manque d’hygiène. Je suis malade presque tous les jours en Birmanie (sûrement à cause de l’eau) et le premier jour où je me sens enfin en pleine forme, l’estomac dans le bon sens, me paraît presque miraculeux ! Pour le voyage suivant, je m’équipe d’une LifeStraw, une paille révolutionnaire qui permet de rendre de l’eau stagnante potable grâce à un système élaboré de différents filtres, un indispensable pour un voyage hors des sentiers battus.
Nous avons la chance d’avoir un timing parfait pour que nos derniers jours dans le pays concordent avec le Thingyan Festival, c’est-à-dire la fête de l’eau, qui célèbre le Nouvel An bouddhique. Il s’agit en fait d’une bataille d’eau géante à laquelle participent petits et grands pendant près d’une semaine. L’eau est considérée comme un instrument de purification, cet élément permet d’éloigner les esprits malins de celui qui en est aspergé, et est censé lui apporter paix, prospérité et bonheur pour l’année à venir. Dans les villes, on s’arrose à coups de lance à eau ou en balançant de grands seaux d’eau sur les passants. Il y a de l’eau absolument partout, dans les gares, les trains, les magasins… Aucun endroit où se cacher. C’est de la folie ! Nous montons à l’arrière des pick-up pour être au cœur de l’ambiance déjantée…
Malgré l’incroyable richesse architecturale de la Birmanie, ce qui m’a le plus marquée est de loin la gentillesse inconditionnelle de la population birmane, qui a su faire preuve de résilience malgré les catastrophes qu’elle a subies : dictature, guerres, désastres naturels… J’y ai fait un voyage intérieur et la mauvaise qualité du réseau internet a renforcé cet isolement du reste du monde : rien de mieux que d’être déconnectée !
C’est maintenant le moment de quitter Célia, après un mois passé ensemble à vadrouiller, en partageant tout, de la chambre au pop-corn, en passant par le papier toilette ! Elle part au Vietnam et j’ai choisi (avant-hier seulement) d’aller en Malaisie. La grande question est de savoir comment se rendre à l’aéroport sans finir complètement trempée sur le chemin puisque mon vol est programmé le dernier jour de la fête de l’eau, d’autant que j’ai mon ordinateur avec moi ! Pour ajouter une difficulté supplémentaire, je veux y aller en stop. Puisque j’ai traversé le pays à la force du pouce, je ne veux pas abandonner le challenge maintenant en prenant un taxi. J’ai alors l’idée d’un stratagème : je fais du stop sans mon sac qui, lui, est caché, bien au sec dans un magasin, jusqu’à ce que je trouve un pick-up qui accepte de m’emmener. Un peu comme quand je faisais du stop en Nouvelle-Zélande et que Vincent se cachait, ne se montrant qu’une fois un véhicule arrêté. Une stratégie gagnante, j’étais apparemment un appât plus attirant…
Je suis alors mouillée par un immense seau d’eau glacée sorti de nulle part (apparemment des petits rigolos trouvent marrant de mettre des glaçons dans l’eau) mais je réussis à garder, par je ne sais quel miracle, mon sac sec jusqu’à l’aéroport. Celui-ci est à l’image du pays, d’un autre siècle. Je dois me rendre au bureau de l’immigration pour payer mon amende, étant restée un jour de plus dans le pays que ce que mon visa ne m’y autorisait car je voulais profiter au maximum de la fête de l’eau. Le policier me reçoit dans son petit bureau et inscrit à la main, sur un registre qui a l’air de dater du siècle dernier, mon nom, ma nationalité et la durée de dépassement du séjour. De A à Z, ce voyage a été authentique, je me suis sentie plus heureuse que jamais au contact de la population birmane, leur simplicité et leur sincérité laissent une marque en moi pour toujours et c’est sûr, je reviendrai. Je me le promets !
