L'appel du bout du monde
Chapitre 3
Cap sur la Nouvelle-Zélande
C’est le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose
que ce qu’on y est allé chercher.
NICOLAS BOUVIER
Le contexte de notre arrivée en Nouvelle-Zélande est assez particulier puisqu’il y a une semaine encore, nous étions sous le soleil de Bali. J’y étais insouciante et heureuse, mais depuis, j’ai perdu ma grand-mère et je suis en plein deuil. Nous arrivons donc en Nouvelle-Zélande perdus et déboussolés.
Pendant notre escale en Corée du Sud, nous recevons un message de notre future hôtesse néo-zélandaise qui nous dit être contrainte d’annuler notre visite suite à une chute dans les escaliers. Nous sommes désolés pour elle mais aussi pour nous : nous n’avons plus de point de chute. En arrivant, le stress monte… Comme un coup de pouce du destin, la compagnie aérienne nous surclasse sur le deuxième vol Corée du Sud-Nouvelle-Zélande, ce qui nous permet de passer douze heures dans le luxe : sièges qui se transforment en lits, repas gastronomiques servis dans de vraies assiettes avec du champagne et service impeccable. Je me dis que c’est maintenant ou jamais qu’il faut en profiter car nous n’avons aucune idée de ce qui nous attend sur place. Je fais de mon mieux pour oublier mon anxiété mais elle est bien présente, d’autant plus que l’on n’a quasiment plus d’économies.
Ce voyage-ci est clairement une fuite mais où que je sois, il va me falloir affronter mon deuil. Quand nous atterrissons, j’ai l’impression d’arriver dans un autre monde, tout est très vert, parsemé de milliers de taches blanches. En nous approchant, nous comprenons qu’il s’agit de… moutons ! Il y a en réalité quarante millions de moutons dans le pays, soit dix fois plus que d’habitants ! Comme les Maoris, les kiwis et les All Blacks, les moutons représentent bien le pays.
Ici, les douanes sont très strictes car ils ont très peur des germes qui pourraient être amenés par les voyageurs et contaminer les sols. On doit donc montrer patte blanche et n’avoir aucune trace de terre sur nos chaussures. Ni la tente, ni aucune nourriture ne sont acceptées. Comme nous arrivons avec un visa vacances-travail, nos économies sont contrôlées et on nous demande un relevé bancaire pour s’assurer que nous allons être capables de subvenir à nos besoins sans avoir à mendier pour continuer le voyage (begpacking). Comme nous avons un compte commun, nous réussissons à contourner le système en imprimant notre RIB en double. Ainsi, nous entrons sur le territoire avec, en poche, à nous deux, la somme minimale requise pour une personne. Dès la descente de l’avion, je suis choquée par la violence et la force du soleil. En effet, l’Australie et la Nouvelle-Zélande se situent sous l’énorme trou de la couche d’ozone et les rayons ultraviolets y brûlent sans filtre la peau. L’Australie présente d’ailleurs le plus haut taux de cancers de la peau au monde : deux Australiens sur trois développent cette maladie au cours de leur vie ! Moi qui n’avais jamais pris de coups de soleil auparavant, je brûle littéralement malgré la crème solaire !
Puisque, comme à Taïwan, nous voulons tester la vie chez l’habitant, nous nous obstinons à chercher un hôte malgré les déconvenues. Quand, après plusieurs heures de vaines recherches à l’aéroport, notre hôtesse initiale, que nous avions trouvée sur la plateforme internet Workaway (l’équivalent de HelpX), nous écrit pour nous dire que l’une de ses amis peut nous recevoir, nous sautons de joie et de soulagement. Chez elle, je vois la carte du monde affichée dans les toilettes et, pour la première fois, je panique un peu en me rendant compte de la distance qui me sépare maintenant de la France, littéralement à l’autre bout du monde ! J’étais certes souvent allée en Asie mais c’est la première fois que je ressens ce « waouh ! Je suis vraiment loin ». Mon état psychologique fragile à la suite du deuil en est sûrement l’une des raisons. Nous avons convenu avec notre hôte de l’aider trois à quatre heures par jour en échange du gîte et du couvert. Malgré la fatigue du voyage et le décalage horaire de dix heures, il nous faut commencer dès le lendemain et c’est un travail des plus physiques qui nous est demandé : déraciner une haie entière pour la remplacer par une barrière dont la construction doit se faire par nos soins ! Cette expérience chez l’habitant est à l’opposé de celle que nous avons eue avec Dream et Clinton : Debby est bien plus intéressée par le fait d’avoir de la main-d’œuvre gratuite que par l’échange culturel. Nous nous sentons vite exploités par cet échange loin d’être équitable.
