L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 9 sur 13

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L'appel du bout du monde

Chapitre 8

La France vue de la selle

La vie est un défi à relever, un bonheur à mériter, une aventure à

tenter.

MÈRE TERESA

En ce mois de juin 2018, le retour en France est loin de se passer comme prévu. Malgré les projets plein la tête, c’est le cœur serré que j’atterris à l’aéroport de Paris. Chaque retour en France est teinté d’une note d’angoisse, avec la peur de ne pas être attendue et accueillie, d’avoir été oubliée…

Pourtant, je suis loin d’imaginer ce qui m’attend. Le passage à l’immigration, qui était censé n’être qu’une formalité, tourne au cauchemar. C’est d’abord l’odeur des deux kilos de mangues que j’essaie de dissimuler qui interpelle le policier. « Vous savez qu’il est interdit de rapporter des produits frais sur le territoire français ? » Mes réponses intérieure et extérieure sont contradictoires. Dans ma tête : « Évidemment mais j’espérais que tu ne remarques rien » et à haute voix : « Vraiment ? Non, je n’en avais aucune idée. » Ce n’est qu’un détail en comparaison de ce qui va suivre…

Au moment où l’officier scanne mon passeport, je vois tout de suite dans sa réaction, aussi discrète soit-elle (il a été bien entraîné) que quelque chose cloche. Ses yeux font des allers-retours incessants entre l’écran et mon visage. Il appelle son supérieur, l’officier de police judiciaire de garde ce jour-là. Celui-ci consulte à son tour l’écran et a la même réaction que son subordonné. Je sens mon rythme cardiaque s'accélérer et mon visage s’empourprer. La panique monte et je m’efforce de garder mon calme quand il me dit : « Madame, je vais vous demander de nous suivre au poste. » Je tente de leur soutirer des informations même si je crains d’avoir déjà compris ce qui est en train de se passer : mon pire cauchemar est en train de devenir réalité.

Ils m’emmènent donc au commissariat de la police aux frontières. Le moins gradé des trois policiers, voulant probablement faire du zèle, veut me passer les menottes. Heureusement, l’officier l’en empêche. Ils m’escortent tous les trois, en formant un triangle autour de moi pour s’assurer que je ne tente pas de m’enfuir. Moi qui étais triste dans l’avion de n’avoir personne pour m’attendre à l’aéroport à mon arrivée… c’est une bénédiction que personne ne soit là pour voir cette scène. Je suis dans un état second. Trop d’informations se confrontent et se bousculent dans ma tête. Il y a encore quelques heures, j’étais avec Ayesh au Sri Lanka en train de siroter une noix de coco et me voilà en direction du commissariat de l’aéroport Charles-de-Gaulle de Paris. Au fond de moi, je sais bien ce qui est en train de se passer mais je me refuse toujours à y croire. C’était il y a trois ans et j’ai déjà passé la frontière plusieurs fois depuis. Pourquoi maintenant ? J’ose enfin demander des informations au plus discret des trois policiers qui marche à côté de moi. Il me répond sans sourciller, sur un ton glacial : « Nous avons un avis de recherche Interpol et un mandat d’arrêt à votre nom. Vous avez été condamnée à un an de prison ferme pour désertion de l’armée française. Vous allez donc être placée en garde à vue dès maintenant, puis transférée ultérieurement à la prison de Fleury-Mérogis où vous purgerez votre peine. »

J’ai la bouche tellement grande ouverte que ma mâchoire pourrait bien toucher le sol, ma tête vacille, je vois flou, j’ai peur de tomber dans les pommes. La situation me paraît si surréaliste que je reste étonnamment calme. C’est impossible, ça fait tellement longtemps, je n’ai jamais reçu de courrier et rien n’est arrivé à Vincent, alors pourquoi moi ? Mon premier réflexe est de vouloir le contacter, ce que je me refuse de faire. Je prends de grandes inspirations en essayant de me remémorer les exercices de méditation pour retrouver mes esprits.

