L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 5 sur 13

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L'appel du bout du monde

Chapitre 4

Là où le vent nous portera

La vie des êtres passionnés, entiers et excessifs, ressemble à une

corde raide uniquement tendue entre le meilleur et le pire.

ROMAIN GUILLEAUMES

Nous arrivons en Nouvelle-Calédonie, ce petit bout de France à plus de 15 000 kilomètres de la métropole, en mai 2016. Nous avons quitté le froid et le gris d’Auckland pour arriver trois heures plus tard au paradis ! En tout cas, je n’ai jamais rien vu qui s’en rapproche autant ! Le nez si collé au hublot que je pourrais fusionner avec lui, j’observe le lagon et ses mille nuances de bleu, j’ai la bouche tellement ouverte d’excitation que ma mâchoire pourrait bien se décrocher, et je me tourne sans cesse vers Vincent pour partager ce moment unique et chercher dans son regard l’émerveillement que je ressens. Je sens mes yeux s’embuer et les poils de mes avant-bras se dresser. Cet atterrissage est pour moi symbolique et je pense que découvrir une nouvelle contrée va m’aider à surmonter le deuil.

À la vue du premier uniforme de police français à la douane, je ressens de l’appréhension, comme si j’étais en cavale. L’armée nous recherche-t-elle ? Je pousse Vincent discrètement pour qu’il passe le premier au contrôle de police, comme si ça allait changer quoi que ce soit, comme si j’allais pouvoir m’échapper si une alerte se déclenchait au moment du scan de son passeport… Mais aucune sirène ne résonne et nous reprenons nos papiers sereinement avant de nous élancer à la découverte du « Caillou ». C’est très étrange d’être en France et de ne plus entendre le français que de la bouche de Vincent. Là où beaucoup se sentent rassurés, je me sens au contraire mal à l’aise, le cocon de français que nous avions en pouvant parler librement me manque déjà.

Il est temps de tester le stop sur cette île. J’ai souvent entendu à quel point « faire du pouce » était ici monnaie courante et donc extrêmement facile. Comme dans tous les endroits où la voiture n’est pas un bien courant, ici, elle se partage et l’auto-stop fait partie des habitudes. En nous éloignant de l’aéroport, nous ne tardons pas à découvrir l’hospitalité et la gentillesse des locaux.

La Nouvelle-Calédonie est peuplée de différents groupes ethniques : les Kanaks (qui sont les Mélanésiens autochtones), les Caldoches (descendants d’Européens, en général d’origine française, souvent métissés) et les Métros (Français de métropole). C’est David, un Caldoche, qui est le premier à s’arrêter pour nous rapprocher de nos hôtes Couchsurfing de ce soir-là. Le feeling passe immédiatement et, après quelques minutes, nous avons l’impression de le connaître depuis toujours. Faire du stop et côtoyer les membres des différents groupes ethniques nous fait prendre conscience des clivages. Le référendum qui doit décider de l’indépendance de l’île approche à grands pas et les avis des uns et des autres sont très tranchés. Certains pensent que l’île doit s’assumer et prendre son envol alors que beaucoup sont au contraire persuadés qu’il est plus sage de rester sous le giron français. Finalement, les résultats tombent : l’indépendance, ça sera pour plus tard…

Le point d’orgue de notre visite de la Nouvelle-Calédonie est la découverte du cœur de Voh, une formation végétale naturelle en forme de cœur qui m’émeut aux larmes quand on la survole en ULM, ainsi que le lagon : c’est sans conteste le paysage qui m’a le plus coupé le souffle durant ce tour du monde ! Ce cœur se trouve d’ailleurs sur la couverture de La Terre vue du ciel, le livre de Yann Arthus-Bertrand. De là-haut, nous admirons la nature dans ce qu’elle a de plus pur, un vrai paradis sur Terre avec la végétation tropicale, des dauphins et même des raies manta ! J’ai la sensation d’être dans un documentaire du National Geographic, comme si j’avais été aspirée par des paysages que je n’avais vus auparavant qu’au travers d’un écran.

Nous en apprenons plus sur l’histoire de la Nouvelle-Calédonie grâce aux témoignages des habitants et au film L’Ordre et la Morale, avec Mathieu Kassovitz, qui retrace la prise d’otages par des indépendantistes kanaks de vingt-sept gendarmes sur l’île d’Ouvéa en 1988. L’un de nos hôtes a tenu à le visionner avec nous.