Le soleil de Bali me paraît de plus en plus loin. Nous restons deux semaines dans ce premier endroit, plus par dépit (car on est un peu perdus) que par envie. Debby et Mark sont l’exemple même des hôtes Workaway à éviter… Pour ne pas se faire avoir et être sur la même longueur d’onde que l’autre partie, il faut être clair dès le départ en posant toutes les questions possibles pour que l’échange soit clair et juste. Certaines histoires de voyageurs parvenues à nos oreilles, notamment en Australie, font froid dans le dos : de jeunes voyageurs sont en effet victimes d’esclavagisme moderne car, n’ayant pas assez d’économies, ils se retrouvent coincés chez des hôtes qui les exploitent en les faisant travailler bien trop d’heures en échange d’un logement insalubre surpeuplé et de repas peu copieux. Workaway permet, dans la plupart des cas, une incroyable expérience d’échange avec les locaux mais il peut se transformer en exploitation pure et simple. Si tu as envie de tester ce système pendant ton voyage, regarde bien les commentaires et assure-toi de poser toutes tes questions avant par e-mail, voire de faire un Skype avec tes hôtes pour t’assurer que le feeling passe bien entre vous.
Nous quittons enfin cet endroit pour tenter de découvrir les richesses qu’offre la Nouvelle-Zélande puisque, pour l’instant, à part le jardin de Debby, nous n’avons pas vu grand-chose. Il faut aussi remettre cette situation dans le contexte de l’époque : nous ne parlions que très mal anglais, je me débrouillais avec des phrases simples et un niveau scolaire. Quant à Vincent, il n’était au départ pas capable de tenir une conversation, ce qui le rendait dépendant de moi. Ce n’était pas facile pour son ego.
Croyez-le ou non mais je suis partie faire le tour du monde sans la base : le sac à dos ! Notre départ a en effet été tellement précipité que je suis partie avec un simple sac de sport (qui se porte en bandoulière comme pour aller à la salle de sport au coin de la rue), que je me suis trimballée tant bien que mal pendant nos six premiers mois en Asie ! J’ai tout fait à l’envers : au moment où l’on réduit le rythme de nos vadrouilles en Nouvelle-Zélande, je deviens enfin l’heureuse propriétaire d’un sac à dos. Je me suis fait plaisir ! J’ai choisi un sac à dos de compétition : 75 litres avec petit sac détachable et même des roulettes pour ne pas avoir à le porter dans les aéroports et les gares… Au final, si je dois faire un retour d’expérience sur cet achat, je dois avouer qu’il était bien trop grand. Voyager léger, c’est la vie : aujourd’hui, mon sac n’a que 40 litres de contenance !
En Nouvelle-Zélande, le premier pays occidental que nous parcourons depuis la France, le fait de ne pas avoir une garde-robe sympa me manque, même si je ne suis pas particulièrement féminine. Ce n’est pas parce qu’on voyage qu’on ne peut pas se faire belle et se pomponner. En Asie, un simple tee-shirt à deux euros suffisait à me faire plaisir en m’offrant les joies de la nouveauté. C’est incroyable à quel point un nouveau petit haut peut faire du bien ! En Océanie, la simplicité que m’offrait mon fort pouvoir d’achat dans les pays précédemment traversés me manque immédiatement mais ça fait partie du jeu : il nous faut renflouer les caisses…
Notre deuxième expérience d’échange n’aurait pas pu être plus différente de la première. Vikki et sa famille nous accueillent comme des membres à part entière de leur foyer. Quand je repense à eux et à leur chaleur, un grand sourire se dessine sur mon visage, je ne crois pas qu’ils sachent à quel point ils sont arrivés dans ma vie au moment où j’en avais le plus besoin. J’ai toujours été une grande enfant et je le prouve quand Vikki me propose un défi : m’accrocher à la bouée tractée par leur bateau sur le lac près de chez eux. Je ne suis pas rassurée mais j’accepte le challenge. J’ai déjà fait du parachute ascensionnel et ça sera du même ressort, enfin, c’est ce que je pense. Malgré mon fou rire nerveux, ils ne réussissent pas à me faire lâcher prise, je me tiens tellement fort que mes phalanges blanchissent ! Nous fêtons Pâques avec la traditionnelle chasse aux œufs. Ce jour-là, je me sens tellement bien. Quel plaisir de retrouver les joies d’une vie de famille à l’autre bout du monde. J’adore Vikki, c’est une bonne vivante qui a toujours la banane et de l’énergie à revendre. Elle cache une quantité hallucinante d’œufs de Pâques absolument partout. C’est le paradis !