— Les faits datent d’il y a plus de trois ans, j’ai été contrôlée plusieurs fois depuis sans problème ! Ne vous méprenez pas, je suis bien consciente d’avoir fait quelque chose de grave mais c’est du passé !

— Et alors, même si ça avait été il y a dix ans, ça aurait été la même chose, on finit toujours par payer ses erreurs et en assumer le prix !

Je comprends que je vais avoir besoin d’aide et je me demande qui appeler pour m’épauler dans cette situation de crise. J’ai beau chercher, je ne vois pas qui car je ne veux déranger personne, d’autant plus que j’ai honte de la situation. Je traverse l’aéroport, toujours avec l’escorte de flics, jusqu’au tapis à bagages. Tous les autres passagers me dévisagent comme si j’étais une grande criminelle. Heureusement que je n’ai pas les menottes aux poignets ! Une fois mon sac récupéré, nous nous dirigeons vers le poste de police.

J’interpelle tout de suite la commissaire en arrivant pour lui expliquer moi-même la situation, sans omettre ni cacher aucun détail, ce à quoi elle me répond :

— Ce n’est pas à moi de juger vos actes. Vous avez d’ailleurs déjà été jugée en votre absence. Plusieurs convocations ont été envoyées à votre adresse de Paris pour votre jugement qui a eu lieu en novembre 2016, c’est-à-dire un an et demi après votre désertion. Le jugement a sans doute été plus sévère en raison de votre absence : le juge vous a condamnée à un an de prison ferme. Le mandat d’arrêt n’a été partagé à Interpol qu’en mai 2018. Voilà pourquoi vous êtes arrêtée pour la première fois aujourd’hui sans avoir été importunée par le passé. D’après votre dossier, vous avez apparemment été jugée deux fois. La première au tribunal d’instance où vous avez été relaxée. La brigade de sapeurs-pompiers de Paris a ensuite fait appel du jugement et vous avez alors été jugée une deuxième fois au tribunal de grande instance où la condamnation a été fixée à un an de prison ferme. Ils ont apparemment voulu faire de vous un exemple, vous feriez mieux d’appeler votre avocat !

— Mon avocat ? Mais je n’en ai pas. Est-ce qu’il y a une chance infime que tout ça ne soit qu’une monumentale erreur ? Sur le jugement ? Il doit bien y avoir prescription avec le temps…

À croire que j’avais eu un pressentiment en ne prenant pas le vol retour pour la France prévu le mois dernier d’Indonésie. Heureusement que je découvre la situation en revenant en France plutôt qu’en essayant d’en repartir. Imagine si je m’étais fait arrêter en essayant de repartir le mois suivant avec mon vélo pour le Canada…

Je réfléchis à toute vitesse et j’arrive à la conclusion qu’il faut que je profite du fait que le commissaire soit une femme pour lui faire comprendre les raisons de mon départ. Je vois ses yeux se radoucir au fur et à mesure que je lui explique tout. Je pense qu’elle commence à comprendre. Elle accepte d’appeler le tribunal pour en savoir plus sur la situation. J’ai une chance inouïe qu’elle insiste pour parler à la personne compétente pour mon dossier. S’ensuit alors le plus grand soulagement de ma vie : il s’avère qu’il y a eu une erreur dans la rédaction du compte-rendu du deuxième jugement et je n’ai en fait été condamné qu’à de la prison avec sursis : je suis libre ! J’ai presque envie de lui sauter au cou pour l’embrasser. Son insistance auprès de l’administration du tribunal vient clairement de me sauver et je suis passée très près de l’erreur judiciaire, j’en ai des frissons ! Quand je sors enfin de l’aéroport, j’appelle Ayesh. « Tu ne devineras jamais ce qui vient de m’arriver… » Je dois tout de même aller ensuite à la gendarmerie pour payer une amende correspondant aux frais de procédure mais ce détail est tellement insignifiant que je le fais avec plaisir. Je m’assieds sur un banc à l’extérieur de l’aéroport pour me remettre de mes émotions, et je souris en voyant le sac à côté de moi : j’ai toujours mes mangues qui ont été oubliées dans l’histoire !