Après réflexion et deux semaines dans ce territoire d’outre-mer, nous décidons de retourner à Taïwan où les opportunités nous paraissent meilleures. À la fin de cette escale en francophonie, nous nous arrêtons une semaine à Melbourne où nous avons la chance de profiter de l’extraordinaire appartement de Kathleen. Un confort que nous apprécions après deux semaines de camping… Melbourne est une ville incroyable et je me sens tout de suite portée par l’énergie qu’elle dégage, j’ai l’impression d’être dans une cité à taille humaine plutôt que dans une mégalopole. Les gens sont adorables et la ville est très cosmopolite avec beaucoup d’expatriés asiatiques. Ce véritable coup de cœur me donne vraiment envie de poser mes valises pour un temps mais je sens que c’est à mon tour de faire plaisir à Vincent et j’accepte de le suivre dans son envie d’expatriation taïwanaise. À Taïwan aura lieu une aventure incroyable, malheureusement loin du happy end des contes de fées que j’espérais.

En débarquant à Taïwan, il nous reste moins de 800 euros en poche, soit 400 euros chacun. Nous avons donc bien conscience qu’il va nous falloir faire preuve de débrouillardise pour renflouer les caisses. D’ailleurs, nous n’avons même plus de compte en banque durant cette période de transition car nous venons de clôturer nos comptes français et néo-zélandais. Alors, comment travailler ici sans visa de travail et sans même parler la langue ? Un pari fou ! Notre première idée est de vendre des quiches françaises sur les marchés taïwanais mais le prix des matières premières est tellement élevé que le bénéfice aurait été quasi nul. De plus, la compétition féroce en termes d’offres, plus que variées sur les marchés, nous pousse à abandonner cette voie.

L’idée d’enseigner le français me traverse l’esprit, idée qui avait germé dès la Nouvelle-Calédonie. J’ai la fâcheuse tendance à m’emballer rapidement pour des idées parfois farfelues mais je pense que celle-ci peut tenir la route. Pas besoin d’investissement de départ si ce n’est un tableau blanc, quelques livres et ma pédagogie. En arrivant, j’ai l’idée de coller des affiches et de distribuer des flyers « La petite française » devant toutes les écoles, collèges, lycées, universités, ainsi que de les partager dans les groupes Facebook. Mes potentiels élèves n’ont plus qu’à scanner le code-barres sur l’affiche et une fenêtre de discussion s’ouvre directement sur l’application de messagerie la plus utilisée en Asie : Line. C’est un immense succès ! Le fait que je sois diplômée de la Sorbonne m’aide beaucoup car ce nom résonne dans l’imaginaire de mes élèves asiatiques, bercés par l’idéal de Paris, la « Ville lumière ». Parfois, quand ils me parlent de la ville qu’ils imaginent, j’ai envie de leur demander : « Où est cette ville merveilleuse ? Moi aussi j’aimerais bien y aller ! » Car leur conception de la capitale est faussée par les films qu’ils ont vus, notamment Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain.

À force de travail et d’obstination, je trouve de nombreux élèves, de tous âges et de tous niveaux. Avant de trouver notre appartement, je fais jusqu’à trois heures de scooter aller-retour pour me rendre chez certains d’entre eux, en partant de chez Dream et Clinton, parfois sous une pluie battante. Je sillonne Taipei sur mon scooter, allant d’appartements en cafés et de restaurants en maisons aux quatre coins de la ville, donnant parfois des cours dans des lieux incongrus. Je prends plaisir à apprendre un nouveau métier, je me sens respectée pour ma pédagogie et mes compétences d’enseignante.

Un an et plus de deux cents élèves plus tard, je me sens plus légitime sous ma casquette de professeure et mes économies sont remontées en flèche. Pourtant, au fond de moi, je sais bien qu’être prof n’est pas ma vocation et l’aventure m’appelle. Pour parvenir à avoir assez d’argent pour partir à l’aventure et voyager, je développe les cours à distance via Skype. Ce système va me permettre d’avoir des rentrées d’argent régulières en voyageant. Quelle satisfaction de voir un élève qui ne parlait pas un mot de français lors du premier cours s’exprimer ensuite couramment dans notre langue ! Le profil de mes étudiants est très varié, du débutant total au passionné de l’Académie française ! C’est la première fois de ma vie que j’ai le plaisir d’être payée immédiatement après avoir travaillé : comme je suis rémunérée en liquide à la fin de chaque cours, j’apprécie de voir presque en instantané le résultat de mon travail.