Par le biais d’une autre voyageuse qui nous a donné son contact, nous arrivons ensuite chez Barry, un « kiwi » (surnom des Néo-Zélandais) qui a besoin d’aide dans sa ferme et dans le golf qu’il a construit, perdu au milieu des montagnes. Barry est un ours mal léché avec un cœur énorme, à la fois bourru et attachant. Il vit seul depuis toujours et sa maison est un vrai refuge pour homme célibataire. Son accent est tel que j’ai un mal fou à le comprendre. Les silences pesants me mettent souvent mal à l’aise mais renforcent ma complicité avec Vincent : nous nous serrons les coudes dans la galère. Tondre la pelouse, nourrir les chevaux et les poules, recevoir les clients du golf, ces tâches deviennent notre routine et nous devenons experts en la matière.
Plus tard, un autre volontariat nous conduit chez un fermier infâme. Arrivés en stop de l’autre bout de l’île pour passer deux semaines chez lui, nous découvrons qu’il est de ceux qui exploitent les voyageurs un peu paumés et parfois coincés après avoir épuisé leurs économies. En échange de huit heures de travail par jour, il nous propose une simple cahute et des sandwichs jambon-beurre. Je suis révoltée. Et encore, ce n’est pas le pire ! Quand nous arrivons, il nous prend de haut à l’entrée de sa vigne. Me connaissant depuis deux minutes top chrono, il ose me dire : « Tu es irresponsable, voyager sans carte SIM est immature. J’en ai marre de tous ces jeunes qui se croient tout permis chez nous. Vous êtes ici chez moi et vous allez obéir à mes règles tant que vous serez sous mon toit… » Après avoir échangé un regard rapide, Vincent et moi décidons de quitter immédiatement cet ignoble personnage. Hors de question de passer ne serait-ce qu’une nuit ici ! Il fait déjà noir quand nous partons. Nous essayons de trouver une auberge de jeunesse mais tout est plein. Heureusement, on réussit à négocier l’autorisation de dormir sur un canapé en face de l’auberge : une nuit horrible mais qui valait le coup puisque l’honneur est sauf !
Mais Workaway n’est maintenant plus un choix pour nous, c’est devenu une contrainte car nos économies ont fondu comme neige au soleil et nous avons du mal à trouver un travail rémunéré, sûrement parce que nous avons envie de travailler ensemble. À Queenstown (dans le sud de l’île du sud), la capitale mondiale de l’aventure, nous arrivons chez une famille de traders extrêmement aisée qui me met tout de suite mal à l’aise. Heureusement, ils seront nos derniers hôtes en Nouvelle-Zélande. Je suis vraiment fatiguée de vivre chez les gens. L’accueil est très solennel dans cette maison immense et impersonnelle, sans une once de chaleur humaine. Ses habitants se qualifient eux-mêmes de « requins de la finance » puis nous font part de leur vision de la vie et de la réussite qui, d’après eux, passe forcément par des possessions matérielles démesurées. Ils sont bien sûr sidérés que l’ensemble de nos biens tienne dans deux sacs… Notre mission chez eux est de jardiner et de construire une clôture pour fermer la propriété. Ce qui est étrange, c’est que nous travaillons avec des jardiniers professionnels, qu’ils emploient et donc paient, ce qui renforce mon sentiment d’être exploitée. Sentiment qui se confirme quand ils nous font creuser des fondations pendant plusieurs heures sous une pluie battante, avec pour seule compensation quelques repas simples et une chambre. Avec du recul, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi nous avons accepté cette situation. Je me révolte enfin et je leur annonce notre départ, ils trouveront sûrement d’autres « pigeons » (voyageurs) !
