L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 10 sur 13 · partie 1/5

Pages du PDF

L'appel du bout du monde

Chapitre 9

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

L’Amérique à la force des mollets

Dans vingt ans, vous serez plus déçu par ces choses que vous n’avez

pas faites que par celles que vous avez faites. Alors larguez les

amarres. Mettez les voiles et sortez du port ô combien sécurisant.

Explorez. Rêvez. Découvrez.

MARK TWAIN

Si tu as la santé et tes deux jambes, tu dois foncer pour réaliser tes rêves. En l’occurrence, le mien est de relier Miami à Montréal à vélo et le grand départ est demain. Aujourd’hui, je vais faire réviser mon vélo pour m’assurer de son état général après ces 2 000 premiers kilomètres en France. Il s’avère que je fais bien car la roue avant est voilée, probablement à cause de ma chute à Montpellier lorsque le pneu s’est coincé dans les rails du tram. Mais à part ce problème minime, mon vélo, conçu pour un voyage de longue distance, est un fidèle compagnon prêt à prendre la route de l’Amérique ! Un vrai 4 × 4 (presque un tank vu son poids) équipé de pneus en Kevlar (comme les gilets pare-balles), capable d’affronter tous types de terrains, lourd mais digne de confiance.

Yann, le réparateur, me montre comment démonter les pédales, tourner le guidon dans le sens du cadre et dégonfler les pneus, manœuvres que je dois répéter le soir même, non sans mal, pour préparer le vélo à prendre l’avion avec moi. Le plus difficile en voyageant avec un vélo est de prendre les transports avec lui : emprunter le train ou l’avion peut vite devenir un casse-tête et surtout faire grimper la note. Je retourne chez Béné pour la préparation. Tout se passe bien jusqu’au fameux moment délicat du démontage des pédales : nous nous arrachons littéralement les cheveux ! Dans le sens des aiguilles d’une montre pour dévisser ? On tente même le coup avec une visseuse électrique en suivant tant bien que mal les instructions du tutoriel YouTube ainsi que les conseils, par téléphone, de Yann, le mécanicien vélo, pour vaincre ces satanées pédales dont nous venons finalement à bout après une longue bataille.

J’emballe enfin le tout dans un drap pour protéger le vélo au maximum. Quelques jours plus tôt seulement, j’ai réservé mon billet d’avion auprès de la compagnie AirTransat en raison de sa politique en matière de bagages grand format. Il y a deux grands clans en ce qui concerne le transport des vélos en avion. D’un côté les fervents partisans du carton (ou de la boîte en plastique) car celui-ci protégerait mieux en amortissant les coups potentiels. De l’autre côté, il y a ceux qui préfèrent, au contraire, n’emballer le vélo que d’un sac en plastique souple dans l’idée (et l’espoir) que les manutentionnaires, voyant qu’il s’agit d’un vélo et donc conscients de sa fragilité, seront moins brutaux et prendront plus de précautions, ce qui éviterait ainsi des casses. Pour le trajet Paris-Montréal, mon vélo n’est donc protégé que d’un drap et d’un sac plastique puisque j’ai choisi d’adhérer au deuxième camp.

Béné est comme une deuxième grande sœur pour moi, elle représente à mes yeux le cocon rassurant, la douceur. Elle me conduit en ce jeudi matin d’août à l’aéroport. Je sais qu’elle voudrait venir avec moi, elle qui aime tant le Canada, mais sa vie est ici. Je lui suis tant reconnaissante pour son aide précieuse. Même si je suis très heureuse d’aller à Montréal, je suis quand même moins excitée que lors des départs en Asie, où le voyage est simplifié par le coût de la vie si abordable pour nous autres, Occidentaux, ce qui offre le luxe de ne rien avoir à préparer, contrairement aux voyages ayant pour destination les pays développés. Pour la première fois, j’ai plus qu’un simple sac à dos pour bagage. J’emporte mon vélo pour un voyage qui, je l’espère, se passera comme sur des roulettes.

Juste avant d’embarquer, j’ai la mauvaise idée de poster sur ma page Facebook une photo de ce qui ressemble à un paquet-cadeau géant raté, mon vélo dont l’emballage est constitué de bouts de carton, d’un drap et d’une tonne de gros scotch marron, ce qui fait bien rire tout le monde. « Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ?! » Les réflexions de certains m’inquiètent : « Tu es inconsciente d’embarquer ton vélo sans plus de précaution », mais j’ai confiance ! Après avoir fait enregistrer mon vélo, je pars feuilleter les magazines sur le Canada et je prends en photo quelques pages de guides, ce qui montre à quel point je suis préparée. Ce qui est drôle, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, en mars 2019, je suis à La Barbade et je relis mon carnet de voyage rédigé à l’aéroport : « Je pense arriver vers mi-octobre à Washington DC avant de filer au chaud en Floride ! J’ai tellement hâte de fêter mes premières fêtes d’Halloween et de Thanksgiving aux États-Unis. » Je ne sais pas encore que je vais fêter Halloween à Miami ni que, même si je serai à La Barbade pour Thanksgiving, je serai techniquement sur le sol américain car à l’ambassade des États-Unis… (Il faut bien que je mette un peu de suspense pour te donner envie de continuer ta lecture !)

En marchant dans l’allée centrale de l’avion, je ressens comme à chaque fois cette immense vague d’excitation, ma main cherche instinctivement mon collier, celui qui me vient de ma petite mamie. Je sais qu’elle veille sur moi et, depuis que je le porte, je sens ses ondes positives et sa protection. Elle me guide et me montre le chemin. Elle m’apporte cette confiance au fond de moi, cette foi en l’avenir et en ma bonne étoile. J’ai repris du poil de la bête après les épreuves des derniers mois et je vois à nouveau le futur plein de promesses.