J’avais beaucoup hésité quant à ma destination après la Birmanie. Quelle que soit la suite, j’avais peur qu’elle ne soit fade après l’incroyable expérience humaine que je venais de vivre… Célia et moi avions tout partagé et je me sentais déjà perdue à l'idée de la quitter. Que faire ? Où aller ? Comment reprendre une routine solo ? Je me suis réveillée plusieurs fois les jours derniers avec le moral dans les chaussettes mais je savais qu’il ne fallait pas que je laisse s’installer la mélancolie trop longtemps ! Mon choix s’est finalement porté sur la Malaisie, plutôt par dépit, car je connaissais déjà la plupart des pays d’Asie du Sud-Est et je voulais voir quelque chose de nouveau. Mais le pays ne m’attirait pas particulièrement.
J’ai toujours une période de transition d’une semaine entre deux pays, où je suis partagée entre la nostalgie de la fin de l’aventure que je viens de vivre et l’excitation devant l’avenir rempli d’espoir. L’arrivée à Kuala Lumpur est un vrai choc ! Passer de Yangon à la capitale malaisienne, c’est comme passer, en deux heures d’avion, du e e XX au XXI siècle. L’indifférence des habitants d’une mégalopole a remplacé la chaleur humaine. J’atterris ce jour-là, je ne sais comment, dans un centre commercial et j’ai la nausée dans ce temple de la consommation. Qu’est-ce que je fais là ? Je n’ai qu’une envie : retourner sur-le-champ en Birmanie ! Le dortoir que j’ai choisi pour ces quatre nuits, particulièrement sombre et glauque, ne m’aide pas à me sentir mieux.
Car pendant ce voyage solo, j’expérimente pour la première fois les nuits en dortoir. En Thaïlande, mes premières visites de dortoir avaient été catastrophiques, je rêvais d’une chambre où je pourrais étaler mes affaires sans avoir à me préoccuper des vols ou du manque d’intimité. J’ai vite appris à choisir les auberges de jeunesse : jamais de lits sans rideau mais plutôt des dortoirs de style capsule japonaise où un rideau au niveau des pieds permet de protéger son cocon et son espace à soi. Je m’y sens dans ma bulle.
Le lendemain, je reçois un message inespéré. Comme si l’univers voulait me donner un coup de pouce, Sheldon, mon ami de Las Vegas, a vu où j’étais sur Facebook et me donne les coordonnées de son vieil ami malaisien avec qui il a étudié plusieurs années auparavant. Celui-ci m’invite à passer quelques jours avec sa famille. Cette rencontre, comme souvent, va changer le cours de ce voyage et transformer ce séjour d’une errance triste et solitaire à un séjour chaleureux dans une maison douillette. Ce type de renversement de situation (qui s’est produit tant de fois en voyage) m’a appris à relativiser et à garder en tête ce que me disait toujours ma grand-mère : « Aie confiance. » J’ai appris à garder espoir car, après les moments les plus difficiles arrivent toujours les plus belles rencontres ou les moments les plus bouleversants. Cette constatation s’est toujours vérifiée et m’a aidée à garder espoir quand le moral ou la santé n’étaient pas au beau fixe, notamment plus tard pendant le voyage à vélo.
Toute la famille vient donc me chercher à l’auberge de jeunesse et je passe quelques jours incroyables en leur compagnie. Ils me font découvrir à leur manière Kuala Lumpur, véritable carrefour des cultures asiatiques. Le cœur de la ville est constitué de gratte-ciel, notamment les tours Petronas, qui furent les plus hautes du monde pendant un temps, détrônées depuis par celles du Moyen-Orient. Kuala Lumpur est une ville cosmopolite constituant une sorte d’enclave bouddhiste dans un pays majoritairement musulman. Sa population est constituée d’une moitié de Chinois et d’une moitié de Malais. Différents groupes ont façonné la ville : les Malais de souche, les prospecteurs chinois, les migrants indiens et les colons britanniques, chacun laissant une trace indélébile et contribuant à l’atmosphère hétéroclite. C’est la raison pour laquelle la gastronomie y est si réputée car elle a des influences du monde entier. J’ai vraiment été surprise par le peuple malaisien. C’est aussi ça, la beauté du voyage, revoir nos idées sur un peuple et changer celles-ci parfois de manière bouleversante.