Cette expérience a quand même eu du positif car elle me permet de réaliser mon rêve avec un baptême de rafting dans une rivière de classe 5 ! C’est pour fêter mes vingt-cinq ans que Vincent m’offre ce cadeau : pagayer sur la rivière Shotover. Un rêve de gosse pour ce quart de siècle. Nous nous sommes serré la ceinture pour pouvoir nous offrir cette activité et je compte bien en profiter ! Nous partons en stop jusqu’au point de rendez-vous où tout le monde a l’air aussi excité que moi. Après le briefing sur les règles de sécurité, on nous demande de signer une décharge de responsabilité car « le rafting étant une activité à risque, l’agence n’est en aucun cas responsable en cas d’accident lors de l’excursion ». Je signe, ce n’est pas le moment de me dégonfler ! On nous équipe d’un casque et d’une combinaison (l’eau vient des glaciers et elle est gelée), puis on embarque dans un minibus qui slalome à travers des routes sinueuses qui me donnent le vertige. Je ferme les yeux et me concentre pour me calmer et ne pas être malade. Notre guide est une Japonaise poids plume et j’ai l’impression qu’un rien pourrait la casser en deux, ce qui ne me rassure pas. J’ai beaucoup de mal à comprendre les instructions en anglais, ce qui contribue à aggraver la panique qui est en train de m’envahir. Je stresse jusqu’à ce que nous prenions le départ puis toutes mes angoisses s’envolent comme par magie, dissipées par les vagues et les rires. Je me sens si légère, je ris aux éclats jusqu’à la chute finale, la grande cascade ! Elle ne dure que quelques secondes mais j’ai l’impression de la vivre en slow motion, avec une vue extérieure de la scène. En sortant du bateau, Vincent et moi sautons l’un sur l’autre. Avec le torse rembourré de nos gilets de sauvetage, nous sommes comme deux sumos en plein combat. Je ris encore, je retrouve l’insouciance des premiers jours du voyage en Asie. Ce souvenir de mes vingt-cinq ans restera ancré en moi comme un trésor.
Nous continuons notre tour des deux îles de Nouvelle-Zélande en stop, nous relayant pour tendre le pouce. Quand arrive mon tour, je souris pour inspirer confiance aux conducteurs qui me dépassent. Cet exercice me met au départ très mal à l’aise, je me sens gênée, presque honteuse d’oser demander l’aide d’autrui. Puis au fur et à mesure des rencontres, la gentillesse des Néo-Zélandais me met en confiance et j’ose davantage, tendant de manière plus assurée le pouce dans l’espoir que l’une des voitures nous offre un lift. Je fais de mon mieux pour être de bonne compagnie, je pense que c’est la moindre des choses quand un inconnu s’arrête pour nous inviter dans sa voiture, son espace privé. Je rends la pareille à ma manière, en racontant mes histoires quand la personne me questionne mais plus souvent en écoutant, ce que l’on oublie souvent de faire au quotidien… Depuis ma rencontre avec un moine bouddhiste thaïlandais de l’île de Koh Lanta, j’ai toujours en mémoire cette phrase tirée des écrits de Confucius : « Si l’homme a deux oreilles et une bouche, c’est pour écouter deux fois plus qu’il ne parle. » Je me retrouve parfois, surtout lors de longs trajets, à échanger sur des sujets très privés et j’adore cette intimité qui s’instaure si rapidement !
