L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 7 sur 13

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L'appel du bout du monde

Chapitre 6

 

Seule au monde

Si tu ne peux pas voler, cours. Si tu ne peux pas courir, marche. Si tu

ne peux pas marcher, rampe. Mais quoi que tu fasses, tu dois

continuer à avancer.

MARTIN LUTHER KING

Je suis très angoissée pendant tout le vol retour et, quand il m’embrasse sur le front pour me dire au revoir à l’aéroport de Paris, je perds tous mes repères. Il vient de me confirmer que tout était fini entre nous et je sais au fond de moi que c’est la dernière fois que je le vois. J’ai le cœur qui saigne en me demandant de quoi demain sera fait, j’ai cette sensation que nous sommes des enfants qui auraient grandi trop vite, des gamins qui se sont aimés passionnément mais sans trop savoir comment bien s’aimer. L’amour n’est jamais fourni avec un mode d’emploi… Quoi qu’il se passe dans le futur, je n’oublierai jamais ce merveilleux chapitre de ma vie, ces sept années à ses côtés ont construit la femme que je suis aujourd’hui et pour cela, je lui en suis reconnaissante.

Il est bien connu qu’un retour dans son pays natal est difficile après un voyage au long cours ou une période d’expatriation. On se sent acculturé, comme étranger dans son propre pays. J’espérais éprouver ce sentiment de retour aux sources, d’appartenance à mon pays, mais j’ai peur que ce ne soit jamais le cas. En plus de la claque de la rupture, je dois gérer seule la difficulté de rentrer là où personne ne m’attend. Ce retour en France devait, dans l’idée, n’être que temporaire, le temps de revoir la famille et les quelques amis qui nous y restaient. Nous avions trouvé notre mode de vie : être des nomades, des voyageurs. En tout cas, j’avais trouvé le mien. Mais la rupture change la donne et tous les projets : ce retour se transforme en une longue errance de plusieurs mois en quête de sens et de nouveaux buts à atteindre seule.

À l’époque de notre vie en France, avant de partir en voyage, notre relation de couple m’avait fait couper les ponts avec la plupart de mes amis. Après deux ans et demi à l’étranger, je me sens donc très seule quand vient le moment du retour et, surtout, je me connais peu : me retrouver face à moi-même me terrifie ! Notre relation était extrêmement fusionnelle, et je pense, avec du recul, qu’il a été, en plus de mon petit ami et de mon compagnon de vie, un remplacement maternel, il m’a offert ce que je n’avais pas suffisamment eu dans le passé : de l’amour et de la tendresse. Il était tout à la fois : mon amoureux, mon meilleur ami, mon frère, ma figure maternelle… En le perdant, j’ai perdu mon monde, mon univers tout entier et tout est à reconstruire. Il me faut donc me découvrir et me consacrer à moi, à mes besoins, à mes envies et à mes rêves, même contre mon gré, dans une solitude initialement forcée.

De juillet 2017 à février 2018, de la rupture au moment où je trouve enfin la force de me relever, je vis dans un brouillard, une sorte de léthargie dont j’ai un mal fou à me sortir, j’ai la sensation de tomber dans un puits sans fond dont les parois sont trop glissantes pour m’y accrocher. Je l’attends pendant six mois car, puisqu’il a exprimé son besoin d’une pause pour se retrouver face à lui-même, j’ai l’espoir qu’il revienne et qu’on puisse reprendre nos projets là où nous les avions laissés. Je suis en fait en plein déni. Je suis en pause dans mon couple mais aussi en pause dans ma vie, j’attends, je l’attends…

