L'appel du bout du monde
Chapitre 10
Un nid dans les Caraïbes
La vraie sagesse de la vie consiste à voir l’extraordinaire dans
l’ordinaire.
PEARL BUCK
Je suis absolument surexcitée dans l’avion qui m’emmène à La Barbade pour la première fois ! Je n’ai rencontré JR qu’un mois plus tôt et nous n’avons passé que quinze jours ensemble mais je suis mon cœur et mon instinct en partant le retrouver dans cette île des Caraïbes.
Mon voisin de siège est le premier local que je rencontre. Très calme, il me parle avec passion de son île. J’ai du mal à me concentrer sur notre discussion tellement je suis nerveuse. Quand l’avion atterrit, j’ai le cœur qui bat à 1 000 à l’heure et des milliers de questions se bousculent dans ma tête. J’ai l’immense surprise de le voir sur le tarmac, un immense bouquet de fleurs à la main (qui fait des envieuses). Grâce à son accréditation de l’ambassade, il a été autorisé à m’attendre directement à la porte de l’avion. J’ai le cœur qui bat la chamade ! Comme dans un conte de fées, il me donne l’impression d’être une princesse à ses côtés. En arrivant à l’hôtel, il me précède et me demande d’attendre à l’extérieur pendant qu’il me fait la surprise d’allumer des dizaines de bougies. Un vrai prince charmant !
Le lendemain, j’enfile la fameuse robe rouge pour le bal. Je le rejoins, toute tremblante, sur le balcon où il m’attend en uniforme, le bouquet à la main et des étoiles dans les yeux. Au moins autant que moi… Je suis fière d’être à son bras pendant la cérémonie. J’ai l’impression d’être dans un film et de regarder le personnage principal évoluer de l’extérieur tellement ce que je vis me paraît surréaliste… Il y a encore un mois, j’étais célibataire, à mille lieues d’imaginer ce qui allait m’arriver.
Nous passons les trois premières semaines à l’hôtel car il m’a attendue pour choisir l’appartement (même si je suis censée n’être que de passage). Après quelques visites, nous avons un coup de cœur pour un logement avec un immense balcon face à la mer qui donne l’impression d’être sur un bateau de croisière. La vue est extraordinaire : même du lit, on ne voit que le bleu turquoise de l’océan à l’infini. Un vrai paradis !
JR est ici responsable de tous les échanges militaires entre les États-Unis et les îles des Caraïbes de l’Est : Antigua-et-Barbuda, La Barbade, La Dominique, La Grenade, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, ainsi qu’avec une organisation internationale qui regroupe toutes ces îles. Son poste au sein de l’ambassade américaine est donc d’assurer la liaison et la communication entre toutes ces nations par le biais de conférences et d’entraînements divers. Cette mission l’amène à voyager régulièrement sur les différentes îles pour s’assurer de bonnes relations avec elles et construire un lien durable entre celles-ci et les États-Unis.
Je crois de plus en plus aux signes du destin. J’avais besoin, à ce moment de ma vie, de stabilité et d’amour et le destin a mis JR sur mon chemin. Après seulement un mois de relation, nous voilà déjà en train d’aménager ensemble. Le nom de notre album commun sur Google Photos est d’ailleurs « Dix ans en dix jours », notre relation ayant été intense très rapidement. JR est l’un de ces gentlemen à l’ancienne, dont la galanterie est presque un trait de caractère : il insiste toujours pour me tenir la porte, m’ouvrir la portière de la voiture, me tirer ma chaise au restaurant… Il veut prendre soin de moi de la plus touchante des manières.