Après toutes ces péripéties, je passe d’abord quelques jours avec ma famille en Belgique où Ayesh est censé me rejoindre mais, comme il rate son avion, nous nous retrouvons à Strasbourg pour commencer ensemble le voyage à vélo. Je suis heureuse de passer du temps avec ma famille et de leur montrer à quel point je vais mieux depuis février et mon séjour en Asie. Je passe ensuite par Paris récupérer mon vélo qui m’attend chez Béné puis je rejoins Strasbourg en train. Puisqu’il n’y a pas de compartiment à vélo (comme prévu) dans le convoi, je dois coincer le vélo devant la porte des toilettes de la voiture et faire croire aux passagers que les toilettes sont bouchées pour les envoyer dans d’autres WC… Ayesh arrive d’Amsterdam où il a récupéré son vélo : nous sommes prêts !

Mais pourquoi commencer par Strasbourg ? J’ai toujours imaginé ce voyage à vélo avec un fil rouge, un message à faire passer, un sens particulier. Pas simplement pédaler mais partager ce périple avec des enfants qui n’ont pas la chance d’avoir la santé. J’avais besoin d’une mission qui me pousserait à me surpasser quand ma motivation seule ne serait plus suffisante. Un défi solitaire mais solidaire. Après avoir été inspirée par tant de personnes sur ma route, j’espère être à mon tour inspirante pour ces enfants et leur donner de l’espoir et peut-être même de la force dans leur combat contre la maladie. Mes recherches m’ont conduite à contacter l’hôpital de Strasbourg et son association créée par les médecins du service de pédiatrie, Les enfants malades à l’hôpital. Je leur ai proposé de partager mon voyage avec les enfants par l’envoi de cartes postales, par le biais d’e-mails et d’appels vidéo, et cette proposition leur a plu immédiatement.

Nous arrivons en ce matin de juin à l’hôpital Hautepierre où j’ai rendez-vous avec le chef du service de pédiatrie et la présidente de l’association. Ils veulent en savoir plus sur mes intentions et me mettre en garde sur ce qui leur tient le plus à cœur dans la prise en charge des enfants, c’est-à-dire leur bien-être physique et psychologique ainsi que le respect de leur vie privée (avec les photos et le droit à l’image). Ils me briefent sur l’état de santé des enfants et nous discutons ensemble de la meilleure manière de les emmener voyager, virtuellement, à mes côtés. Après cette entrevue, ils m’emmènent visiter le service puis me laissent en compagnie de l’enseignante en charge des six enfants dialysés en ce moment. Je fais sa connaissance puis elle m’amène rencontrer les enfants qui attendent ma venue, apparemment avec impatience, accompagnés de leurs parents. Ils sont tous déjà branchés aux machines qui purifient leur sang, leurs lits placés en arc de cercle autour de moi. Je suis très intimidée ! À l’aide d’un PowerPoint, je leur présente mon parcours et mon projet ainsi que la manière dont ils seront impliqués dans celui-ci. Nous élargissons le sujet sur les rêves en général et ils me font, à leur tour, partager les leurs : intégrer le GIGN pour l’adolescent, retourner dans son pays pour la jeune fille originaire des Émirats arabes unis, devenir pilote de ligne pour le plus jeune ou encore aller à New York pour le plus bavard des petits garçons. Je lui promets de le faire voyager à distance à mes côtés quand j’y serai et de lui faire partager tout ce qu’il a envie d’y découvrir.