À Taïwan, on m’offre également l’opportunité d’être mannequin pour la première fois de ma vie. L’une de mes élèves, designer de robes de mariées, cherche en effet une égérie occidentale pour sa marque, car c’est ce qui fait vendre à Taïwan. Me voilà donc engagée comme modèle ! Après plus de trois heures de maquillage et de coiffure (il y avait du boulot), j’enfile près de trente robes puis je m’efforce de prendre les poses qu’on me suggère pour le futur magazine. Je peux vous dire que j’ai beaucoup de respect pour les modèles, leur métier n’est vraiment pas facile ! J’accepte de porter toutes les couleurs de robes, sauf le blanc que je veux réserver pour mon propre mariage. Suite à ces photos, je suis contactée par une agence de mannequins qui me propose une séance photos pour une publicité mettant en valeur des produits pour chiens. Comme c’est très bien payé, je ne cherche pas plus loin et j’accepte le shooting sans poser plus de questions, imaginant que ce sera sûrement une pub pour des croquettes. Il s’avère que c’est une publicité pour promouvoir des poussettes pour chiens ! Me voilà donc dans les rues de la capitale, à poser avec un chien hideux en poussette ! J’ai un sacré fou rire au départ, puis je m’efforce de me concentrer pour paraître professionnelle… En fait, très peu de pattes de chiens effleurent le sol de Taïwan : leurs maîtres utilisent soit des poussettes, soit des petits chaussons ! J’ai même vu des chiens porter des couches ! Que l’on soit humain ou animal, nous ne sommes vraiment pas tous nés sous la même étoile !

Taïwan est tellement plus que le fameux made in Taïwan que nous connaissons tous en Europe… Un monde et une culture de Bisounours, comme protégé du reste du monde. Tellement de choses ne sont propres qu’à cette île : la sieste générale que font tous les employés après le déjeuner, dont ils sont réveillés par une douce mélodie, les incalculables typhons et tremblements de terre, la nourriture incroyable et déroutante par ses contrastes de saveurs et de textures. Ce sont sans aucun doute nos meilleures découvertes gastronomiques de ce voyage ! D’ailleurs, j’ai tellement adoré leurs spécialités (sauf le tofu puant !) que ma courbe de poids a fait un bond catastrophique ! Les Taïwanais sont incroyablement gentils et prévenants, ils feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour vous rendre service, leur accueil va au-delà de ce que j’avais expérimenté auparavant et travailler à leurs côtés m’en apprend encore davantage : leur naïveté est touchante, leur candeur adorable… Et si vous aimez les temples, il y en a plus de cinq mille ici !

À chaque instant de cette aventure, nous avons la chance d’être soutenus sur tous les plans par Dream et Clinton, notre « famille » de cœur taïwanaise. Ils nous laissent vivre chez eux pendant un mois, le temps de nous retourner, jusqu’à ce que nous finissions par trouver notre nouvel appartement. Quel bonheur d’avoir un chez-soi, après un an et demi de vadrouille, surtout après avoir autant vécu chez l’habitant ! Sur l’un des murs, j’accroche une carte du monde similaire à celle que j’avais dans ma chambre d’enfant, pour rêver en imaginant nos prochains voyages.