Dans les nuages, à 9 000 mètres d’altitude, je m’imagine ce que mamie me dirait : « Tu es sur la bonne voie, vis à 100 % en t’épanouissant et en étant utile pour rendre le monde meilleur. » Mon rêve est d’avoir des albums photo remplis d’aventures et de souvenirs à partager avec mes petits-enfants. La route vers ses rêves est toujours semée d’obstacles mais la récompense sera, je l’espère, à la hauteur des efforts et des difficultés surmontées. Cet avion m’emmène vers le nouveau chapitre de ma vie. J’ai peur mais je vois l’horizon des possibles s’ouvrir devant moi.

Les derniers mois en Asie étaient extraordinaires mais je ne me sentais pas totalement libre car je savais que les sponsors du vélo comptaient sur moi pour réaliser ce projet… Je profite d'ailleurs de ce livre pour leur dire un immense merci pour leur aide ! Je ne serais sûrement pas rentrée en France si j’avais gardé l’argent et acheté le vélo plus tard dans un autre pays, au lieu de m’en encombrer en France et de devoir voyager avec lui. Bref, je me fais violence, j’arrête de ressasser et je me lance ! Ma nouvelle résolution de ne plus avoir de regrets doit commencer maintenant. Voyager est une chance formidable et je suis chanceuse d’avoir un passeport fort : j’ai d’autant plus mesuré cette chance en étant avec Ayesh dont la nationalité lui a fermé, entre autres, les portes du pays de l’oncle Sam. Je suis excitée comme une puce dans l’avion car la cerise sur le gâteau est que, cette fois, je n’ai qu’un aller simple : aucun retour en France n’est prévu. C’est l’aventure ! Je ressens un profond sentiment d’accomplissement : je prépare ce voyage depuis si longtemps. Grâce au partenariat avec les enfants, j’ai l’impression d’avoir enfin réussi à imbriquer les pièces d’un puzzle, tout me semble parfaitement à sa place à cet instant précis. Je pourrais rester dans cet avion pendant des heures, des jours, tellement le sentiment de bien-être est à son comble ! La gratitude que je ressens pour la vie est indescriptible…

Après huit heures de vol, nous atterrissons à Montréal et ma première rencontre avec un Québécois est des plus comique. Le policier de l’immigration paraît impressionné par mon projet de périple que je lui présente quand il m’interroge sur le but de ma visite, même s’il a l’air de penser que je dois avoir un grain pour me lancer dans un voyage pareil. Il écrit donc ironiquement « sadomaso » en réponse à la question sur ma carte d’entrée au Canada, ça promet ! (Un mois plus tard, j’ai d’ailleurs la surprise de recevoir un message de sa part sur Facebook : il veut savoir si j’ai survécu à ce premier mois : un chouïa inapproprié certes, mais adorable !) La corvée de la douane passée, je récupère enfin ma bicyclette, arrivée à bon port, sans aucune casse !

Jean-François, mon premier hôte, m’attend à l’aéroport. Son visage sympathique et son accent amusant me mettent tout de suite de bonne humeur. Une fois chez lui, dans l’une de ces maisons typiques de Montréal, avec le fameux escalier en fer forgé en façade, il m’aide à remonter mon vélo : une aide précieuse, la mécanique n’étant vraiment pas mon fort. Nous posons ensuite la pièce finale : le fanion de l’association À chacun son Everest qui flottera fièrement à l’arrière. Quelques jours avant le départ, j’avais été émue de recevoir, en plus du drapeau, le tee-shirt de l’association que je porte aujourd’hui : celui-ci me donne un sentiment d’appartenance et la niaque sur la ligne de départ de ce grand périple.

Jean-François est le parfait exemple de la gentillesse et de la chaleur humaine des Canadiens, le premier d’une longue liste. Durant trois jours, il me fait visiter Montréal. Quel bonheur de pouvoir découvrir un lieu accompagné d’un local qui en connaît tous les recoins et trésors cachés. Il m’initie à la navigation avec son voilier sur l’un des lacs de la région, m’apprend des expressions québécoises à mourir de rire et me fait goûter à la poutine, la spécialité québécoise. Je n’étais pas du tout attirée par ce plat qui me paraissait une abomination en matière de gastronomie : des frites recouvertes de sauce brune et de fromage en grains typique ! Finalement, c'est vraiment pas mal mais bonjour les calories. Heureusement que je vais commencer à pédaler bientôt pour éliminer.

J’ai un excellent feeling pour l’instant : ce voyage commence sur les chapeaux de roues ! Après ces trois jours ensemble, dur de le quitter mais il est temps de prendre la route. Pendant deux jours, j’hésite à partir au nord découvrir le Québec ou à prendre la direction de l’Ontario, ce que je choisis finalement. Je ne veux pas faire de boucle et j’ai envie de prendre la direction du sud puisque nous sommes déjà fin août : le froid pointe le bout de son nez ! Est-il préférable de prévoir un itinéraire ou de se laisser porter ? Pour ma part, j’ai un itinéraire global mais ouvert à toutes les variantes qu’on me conseillera : les itinéraires bis sont les bienvenus.