Mon plan initial était de remonter au nord de la Malaisie, mais après une semaine, je décide de suivre mon instinct et d’écouter mon cœur en m’envolant sur un coup de tête vers Bali, l’île des dieux. Rien n’y a changé depuis mon dernier voyage il y a trois ans : toujours les mêmes offrandes, les mêmes sourires chaleureux et la même sérénité, la seule différence est que je suis devenue une voyageuse solo. Malgré sa fréquentation, Bali dégage comme une onde magnétique que je n’ai jamais ressentie ailleurs. Je suis sous le charme de son atmosphère bohème qui m’apaise. Je marche des heures au milieu des rizières et je me sens plus sereine que jamais : à cet instant, absolument rien ne manque à mon bonheur.
J’ai la chance d’y arriver en avril, en dehors de l’afflux touristique. J’arpente ses rues, au rythme des prières, des chants et des offrandes. Il faut prendre l’habitude de slalomer entre les paniers d’offrandes (canang sari) disposés tous les matins sur les trottoirs, faits avec des feuilles de cocotier et contenant des pétales de fleurs, de la nourriture sucrée et du riz. Les offrandes sont préparées chaque jour et aspergées d’eau bénite. Un encens (dupa) est posé dessus et sera ensuite brûlé car c’est la fumée qui permet à l’offrande d’arriver aux dieux ou aux démons.
Ce qui est incroyable à Bali, c’est que certains lieux, comme des cafés ou des restaurants, affichent la mention « Instagrammables ». Des filles s’y alignent avec leurs robes de soirée, prêtes à faire un shooting (presque) professionnel. Mais profitent-elles encore du lieu ? Les dérives et risques d’Instagram sont variés, aussi bien au niveau personnel (solitude, mauvaise perception de soi, anxiété, stress, harcèlement) qu’à un niveau bien plus large, qu’on imagine peu : celui de la protection de la nature. L’association internationale de protection de l’environnement et des espèces animales, WWF, est partie du constat que « la géolocalisation sur Instagram des lieux préservés met en péril la biodiversité ». Si donner les coordonnées GPS d’un lieu permet de « partager des paysages idylliques, éloignés des sentiers battus », cela a aussi son revers : « l’arrivée soudaine d’un tourisme de masse », avec comme conséquence la pollution qui l’accompagne (bouteilles et emballages plastique laissés après le passage des touristes…). Pour réduire l’impact du surtourisme (champs de fleurs piétinés au moment de la floraison, faune et flore perturbées par l’arrivée massive de touristes dans un lieu protégé…), WWF a eu l’idée de génie de proposer une localisation fictive. Au lieu d’indiquer, via la géolocalisation proposée par Instagram, le lieu précis de sa découverte, l’usager peut désormais inscrire la mention « I protect nature », localisation qui correspond au siège du WWF France, près de Paris. Une superbe idée !
Je pense que j’ai bien fait d’écouter ma petite voix car je fais à Bali des rencontres extraordinaires, celles de personnes inspirantes qui me touchent droit au cœur et me font grandir. C’est incroyable de parler si vite philosophie de vie avec des gens qui m’étaient encore inconnus quelques minutes auparavant ! Je les rencontre tous dans la même auberge de jeunesse d’Ubud, le cœur spirituel de Bali. D’abord, Lis, ma chère amie brésilienne. J’ai immédiatement le feeling avec elle, notre connexion est d’autant plus surprenante que nous venons de nous rencontrer mais c’est un vrai coup de cœur amical. Nous décidons de partir ensemble pour quelques jours sur une île voisine : Nusa Penida, en stop et en ferry, ce qui nous donne davantage de temps pour apprendre à nous connaître.