Être face à six enfants alités est un défi de taille pour moi : j’essaie de leur insuffler mon énergie positive. Âgés de cinq à dix-sept ans, ils ont pour point commun de souffrir d’insuffisance rénale et sont dialysés, dans l’atteinte d’une greffe, avec plus ou moins d’espoir en fonction de leur place dans la liste des receveurs d’organes. En attendant, la dialyse permet de filtrer leur sang puisque leurs reins ne fonctionnent plus correctement. Le service de dialyse fait partie intégrante de leur vie. La plupart d’entre eux y passent plus de cinq heures par jour trois fois par semaine (à l’hémodialyse en elle-même, il faut ajouter le temps de transport, la préparation…). Pendant mon voyage, je communiquerai beaucoup avec eux mais nos échanges se feront de plus en plus rares jusqu’à s’interrompre quelques mois plus tard, pour la meilleure des raisons : à tour de rôle, ils recevront tous le plus précieux des cadeaux : un nouveau rein ! Cette greffe tant espérée leur rendra leur liberté et leur joie de vivre d’enfant en les sortant de l’enfer de l’hôpital. L’hémodialyse ne sera plus qu’un lointain souvenir pour eux.

Après ces moments inoubliables, direction le deuxième arrêt de la journée, une école primaire située dans une ZEP de Strasbourg où je vais rencontrer des élèves de CM1 qui suivront eux aussi mon voyage à partir de septembre, durant leur classe de CM2, à travers différents objectifs éducatifs. En y réfléchissant avec (l’incroyable) institutrice, nous comprenons que ce projet peut être le support de presque tous les aspects du programme et de la plupart des matières. D’abord la géographie bien sûr, puis les langues, et même les maths en utilisant le vélo dans les problèmes (si un tour de roue permet de parcourir x kilomètres…). Je tombe immédiatement amoureuse de ces enfants vifs, curieux et ouverts d’esprit. La diversité culturelle de la classe est impressionnante, un vrai melting-pot qui regroupe plus de dix nationalités ! J’adore leur innocence et leurs questions candides. Je suis venue avec mon vélo pour rendre ma présentation plus concrète et vivante afin qu’ils se rendent compte que ce deux-roues est devenu ma maison. Nos échanges sont émouvants, ils m’ont même préparé une chanson qui me fait monter les larmes aux yeux quand ils se mettent à la chanter en chœur pour moi ! Je l’entendrai résonner longtemps. Je suis particulièrement émue quand, en discutant des pays dont ils sont originaires grâce à la mappemonde, je comprends que plus de la moitié des enfants de la classe n’a jamais vu la mer. J’ai envie de tous les emmener pour les sortir de leur quotidien et leur faire découvrir autre chose que leur cité, leur montrer à quel point le monde est beau. J’espère que je pourrai leur mettre des étoiles dans les yeux et des rêves plein la tête, même à distance ! L’une des enfants insiste pour que j’emporte une part d’eux, pour ne pas les oublier durant le voyage, et surtout « pour que tu ne te sentes pas seule dans les moments difficiles et que tu n’oublies pas qu’on est avec toi ». Ces enfants terriblement attachants m’offrent ma nouvelle mascotte qui sera fièrement installée sur le cadre de mon vélo : un petit hérisson en peluche surnommé Billy, accompagné d’un petit drapeau français. Cette mascotte m’aidera beaucoup dans les moments difficiles pour me rappeler pourquoi je fais ça et pourquoi je dois tenir bon : véhiculer aux enfants le message que tout est possible si on s’accroche assez fort à ses rêves et qu’on se bat assez pour eux. Je ne veux surtout pas les décevoir ! Ils insistent même pour me faire une haie d’honneur quand je quitte l’école à vélo, l’un des moments les plus marquants et émouvants de ma vie.

Après avoir rendu visite aux enfants, Ayesh et moi donnons notre premier coup de pédale. Je sens l’émotion monter en me remémorant les derniers mois. Je réalise à quel point il ne faut jamais douter. Même quand on est au creux de la vague, la roue finit toujours par tourner, il faut juste accepter les moments difficiles pour mieux rebondir. J’avais vraiment la sensation, il y a quelques mois encore, que je n’allais jamais retrouver le bonheur, et pourtant, il s’offre enfin, devant moi. Qu’est-ce qu’être en vie ? Quand on meurt, notre électrocardiogramme est plat. Quand on est en vie, il est formé de pointes et de creux : c’est une vraie métaphore de la vie. Nous avons tous des champs de mines et des champs de fleurs à traverser. Une vie de routine, d’habitudes, se traduit par un électrocardiogramme plat, une vie remplie de risques par des hauts et des bas et donc par l’électrocardiogramme d’un cœur qui bat, qui bat vraiment. Quand j’ai commencé à visualiser cela, j’ai compris qu’à chaque fois que j’échoue, c’est pour réussir de plus belle ensuite.