Dès le début de cette aventure nord-américaine, ma capacité (ou plutôt mon incapacité) à prendre des décisions est mise à rude épreuve. Si je pars dans cette direction, peut-être vais-je rencontrer l’homme de ma vie ? Mais si je pars de ce côté-là, peut-être vais-je avoir un accident… Et si là-bas les gens étaient bien plus sympas ? Je monte des scénarios farfelus dans ma tête, en me mettant bien trop la pression. Je me rends malade pour une décision qui n’a pourtant rien d’existentiel mais est à l’image de mon grand problème : que choisir ? Je décide finalement d’aller vers les chutes du Niagara. Ma volonté farouche de m’y rendre malgré l’immense détour fait d’ailleurs bien rire mes nouveaux amis québécois qui trouvent cette attraction typiquement française, eux préférant les chutes Montmorency, dans la province de Québec. Mais voilà, voir les chutes du Niagara est l’un de mes rêves et je décide d’aller chercher ce rêve coûte que coûte, j’en suis si près !

C’est déjà le moment des adieux. Jean-François m’a offert un accueil extraordinaire et m’a permis de commencer le voyage dans les meilleures conditions possible. J’avoue être anxieuse à cet instant devant l’ampleur du défi qui m’attend mais, une fois le premier coup de pédale passé, j’éprouve une sensation indescriptible : j’attendais ce moment depuis si longtemps, je me suis vraiment battue pour en arriver là, quel bonheur ! Les premiers kilomètres en centre-ville se font dans un sentiment d’euphorie : je me fais aborder par plusieurs coursiers à vélo. Curieux de savoir où je vais, chargée comme je suis, ils m’encouragent dans mon projet : « Vraiment cool ! » Les gens que je croise semblent en général impressionnés par la distance qui me sépare de ma destination. Mais je viens seulement de commencer et je suis pour l’instant loin de l’exploit. Tout est encore à prouver. Ce qui est certain, c’est que j’aime l’improvisation, l’inconnu et l’inattendu, alors je vais profiter de tout ce qui se présente à moi, quoi que ce soit…

Passée l’excitation du début, me voilà maintenant seule à pédaler dans un environnement tristounet, au bord du canal Lachine, une zone très industrielle. Tel un coureur d’ultra-trail, je viens de dépasser l’allégresse de la ligne de départ, les encouragements de la foule et la douceur d’être entourée d’autres humains pour maintenant me retrouver seule, face à moi-même. Je sens une petite vague de panique m’envahir, je me demande ce que je fais là et je ne peux m’empêcher de comparer ce moment avec mon expérience californienne, même si je sais que je ne le devrais pas. Dès que je suis à vélo, mes souvenirs et mes regrets reviennent au galop au risque de tomber dans la nostalgie de l’expérience que nous avons vécue en tandem. Je dois me reprendre, ce n’est pas le moment d’être mélancolique.

Dès que je me mets dans un meilleur état d’esprit, c’est comme si l’univers et ses étoiles s’alignaient, et tout devient plus agréable. J’ai maintenant quitté la zone industrielle pour pédaler au bord de lacs et de petites villes typiques qui correspondent à l’image que je m’étais faite du Canada. Je pique-nique dans un parc. J’adore cette sensation de communion avec la nature, cette simplicité et cette lenteur qui caractérisent le voyage à vélo, je prends le temps d’apprécier les plaisirs simples. Être dans la nature éveille les sens et aide à se reconnecter à soi-même, sans rien qui ne vienne parasiter ce bien-être, sauf peut-être… les moustiques qui me prennent pour cible et font de moi leur casse-croûte. Je repars couverte de piqûres. Leur attaque me fait fuir ce lieu pourtant magique, mais ce sont les règles de la nature que j’accepte de bon cœur.

93 kilomètres plus loin (j’avais visé fort pour une première étape), j’arrive, épuisée mais heureuse, chez Julie et Gaston. Je suis clairement en hypothermie. De l’extérieur, leur maison ne m’inspire pas confiance, on dirait une maison de conte de fées, celle du méchant de l’histoire. Cette première impression est pourtant infondée et nous passons une excellente soirée tous les trois, ils me font essayer des vêtements qui, selon eux, rendent un - 40 degrés « agréable » (je leur explique qu’il faudrait me kidnapper et m’emmener de force pour que je vienne au Québec en hiver). Ils me font goûter les bières locales aux noms plus incongrus les uns que les autres et me conseillent sur mon itinéraire. Je suis incorrigible : malgré le fait que j’ai choisi cette direction, je ne fais que regretter de ne pas avoir décidé d’explorer le Québec en partant au nord. Je fais une fixette qui m’empêche même de dormir malgré la fatigue. Je dois reprendre mes bonnes habitudes de méditation pour me relaxer. J’ai envie de me taper sur les doigts tellement je m’en veux de réagir comme ça mais c’est plus fort que moi. J’ai besoin d’un binôme pour faciliter mes choix… Pourtant, je vais devoir apprendre à ne compter que sur moi-même.

Après une nuit agitée, nous prenons le petit déjeuner tous les trois. Je leur suis tellement reconnaissante de cet accueil si chaleureux ! Je repars pour 75 kilomètres après un câlin d’adieu et un : « Où que tu sois, si tu as un problème, tu n’as qu’un coup de fil à passer et je viens te chercher » de Gaston. Quelle gentillesse ! Je passe la journée à pédaler en me perdant dans mes pensées… Un voyage, particulièrement à vélo, est avant tout une introspection avec énormément de temps pour penser, en étant huit heures par jour sur la selle. Quand ma propre compagnie devient trop ennuyeuse, j’écoute des podcasts, que ce soit des interviews inspirantes ou des émissions pour me cultiver. De cette façon, je n’ai plus la sensation de perdre mon temps pendant ces interminables journées de pédalage. Un soir où je campe dans un endroit à première vue peu accueillant, je me fais une drôle de réflexion, je me dis que si j’étais dans l’une des voitures qui passent près d’ici, je me dirais sûrement que cet endroit est effrayant. Mais puisque j’y suis, je vois qu’il n’y a absolument pas lieu d’avoir peur ! Tout est une question de perspective et cette idée me fait brusquement lever toutes mes peurs. Je me sens comme enveloppée d’une couverture rassurante et réconfortante, je pense que je viens de trouver la clef du lâcher-prise : ne plus avoir peur, notamment des autres, du pays voisin… Seul l’inconnu effraie et il suffit de dépasser cette première barrière pour s’apercevoir que ce sentiment est infondé.