Ce qui est déchirant pour moi, c’est que la seule personne qui a été témoin de mon émancipation, de mon changement, de mes progrès pendant ces deux ans a certes décidé de me gommer de sa vie au sens figuré en me quittant, mais me gomme aussi littéralement au sens propre puisque Vincent raconte son voyage en le présentant comme un voyage « solo » dans les vidéos qu’il dépose sur Internet… Je ne fais plus partie de l’équation et j’ai la sensation de ne plus être dans les souvenirs de quiconque pour ces deux dernières années… Sur YouTube, il présente des vidéos journalières et, puisqu’il m’a bloqué de tous les réseaux sociaux et que je n’ai aucun moyen de le contacter, c’est une véritable torture de le voir tous les jours à l’écran raconter son tour du monde en solo et les leçons de vie qu’il en a tirées sans pouvoir lui parler. D’autant que j’ai la conviction que dans la plupart des vidéos, il y a des messages subliminaux qui me sont adressés…

Me retrouver devant ce mur de silence est une situation horrible. Son projet était d’ailleurs l’une des raisons du break : c’était sa chaîne YouTube ou moi. Quand on perd face à une chaîne alors que les deux sont conciliables, l’estime personnelle en prend un sacré coup. En octobre, soit quatre mois après notre retour, il accepte enfin de me revoir, après d’innombrables sollicitations de ma part. Nous avons rendez-vous devant un café de Paris, l’ambiance est sinistre, il fait sombre, je l’attends pendant plus de deux heures sous une pluie battante mais il ne viendra jamais. Le soir, je reçois un e-mail où il m’explique : « J’ai essayé, je suis venu mais je n’ai pas eu la force de te parler, je suis désolé, je te souhaite une belle vie, adieu. » Ma sœur me rejoint en urgence quelques heures plus tard pour m’aider à surmonter l’un des moments les plus durs de ma vie…

Je dois faire un effort surhumain pour tourner la page. Je me mets à dresser une liste de toutes mes options, bien trop nombreuses pour que je puisse choisir, puisque la plupart me paraissent inenvisageables seule. Sans lui, je (pense que je) ne suis rien, j’ai perdu mon partenaire, ma moitié. Pour la première fois, je ne fais plus partie d’un binôme : Justine et… mais qui est Justine seule ? Je le comprendrai bien plus tard, cette solitude destructrice se révélera salvatrice, libératrice et était peut-être même vitale !

Essaie de ne pas t’enfermer dans un modèle de couple fusionnel, au risque d’être frustré : ne t’oublie pas et n’oublie pas tes rêves et tes objectifs de vie, cela ne te rendra que plus heureux et tu seras ainsi également plus épanoui dans ta vie de couple. Respire, vis tes expériences et aime celui qui partage ta vie encore plus passionnément ! Prends garde, en disant oui à quelqu’un, à ne pas dire non à toi-même car agir en accord avec ses valeurs profondes est l’une des clefs du bonheur ! On peut vouloir s’enfermer dans une relation fusionnelle par manque de confiance en soi mais il est vital de ne pas oublier son individualité en dehors du couple pour son équilibre personnel et celui de la relation. Ayant été en couple pendant si longtemps, depuis l’âge de mes dix-neuf ans, et ayant voyagé avec lui pendant deux ans et demi, cette sensation de perdre pied quand nous nous sommes séparés m’a presque tuée. Dès que je parlais de ce que j’aimais, de ce que je voulais, de mes projets, je disais « nous ». À la fin de notre relation, je pense que j’avais plus besoin de lui que je ne l’aimais vraiment et une relation de couple ne devrait jamais être dans cette dynamique du besoin de l’autre. La première personne qu’il faut aimer, c’est soi-même. Tu ne pourras jamais aimer, ou du moins avoir une relation saine avec quelqu’un, si tu ne t’aimes pas toi-même, et personne ne pourra t’aimer pour qui tu es vraiment si tu ne le sais pas toi-même… À mon humble avis, par amour, on peut faire des compromis, mais surtout pas de sacrifices !