Me voilà donc, au sommet de la pente, au sens propre comme au sens figuré, prête à renouer avec mes racines. Être avec un étranger pour redécouvrir mon pays me permet de garder des yeux de touriste et de m’émerveiller. Je me rends vite compte que la mauvaise réputation des Français concernant les langues étrangères est avérée. La plupart de nos hôtes ne parlent pas anglais et je suis donc l’intermédiaire entre eux et Ayesh. Nous pédalons tous les deux de Strasbourg à Montpellier où nos chemins se séparent. Ces semaines passées ensemble sont inoubliables : nous partageons le 14 juillet, la victoire de la France à la Coupe du monde de football, des fous rires, des coups de gueule… Une grande expérience humaine. Merci Ayesh !

Puis il part randonner sur le GR 20 de Corse tandis que je continue ma remontée sur la côte ouest de Bordeaux à la Bretagne (en prenant un train de Montpellier à Bordeaux). Quand je passe la barre des 2 000 kilomètres, sur la route de La Rochelle, j’ai un immense ras-le-bol, comme une vague de fatigue qui me submerge. Au moment où je lis ce chiffre rond sur mon compteur, j’arrête de pédaler, je descends du vélo et je m’assieds par terre, le regard dans le vide, en me disant : « J’en ai assez, j’arrête. »

Après deux heures, les fesses par terre au milieu de la campagne française, je prends mon courage à deux mains et remonte en selle. Comme je suis épuisée et que je n’ai plus les idées très claires, je fais une erreur d’itinéraire en choisissant l’option voiture sur Google Maps, ce qui me fait m’engager sur une quatre-voies. En voyant le panneau interdisant l’entrée aux vélos, je me rends compte de ma bourde mais, comme le détour pour l’itinéraire vélo est de plus de 30 kilomètres et que je suis à bout, je m’engage. Ce chiffre paraît dérisoire mais à ce moment-là, avec déjà plus de 100 kilomètres dans les jambes, ajouter 30 kilomètres me paraît insurmontable. Je m’engage quand une voiture s’arrête devant moi. Un couple de l’âge de mes parents ouvre la fenêtre et m’interpelle : « Tu ne peux pas rouler ici, c’est trop dangereux. » Ils me conseillent l’immense détour. Je pense qu’à ce moment-là, ils voient la détresse dans mon regard. La femme au regard chaleureux, après avoir lancé un clin d’œil à son mari, me lance : « On t’emmène ? » Confuse, je lui dis qu’ils n’ont pas la place pour un vélo dans leur voiture quand elle ouvre son coffre où je découvre un porte-vélo flambant neuf. Je ne saurais expliquer l’avalanche d’émotion que je ressens, un vrai ascenseur émotionnel qui me fait fondre en larmes, rassurée et soulagée. J’ai clairement trop poussé mon corps et j’ai besoin de repos. Cette rencontre furtive mais intense restera gravée dans ma mémoire. Il m’est arrivé de refaire du stop avec le vélo par la suite en cas d’excès de fainéantise ou de flemme prononcée !

On me conseille régulièrement d’emprunter les pistes cyclables de l’Eurovélo pendant ce voyage en France. L’Eurovélo est un réseau d’itinéraires cyclables européen regroupant quinze routes longue distance qui traversent le continent entier, du Nord au Sud, d’Est ou Ouest ou en diagonale en suivant par exemple des fleuves. J’aime la tranquillité et la sécurité de ces pistes pour un ou deux jours mais ce calme devient vite trop pesant, lassant, et ne va pas dans la direction que je souhaite donner à mon voyage, qui est clairement la rencontre. J’aime rouler dans les petits villages et y voir la vie locale, les habitants se réveiller aux premières lueurs du jour. Comme j’aime le calme mais pas la solitude, je sors souvent de ces itinéraires tout tracés pour créer mon propre chemin.