Elle a eu une histoire d’amour tourmentée et le voyage est, pour elle aussi, une thérapie. Sa récente séparation a finalement été libératrice car elle a appris à se connaître et à agir en accord avec elle-même. Je réalise le nombre élevé de personnes dans mon cas, parties se guérir sur la route après une séparation douloureuse. Créatrice de bijoux en argent, elle imagine une bague spécialement pour moi. Et pas n’importe laquelle, celle-ci représente une boussole pour que je ne me perde plus jamais, au sens propre comme au sens figuré. Moi qui n’avais jamais porté de bague, je ne la quitte plus et elle me guide en me montrant le cap à suivre pour toujours garder le contrôle de ma vie… À l’image d’une grande sœur d’adoption, Lis me guide sur mon chemin de vie.
Nous sommes sur la plage de Kelingking, à Nusa Penida, quand elle me dit : « Tu sais, tu peux oublier les mots que quelqu’un t’a dit mais tu n’oublies jamais comment tu t’es sentie grâce ou à cause de lui. Si tu veux vraiment savoir si tu aimes quelqu’un, essaie d’oublier tout le tralala, les fioritures qui l’entourent pour ne voir que la personne dans sa version la plus authentique. L’aimes-tu même sans sa belle voiture ou sa reconnaissance sociale ? Pose-toi la question. Ne change jamais pour quelqu’un car tu ne seras jamais aussi belle et attirante qu’en étant toi-même Justine. N’oublie jamais de choisir les rêves, les émotions et les expériences plutôt que les possessions matérielles, le pouvoir et l’argent, car rien ne remplacera jamais ton authenticité. » Je bois ses paroles qui résonnent en moi, d’autant plus dans ce lieu magique.
Pour arriver ici, nous avons dû descendre à moitié à quatre pattes l’immense falaise qui donne accès à la plage. Arrivée en bas, je suis trempée d’un mélange de transpiration due à l’effort et de sueur froide causée par la frayeur que je viens de me faire en osant descendre cette falaise abrupte. Tu peux penser que je suis une chochotte mais je viens de me dépasser ! La descente est si raide que je suis vraiment reconnaissante de ces longues jambes que la nature m’a données : la pointe de mes pieds atteint à peine la marche suivante en étant assise sur la précédente. Lis se jette à l’eau la première mais je n’ose pas la suivre, les vagues sont immenses et j’ai la frousse ! Elle le remarque et vient à ma rescousse : « Suis-moi et cours au même rythme que moi ! On va dépasser les vagues et aller plus loin que là où elles se brisent », me dit-elle. Je lui fais confiance et la suis en calquant mes pas sur les siens. Avant d’y aller, j’enclenche ma GoPro, comme si je sentais la vidéo gag arriver. Effectivement, une demi-seconde d’intervalle entre Lis et moi me fait prendre la vague de plein fouet : les images de mon corps ballotté dans tous les sens comme dans une machine à laver sont hilarantes, la force des vagues me fait même perdre mon haut de maillot de bain, mais surtout mes repères spatiaux. Quand je réussis finalement à remonter à la surface, j’ai l’impression d’avoir survécu à une tempête. Plus jamais !
Je conduis des heures durant notre scooter de location. Lis est à l’arrière et nous continuons de discuter : « Justine, arrête d’avoir peur, ton temps est la ressource la plus précieuse. Ne cherche pas toujours des moments extraordinaires, tu risques d’oublier de prêter attention aux moments ordinaires comme celui qu’on est en train de vivre… » Il y a des rencontres qui font s’envoler les doutes, et celle avec Lis en fait sans aucun doute partie ! Grâce à elle et au voyage, mes pas se font plus légers et plus confiants. Quelles que soient les directions que nos vies prendront après ce voyage en Indonésie, je sais que nous nous reverrons. Après tout, quand on voyage, ça devient normal de se donner rendez-vous dans un autre pays. Le monde est notre maison.