Je me réfugie dans les bras de ma sœur dans cette période sombre, elle m’aide à me relever avec sa force réconfortante, même si elle se sent vite démunie face à mes indécisions et mes doutes… Au fond de moi, je sais très bien ce que je veux : vivre une vie d’aventures, mais il est tellement plus simple d’aller à contre-courant du système quand on est deux. Seule, j’ai peur de me marginaliser… Bien sûr, elle pourrait plus facilement m’aider si elle savait comment, par exemple en me remettant dans les rails d’une vie classique avec un travail et un appartement, mais je sais au plus profond de moi, je sens dans mes tripes, que ce n’est pas pour moi, ce n’est pas ma place… Je dois trouver la force de repartir pour trouver ma voie. Le problème est que je suis toujours dans l’extrême et que j’ai peur d’oublier mes rêves en me posant, même pour un temps donné, et de ne plus jamais repartir. J’aurais dû me donner un cadre en me posant quelques mois et, surtout, un travail m’aurait permis de me reposer l’esprit en arrêtant de penser sans cesse à la direction que j’allais donner à ma vie. Pendant ces mois à Paris, je tente de me faire de nouveaux amis, mais pour tous ces gens que je rencontre, je suis la fille toujours sur le départ, prête à sauter dans le prochain avion : cette indécision finit par devenir pathétique et je me tape sur les doigts d’être si incertaine.

Je finis par accepter une chambre de bonne au dixième étage sans ascenseur dans les quartiers chics de Paris en échange de baby-sitting pour les filles de la famille du propriétaire. L’échange pourrait paraître équitable vu le prix des hébergements à Paris… Et effectivement, en termes de chiffres, il l’est, mais les membres de cette famille sont si hautains et pourris gâtés que cette expérience m’enfonce encore un peu plus… L’accès à ma chambre sans fenêtre se fait par l’escalier de service en bois, ce qui me rend vite claustrophobe et paniquée à l’idée de m’y retrouver piégée en cas d’incendie. J’ai assez étudié les incendies pour connaître l’horreur qu’ils peuvent provoquer dans les chambres de bonne…

Ma détresse est profonde et ne fait que s’aggraver à mesure que je vois arriver la lassitude de mon entourage face à ma situation. Ils m’ont aidé mais ils se sentent de plus en plus dépourvus et impuissants : ils m’exhortent à me remettre en selle, au sens propre comme figuré. Paralysée par la peur de repartir, je suis les conseils de ma famille et postule à plusieurs postes. Je décroche un boulot sympa pour six mois dans une agence de voyages, que je refuse finalement quelques heures après qu’on me l’a offert. J’ai l’impression de revenir en arrière alors que j’avais réussi à devenir nomade et à vivre de ma passion. Si je perds ce statut de voyageuse, de « digital nomade », en plus de ma relation, je perdrai les deux choses qui me caractérisaient le plus et je ne saurai vraiment plus du tout qui je suis ! Puisque j’ai déjà perdu l’une de mes deux bases, il faut que je m’accroche à la seconde pour ne pas me perdre : il faut que je reste une globe-trotteuse. Pour être épanouie, je pense en effet qu’il faut respecter l’équilibre entre nos différents besoins, qui peuvent être symbolisés par un tabouret à trois pieds : chaque pied représente un pilier de la vie : un pied pour la vie professionnelle, un pied pour la vie sociale et les activités, et un pied pour la vie affective et personnelle : si l’un des piliers est trop long, trop court ou manquant, l’équilibre est bancal et le résultat inévitable est la chute ! Il est donc vital de prendre soin de tous les piliers de notre tabouret et le mien est clairement en miettes. Je me bats pour sauver le dernier pied !

Dès le lendemain de mon refus du poste à l’agence de voyages, je regrette mon choix et surtout je panique. Ça y est, puisque j’ai refusé ce poste (qui n’était pourtant qu’un CDD), il faut que je reparte en voyages puisque c’était la raison même de ce refus. Pourtant, cette fichue peur me paralyse. Je n’ai pas peur en soi de voyager seule, pas peur de la logistique ni des dangers, mais je me questionne plutôt sur le sens du voyage en solitaire : pourquoi voyager et vivre de belles choses puisque je n’aurai de toute façon personne avec qui partager ce bonheur, personne avec qui vibrer ? Mais finalement, je me lance. Je n’en peux plus de procrastiner, il faut que j’agisse !

