L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 6 sur 13 · partie 1/2

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L'appel du bout du monde

Chapitre 5

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Un tandem en Californie

Que vos choix reflètent vos espoirs et non vos peurs.

NELSON MANDELA

Ce 14 avril est une date symbolique, date à laquelle nous quittons Taïwan et ses moments sombres pour le soleil de Californie. J’ai l’espoir (peut être insensé) que le changement d’environnement va favoriser un changement d’état d’esprit et un mieux-être. J’y crois dur comme fer. Nous faisons d’abord escale pendant quarante-huit heures à Shanghai, cette ville cosmopolite au brassage culturel impressionnant : un air d’Europe dans cette mégalopole asiatique ! En arrivant à l’auberge de jeunesse, nous découvrons qu’il y a eu un problème dans notre réservation et qu’au lieu d’avoir une chambre privée, nous avons deux lits réservés dans deux dortoirs différents, l’un réservé aux hommes, l’autre aux femmes. Quand Vincent me dit : « Au moins, ça va t’habituer à être seule », je comprends que plus rien ne sera plus jamais pareil entre nous.

Avant d’atterrir en Californie, nous vivons deux fois le 16 avril en voyageant à travers différents fuseaux horaires. C’est drôle, cette sensation que le temps s’étale et se dédouble, comme une sensation de déjà-vu. La notion du temps est bien relative ! Si seulement ça pouvait arriver plus souvent, imagine que tu puisses revenir dans le passé pour rattraper tes erreurs ou changer le cours des choses. Mais gare à l’effet papillon et aux vagues de conséquences de ces actions ! Dans l’avion, je fais de mon mieux pour contrôler la vague d’angoisse qui menace de m’engloutir quand je repense au drame que nous venons d’éviter à Taïwan, j’ai la sensation de marcher sur des œufs et que la moindre épreuve pourrait détruire Vincent. Je le sens extrêmement fragile, je vais devoir veiller sur lui, je suis persuadée que ce voyage va tout arranger et nous permettre de nous retrouver ! Pour retrouver le goût de la liberté et de la vie… Quand je suis angoissée, mon mécanisme de défense est de concentrer mon attention sur un point particulier. Quand nous sommes rentrés en France pour l’enterrement de ma mamie, ma fixette s’était par exemple portée sur les chaussures que Vincent allait bien pouvoir porter pour la cérémonie, ce qui avait occupé mon esprit tout le vol. Cette fois, c’est ma coupe de cheveux ratée de la veille : aucun coiffeur Taïwanais n’a jamais su quoi faire avec mes cheveux fins d’Occidentale ! Pour relativiser, je me dis que j’aurai le casque pour cacher le désastre !

Ces derniers mois ont été riches en rebondissements, notamment concernant l’organisation du voyage à vélo. C’est bien beau d’avoir eu l’idée, encore fallait-il trouver un tandem qui soit capable de tenir la distance ! Et sur ce coup-là, nous avons eu une chance inouïe… J’avais lu un article quelques semaines auparavant qui parlait d’un site d’entraide entre voyageurs à vélo, appelé Warmshowers (littéralement « douches chaudes »). Sur le même principe que Couchsurfing (« surfer sur le canapé ») mais réservé aux cyclistes. Une fois notre profil créé, nous avions écrit les premiers messages aux hôtes de San Francisco.