La journée suivante est longue et éprouvante avec un vent de face constant. Je m’arrête dans deux épiceries, appelées ici « dépanneurs », pour un thé glacé rafraîchissant sous ces 30 degrés. Les premiers jours seule à vélo sont difficiles psychologiquement : j’ai tellement de mal à gérer la solitude que je vide parfois intentionnellement ma bouteille d’eau pour pouvoir aller sonner aux portes et demander aux habitants de la remplir en ayant ainsi un prétexte pour engager la conversation. Mes hôtes m’offrent chaque soir un cocon éphémère dont il est soit très facile de repartir quand le moral est là et que la route m’appelle, soit extrêmement difficile quand j’ai envie ou besoin de rester dans la chaleur qu’offre leur foyer si mon moral est dans mes chaussettes et que l’envie de me sentir entourée est trop forte.

Une femme seule qui voyage, notamment à vélo, questionne et interpelle : les gens viennent vers vous sans crainte. On vous invite facilement à partager un repas ou un moment de vie. En étant seule, j’inspire la confiance mais aussi peut-être la compassion : tout le monde veut me protéger, notamment les hommes portés par leur galanterie, mais aussi les femmes qui se reconnaissent en moi et veulent être solidaires. Je vais vérifier cette hypothèse un nombre incalculable de fois tout au long de la route.

Après 10 kilomètres de plus qu’initialement prévu (ça compte psychologiquement à la fin d’une journée), j’arrive enfin chez Jenny, François et leur énorme chien Sam et, dès les premières secondes, je pressens que la soirée va être exceptionnelle.

Je prends d’abord une douche qui m’apporte un plaisir démesuré après cette journée exigeante physiquement puis nous apprenons à nous connaître autour d’un repas convivial. Ils suivent un régime original dont je n’avais jamais entendu parler auparavant : le régime cétogène. Qui a déjà vu un régime dont le principe est de manger aussi gras que possible pour perdre du poids ? Ce régime riche en lipides est utilisé depuis longtemps pour traiter certaines pathologies comme l’épilepsie afin de réduire les crises convulsives. L’idée est de réduire considérablement la consommation des glucides au profit des lipides pour provoquer un état de cétose et ainsi perdre du poids rapidement car le corps puise dans les lipides en l’absence d’apport de glucides. On en apprend tous les jours, notamment en dormant chez l’habitant en voyage, ne serait-ce qu’autour du repas car les différences d’habitudes alimentaires entre les familles qui m’ont reçue sont impressionnantes.

« Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es » : déjà en ١٨٢٥, le gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin soulignait le lien étroit entre le fait de manger et la personnalité de celui qui se nourrit. Au-delà du seul acte de manger, l’acte de cuisiner est révélateur de la personnalité d’un individu, de son tempérament et de sa façon d’être. L’aspect culturel de l’alimentation s’exprime également à travers les rites et les interdits qui l’entourent. Par exemple, le piment, aliment initiatique, n’est autorisé qu’à l’âge adulte dans certaines sociétés. Dans de nombreux pays, certains aliments porteurs d’une connotation virile sont réservés aux hommes, comme le serpent en Asie. En Occident, c’est surtout l’alcool dont la première consommation marque le passage de l’enfance à l’adolescence. Ce que nous mangeons, mais aussi la manière dont nous le mangeons (les bonnes manières à table), témoigne de notre identité et de notre appartenance sociale mais surtout culturelle. En France, finir son assiette prouve que vous avez apprécié le plat, tandis que dans beaucoup de pays, la politesse veut, au contraire, de laisser toujours quelque chose, une assiette vide signifiant que vous n’avez pas assez mangé. De même, faire du bruit en mangeant et roter à la fin du repas en Asie est signe de plaisir et de satisfaction, alors que ces comportements sont très grossiers en Occident. Il m’est arrivé plusieurs fois de prier avant le repas avec certaines familles et, même si je ne suis pas croyante, j’apprécie toujours ces moments de communion où l’on est reconnaissant de ce qui se trouve sur la table. Partager un repas avec d’autres convives est toujours un moment privilégié.

François a traversé le Canada à vélo il y a quelques années et veut, en recevant à son tour, rendre la pareille. Nous sommes pris de fous rires à l’évocation de certains souvenirs. Nous discutons de sujets profonds tels que le courage, l’acceptation, le fait d’assumer ses choix sans regrets… Leur accueil me réjouit, j’espère vraiment les revoir un jour ! Après une bien meilleure nuit que la précédente et le moral retrouvé, je me réveille avec de l’énergie à revendre. Nous continuons de discuter passionnément pendant le petit déjeuner. Jenny s’étonne de me voir voyager seule et me pose, comme souvent, la question de la sécurité. Je lui réponds en souriant qu’il m’est plus souvent arrivé d’avoir peur à Paris qu’en voyage. Je trouve les gens passionnés, comme Jenny et François, passionnants et je profite à 100 % de chacune des 86 400 secondes que m’offre cette journée en leur compagnie. Le lendemain, puisque Jenny part dans la même direction que moi, elle m’embarque à bord de son pick-up et me fait gagner 20 kilomètres, ce qui me laisse plus de temps pour profiter d’elle et de la journée à un rythme moins soutenu. Malgré le peu de temps passé ensemble, j’ai l’impression de la connaître depuis toujours et les au revoir sont difficiles.