En me retrouvant seule, je sais que je n’ai pas d’autre choix que celui d’avancer : j’ai une liste immense de possibilités et la peur de me tromper me paralyse. Tellement d’opportunités, cumulées à tous ces stimuli extérieurs (réseaux sociaux où je compare ma vie à celle des autres, avis de ma famille et de mes amis…) me font tourner la tête. J’en viens à ne même plus dormir : je demande, ou plutôt je supplie mes proches, de choisir pour moi. Mais tous me répondent par la négative, je suis seule face à moi-même. Je me perds comme devant une carte de restaurants avec un choix de plats trop important, mais je finis par jeter mon dévolu sur un plat réconfortant aux parfums connus : Taïwan.

J’achète un billet pour le premier vol direction Taipei, en me disant que c’est la meilleure solution puisque je connais déjà l’endroit et que c’est ainsi une reprise en douceur, un premier voyage à l’étranger facile dans un terrain connu. Dès que j’ai pris cette décision, je me sens mieux. Et ce n’est pas qu’une impression, il a été prouvé que le fait de prendre une décision réduit l’anxiété ! Les processus mentaux tels que créer des intentions, poser des objectifs ou encore élaborer des stratégies pour y parvenir sollicitent le cortex préfrontal. Ainsi, la prise de décision induit un changement dans les circuits de l’attention et dans la manière dont nous nous sentons par rapport au problème suite à une hausse de la dopamine, l’hormone de la récompense. Nous nous sentons davantage heureux quand ce qui nous arrive de bien est consécutif à notre décision. Quand nous sommes confrontés à une décision que nous avons subie ou que nous prenons sous le poids des conventions sociales, le circuit de la récompense n’est pas activé dans le cerveau, mais c’est plutôt celui du stress ! On ne se contente donc pas de choisir les choses qu’on aime, on aime aussi les choses qu’on choisit !

Pour ne pas me perdre dans cet océan de possibilités, j’ai trouvé la solution qui m’aide à prendre mes décisions bien plus facilement : quand je suis à un croisement des chemins et que je dois prendre une décision mais que je ne sais absolument pas laquelle, quand le dilemme est trop grand, je me demande quelle histoire j’aimerais raconter à mes petits-enfants quand je serai vieille, quel choix me fera devenir une personne dont je pourrai être fière. Ce recul m’aide à voir l’image globale pour accéder à ce qui me rendra fière de moi, même si le chemin est épineux et semé d’embûches… Quelle histoire ai-je envie de raconter à mes petits-enfants ? Quelle image de moi je veux leur présenter ? Celle d’une gentille fille qui a toujours été responsable et agit avec raison ou au contraire l’image d’une femme qui a eu le courage de suivre ses rêves et a vécu avec passion ? Les décisions sont, depuis que j’utilise cette technique, bien plus faciles à prendre ! Et ça marche aussi quand j’essaie de rendre fière la version plus âgée de moi-même. Quand j’ai eu trop de décisions à prendre le même jour, je lève le drapeau rouge « quota atteint ». J’ai souvent imaginé la conversation que je pourrais avoir avec la Justine plus âgée :

— Est-ce que tu crois que je serai fière de moi si je pars à vélo seule ? Je n’arrive pas à me décider, j’ai cette super opportunité d’emploi dans une agence de voyages et je devrais sûrement accepter, après tout, ça me donnera un cadre, des collègues, une structure et je me sentirai sûrement moins perdue…

— Tu sais très bien au fond de toi qu’être en face d’un ordinateur toute la journée, ce n’est pas pour toi. Tu viens de perdre la moitié de ce qui te définissait : Vincent, tu ne peux pas en plus perdre la deuxième chose qui te caractérise : tu es une voyageuse…