Je rencontre des personnes incroyables durant ce retour aux sources dans mon pays, comme Aurélien qui me connaissait grâce à ma page Facebook et m’a invitée chez lui. Quand je lui fais part de ma souffrance de ne pas avoir de racines profondes, il me fait une magnifique proposition : planter un arbre dans son jardin pour que mes racines y soient ancrées, ainsi qu’un espace chez lui pour que je puisse y entreposer mes affaires, ce qui me faisait cruellement défaut en France. Je suis émue devant ces propositions si attentionnées. Presque la moitié de mes hôtes sont des personnes qui me suivaient via les réseaux sociaux. Au départ, j’étais déstabilisée de rencontrer des gens qui en savaient déjà tant sur moi mais au final, cette proximité et cette intimité me font du bien et renforcent ce sentiment de retour au bercail.

J’ai eu l’envie et le besoin de voyager en France afin de me réapproprier mon identité culturelle. Je souffrais de ne plus vraiment savoir où était mon chez-moi ou en tout cas mes origines. Faire en France ce que je ne faisais qu’à l’étranger, partir à la rencontre des locaux, m’a aidée à retrouver mes racines. J’y ai rencontré de belles âmes qui m’ont aidée à me sentir moins étrangère dans mon propre pays, sentiment que partagent beaucoup d’expatriés de retour chez eux. Ce qui est sûr, c’est que j’avais oublié à quel point notre gastronomie était formidable !

J’ai l’opportunité de rencontrer l’équipe Solidream, par le biais de Morgan, l’un des compères de la bande. Ces trois copains s’étaient lancés dans un tour du monde à vélo il y a quelques années et avaient planté la graine de ce rêve au fond de moi. Je rêvais d’un voyage aussi bien organisé que le leur, avec famille et amis au départ. Ce qu’ils ont réussi à faire est formidable : à leur retour de voyage trois ans plus tard, ils n’ont pas repris un travail classique mais vivent désormais de la réalisation de leurs films et de leurs conférences, notamment en entreprise, qui traitent de la force de la collaboration, de la solidarité et du travail d’équipe. J’envie leur amitié et leur cohésion. J’espère que je trouverais un jour ma Solidream à moi, avec une complicité et une connivence similaires.

La colocataire de Morgan, Lolita, va me permettre de vivre une expérience magique ce soir-là. Alors que je viens de la rencontrer, elle me confie : « J’ai un rendez-vous galant ce soir mais je ne me sens pas à l’aise d’y aller seule. Tu serais d’accord pour m’accompagner ? » Ce qu’elle ne précise pas tout de suite, c’est qu’elle doit retrouver un pilote, et que leur rendez-vous est un tour en avion privé de quatre places pour voir le feu d’artifice de la Grande-Motte du ciel, qui est tiré ce soir ! Je suis tellement excitée que je saute partout, l’embrasse et la prends dans mes bras. « Bien sûr que j’accepte de venir avec toi ! Tu me proposes les deux choses que j’aime le plus au monde : un tour en avion et un feu d’artifice, le parfait combo ! » Ce moment est extraordinaire. En atterrissant à l’aérodrome, ils me demandent tous les deux : « Ça t’a plu ? Tu n’as pas dit un mot pendant le vol, tu as eu peur ? » Je reste dans l’incompréhension, jusqu’à ce que je comprenne que le micro de mon casque était coupé. Ils ont pu entendre plus tard à quel point j’étais expressive dans les enregistrements de ma GoPro ! « Quand rien n’est prévu, tout est possible …» : merci pour ce moment inoubliable Lolita !