À La Barbade, un stress récurrent et une question persistante s’installent pourtant : après avoir été si longtemps nomade, me poser, ne serait-ce que temporairement, est un challenge pour moi. Vais-je y parvenir ? J’ai peur que les rencontres et les découvertes quotidiennes ne me manquent terriblement… Comme une droguée, il me faut ma dose, mon shoot de découvertes et je me sens vite en manque. Je vais devoir apprendre à trouver un juste milieu, à être moins extrême, sans pour autant être moins passionnée. Toutes les expériences que j’ai vécues sont comme des trésors que je chéris et que personne ne peut m’enlever. Quand je vais mal, je me plonge dans ces souvenirs pour me rappeler que tout s’arrange, que rien n’est définitif et qu’il suffit d’être patiente. L’expérience me l’a appris. J’ai lu un jour une phrase de Jacques Reda qui m’a beaucoup marquée : « L’une des dispositions constantes de l’homme est de souhaiter être ailleurs que là où il est. » Je fais chaque jour de mon mieux pour m’améliorer et profiter de l’endroit où je suis à l’instant T, sans regretter le passé ni vouloir déjà être dans le futur. Une phrase que je me rappelle constamment à La Barbade car l’Asie me manque beaucoup mais je veux profiter des avantages de l’endroit où je suis actuellement, même si ce n’est pas parfait.
Après quatre ans de nomadisme, m’installer dans un appartement, même pour quelques mois, me paraît angoissant. J’ai peur de me sentir comme dans une prison dorée et d’étouffer, mais j’ai aussi envie et besoin d’une pause dans le voyage, je suis fatiguée de bouger tous les jours ou presque. Certaines personnes qui suivent mon aventure par le biais de ma page Facebook insistent pour connaître ma prochaine destination. J’ai, d’une certaine manière, peur de les décevoir…
Obtenir un visa de travail et donc un emploi à La Barbade est difficile… J’enseigne le français sur Internet depuis deux ans maintenant, je suis donc libre au niveau géographique mais j’espérais, en me posant, avoir un emploi avec des contacts humains, réels et non pas virtuels… Trois jours après mon arrivée sur l’île, je passe donc un entretien avec l’Alliance française pour un poste de professeure de français langue étrangère mais la procédure d’obtention du visa étant très onéreuse, on me demande de promettre au moins un an de présence, ce que je ne peux pas : je sais que je ne tiendrai pas en place et le contrat de JR prend fin en septembre. Je choisis donc de me consacrer à mes cours en ligne et à l’écriture de ce livre.
L’alchimie entre nous est parfaite même si je le fais parfois tourner en bourrique : j’aime tellement l’excitation des premières fois que j’ai du mal à refaire deux fois la même chose. Or, il n’est pas facile de trouver des nouveautés sur une si petite île ! Nous sommes aussi tous les deux extrêmement têtus, ce qui amène à des bras de fer psychologiques musclés, puisque nous voulons tous les deux avoir raison. Heureusement, aucun de nous n’est rancunier et nous ne nous tenons jamais rigueur de ces différends qui sont souvent des motifs de fous rires.
Avant d’y arriver, je ne connaissais rien de La Barbade, à part sa citoyenne la plus célèbre : Rihanna. Cette île des Caraïbes située au sud-est de l’arc antillais a été sous domination britannique pendant près de trois siècles et n’est indépendante que depuis 1966, même si le Royaume-Uni y exerce toujours une certaine influence, La Barbade est ainsi membre du Commonwealth. Presque 80 % des Barbadiens descendent des esclaves africains venus travailler sur les plantations de canne à sucre au cours des XVIe e et XVII siècles.
Dès les premiers jours, je suis confrontée à l’attitude particulièrement entreprenante de certains hommes. Ici, il est banal de siffler une femme dans la rue. Même si je viens de voyager neuf mois seule, je n’ai encore jamais fait l’expérience de cette drague indésirable. Le premier jour que je passe seule à Bridgetown, la capitale, est un véritable enfer : les remarques gênantes, les sifflements et les regards déplacés toute la journée me mettent terriblement mal à l’aise, me donnant l’impression de n’être qu’un bout de viande, en proie à des désirs primitifs. Paradoxalement, dès que je suis accompagnée de JR, personne n’ose m’adresser ce genre de remarque déplacée ! Je ne m’y fais pas mais j’apprends à réagir de manière adaptée, c’est-à-dire le plus souvent à ignorer ou recadrer au besoin les personnes qui m’adressent des remarques déplacées.