Il est temps de reprendre la route. Je pédale joyeusement jusqu’à ce qu’un avis de tempête me force à prendre une pause pendant plus de deux heures dans un café (je n’ai pas envie de m’envoler), avant d’arriver chez Alice et Steven, dans la banlieue d’Ottawa, le soir. Steven m’emmène voir un son et lumière sur la façade du parlement, retraçant l’histoire du Canada. Ils sont très gentils mais je sens les regrets pointer dans chaque phrase quand ils me racontent leur histoire. Il me dit d’ailleurs : « Je n’ai pas eu comme toi le courage d’aller à la rencontre de mes rêves et maintenant, je suis coincé puisque j’ai une famille. » J’essaie de le convaincre qu’avoir une famille n’est en rien un frein même si ça demande certes plus d’organisation pour libérer du temps pour soi tout en étant présent pour sa famille. À mon sens, se marier ou avoir des enfants ne devrait jamais être vu comme la fin de la liberté mais plutôt comme la porte vers de nouvelles aventures, différentes mais tout aussi belles, voire davantage puisque « le bonheur est la seule chose qui se double si on le partage » (Albert Schweitzer).

Le lendemain, je parcours les 30 kilomètres qui me séparent d’Ottawa sous le soleil qui pointe enfin le bout de son nez après s’être caché plusieurs jours. Je pique-nique près des écluses où je rencontre un charmant couple qui me conseille de retourner dans la direction de la ville de Québec ! Trop tard, je dois continuer dans celle que j’ai choisie et assumer mon choix. J’arrive enfin chez Glenn où je vais passer deux nuits pour visiter la capitale. Il vit dans une maison de maître grandiose, mais où il manque de la vie, une âme. Tout est très épuré et (trop) rangé, on dirait presque une maison témoin. Voilà toute la différence, à mon sens, entre une maison et un foyer. Son ami suisse Peter est ici pour quelques jours et nous cuisinons ensemble de délicieux repas avec un temps de préparation scandaleux, pour un résultat à se rouler par terre. Le lendemain, nous partons tous les trois faire du canoë sur la rivière des Outaouais et nous y découvrons la ville vue de l’eau, superbe !

Le 1er septembre, je me lance un défi : parcourir pour la première fois, seule, plus de ١٠٠ kilomètres en une journée, ١٢١ kilomètres précisément. Je pars à ٧ heures en essayant d’organiser ma journée par étapes avec différents points de ravitaillement pour fractionner l’effort : je prends mon premier repas à ٣٠ kilomètres puis mon déjeuner après ٧٥ kilomètres. Je m’étonne car je réussis ce défi assez facilement. Le corps est une machine capable de nous surprendre et de s’adapter avec de l’entraînement ! Je regarde d’ailleurs ce jour-là une conférence TEDX très inspirante retraçant l’histoire d’un homme qui a réussi à repousser les limites de son corps et même des connaissances que l’on avait jusqu’alors sur les capacités du corps humain en fixant un nouveau record d’apnée : il a tenu dix-sept minutes sans reprendre sa respiration, un véritable exploit !

J’ai la chance de tomber ce soir sur Ralf et Jacky qui me reçoivent comme si j’étais leur fille pour célébrer ce défi relevé. Nous refaisons le monde autour d’un bon repas réconfortant. Passionnés de vélo et connaissant leur région sur le bout des doigts, ils me déconseillent fortement de continuer vers Toronto à vélo. Je suis dépitée. D’après eux, cette route est dangereuse pour les cyclistes et surtout sans aucun intérêt. Où aller maintenant ? C’est dans ce genre de moments que je voudrais avoir un binôme de voyage avec qui faire de nouveaux projets, une épaule sur laquelle me reposer. Jacky a l’idée de prendre un chapeau et d’y mettre des petits papiers sur lesquels elle inscrit mes différentes options. Option numéro 1 : « Retourner sur mes pas et aller au Québec » ou option numéro 2 : « Aller aux chutes du Niagara », quel que soit le moyen, coûte que coûte. Nous nous tournons ensuite vers Ralf pour une main « innocente », et voilà qu’il confirme ce que mon intuition me poussait à faire : voir ces chutes qui m’attirent depuis l’enfance !

À partir de ce moment-là, c’est comme si tout « l’univers conspirait à me permettre de réaliser mon désir » (Paulo Coelho, L’Alchimiste). En parallèle de Ralf et Jacky, pour m’assurer d’avoir un hôte ce soir-là, j’avais également contacté Josh dans la même ville. Et voilà que ce matin, il m’envoie un message pour me faire part de ses regrets de ne pas m’avoir rencontrée et de son départ imminent cet après-midi même pour… les chutes du Niagara où il va rendre visite à son père ! Une coïncidence et une chance exceptionnelles que je m’empresse de saisir ! Un dilemme se présente toutefois à moi : est-ce que je m’obstine à tout faire à vélo pour le challenge, au risque de pédaler dans des zones industrielles dangereuses, près d’autoroutes – pour résumer, « bouffer » du kilomètre, comme les puristes du voyage à vélo qui n’acceptent aucun moyen motorisé durant leur voyage ou, au contraire, accepter cette proposition plus qu’alléchante ? Cette fois-ci, il ne me faut pas longtemps pour prendre ma décision ! Sans réfléchir à deux fois, j’accepte.