Tellement habituée à recevoir peu de réponses des hôtes Couchsurfing, j’envoie vingt demandes sans trop y croire. Le lendemain matin, en allumant l’ordinateur, je découvre vingt réponses, toutes positives et plus chaleureuses les unes que les autres ! Je reste bouche bée ! Sont-ils si chaleureux parce qu’ils font partie de cette communauté de cyclistes ? Parce qu’ils sont Américains ? Californiens ? Je pense que c’est un mélange de tout ça qui donne des gens ultra cool ! J’en profite donc pour leur demander des conseils sur le meilleur lieu d’achat d’un tandem pour notre futur périple. Et voilà que Jim me répond qu’il possède un tandem Santana, l’une des meilleures marques qui soit, stocké dans son garage mais dont il ne se sert pas car l’expérience n’a pas été concluante avec sa femme. Lui est un vrai passionné de cyclisme, avec plusieurs longs voyages à son actif, y compris dans des situations extrêmes comme dans le désert, mais ce n’est pas vraiment le truc de son épouse. Je suis sidérée par la confiance qu’il nous accorde sans même nous connaître en nous proposant de nous prêter son tandem pour notre voyage, confiance d’autant plus impressionnante quand on sait qu'il vaut plus de 10 000 dollars et qu’il ne nous connaît ni d’Ève ni d’Adam ! Avec notre naïveté de débutants, nous avions au départ prévu d’acheter un tandem bas de gamme à 300 dollars. Je ne pense pas que nous serions allés bien loin ! Pour équiper ce super tandem, nous faisons l’acquisition d’une remorque. Pas franchement prévue pour le voyage au long cours, elle est plutôt destinée au transport des courses mais nous sommes séduits par son design et… son prix. Nous tentons le coup en croisant les doigts et elle sera au final fidèle sans aucun problème pendant nos trois mois d’aventure.

Moins de quinze jours après avoir pris la décision de pédaler aux États-Unis et moins d’une semaine après le drame évité, nous atterrissons en Californie, une destination de rêve qui fascine et excite l’imagination. En apercevant les côtes américaines par le hublot, ce qui me marque en premier, c’est l’espace et la nature. Je vais enfin pouvoir respirer après ces mois passés en ville. La nature de la Californie va nous faire un bien fou après le béton de Taïwan. Je suis surexcitée, je sens qu’une aventure hors du commun nous attend ! La Californie est un monde à part, une région dotée d’un caractère propre où l’innovation et l’audace font partie du quotidien, une terre d’explorateurs et de pionniers depuis la conquête de l’Ouest. Elle est l’un des États américains les plus progressistes et l’un des plus médiatisés, qui attire des visiteurs du monde entier. Si l’État de Californie était un pays, il serait la sixième puissance économique mondiale, à la place de la France dans le classement !

Jim, notre premier ami américain, vient nous chercher à l’aéroport. Avant de le retrouver, nous subissons l’interrogatoire poussé des agents de l’immigration. Je n’avais jamais été aussi impressionnée en arrivant dans un pays. Les immenses drapeaux aux quatre coins de l’aéroport et les policiers avec leurs molosses au pied intensifient mon sentiment. Le douanier, un immense gaillard avec la boule à zéro qui ne doit pas lésiner sur les protéines à la salle de sport, est agréable comme une porte de prison. Il semble surpris par le nombre de tampons sur nos passeports et nous observe d’un regard suspect. Il appelle finalement l’un de ses collègues et ils me séparent de Vincent, nous interrogeant séparément pour s’assurer de la véracité de nos propos.

Leurs soupçons dissipés, nous sommes autorisés à entrer sur le territoire pour trois mois. Danse de la victoire et rencontre avec Jim et sa femme Teresa qui nous emmènent fêter ça en goûtant à la gastronomie américaine : un bon burger ! Pour nous qui n’avons mangé que des dumplings et des nouilles depuis presque un an, c’est un sacré changement ! Il va falloir faire attention à la ligne ! Le jour même, exténués à cause du long voyage et du décalage horaire mais excités par la perspective du départ, nous préparons le matériel en luttant pour garder les yeux ouverts.

Après le casse-tête du montage de la remorque et le transfert du contenu de nos sacs à dos dans celle-ci, l’installation du compteur kilométrique et la visite d’un magasin de vélos pour s’équiper d’outils, de chambres à air et d’une nouvelle chaîne, tout est prêt pour partir sereins ! Avant de se coucher, Jim nous propose, pour parfaire notre expérience californienne, de fumer du cannabis. C’est ma première fois ! Autorisé depuis longtemps sous forme thérapeutique, le cannabis récréatif n’est devenu légal qu’en janvier 2018 en Californie. Jim s’en sert pour soulager ses douleurs dorsales. Nous dormons très peu cette nuit-là, anxieux devant l’ampleur du challenge que l’on s’est lancé. Je ressentirai ce même sentiment de vertige bien plus intensément encore quand je m’élancerai, un an plus tard, seule cette fois.