L’accent des bajans (locaux) est tellement fort que JR doit au début me traduire les échanges de l’anglais à… l’anglais !
Ici, je souffre aussi des prix exorbitants de l’île, la plupart des produits étant importés. Je trouve heureusement des stratagèmes pour dépenser moins, surtout grâce aux conseils de mon amie locale Sedio, qui connaît tous les bons plans de l’île.
La grande majorité des touristes des lieux sont des habitués. Ils reviennent tous les ans pour une période de deux ou trois mois et beaucoup d’entre eux se connaissent. Leur moyenne d’âge est élevée, dans la bonne soixantaine. La plupart de ces habitués sont des Canadiens. Ici, on les appelle snow birds, littéralement « les oiseaux de la neige », car ils viennent dans les Caraïbes fuir l’hiver rigoureux de leurs contrées situées bien plus au Nord.
Deux semaines après mon arrivée, Thanksgiving arrive à grands pas. Dans l’avion en direction de Montréal en août, j’écrivais mon espoir de passer mon premier Thanksgiving aux États-Unis. Même si je n’y suis pas vraiment, je suis théoriquement sur le sol américain de l’ambassade pour cette fête ! Je me souviendrai toujours du moment où JR m’a annoncé, tout fier, qu’il avait une surprise : « Justine, nous sommes invités par l’ambassadrice à fêter Thanksgiving chez elle ! » Je lui réponds sans réfléchir : « Génial, et c’est quoi la surprise ? » Je n’avais pas réalisé l’honneur que représentait cette invitation pour lui. Nous partageons donc la traditionnelle dinde en réfléchissant à ce pour quoi nous sommes reconnaissants dans notre vie. Je suis honorée de passer mon premier Thanksgiving en leur compagnie.
Deux jours plus tard, c’est la fête nationale de La Barbade. En ce 30 novembre, l’île célèbre son indépendance, actée en 1966. Un grand moment où tous les locaux fêtent leur liberté, habillés de jaune et de bleu, les couleurs de leur drapeau composé de trois bandes verticales (deux bleues pour la mer, une jaune pour le sable des plages). La bande jaune porte en son milieu un trident, hérité de l’ancien drapeau de La Barbade britannique sur lequel figurait Neptune trônant sur son char. Ce trident revêt donc maintenant une double signification : l’indépendance du pays et sa profonde dépendance aux ressources de la mer. Durant ces quelques mois, j’essaie d’apprendre à danser la soca, la danse par excellence des Caraïbes. Pendant les cours, je fais bien rire tout le monde car je n’ai pas vraiment le rythme dans la peau.
En me promenant dans un marché local, j’ai l’idée et l’envie d’y participer. J’ai tout de suite un bon feeling avec cet endroit et je demande l’autorisation au gérant d’installer un stand. Il est pris d’un fou rire quand il me demande ce que je compte vendre et un long silence s’installe. Je n’avais pas réfléchi à ce détail. Alors l’idée me vient, fulgurante : des crêpes ? C’est typiquement français, ça devrait fonctionner… Il accepte, enthousiaste. La touche française, ça fonctionne toujours ! Je suis excitée à l’idée d’avoir mon stand et de jouer à la vendeuse. Pour le premier marché, je cuis les crêpes à l’avance chez moi. Elles ne sont donc pas aussi fraîches et appétissantes que si elles avaient été préparées sur place. Les fois suivantes, je persiste malgré le flop du premier jour en investissant dans un appareil à crêpes. Alors c’est un miracle : dès qu’une personne me commande une crêpe, l’odeur qui se dégage attire les clients comme des mouches ! Mais après quelques essais, je dois me rendre à l’évidence : ce n’est pas le succès escompté et, surtout, je ne fais aucun profit. Entre les ingrédients onéreux, les frais inhérents à la place de marché, le temps de préparation de la pâte, le transport… ça ne vaut pas le coup. Je fais quelques marchés supplémentaires, davantage pour l’ambiance que pour les gains, avant d’abdiquer mais j’en garde un excellent souvenir.