L’un de mes souvenirs importants est le festival des lanternes qui marque la fin du Nouvel An chinois. Le Taipei Lantern Festival est célèbre pour ses innombrables lampions décorés, ses danses du dragon et du lion, ses spectacles acrobatiques et ses processions solennelles. Le voyage pour s’y rendre au départ de Taipei est sportif : l’équivalent du RER parisien bondé nous amène sur le lieu du lâcher de lanternes, les voitures du train sont tellement pleines que j’ai la sensation que les gens sont empilés jusqu’au plafond mais ça n’a l’air de déranger personne. Ma taille est cette fois un avantage, je dépasse tout le monde d’une tête, ce qui me permet de respirer. Nous apportons nous aussi notre lanterne pour envoyer nos rêves de l’année à venir aux dieux. Je suis émue aux larmes en voyant ces milliers de lanternes s’envoler, portant les espoirs de tous ceux qui m’entourent ! C’est magique mais je me pose aussi la question de l’impact écologique de cet événement. Puisque la lanterne, une fois envoyée en l’air, va parcourir environ 1,5 kilomètre avant de retomber au sol, l’état des sols le lendemain sera beaucoup moins magique ! Je me renseigne alors sur la composition de ces lanternes et c’est une bonne surprise : 95 % de papier de riz, un matériau entièrement naturel qui se dégrade avec l’humidité ambiante. Sa biodégradation totale prend en moyenne dix jours. Le reste est fait d’une autre matière naturelle : le bambou, situé à la base de l’objet, qui permet de renforcer sa structure. Me voilà donc rassurée !

Malheureusement, je suis ici confrontée au problème des soins en voyage. Comme beaucoup, j’ai une assurance santé pour voyageurs mais celle-ci ne couvre que les urgences et non pas les maladies préexistantes dont les symptômes remonteraient à la surface. Or, malgré mes vingt-cinq ans, j’ai encore une dent de lait qui n’est jamais tombée car la dent adulte pousse trop en arrière dans le palais. Sauf que voilà, cette prémolaire finit par tomber en ce jour maudit, me laissant… un trou ! Catastrophe absolue, je refuse de sortir de la salle de bains pendant au moins trois heures mais je dois me rendre à l’évidence : il faut que je trouve une solution. Je pars donc faire le tour des dentistes de Taipei, en panique totale. J’ai du mal à trouver un médecin qui m’inspire confiance, ils ont tous une solution différente à me proposer et je suis perdue face à ces multiples offres de soins, totalement opposées. Finalement, on me conseille d’aller dans un hôpital plutôt que dans un cabinet pour le rapport qualité-prix, ce que je fais.

J’obtiens une consultation dans un hôpital universitaire et le jeune chirurgien insiste sur le fait qu’être nomade ne me permet pas le luxe d’un traitement orthodontiste pour tracter la dent adulte : il faut donc l’arracher. Comme j’ai beaucoup regretté de ne jamais avoir porté de bagues dans le passé, cette dent perdue aurait pu être l’occasion de rattraper ce regret et de faire d’une pierre deux coups. Mes dents ont toujours été pour moi un grand complexe, qui s’est transformé en véritable obsession après la perte de ma dent. Le sourire représente, à mon sens, un vrai avantage social car l’image que l’on dégage est différente et, par conséquent, joue sur la confiance en soi. Après un débat interne, je finis par lui faire confiance et j’accepte : le rendez-vous est pris pour l’extraction. Je ne peux pas me permettre de rester plus d’un an et demi supplémentaire à Taïwan, ma seule solution reste d’arracher la dent adulte cachée dans le palais pour mettre par la suite un implant.

J’aurais déjà eu les pétoches en France mais avec la barrière de la langue, j’ai encore plus peur. Après trois piqûres d’anesthésiant, le dentiste commence l’intervention. Je doute de plus en plus de lui mais je n’ai plus vraiment le choix, il a maintenant les mains dans ma bouche et une pince autour de l’une de mes dents ! Pendant toute la durée de l’intervention, j’ai devant les yeux l’image du tronc d’un arbre énorme que nous avions dû déraciner pendant des heures en Nouvelle-Zélande. Nous nous étions battus contre la force des racines profondément ancrées dans le sol en leur opposant un mouvement de balancier. Ce pseudo-médecin (j’ai perdu toute confiance en lui quand la durée de l’extraction a dépassé les trente minutes) est en train de faire exactement la même chose avec ma dent. L’anesthésie me fait baver et je sens ma tête claquer de droite à gauche contre les rebords de l’appui-tête. Il glisse une première fois et sa main vient heurter mes dents, je suis soulagée car je pense qu’il vient de réussir l’extraction. Mais non, le voilà qui reprend de plus belle. Quand c’est enfin terminé, je suis complètement sonnée et j’ai l’impression d’avoir été lynchée. Je ne peux bien sûr pas parler alors j’écris un mot, un seul et unique sur un papier que je tends à Vincent : « Traumatisant ». Effectivement, je n’ai jamais vécu une expérience aussi traumatisante. Je sors en titubant, une main maintenant le pansement dentaire pour éviter le saignement, l’autre tenant la prescription d’antidouleur.