Une autre rencontre très marquante est celle de Françoise et Claude Hervé durant le festival du Roc-Castel, sur le plateau du Larzac, un festival qui fait l’éloge du voyage lent, à pied, à vélo ou même à cheval. Ce couple extraordinaire, parti pour ce qui devait être trois ans autour du monde à vélo, n’est finalement revenu que quatorze ans plus tard, avec un bébé dans ses sacoches ! Luc à Montpellier ainsi qu’Alain et Mylène à La Baule sont d’autres extraordinaires rencontres de ce voyage, des exemples d’inconnus devenus des amis.

Je ne suis pas une cycliste, je n’avais fait que très peu de vélo avant de me lancer dans ce voyage et surtout, même si j’étais en bonne forme générale, je ne m’étais pas entraînée. Je suis donc une débutante totale, surtout au niveau mécanique. Je ne sais pas même comment changer un pneu en cas de crevaison. Je me dis que j’apprendrai sur le tas. Mes jambes seront mon carburant et mon mental mon moteur. Avant mon premier grand voyage à vélo en Californie en 2017, je n’avais jamais fait plus de 10 kilomètres dans la même journée, alors qu’il m’est ensuite arrivé de parcourir plus de 140 kilomètres en vingt-quatre heures. En commençant progressivement, avec des journées de 40 kilomètres, le rythme s’est petit à petit accéléré. C’est bien connu, le corps est une machine et à force d’entraînement et de répétitions, il s’adapte à (presque) tout !

À mes yeux, les ٢ ٠٠٠ kilomètres pédalés en France sont un entraînement pour mon vrai voyage à l’étranger, au Canada et aux États-Unis, qui est sur le point de commencer. Je me presse dans certains endroits où j’aurais aimé prendre plus mon temps car je sens que la fin de l’été arrive rapidement et le froid me fait peur, sûrement sans raison avec du recul car il est bien plus agréable de rouler quand il fait plus frais, à condition d’être bien équipé et d’avoir le vent dans le dos. Car c’est le vent qui est l’élément le plus important, il peut nous freiner quand il est de face alors qu’il peut littéralement nous propulser, comme les fois où, au bord de la mer, j’ai presque eu la sensation de voler. Je sens au fond de moi, dans mes tripes, que j’ai besoin de me prouver à moi-même que je suis capable de faire ce voyage seule. Je ressens cette flamme, cette fougue, l’aventure m’appelle. Pour avoir un but supplémentaire, je choisis de représenter l’association À chacun son Everest créée par Christine Janin, la première femme française à avoir gravi l’Everest, afin de récolter de l’argent pour celle-ci durant le périple. Le nom de l’association peut s’adapter à énormément de situations : nous avons tous nos propres difficultés, nos propres démons et notre propre Everest à gravir, quel qu’il soit, quelle que soit l’étape de notre vie où nous nous trouvons. Pour me réaliser et m’épanouir, j’ai besoin de donner et non plus seulement recevoir. J’ai déjà reçu tellement de gentillesse et de générosité que je souhaite rendre la pareille, à ma façon. L’association soutient les femmes et les enfants en rémission d’un cancer car se remettre d’une telle épreuve n’est pas chose aisée. La plupart des accidents chez les alpinistes ont lieu lors de la descente car, puisque le sommet a été atteint, le défi accompli, la motivation n’est plus la même et la concentration n’est plus aussi intense, la fatigue se faisant sentir. Christine fait le parallèle entre cette descente et la rémission. Le combat n’est pas encore gagné, il faut encore se battre pour reprendre une vie normale, et notamment, pour les enfants, ne plus être en position de victime, être de nouveau comme les autres et reprendre confiance en soi. Pour cela, elle organise des séjours à la montagne où les enfants redeviennent comme les autres, où les femmes sont chouchoutées et où tous gravissent leur sommet en profitant d’un nouvel élan de vie. Un nouveau départ…

Nous pouvons tous nous reconnaître dans le nom de l’association, moi la première. C’est pourquoi je suis fière d’installer le drapeau qui flottera fièrement à l’arrière de mon vélo, un vrai fanion aux couleurs de l’espoir. Ce voyage représente mon propre Everest !

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