Sur l’île, je profite de tous les sports aquatiques : snorkelling, standup paddle, mais aussi spéléologie, jet-ski… Je m’amuse aussi à découvrir les rum shops de l’île, ces baraques en bois aux couleurs vives où les hommes (principalement) se retrouvent pour boire un verre, jouer aux dominos et discuter de politique, d’économie, de l’actualité mondiale, de la performance des West Indies, l’équipe de cricket antillaise anglophone face aux équipes internationales… le tout sur fond de musique de juke-box. Ce qui est amusant, c’est que ces rum shops sont toujours à proximité des églises, histoire peut-être d’apporter un soutien spirituel d’une manière ou d’une autre aux paroissiens. 95 % des Barbadiens sont catholiques et l’île détient le record mondial du plus grand nombre d’églises par habitant.
Il m’arrive trop souvent de réfléchir après avoir parlé, comme cette fois où, impressionnée par l’un des nombreux coupeurs de noix de coco présents au bord de la route, je lui demande : « Comment faites-vous pour ne pas vous couper en manipulant une machette de cette taille ? » Il lève alors la main et me montre ses trois doigts restants : « Tu veux dire comme ça ? » Je vire au rouge à vitesse grand V !
Fin novembre, nous prenons la direction de l’Arizona pour assister à l’extravagant mariage de la meilleure amie de JR. Et quel mariage ! Les deux époux ont organisé une fête démesurée sur trois jours. D’origine indienne, ils ont vu les choses en grand et ont invité leur famille nombreuse, arrivant d’Inde pour l’occasion. Au milieu des montagnes d’Arizona, l’instant est grandiose et digne de stars, ce qui pousse JR à me glisser à l’oreille : « Je t’aime mais je ne pourrai jamais t’offrir un mariage comme ça. » Ça tombe bien, il n’a pas d’inquiétude à avoir : je rêve d’un mariage simple, dans l’intimité, avec les personnes que j’aime !
Je profite de notre séjour en Arizona pour lui offrir son cadeau de Noël à l’avance. Ça fait des années que je n’offre plus de cadeaux matériels mais plutôt des activités, des souvenirs à créer… Je lui ai donc organisé une surprise : une voiture vient nous chercher à l’hôtel à 6 heures du matin. Direction notre baptême de montgolfière au lever du soleil au-dessus du désert de Sonora, avec vue sur les cactus et les montagnes. C’est splendide et hilarant car je découvre un peu trop tard qu’il a le vertige !
De retour à La Barbade, JR et moi préparons les jours à venir : comme il a deux mois libres à la fin de l’année, je rêve de l’initier au voyage comme je le conçois, pour qu’il comprenne mieux mon univers et ce qui me fait vibrer. En creusant, je comprends que son parcours de vie, si différent du mien, a influencé sa manière de voir la vie aujourd’hui. Comme presque tous les Américains que j’ai rencontrés, alors qu’il a été diplômé il y a huit ans, il traîne encore des dettes énormes qui s’expliquent par les coûts ahurissants des études supérieures aux États-Unis. Une raison de plus de constater ma chance d’être française et d’avoir eu accès, en plus de la gratuité des soins, à celle de l’éducation, notamment des études supérieures. C’était une évidence dans ma mentalité de Française, un acquis, un droit fondamental, mais j’ai vite découvert à quel point nous sommes privilégiés…
Partir, ne serait-ce que deux mois, n’est pas aussi facile pour lui que pour moi qui ai fait le choix de cette vie nomade. Ses dettes l’empêchent de se sentir libre de vadrouiller longtemps, ce qui est compréhensible quand on sait que les factures continuent de tomber. Comme la majorité des Américains, il n’est jamais parti en voyage, du moins jamais plus de deux semaines, et il ne connaît pas (encore) cette sensation de liberté intense, cette fantastique connexion au monde. J’espère de tout mon cœur réussir à lui transmettre ma passion mais, ce qui est sûr, c’est que je ne voyagerai avec lui que si l’envie vient de lui. Je veux qu’il parte pour lui et non pas pour me faire plaisir !