Je souffre tellement les jours suivants que je prends trop d’antalgiques et l’excès de médicaments me donne les paupières et les lèvres bleues ! Même à cette période, je continue mon rythme effréné de cours, attirée par l’argent facile. Mais enseigner avec des problèmes d’élocution et des joues de hamsters, on a vu mieux ! Je comprends mieux les autoentrepreneurs fatigués. Les vacances sont un luxe qu’ils ne peuvent en général pas se permettre.

En enseignant sept jours sur sept, sept heures par jour pendant presque un an à mon compte, je réussis à mettre beaucoup d’économies de côté pour la suite du voyage mais j’en ressors épuisée. Le juste milieu est difficile à trouver et ça me rendait malade quand j’entendais certains me dire : « Tu n’es pas à plaindre, tu es en vacances à l’étranger. » Malgré mon rythme intense, j’étais forcément en train de me la couler douce dans leur esprit, alors que je vivais simplement une vie d’expatriée !

À Taïwan, nous profitons de notre proximité avec d’autres pays qui nous faisaient rêver depuis longtemps pour les visiter, comme le Laos et les Philippines. Quel contraste ! En une heure d’avion, nous quittons le pays des enfants rois pour un pays où l'on croise la misère à chaque coin de rue. Je suis choquée par l’écart monstrueux de niveau de vie entre Taïwan et les Philippines, pourtant si proches d’un point de vue géographique. J’ai un immense coup de cœur pour le Laos et sa spiritualité mais j’y ai aussi de grosses frayeurs dans les bus de nuit, de vrais cercueils ambulants où la sécurité est aussi inexistante que la propreté. Je prie durant ces nuits blanches passées à slalomer sur les routes laotiennes pour arriver en vie !

À Luang Prabang (la cité de l’aube), une ville au bord du Mékong classée au patrimoine mondial de l’Unesco, se déroule chaque jour, au lever du soleil, le Tak Bat, la quête matinale des offrandes par les moines qui ont renoncé à tous biens matériels et qui ne vivent que de l’aumône. Ce rituel est impressionnant : plusieurs centaines de moines bouddhistes drapés de leurs robes couleur safran avancent en file indienne, recevant dans leur bat (bol servant à collecter l’aumône) les offrandes des fidèles agenouillés face à eux. Pour les bouddhistes, il ne s’agit pas de charité : il s’agit d’élever et de purifier son âme à travers un acte de générosité. Les moines, quant à eux, confrontés à leur vœu de pauvreté, en retirent de l’humilité. Comme les dons sont en général trop importants, les enfants des rues attendent à la fin de la procession, en espérant recevoir le surplus.

Un peu plus au nord, dans un petit village reculé, nous distribuons les cadeaux que nous avions achetés en Nouvelle-Zélande quelques mois plus tôt pour les enfants du Vanuatu (où nous pensions aller). Les réactions des enfants sont magnifiques, notamment celle de ce garçonnet de trois ou quatre ans à qui j’offre une petite voiture : quand je reviens vers lui pour lui serrer la main, il a tellement peur que je lui reprenne son cadeau qu’il se sauve en courant. Si j’avais su, j’aurais apporté plus de choses, comme les échantillons de parfum qu’on peut avoir chez Sephora car on m’a souvent réclamé du parfum en Asie. J’aurais fait plus d’une heureuse si j’en avais eu avec moi. L’appareil photo Polaroid est aussi génial pour laisser un souvenir impérissable et pour permettre à certains locaux de se voir en photo pour la première fois !