— Oui mais j’ai peur de repartir seule, je suis brisée et je ne sais pas si je vais réussir à me reconstruire…

— Tu te rappelles ce dicton japonais qui dit : « Ce qui a été brisé brille d’autant plus car il laisse passer la lumière » ? N’oublie jamais que ces épreuves se trouvent sur ton chemin pour te rendre plus forte. Repars et prouve-lui, prouve-toi et prouve à tous que tu es capable de t’en sortir, même seule, et que ton bonheur ne tient qu’à toi !

Après un housesitting à Paris pendant le sinistre mois d’octobre et le rendez-vous raté avec Vincent, je suis dans l’avion direction Taipei, le choix que je pense être celui de la sagesse. Il s’avère que c’est une très mauvaise idée puisque, même si j’adore Taïwan, y remettre les pieds ravive beaucoup de souvenirs douloureux. Je suis hébergée par une famille en échange de cours de français mais les conditions sont insalubres et je me sens plus seule que jamais. Chaque coin de rue, chaque boutique de bubble tea, tout me rappelle Vincent et surtout la manière dramatique dont tout s’est déterminé ici.

Il m’arrive d’appeler mon père en plein milieu de la nuit, en proie à de véritables crises de panique : « Papa, j’ai besoin de toi, j’ai peur. » Il me parle encore aujourd’hui de ce moment, de la douleur qu’il avait ressentie : « Tu n’imagines pas à quel point ça m’a fait mal aux tripes, je me suis senti impuissant, surtout en étant si loin », m’a-t-il expliqué. Le plus ironique dans l’histoire est que Vincent est à Taipei en même temps que moi et, le jour où j’y arrive, la vidéo qu’il publie sur YouTube est intitulée « Pourquoi j’ai voulu me suicider à Taïwan ? ».

J’ai l’impression d’être dans un cauchemar. Pour couronner le tout, chaque Taïwanais que je rencontre en rajoute une couche en me demandant ce que je fais ici, seule, alors que Noël est dans quelques jours… Puisque je suis particulièrement faible à ce moment-là, je cède à cette pression, je n’ai rien à quoi me raccrocher ici à part quelques élèves que je suis contente de revoir. Quinze jours plus tard, dans un élan aussi impulsif que celui que j’avais eu pour partir, je décide de rentrer en France le 24 décembre, une manière de tourner définitivement un trait sur ce chapitre de ma vie. Au retour, je comprends que mon obsession de repartir était en partie due au fait que j’espérais retrouver le bonheur d’avant à deux, en occultant volontairement une partie de l’équation : j’étais maintenant seule et plus rien ne serait jamais pareil.

J’ai cette certitude que mon monde, en voyageant, s’est trop étendu pour que je puisse revenir à ma vie d’avant, qui me paraît maintenant si petite, si étriquée. Il m’en faut plus, il me faut aller de l’avant ! Je m’attelle à la construction d’un nouveau projet car je sais qu’avoir un nouveau but à atteindre est la seule chose qui peut me sauver ! J’ai tellement adoré le voyage à vélo que je veux recommencer, d’autant que le dernier m’avait laissé comme un goût d’inachevé. En pleine période du tour de France, j’ai l’idée de contacter tous les sponsors de cet événement cycliste majeur pour tenter de les convaincre de me soutenir. J’envoie des centaines d’e-mails jusqu’à avoir la surprise et le bonheur de recevoir une réponse positive de Cofidis, qui accepte de me sponsoriser à hauteur de 20 % à condition que je réalise un financement participatif sur leur site, c’est-à-dire que des particuliers qui souhaitent me soutenir dans la réalisation de ce projet peuvent participer financièrement à la cagnotte.