Puisque l’incompréhension entraîne la frustration, nous faisons de notre mieux pour nous comprendre, malgré nos différences culturelles et de personnalité. Pas gagné pour deux têtus comme nous ! Il m’aide, à travers nos divergences de point de vue, à accepter d’autres visions de la vie. Je deviens plus tolérante et je réalise à quel point l’expérience personnelle influence la manière de voir le monde.
Le deuxième voyage que nous partageons nous emmène fêter Noël avec la famille de JR à Clearwater, d’où il est originaire, sur la côte ouest de la Floride, beaucoup plus authentique que la côte est de Miami. Après deux mois et demi passés ensemble, il me présente déjà à tous ses amis et à son père, sa belle-mère et ses trois grandes sœurs qui l’ont élevé. Je suis un peu stressée, comme tous ceux qui rencontrent leur belle-famille pour la première fois, mais tout se passe très bien. Je découvre même les photos de lui enfant et me mets à imaginer à quoi pourraient ressembler nos propres enfants… C’est très symbolique car je suis la première femme qu’il présente à ses proches. Je rencontre même son ancienne coach d’athlétisme qui a joué un rôle déterminant dans son éducation… Ancienne grande sportive, elle est aujourd’hui malheureusement amputée des deux jambes à cause de son diabète sévère, ce qui me fait penser, avec peur, à mon père dont le diabète s’aggrave… Je suis aux anges quand elle me fait remarquer que je dois être très spéciale pour avoir réussi à voler le cœur de JR, lui d’habitude si exigeant avec les femmes.
Nous allons à la fête de départ en retraite de son père dans les locaux de Disneyland où il a travaillé toute sa vie. Je suis attendrie de voir son papa si ému et touché par la fête dont il est la star ! À l’image de JR, c’est un vrai cœur tendre sous son apparence d’homme fort. Le soir, nous assistons à un one man show que j’ai du mal à comprendre car l’humour est vraiment culturel. L’accent et la vitesse de débit des humoristes en feraient pâlir plus d’un, moi la première ! Par chance, JR est là, comme toujours, pour m’aider.
Le jour de Noël, nous allons nager avec des lamantins, qui sont environ deux mille à peupler les eaux de Floride. Ils sont vraiment mignons même si c’est assez ennuyeux puisqu’ils sont très statiques mais ça reste une superbe expérience. Le matin de Noël, mon réveil sonne à 4 h 30, je suis peut-être encore plus excitée que les enfants, qui ont mis leur réveil à 5 heures. Nous nous habillons tous en lutins pour l’ouverture des cadeaux. Rita, la sœur de JR, a même préparé une chaussette à mon nom sous la cheminée. C’est magique !
Le retour à La Barbade après cette semaine de chaleur familiale est un peu difficile. L’action me manque et je me sens seule sur cette île. Je pense que je souffre de ce qui est communément appelé the island fever (la fièvre des îles), une maladie psychologique qui affecte les habitants des îles et qui consiste en une prise de conscience angoissante : celle d’être coincé sur une île, sans échappatoire… Ce sentiment de perte de liberté dans cette prison dorée peut être extrêmement anxiogène. J’ai aussi beaucoup de mal à me reconnaître dans le groupe que forment les compagnes des collègues de JR. Je ne me sens pas à ma place auprès de ces femmes qui évoluent dans un monde très différent du mien. Je suis la plus jeune, je ne suis pas Américaine et nos centres d’intérêt sont tout simplement très éloignés. Heureusement que j’ai croisé la route de Sedio, cette rencontre ayant totalement changé mon expérience des Caraïbes !
Je mets les fesses pour la dernière fois sur mon vélo en janvier 2019, à Miami, où Mary et Rob me l’ont rapporté. Ils habitent à Melbourne, une petite ville du centre de la Floride. Pour me rendre service, ils sont montés tout au nord de l’État, à Yulee, chez Linda et Wayne (où j’ai terminé mon voyage et laissé le vélo), puis ils me l’ont apporté à Miami, où j’accompagne JR pour une conférence. Ce couple a donc parcouru plus de 1 200 kilomètres pour m’apporter mon vélo… Je ne trouve pas de mots assez forts pour décrire leur gentillesse. Heureusement, cet épisode a permis à ces deux couples de se rencontrer. Ils ont partagé un repas et, plus tard, chacun de son côté m’a écrit, enthousiaste, pour me dire à quel point les autres étaient formidables !