Travailler commence à nous manquer et nous sommes heureux de trouver enfin un boulot, d’abord dans une usine d’emballage de pommes puis dans des vergers (cerises, kiwis). Cette expérience de travail à la chaîne est difficile, il faut à la fois être concentré pour maintenir la cadence et débrancher son cerveau pour travailler de manière automatique. Nos collègues se répartissent en deux groupes : une moitié de Maoris et l’autre constituée d’un adorable groupe de jeunes Thaïlandaises. J’aime travailler sur leur ligne car elles sont rapides, efficaces et toujours souriantes. L’une d’entre elles me prend en affection et me glisse dans la poche un baume du tigre pour soulager mes courbatures. Je les adore car elles apportent de la fraîcheur et de l’exotisme dans ce hangar. Notre mission est de mettre des pommes miniatures dans des tubes en plastique : un conditionnement jugé mignon dont raffolent les Japonais qui vendent les fruits comme des produits de luxe. Dommage qu’il y ait presque plus de plastique que de fruits dans le produit final ! Mais l’usine ferme quelques semaines plus tard par manque de pommes. En tant que voyageurs, les conséquences pour nous sont minimes, nous reprenons la route, mais cette situation est bien plus dramatique pour les Maoris qui travaillaient avec nous et qui se retrouvent sans travail du jour au lendemain, donc sans revenus pour leur famille.
L’une des rencontres qui m’a particulièrement marquée est celle de Kathleen, une Néo-Zélandaise à la retraite rencontrée sur la route de Wellington. Le but ce matin-là était de parcourir plus de 600 kilomètres en stop. Le problème avec le stop, c’est son côté très aléatoire. On peut être très chanceux et faire en trois heures ce pour quoi on avait prévu la journée, ou au contraire ne pas avoir de chance, comme ce jour-là. Nous avons croisé Kathleen, qui rentrait chez elle rejoindre son mari après une petite escapade en solitaire. Nous avons passé quasiment toute la journée avec elle. Pas de chance, sa voiture est tombée en panne sur le chemin. Comme elle avait été adorable, nous ne voulions pas la laisser seule et nous avons attendu avec elle le garagiste. Les réparations faites, nous avons repris la route, mais impossible de rattraper le retard perdu et nous sommes arrivés chez elle à la tombée de la nuit. Ayant été trop ambitieux sur la distance (nous sommes devenus bien trop confiants), il va nous falloir retourner tendre le pouce à 20 heures sur une route peu fréquentée. Qui prendrait des auto-stoppeurs de nuit ? Le problème est qu’il nous reste plus de 150 kilomètres pour arriver à destination ! En disant au revoir à Kathleen, je la remercie pour sa belle philosophie de vie et sa gentillesse. Je pense qu’elle lit l’inquiétude dans mon regard, je n’ai encore que peu d’expérience de voyage à ce moment-là (nous sommes en décembre 2015) et j’ai clairement peur, pour être honnête. Avant de nous quitter, elle nous dit que si d’ici une heure, aucune voiture ne s’est arrêtée, nous pouvons venir passer la nuit chez elle. Je suis extrêmement soulagée. Une heure plus tard… nous arrivons, tout penauds. On entend des rires, elle est avec son mari et des amis qui sont sur le départ. Quand ils nous voient, ces derniers nous disent : « C’est parfait que vous soyez là, on avait la consigne de vous inviter si on vous voyait en repartant. »
Rassurés, nous entrons et Kathleen et son mari Steve nous accueillent comme des amis de longue date : bon vin, fromage et rires nous accompagnent tout au long de cette soirée. Elle nous a même préparé une chambre. Cette histoire reste dans ma mémoire et dans mon cœur comme la première expérience de pure générosité de ce voyage. Mais elle ne s’arrête pas là… Quelques mois plus tard, nous quittons la Nouvelle-Zélande, direction l’Australie. Kathleen et Steve ayant déménagé entre-temps à Melbourne, elle nous invite chez eux le temps de notre visite. Par un mauvais concours de circonstances, ils sont en déplacement quand nous arrivons mais je reçois un e-mail de sa part me disant qu’ils ont laissé les clefs de leur appartement au concierge et que le logement est à nous pour la semaine. Je suis bouleversée par tant de bonté et, surtout, de confiance. Je garde Kathleen et Steve dans mon cœur comme des exemples et j’espère un jour leur ressembler ! Merci de m’avoir inspirée et de rendre le monde meilleur à votre façon ! Kathleen, sans le savoir, a été celle qui m’a fait prendre confiance en l’autre mais aussi en le destin et, pendant ces quatre ans, je n’ai cessé de faire confiance à la vie car, quoi qu’il arrive, la roue tourne toujours. En apprivoisant l’inconnu et en me perdant dans des contrées lointaines, hors des sentiers battus, je découvre chaque jour un peu plus le meilleur de l’humanité.