Sachant que j’avais la promesse de dons de deux entreprises que j’avais démarchées en parallèle, j’accepte, et ce moyen permet de financer l’achat du vélo de l’aventure. Je passe des semaines à choisir, comparer, étudier l’offre, mais comme je n’y connais rien, je fais appel aux conseils d’autres voyageurs à vélo. Tout me paraît si compliqué et je regrette la simplicité de la Californie. Préparer est très difficile pour moi : j’aime la spontanéité et la surprise qu’offre un voyage sans trop de préparation ! Je finis par me décider après des semaines de recherche, d’hésitations et de questionnements. Mon choix se porte sur un vélo de marque allemande, le TX400, réputé très robuste, très lourd (16 kilos) mais très costaud et fiable (je n’aurai d’ailleurs aucun problème en 5 500 kilomètres, pas même une crevaison).

Le jour de mes vingt-sept ans, en janvier 2018, je vais au salon du voyage à vélo à Paris et j’y rencontre des voyageurs inspirants qui me poussent encore davantage dans l’envie de réaliser ce projet. En sortant, mes parents m’invitent au restaurant mais le cœur n’y est pas, l’ambiance de janvier à Paris est morne et la vie animée des rues d’Asie me manque… Puisque les plans sont faits pour être changés, je décide d’acheter un billet d’avion le soir même pour un voyage en sac à dos en Asie. Le vélo sera pour plus tard, j’ai d’abord besoin de me ressourcer.

Je ne le sais pas encore mais les cinq mois de voyage en sac à dos qui vont suivre me sauveront la vie… Cela peut paraître excessif mais j’en ai l’intime conviction. Les rencontres vont me redonner goût à la vie… Je ne me sens pas capable moralement, à ce moment-là, de me lancer dans un défi d’envergure tel qu’un périple à vélo, j’ai besoin d’y aller étape par étape en partant d’abord sac au dos pour me retrouver et tenter de réparer mon petit cœur brisé. Mon vélo m’attendra, au chaud, dans le garage de ma chère amie Béné.

En ce matin grisâtre de février, je déambule dans les couloirs déprimants de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, le seul au monde que je déteste, sûrement à cause de tous ces retours du bout du monde ces dernières années dans la grisaille parisienne. Mais ce matin, je suis loin d’être déprimée car c’est un jour de départ ! Je sais que je suis en train de tourner la page de ces mois difficiles, pendant lesquels je suis tombée plus bas que terre. J’ai supplié celui qui m’avait abandonné de revenir, j’ai quémandé de l’amour dans les bras réconfortants de ma grande sœur et j'ai finalement trouvé la force d'avancer…

Ce matin, je m’envole pour l’Asie, pour essayer de remettre à leur place les petits bouts de moi qui ont été éparpillés, éclatés dans l’abandon de la rupture. Cette phrase d’Into the Wild me revient en mémoire : « La fragilité du cristal ne le rend pas faible, elle le rend délicat. » J’ai été brisée et j’ai finalement puisé dans mes dernières forces pour arrêter la chute, m’accrocher aux rebords du puits et remonter car une fois que tu as touché le fond, à part creuser, il n’y a plus rien à faire, si ce n’est rebondir pour remonter à la surface, reprendre ton souffle et retrouver goût à la vie. Je m’achète une dernière bonne tablette de chocolat suisse pour le voyage, le chocolat est mon allié de tous les temps et lui ne m’a jamais laissé tomber !

Quand l’avion décolle enfin, je sens des larmes de joie couler sur mes joues et je me dis que même si la vie nous confronte parfois à des tempêtes, il ne faut jamais oublier que les avions décollent toujours face au vent et que faire preuve de résilience aide à naviguer dans les torrents qui peuvent tenter de nous submerger dans les moments difficiles. Si tu es dans une période sombre, tu es sans t’en rendre compte en train de préparer ton envol ! N’oublie jamais que rien ne dure et que la roue finit toujours par tourner. Rien n’est permanent dans ce monde, pas même nos problèmes…

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