En ce dernier jour à pédaler, cette ultime virée à vélo m'est fatale : je suis percutée à toute vitesse par une voiture de tuning, dont le conducteur est arrivé comme un fou par derrière. L’impact avec le pare-chocs est d’une violence inouïe, je fais un vol plané, ma hanche s’écrase sur le bitume… Dans la demi-seconde où je suis en l’air avant de percuter le sol, je me félicite de porter mon casque. Après la collision, je reste sonnée pendant une bonne minute et, quand je reprends mes esprits, je comprends que le chauffard a pris la fuite. Non seulement celui qui m’a percutée ne s’arrête pas, mais aucun autre conducteur ne s’arrête ! J’ai besoin d’aide et ce manque d’humanité me prend à la gorge : je ressens un mélange de peur, de douleur et de dégoût. Par je ne sais quel miracle, sûrement parce que je suis en état de choc et que je ne réalise pas ce qui vient de se produire, je réussis à remonter sur le vélo et à pédaler le dernier kilomètre qui me sépare de l’hôtel, tel un robot.
Cette rencontre fortuite avec un capot ne me laisse pas sans séquelles : des hématomes des pieds à la tête sur le côté droit et surtout une fissure de la hanche, diagnostiquée quatre mois plus tard en Californie, dont je souffre toujours. J’ai vraiment l’impression d’avoir pris un coup de vieux… Mais j’aurais pu y laisser ma peau. À croire qu’une bonne étoile veille sur moi…
Après quelques semaines supplémentaires à La Barbade, je décide de retourner en avril à San Francisco car j’y ai une belle opportunité pour enseigner le français dans la même famille qu’il y a deux ans. C’est une manière de tourner la page définitivement sur mon passé, en retournant dans le lieu où ma première histoire s’est achevée de manière brutale. Je me prouve ainsi que j’ai été capable de me relever et que cette épreuve m’a rendue plus forte.
C’est l’heure du départ. Nous fêtons nos six mois dans un restaurant plein de charme face à la mer. Je pars le lendemain pour la Californie et nos sourires essaient de masquer nos cœurs serrés. Sur nos six mois de relation, nous en avons déjà vécu cinq ensemble, apprenant pas à pas à nous connaître et à respecter nos différences. JR n’avait jamais vécu avec une femme avant moi et c’était une grande étape pour lui. Mais entre nous, tout s’est fait naturellement. Dans la voiture en route vers l’aéroport, nous retenons nos larmes, essayant de contenir nos émotions, déboussolés de nous quitter après ces mois intenses. Mais, même s’il va terriblement me manquer, je suis heureuse de partir, je sais que c’est le moment de prendre un peu de recul et de me retrouver en tête à tête avec moi-même… Nous avons tous les deux nos chemins à faire et nous devons trouver comment les faire se croiser, sans sacrifier nos envies et nos rêves personnels. Je sais qu’il est le nid où je rentrerai après mes voyages, mon repère, mon phare…
As-tu déjà entendu parler du mythe mélanésien de l’arbre et de la pirogue ? Il résume tout à fait mon état d’esprit à la veille de repartir : « Tout homme est tiraillé entre deux besoins. Le besoin de la pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité. Les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’arbre qu’on fabrique la pirogue. » L’arbre peut devenir une pirogue. Et la pirogue ne voit pas le jour sans le bois de l’arbre. Il ne faut donc pas choisir, il est possible d’avoir les deux, avec de la volonté, de la patience et de la réflexion. Dois-je choisir entre ma vie de nomade et JR ? Je sais pertinemment qu’être sédentaire ne me rendra pas heureuse, en tout cas pas pour l’instant. Mais JR m’apporte l’équilibre, la stabilité et surtout l’amour dont j’avais besoin. J’espère lui rendre une infime partie de tout l’amour qu’il m’offre…
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