Je pars donc chez Josh qui vit à un bloc à peine (l’équivalent nord-américain du pâté de maisons). Je n’ai pas le feeling immédiat et pourtant, il va, sans l’ombre d’un doute, être l’une de mes plus belles rencontres. Nous décidons de partir à l’aube le lendemain matin car nous avons plus de 500 kilomètres à parcourir et il a envie de me faire découvrir aujourd’hui la ville de l’Ontario où il vit. Il y a emménagé voici quelques années après avoir eu un coup de cœur lors d’une visite. Brookville fait partie de la région des Thousand Islands entre Montréal et Toronto, région constituée exactement de 1 864 îles sur la rive nord de la rivière Saint-Laurent. Je tombe moi aussi sous le charme de cette charmante ville à taille humaine où tout le monde semble se connaître. Le problème est qu’apparemment, Josh et ses amis se sont ligués pour m’engraisser ! Sa première amie tient un café et veut me faire goûter la spécialité de la région, une pâtisserie contenant au moins 1 000 calories par bouchée. Sa deuxième amie, pâtissière, m’offre une énorme boîte de brownies à emporter (oui, n’oublie pas ce fameux mantra : « Tu peux te faire plaisir, tu fais du vélo ! »). Pour finir, en revenant chez lui, Josh tient à ce que je teste les gâteaux qu’il vend sur le marché : des petites bombes caloriques faites à base de barres chocolatées « Mars » passées à la friture et enrobées de beurre et de sucre. Une vraie aberration gastronomique qui pourrait vous causer un arrêt cardiaque presque immédiat : il va falloir pédaler pour éliminer tout ça !

C’est la première fois que je suis hébergée par un homme célibataire. En tant que voyageuse solo, j’essaie toujours de choisir des femmes seules, des couples ou des familles. Cette fois-ci, j’avais hésité mais les nombreux commentaires, plus élogieux les uns que les autres, sur son profil Couchsurfing, m’avaient inspiré confiance et poussée à écouter mon instinct. Et heureusement que j’ai suivi les conseils des autres voyageurs : je serais vraiment passée à côté d’une belle âme si je ne m’étais pas arrêtée ici. Josh est un gardien de prison passionné de voyages et d’antiquités. Il aime recevoir des voyageurs afin de voyager par procuration. J’ai rarement rencontré une personne aussi généreuse que lui. Il me fait faire le tour de sa propriété, tout fier de l’avoir rénové seul. Il a acheté cette maison dans un mauvais état et l’a refaite du sol au plafond avec goût, en écumant les magasins d’antiquités du coin pour trouver des trésors qu’il est excité et fier de me montrer aux quatre coins de la maison. Le soir, il me propose d’étrenner son Jacuzzi flambant neuf. Les muscles toujours tendus de la journée de la veille, j’accepte avec joie ! Il met de la musique et quelques bougies et me demande, tout timide, s’il peut me rejoindre. Puisqu’il est plutôt le profil nounours que dragueur incontrôlable, j’acquiesce en éclatant de rire et nous passons la soirée à refaire le monde, tels de vieux amis d’enfance…

Le lendemain est la grande journée ! Celle de la réalisation de mon rêve ! Nous partons à 6 heures du matin, le vélo et tout mon barda embarqués à l’arrière de son pick-up, et cinq heures de route plus tard, nous arrivons enfin. Sur place, il me demande de jouer le jeu en acceptant qu’il me bande les yeux jusqu’à l’arrivée en face de cette merveille de la nature afin de préserver l’effet de surprise. Amusée, j’accepte. Marcher les yeux bandés me rappelle les moments où ma vue m’avait fait faux bond il y a quelques années, mais il est avec moi et je lui fais confiance. Tous mes sens sont exacerbés. Plus l’on s’approche et plus la force de l’eau se fait ressentir : bruit assourdissant de l’eau qui s’écrase après 57 mètres de chute, eau qui nous éclabousse, de plus en plus à chaque pas. Quand le bandeau tombe enfin, je reste ébahie quelques minutes, sans voix. Quelle force de la nature ! Ouvrir les yeux en face de ce trésor est un moment fort en émotions dont je me souviendrai toute ma vie. Quand je me repasse dans la tête les dernières semaines et le chemin parcouru jusqu’ici, l’émotion est à son comble et je ne peux retenir des larmes de bonheur et d’accomplissement. Ça valait vraiment le détour. Dire que j’ai hésité ! Je suis sincèrement heureuse de partager ce moment avec Josh, ça y ajoute une valeur inestimable. J’immortalise ce lieu avec émotion. Après (seulement) vingt jours au pays du sirop d’érable et des caribous, je termine en beauté cette première étape du voyage en réalisant ce grand rêve d’enfant. Nous marchons même derrière les chutes. Quelle puissance ! J’ai le sourire jusqu’aux oreilles toute la journée.

Les chutes du Niagara sont un ensemble de trois chutes d’eau situées sur la rivière Niagara, qui relie le lac Érié au lac Ontario, dans l’est de l’Amérique du Nord, à la frontière entre le Canada et les États-Unis. Certains se plaignent du business qui s’est créé autour des chutes avec notamment les nombreuses boutiques bling-bling aux alentours. Bien sûr, je suis la première à être dégoûtée par les magasins qui font tourner leur climatisation à fond en laissant les portes grandes ouvertes, mais j’essaie de faire abstraction de ces distractions et de profiter au maximum de la nature.