Je me sens particulièrement bien en Asie, je m’y sens chez moi. Le sourire des gens, leur bienveillance sincère m’apporte un réel bien-être. On me dit d’ailleurs souvent que j’ai les yeux bridés (je ressemblerais à une Mongolienne ?) et, depuis son enfance, mon père a toujours eu pour surnom « petit Chinois ». Alors qui sait, peut-être ai-je des origines asiatiques ? Encore aujourd’hui, pas un jour ne passe sans que je pense à l’Asie. Ce continent m’attire, je pourrais même dire qu’il m’aimante. Comme beaucoup de voyageurs, il me chamboule car il remet en question mes valeurs et me fait apprécier les choses simples de la vie. Où que tu ailles en Asie, tu verras des sourires, des intrigués, des intéressés, des surpris, des timides… Il n’y a rien de plus beau. La spiritualité du bouddhisme, de l’hindouisme et du taoïsme est d’ailleurs devenue un refuge pour les Occidentaux en quête d’autres modèles de vie…

Après notre expatriation à Taïwan, je sens que je ne tiens plus en place et que j’ai hâte de m’essayer à un nouveau défi, celui qui me trotte dans la tête depuis très longtemps : un grand voyage à vélo ! Et pas n’importe lequel : en tandem ! Après avoir été cloîtrée pendant un moment dans notre petit appartement taïwanais, j’ai besoin d’étancher ma soif d’aventure et de grand air ! Voyager à vélo est tellement incroyable pour tant de raisons ! Bien sûr, c’est écologique car nous n’avons pas d’impact négatif sur la planète… Ensuite, on se sent vraiment connecté à son environnement, tous nos sens sont éveillés, on se sent en osmose avec la nature et ce qui nous entoure. On va aussi à la bonne vitesse pour apprécier ce qui se trouve sur notre chemin : à pied, c’est trop lent à mon goût et en véhicule motorisé, trop rapide ! Mais où partir pour ce voyage ?

J’adopte la même stratégie que d’habitude, celle qui nous a par exemple permis de découvrir Taïwan par hasard : en utilisant Skyscanner, un comparatif de vols, j’indique uniquement mon lieu d’origine et je choisis « partout » pour la destination. Je suis aussi souple sur la date en indiquant « tout le mois ». De cette manière, je trouve un billet à prix cassé pour San José. Après quelques recherches, je comprends qu’il s’agit d’un petit aéroport à 80 kilomètres au sud de San Francisco. Je saute de joie en comprenant que nous partons en Californie !

Avant de partir, je reçois un nombre incroyable de bouteilles de vin, français bien sûr, de la part de mes élèves, qu’on n’aura d’autre choix que de boire avant le départ ! Je suis tellement heureuse de reprendre la route : l’envie de repartir pour élargir encore un peu mon horizon est devenue incontrôlable et je suis la plus heureuse le jour où l’on achète nos billets d’avion.

Avec du recul (on est toujours plus malin après), nous n’aurions jamais dû rester à Taïwan aussi longtemps alors que j’étais la seule à pouvoir y travailler. Un fossé d’incompréhension s’est creusé entre Vincent et moi au fil des jours, sans vraiment qu’on s’en aperçoive, jusqu’à ce que le fossé devienne un immense cratère infranchissable… Nous arrivions de Nouvelle-Zélande où nous avions des jobs alimentaires de voyageurs pas vraiment valorisants, mais au moins nous étions ensemble. À Taïwan, je suis devenue une professeure de français respectée, je gagnais très bien ma vie mais Vincent, lui, n’était pas épanoui. Nous aurions dû réagir et partir mais, attirés par l’argent facile pour continuer notre voyage dans de meilleures conditions par la suite, nous avons décidé de rester, ce qui nous a séparés. Nous qui avions l’habitude de parler pendant des heures chaque soir de notre journée, de nos rêves, de nos projets, nous avons perdu cette qualité de communication qui faisait notre force.

Et, de manière insidieuse, pas à pas, le drame arrive… Je ne sais toujours pas comment je n’ai pas su voir les signes d’alerte. Je pense que je m’en voudrai toute ma vie. Je n’ai pas compris la profondeur de sa souffrance et de son mal-être, jusqu’au jour où il est monté sur le toit de notre immeuble pour sauter. Dieu merci, il s’est arrêté à temps et, au lieu de se jeter dans le vide, il a choisi de partir. Il est redescendu, a fait son sac et il est parti… marcher 35 kilomètres jusqu’à l’aéroport.