À cet instant précis, je fais l’une de mes photos mentales, car c’est l’un de ces moments extraordinaires que je veux être sûre de me remémorer dans les moments difficiles : je prends le temps de m’imprégner des émotions de l’instant en faisant un tour à ٣٦٠ degrés sur moi-même en m’efforçant d’intégrer chaque détail, chaque son, chaque odeur, ainsi que la sensation du vent sur ma peau, pour ne jamais les oublier.
De retour à Bali, nous nous lions d’amitié avec Sebastian, un Argentin venu ici pour une retraite spirituelle, mêlant yoga et méditation. Une vraie « bonne bouille », un sourire sincère, je le trouve sympathique dès le premier regard. Nous devenons tous les trois inséparables, l’alchimie entre nous est parfaite. Quel bonheur de sentir que l’on peut être soi-même, de se sentir compris, de pouvoir se livrer sans avoir peur d’être jugé ! Je ne me rappelle pas la dernière fois où je m’étais sentie si bien avec des amis. Nous passons des heures à discuter, de rien et surtout de tout, à refaire le monde, à partager nos rêves et nos peurs, devant les couchers de soleil grandioses d’Indonésie.
Le lendemain, j’ai la chance de rencontrer un Balinais francophone qui m’invite à une cérémonie traditionnelle où les étrangers ne sont que rarement conviés. Acceptant sans y réfléchir à deux fois, j’y vais avec un autre voyageur argentin. Il nous habille pour l’occasion en tenues balinaises traditionnelles. Je suis très fière d’avoir cet honneur !
Pour aller au temple, j’apprends à m’installer sur un scooter les deux jambes du même côté, en amazone, le port du sarong m’interdisant de passer une jambe de chaque côté. J’espère ressembler, même de loin, aux Balinaises qui sont à mes yeux des princesses d’élégance dans leurs tenues aux couleurs vives. Quant aux hommes, une aura de sérénité se dégage d’eux. La cérémonie, appelée « Galungan », célèbre la création de l’univers. Les Balinais pensent que les dieux et les âmes des ancêtres descendent vers les temples ce jour-là. Je suis bénie avec quelques grains de riz et de l’eau bénite sur le front.
J’ai remarqué la relation très différente que les Balinais entretiennent avec la mort, par rapport à nous Occidentaux. Il arrive très souvent de voir des processions funéraires dans la rue, mais celles-ci n’ont rien de triste. Aucune raison d’être triste car la mort n’est qu’un passage… Un jour, j’assiste par hasard à une cérémonie de crémation en pleine rue, au milieu des enfants qui jouent au ballon devant le marchand de glace avec sa musique de fond sonore, une scène assez surréaliste pour moi, mais pas si étonnante quand on connaît les croyances du pays : à la mort des Balinais commence le grand voyage vers l’au-delà. Selon eux, l’âme immortelle, enfin libérée du corps, peut renaître sous une nouvelle forme. C’est également une idée platonicienne de la mort. Platon disait : « Le corps est le tombeau de l’âme », idée selon laquelle l’âme ne vit donc vraiment qu’à la mort de l’individu, lorsqu’elle se libère du corps temporel pour rejoindre le monde céleste des idées éternelles. Cette philosophie de vie permet de ne pas craindre la mort, de l’accepter, voire de la désirer comme une étape nécessaire de la vie. En règle générale, la crémation d’un corps a lieu quarante-deux jours après le décès, pour que le cycle de la vie accomplisse sa boucle parfaite. Cependant, le coût de cette cérémonie reste très élevé et les familles ont parfois besoin de plus de temps pour rassembler l’argent nécessaire. Mais tôt ou tard, la crémation doit avoir lieu car, tant que le corps du défunt n’est pas brûlé, son âme erre et peut se révéler dangereuse. Pour cette raison, lors d’un cortège funéraire, les hommes qui portent le défunt ne cessent de tourner pour s’assurer que le mort perd ses repères et ne puisse plus retrouver le chemin de sa maison. Le corps est ensuite brûlé dans un sarcophage en forme d’animal, différent en fonction de la caste du défunt.