Plus tard, j’apprends, sidérée, que cette nature est contrôlée par des ingénieurs, capables de régler la puissance et le volume d’eau déversé par les cascades. En fonction de la saison et de la fréquentation touristique, ils ouvrent plus ou moins les valves, tel un robinet, pour les rendre plus impressionnantes et offrir aux touristes ce qu’ils sont venus chercher. Je reste médusée face à cette information déroutante ! J’en apprends beaucoup sur l’histoire du site en visitant le musée. On peut même encore y voir le tonneau utilisé en 1901 par Annie Edson Taylor, la première personne à s’être lancée du haut des chutes du Niagara. Pour tester son invention, elle envoya d’abord son chat qui survécut sans une égratignure… Le jour de son 63 e anniversaire, elle prit place à son tour dans le tonneau en bois avec un simple oreiller pour se protéger. Elle survécut par miracle à la chute et devint ainsi célèbre, sans pour autant atteindre la fortune qu’elle espérait. Les chutes sont souvent le théâtre de défis et d’exploits, comme celui d’Erendira Wallenda, une acrobate américaine qui s’est suspendue par les dents au-dessus des chutes du Niagara depuis un hélicoptère, réalisant une série de pirouettes à quelque ٩٠ mètres au-dessus de l’eau ! Son mari a traversé le vide en marchant sur un fil. Ce lieu a sans conteste un pouvoir d’attraction pour les casse-cou en tout genre !

Pour clore cette journée en beauté, nous partons tenter notre chance dans l’un des casinos dont le site regorge. Après avoir misé 20 dollars, nous remportons l’incroyable somme de 200 dollars. Un énorme coup de bol ! Nous nous offrons donc une montagne de sushis avec nos gains. Ce buffet illimité me force à ouvrir le bouton de mon jean pour gagner quelques centimètres et de la place pour des sushis supplémentaires !

Josh tient à me présenter son grand-père, la raison de sa visite à Niagara Falls. Veuf depuis peu, celui-ci vit en colocation avec l’une de ses amies, qui a elle aussi subi une perte récente. Ils se comprennent et se sentent moins seuls en vivant ensemble. Je pense que la solitude est l’un des grands maux de nos sociétés occidentales. Des études ont prouvé qu’elle pouvait provoquer ou aggraver certaines pathologies, aussi bien mentales que physiques, au point de devenir un véritable problème de santé publique. Elle tuerait d’ailleurs plus que l’obésité !

La solitude est à différencier de l’isolement social car elle est subjective. On peut se sentir seul même si on est très entouré (car les liens ne font pas sens pour nous) alors qu’on peut, au contraire, être isolé sans se sentir seul, car un seul lien peut parfois suffire. Il est donc vital d’entretenir des relations sociales. Il n’y a rien de plus difficile, à mon sens, que de se sentir exclu, délaissé, abandonné au cœur d’une société individualiste et individualisante. La solitude peut permettre de se ressourcer tant qu’elle demeure occasionnelle, comme lors d’une retraite de méditation. Comme l’a dit Omar Sy, « la solitude c’est ça, le vrai enfer ». J’ai tellement vécu cette solitude enfant que je connais la souffrance qu’elle engendre. C’est pour cette raison que, quand je suis arrivée à Paris, je suis devenue bénévole pour une association dont le but est de lutter contre la solitude des personnes âgées. Je leur rendais visite pour leur apporter le repas, les aider dans leur quotidien ou tout simplement discuter et leur apporter de l’attention et de la chaleur humaine. Des sites se sont créés dans ce sens à Paris, comme la communauté PariSolidaire où des personnes âgées proposent une chambre dans leur appartement à des étudiants, sans échange d’argent, avec pour simple contrepartie leur présence rassurante la nuit et un dialogue entre générations. Ce concept se développe un peu partout en France et à l’étranger, ce qui est formidable.

La veille, avant d’embarquer en direction des chutes, Josh avait appelé Bev et Dev, les parents de son meilleur ami, pour savoir s’ils pouvaient, par chance, me recevoir. Sans hésiter, ils ont accepté en lui demandant :

— Est-ce qu’elle aime le vin ?

— Bien sûr, elle est française…

Voilà comment ma relation a commencé avec ces vrais bons vivants. Je me dis qu’ils s’attendent peut-être à me voir débarquer avec un pull à rayures, un béret et une baguette sous le bras… Plus sérieusement, leur accueil est formidable. Je suis une inconnue et pourtant ils me reçoivent comme leur propre fille. Une relation forte se crée rapidement entre nous. D’ailleurs, en demandant à Bev le code wifi, je comprends à quel point leur fils unique, qui vit maintenant en Corée du Sud, leur manque, quand elle me répond que le mot de passe est one lost son (« un fils perdu »). Notre manque affectif respectif nous rapproche et la compagnie nous fait du bien. Grands amateurs de vin et surtout fins connaisseurs, ils me préparent un échantillon des meilleurs vins de la région pour une dégustation. Ils m’apprennent à reconnaître un bon vin, à tenir mon verre par le pied de façon à ne pas réchauffer le vin blanc frais… Un vrai cours d’œnologie privé ! Ils m’emmènent ensuite voir un feu d’artifice au-dessus des chutes du Niagara. J’ai une chance inouïe car, en ce ٣ septembre, c’est le dernier de la saison estivale. Je suis aux anges, c’est féerique. Bev, malgré ses problèmes de dos et ses difficultés à marcher, nous rejoint à pied alors qu’elle était censée nous attendre dans la voiture. En arrivant, elle me glisse à l’oreille : « Il y a peu de gens pour qui je me serais déplacée jusqu’ici mais je voulais partager ce moment magique avec toi », ce qui me fait monter les larmes aux yeux. Un moment que nous immortalisons par un cliché précieux…

Le lendemain est encore une superbe journée. Je fais une grande boucle vers Niagara on the Lake, une charmante ville très chic et, sur le chemin, je m’attarde devant les barrages pour essayer d’en comprendre le fonctionnement. La gestion de l’énergie renouvelable produite par les chutes est impressionnante. Depuis 2013, un tunnel les relie en effet à une centrale électrique qui fournit 8 % de l’énergie électrique de la province. Grâce à Dev (l’un des guides touristiques du coin), j’en apprends beaucoup sur la région Niagara puisqu’il connaît le site comme sa poche et me fait profiter de ses anecdotes.