Ce jour-là, quand je rentre de ma journée de cours, je ne vois d’abord pas ses chaussures à l’extérieur, puis je remarque l’absence de son ordinateur et enfin, je vois que toutes ses affaires ont disparu… Je finis par trouver sa lettre, cette lettre terrible que je connais par cœur, cette lettre aux mots atroces qui est gravée en moi pour toujours. Il m’y fait ses adieux, me disant qu’il doit partir pour se sauver, pour se retrouver. Qu’il a failli se donner la mort aujourd’hui mais qu’un dernier élan de vie l’a sauvé. Je m’évanouis presque, tombe à genoux et hurle de toutes mes forces, ce qui alerte nos colocataires qui débarquent en courant dans ma chambre. Il faut absolument que je lui parle. Quand je tente de lui écrire sur Messenger, impossible de le trouver, je m’aperçois alors qu’il m’a supprimée et bloquée sur tous ses réseaux sociaux. Je sens une immense vague de panique grandir jusqu’à m’engloutir totalement. Puisqu’il me parle de sa tentative de suicide dans la lettre, le compte à rebours s’enclenche dans ma tête. Je dois le retrouver au plus vite ! Par miracle, l’un de nos colocataires, un étudiant allemand, parle chinois et m’emmène au poste de police faire une déposition pour lancer un avis de recherche. Je sais qu’il n’a quasiment aucun argent sur lui et je me creuse la tête pour répondre aux questions de l’officier de police. « Où pourrait-il avoir trouvé refuge ? » Je n’en ai aucune idée, mon esprit est vide. Je tremble tellement que j’ai du mal à tenir mon portable pour chercher une photo de Vincent à lui montrer. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Ce jour reste le pire de ma vie et j’espère ne jamais avoir à revivre une telle horreur : toute la nuit, j’arpente Taipei, morte d’angoisse, je regarde dans chaque supérette ouverte, puis j’ai l’idée d’appeler les casernes de pompiers, notamment celles où il a récemment fait un reportage. Personne ne l’a vu. Je le supplie par e-mail de me répondre, uniquement pour me dire qu’il va bien. Je lui promets que je respecterai son choix, je veux juste savoir s’il est… en vie.

Un frisson glacé me traverse l’échine quand je pense aux familles des personnes disparues. Je ne pourrai jamais vivre dans cette incertitude. Alors, inlassablement, je lui envoie des e-mails, je lui en écris sûrement bien trop, jusqu’au plus grand soulagement de ma vie. Il me répond qu’il va bien mais qu’il est à l’aéroport, en partance pour la France. Je pleure toutes les larmes de mon corps. À tel point que le caissier de la supérette où j’ai trouvé refuge s’inquiète sérieusement pour moi.

Nous avons tous connu des moments que l’on voudrait changer. Ces moments qui ont déterminé notre futur, ces croisements de vie… Et celui-ci est sans aucun doute l’un des plus grands tournants de ma vie, qui en précède un autre, bien plus intense, trois mois plus tard. Je fais l’immense erreur de le convaincre de revenir, et de nous laisser une dernière chance.

Je ne réalise pas l’ampleur de sa détresse et de sa souffrance. Je ne comprends pas que son état n’a rien à voir avec moi ou notre couple : il va mal et tant qu’il ne s’aimera pas lui-même, il ne pourra pas aimer une autre personne. Après ce qui me semble être des heures de discussion, il accepte que je vienne le chercher à l’aéroport. Comme dans une scène de film, je saute dans le premier taxi que je trouve et je demande au conducteur ahuri de me conduire aussi vite que possible à l’aéroport. Je fonds en larmes en le voyant, je m’écroule littéralement de soulagement. Je l’aime tellement. Avec du recul, je sais et je reconnais que j’ai eu tort. Tort d’insister, tort de tout faire pour le convaincre de rester, tort de ne pas l’avoir laissé partir se ressourcer, se reposer, se retrouver en tête à tête avec lui-même…

Au lieu de ça, nous partons ensemble, comme prévu, cinq jours plus tard en Californie, prenant le risque de tirer encore un peu plus sur une corde déjà prête à rompre. Quitte ou double. Ça passe ou ça casse. La dernière chance. Je me dis que nous nous sommes perdus à cause de ce rythme de vie à Taïwan et de la solitude qu’il y a ressentie, que passer trois mois tous les deux sur un tandem à sillonner la Californie ne pourra que nous rapprocher. Mais si, justement, ce n’était pas me retrouver moi dont il avait besoin, mais se retrouver lui-même ? Mais j’ai trop la tête dans le guidon pour pouvoir appréhender tous les tenants et les aboutissants de la situation, je ne pense qu’à sauver notre couple sans comprendre que le problème est bien plus profondément installé. Son nom est tabou : la dépression.