Après notre rencontre avec Kathleen, nous travaillons aux côtés de Peter dans son champ de kiwis : notre routine est alors de pédaler 10 kilomètres le matin pour rejoindre sa maison, à laquelle est adossé le champ. Pendant trois semaines, huit heures par jour, la seule chose que nous voyons, ce sont des kiwis à perte de vue… J’ai toujours cette vidéo mythique tournée dans ces champs où je deviens assez hystérique, la vue du moindre kiwi me devenant insupportable ! Car passer des heures courbée sous les longues allées d’arbres fruitiers formant comme une arcade est un calvaire pour le dos quand on mesure un mètre quatre-vingt comme moi. Les toiles d’araignée et les insectes en tous genres viennent également s’agripper à ma chevelure, me laissant quelques souvenirs à éliminer à la fin de chaque journée de travail. Je suis heureuse quand on finit enfin !
L’immersion dans un pays anglophone a été compliquée au début mais nous savions que c’était la seule manière de progresser, nous n’avions pas le choix pour communiquer avec notre entourage. Apprendre une langue de cette façon est efficace mais épuisant, car il faut toujours réfléchir avant de parler et la spontanéité en prend forcément un coup. Le plus difficile, à mon sens, est d’avoir des difficultés à faire des blagues, puisqu’il faut être rapide et naturel pour être drôle. Quelle frustration quand tu prépares ta blague depuis cinq minutes et que, quand elle est enfin prête, tu te rends compte que le groupe parle maintenant d’un sujet complètement différent. L’humour est si subtil et si culturel qu’il est probablement ce qui s’apprend en dernier. Quand tu l’acquiers enfin, c’est que tu es devenu parfaitement bilingue.
Mon souvenir le plus fort de ce pays reste la découverte des Maoris, le peuple indigène de Nouvelle-Zélande qui représente 14 % de la population. Leur culture, leur langue, leurs traditions, leurs mythes et leurs légendes sont une pièce maîtresse de l’identité du pays. Les sculptures, les décorations, les tatouages, les chants et le fameux Haka imprègnent le pays tout entier.
Le 13 novembre 2015, jour des attentats meurtriers de Paris, nous vivons avec une famille près d’Auckland, la capitale. Nous sommes sous le choc en voyant notre ville attaquée par la bêtise de ces extrémistes. Six mois auparavant, nous étions encore pompiers de Paris et nous nous sentons coupables de ne pas être là-bas pour aider nos concitoyens. Notre impuissance et notre peine sont immenses. Voyant notre désarroi, la famille qui nous héberge nous organise une surprise extraordinaire : Julie, la mère, nous emmène dans une association où un groupe de Maoris a pour habitude de répéter des chants traditionnels. Ce groupe danse le Haka pour nous montrer son soutien. Cette danse ancestrale rendue célèbre par l’équipe nationale de rugby est un véritable support de communication, dont le message peut varier. Le Haka peut symboliser la tribu, son histoire, défier, mettre en garde, mais c’est aussi un moyen de témoigner de son estime, de sa reconnaissance. C’est un véritable symbole culturel néo-zélandais. En plus des matchs de rugby, il est réalisé au sein de l’armée ou encore dans les écoles et les universités. Cette danse me transporte et les larmes me montent aux yeux. Ils se mettent ensuite tous en ligne pour effectuer le Hongi, le salut traditionnel maori nez contre nez, front contre front, pendant lequel le souffle de vie est échangé et mélangé. Un moment intense de communication et de partage gravé pour toujours dans mon cœur !
Après quelques mois passés en Terre du Milieu, il est temps de découvrir de nouveaux horizons ! Nous décidons de tenter d’abord notre chance en Nouvelle-Calédonie, pour voir si la vie nous y plaît. Notre plan bis est Taïwan, ce pays qui nous avait tant plu et qui serait une excellente seconde option.
Il est temps de prendre un nouvel envol et de voir où notre cœur nous portera…
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