Pendant mon séjour, je donne une conférence dans le collège du quartier afin de continuer à transmettre mon message sur l’importance de devenir la personne que l’on souhaite et la réalisation de ses rêves en général. C’est la première fois que je réalise cette conférence en anglais et c’est un vrai challenge ! À la fin de mon intervention, Melissa, l’institutrice, demande aux enfants ce qu’ils ont retenu de ma visite et quand j’entends « Never give up » (« N’abandonne jamais »), « Believe in you and in your dreams » (« Crois en toi et en tes rêves »), « Don’t be afraid to fail, otherwise you will never succeed  » (« N’aie pas peur d’échouer, sinon tu ne réussiras jamais »), je suis plus heureuse que jamais : ils ont compris mon message !

Je fais bien rire Bev et Dev car, pendant la semaine que je passe avec eux, je tiens à aller chaque jour, sans exception, admirer les chutes, à 10 kilomètres de là, distance que je parcours à vélo. C’est hypnotique, fascinant, et je ne m’en lasse pas. Il faut bien que j’amortisse ma visite vu l’énorme détour que j’ai fait pour venir les contempler !

Sur les conseils de Dev, je prends le ferry qui m’emmène quasiment sous la cascade. La force ressentie est incroyable ! Plus de deux millions de litres d’eau sont transportés par les chutes à la seconde, c’est colossal. La force de l’eau coupe le souffle, je hurle de toutes mes forces ma peine des derniers mois, éliminant les derniers restes de négativité de mon organisme, tel John Coffee recrachant le mal de son corps dans La Ligne verte, puis mon cri se transforme en cri de bonheur, de joie, d’allégresse : aujourd’hui est le premier jour du reste de ma vie.

Pour mon dernier soir en leur compagnie, ils me font la surprise de m’emmener dans un restaurant extraordinaire, Vineland Estates, classé dans le top 50 des meilleurs restaurants canadiens. Un orgasme gustatif à chaque bouchée ! Les vins, les légumes et la viande viennent de leur propriété. Impossible de faire plus local : du champ à l’assiette ! Je me sens sur un petit nuage, ces mets délicats sont exquis. Après avoir été gâtée et chouchoutée pendant ces quelques jours, il est temps de prendre mon courage à deux mains et de reprendre la route.

Bev et Dev, mes nouveaux parents adoptifs canadiens, m’accompagnent à la frontière pour être sûrs que tout se passe bien. J’ai le cœur brisé de les quitter mais je sais que d’autres aventures m’attendent et que je reviendrai. Bev m’avouera plus tard qu’elle espérait presque que mon visa américain soit refusé pour que je reste avec eux. Je leur suis reconnaissante de cette semaine magique passée en leur compagnie où ils m’ont reçue comme un membre privilégié de leur famille. Je ne peux m’empêcher de leur exprimer ma gratitude jusqu’à ce que Dev me dise : « Tu ne comprends pas. Pendant ces quelques jours, tu as été une bouffée d’oxygène, un vent frais dans notre vie, un rayon de soleil. » Quelle émotion ! Ces quelques jours nous ont fait du bien à tous… Ils me font promettre de les appeler si j’ai besoin de quoi que ce soit : « Rappelle-toi Justine, avec notre passeport canadien, on passe la frontière comme on veut, donc si tu as besoin de quoi que ce soit, tu nous appelles, on assure tes arrières. » Ces mots sont tellement touchants que je leur saute dans les bras pour leur faire un câlin. L’adieu est déchirant mais je leur fais la promesse de revenir les voir un jour. Je me retourne plusieurs fois avant de les perdre définitivement de vue en arrivant sur le pont qui sépare les deux pays.

La douanière américaine, agréable comme une porte de prison, tamponne mon passeport sans trop de difficultés, après que je me suis acquittée des 6 dollars de frais, m’ouvrant ainsi la porte des États-Unis et surtout de la suite de l’aventure. Je compare mentalement cette pimbêche au douanier qui avait tamponné mon passeport à mon arrivée à Montréal un mois plus tôt. Quel contraste ! Je me filme, toute contente, sur le Rainbow Bridge (littéralement le « pont arc-en-ciel ») reliant les deux pays. Cette vidéo fera d’ailleurs beaucoup rire ceux qui me suivent sur Internet car, ayant besoin de mon passeport à proximité, je garde mon petit sac à main avec mes papiers sur l’épaule. Imaginez une voyageuse à vélo avec des sacoches et un petit sac sur l’épaule. Au moins, ça en a fait rire quelques-uns. Le passage de la frontière est mythique avec les chutes en toile de fond. En voyageant seule à vélo, j’attire l’attention : beaucoup de voitures ou de piétons m’interpellent et me questionnent, notamment du côté américain. Je reçois de nombreuses acclamations : « You are my hero, you are so brave, be safe! » (« Tu es mon héroïne, tu es si courageuse, fais attention à toi ! »).

Continuer : partie 2 sur 5