Je ne cherche pas à décourager ceux qu’ils veulent partir en tour du monde avec leur moitié. Au contraire, je pense qu’il n’y a rien de plus merveilleux. Je souhaite simplement mettre en garde quant aux risques de partir ensemble et de vivre l’un sur l’autre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pendant plusieurs mois voire plusieurs années. En être conscient avant de partir afin de s’y préparer pour que l’aventure se passe au mieux est primordial. Il faut mettre toutes les chances de son côté en faisant des compromis pour l’autre, mais jamais de sacrifices, au risque de s’oublier dans la relation et de s’y perdre.

Alors que nous étions tous les deux sapeurs-pompiers de Paris, il était passionné par le métier et l’institution, il adorait tout ce qui en relevait alors que je m’y sentais à l’étroit, pas à ma place, déçue et brisée par le machisme, les comportements et les attitudes inadaptés. Par amour, Vincent s’est sacrifié et m’a proposé de partir à l’aventure avec moi et de réaliser ainsi le rêve qui nous avait unis quelques années plus tôt, notre rêve de tour du monde. Mais il s’est perdu en chemin… Tout a toujours été passionnel et excessif entre nous, c’est ce qui définissait notre relation. Nous avions rêvé dès notre premier rendez-vous de partir au bout du monde au long cours.

Nos choix nous définissent et je n’ai jamais regretté celui-ci car partager cette route avec lui a fait de moi celle que je suis aujourd’hui, mais j’ai souvent retourné ce voyage dans ma tête en me demandant ce que je changerais pour essayer de nous sauver si j’en avais le pouvoir. Cette réflexion m’a amenée à la conclusion que vouloir tout partager est une erreur. Je pense que, comme dans une vie plus classique, nous avons tous besoin de respirer et d’avoir notre espace quand nous voyageons. Pourquoi l’inciter à faire du yoga avec moi s’il n’en a pas envie ? Certes, il le fera pour me faire plaisir, mais il n’y trouvera pas son compte. Aujourd’hui, je pense qu’il est sain et même vital pour le couple, dans un voyage au long cours, de se séparer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, afin que chacun se retrouve face à lui-même et puisse souffler, faire un bilan, rencontrer d’autres personnes… Et surtout faire des activités pour soi, sans chercher à convaincre l’autre de l’accompagner.

Le danger est de se perdre dans l’autre, de se confondre, de ne plus faire qu’un. Je me souviens qu’aux Philippines, un autre client de l’auberge de jeunesse où nous dormions nous avait fait cette réflexion : « C’est marrant, vous dites toujours : on aime ça, on veut ça, on fait ça… » Effectivement, ça faisait très longtemps que nous n’avions plus utilisé la première personne du singulier… Nous étions chacun devenu une extension de l’autre. Je pense qu’il ne faut jamais oublier que nous sommes toujours deux individus bien distincts, avec des idées et des conceptions différentes, qui ont simplement décidé de partager le même chemin de vie. Il faut faire d’autant plus attention quand il s’agit de passer 100 % de son temps avec l’autre. Le voyage est un accélérateur d’expériences et de sentiments… Car, loin de sa zone de confort, on voit le vrai visage de son partenaire en voyage, et c’est à mon avis le meilleur des tests avant de s’engager.

Vincent a en quelque sorte vécu mon rêve, celui que nous avions partagé au départ, mais qui était devenu uniquement le mien avec le temps. Or, on ne peut pas vivre le rêve de quelqu’un par procuration. Avec du recul, j’ai compris que Vincent a accepté de partir en Californie pour me faire plaisir, pour me rendre heureuse, mais j’aurais dû être la plus forte et accepter son envol vers la France pour qu’il se ressource…

Mais à cet instant, ce voyage en Californie, je le sais au fond de mon cœur et de mes tripes, est notre dernière chance. J’espère lui redonner goût à la vie avec cette aventure. La question qui se pose maintenant est : la Californie nous sauvera-t-elle ?

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