En ouvrant les yeux après une nuit mouvementée, je me rappelle presque immédiatement qu’aujourd’hui est notre première journée de vélo. Sans le moindre entraînement, nous nous élançons pour plus de 4 000 kilomètres ! Les premiers kilomètres sont hésitants. Quoi de mieux qu’un tandem pour se sentir en cohésion, en équipe, soutenu par l’autre ? Je suis surexcitée et enthousiaste, une aventure extraordinaire nous attend et j’ai la certitude que Vincent ira mieux grâce à elle. Mais nos avis divergent déjà. Pourtant, impossible d’adopter des rythmes différents en partageant un tandem… Il va falloir être unis, soudés. Le premier jour est une journée de test pour appréhender le tandem et se familiariser avec la bête. C’est le cas de le dire car il est customisé avec des motifs de vache (taches noires sur fond blanc). Il a même les pis roses en dessous, ce qui fait bien rire tout le monde. Un homme lance à Vincent : « Attention, tu ne le vois pas mais elle ne fait rien derrière… » Cette blague, nous l’entendrons ensuite plusieurs fois par jour pendant trois mois…

Nous arrivons, tout timides, pour la première fois à vélo, chez des inconnus, les premiers d’une longue liste : Vikki et Mark. Ils ne nous connaissent pas mais nous reçoivent comme des amis de longue date. Ils nous donnent des précieux conseils pour l’itinéraire et la logistique en général. Mes émotions sont assez confuses, je ressens à la fois un immense sentiment d’accomplissement car je me sens aventurière pour la première fois et non plus simple vacancière ou touriste. J’ai envie de me dépasser et de repousser mes limites. D’un autre côté, j’ai peur et je suis triste car je sens qu’il est trop tard, Vincent n’est déjà plus vraiment là, son corps est certes présent mais son esprit est déjà parti… Il me dit que ça ne lui plaît pas, qu’il est fatigué, que tout va trop vite pour lui. Je le supplie d’essayer, on n’a encore rien vu. Il accepte à contrecœur…

Après une nuit passée sur le canapé de Vikki et Mark, il est temps de se lancer dans la première vraie étape : 80 kilomètres. Nous avons peur mais le fait d’être deux est rassurant. Nous ne le savons pas encore mais ce premier jour sera le plus difficile de ces trois mois ! Nous testons sans tarder nos K-Way quand le crachin se transforme en trombes d’eau : une vraie drache comme on dit dans le Nord… Des montées énormes nous font déjà douter : nous serions-nous surestimés ? Il faut dire que nous nous lançons dans un périple de 4 000 kilomètres sans même avoir fait d’exercice physique, depuis presque un an pour moi ! Nous avons surtout beaucoup trop chargé la remorque. La grande capacité de celle-ci nous a incités à prendre beaucoup d’affaires et nous sommes retombés dans les travers du voyageur débutant.

Face au dénivelé positif, nous devons descendre plusieurs fois : Vincent pousse le vélo et moi, la remorque car elle nous entraîne littéralement en arrière, un vrai poids mort. La pluie a cessé de tomber en fin de matinée mais reprend de plus belle quand nous arrivons en bas de la colline au sommet de laquelle se trouve la hutte où nous allons passer la nuit. Mal organisés, nous n’avons pas pensé que le mauvais temps serait de la partie aujourd’hui et nous n’avons donc pas protégé l’ordinateur et la caméra. On les cache comme on peut sous nos tee-shirts pour monter aussi vite que possible à la yourte, à l’aveugle, en suivant les indications de John, son propriétaire. Il n’est pas là aujourd’hui mais nous a permis l’accès à son logement pour la nuit en cachant la clef à l’entrée. Ouf ! Nous y sommes et l’électronique est à l’abri.

La pluie redouble d’intensité et c’est un vrai déluge qui s’abat sur la région. Nous comprenons que notre remorque de pacotille ne tiendra jamais le coup toute la nuit sous cette tempête. Pas le choix : il faut redescendre la chercher. Vingt minutes pour descendre contre plus d’une heure pour remonter. Nous poussons la remorque de toutes nos forces mais le terrain est devenu un vrai champ de boue où l’on glisse, pleure et tombe : nous jetons nos dernières forces dans cet effort et, arrivée à l'entrée de la yourte, je vois que la porte est coincée et ne peut pas s’ouvrir de plus de cinquante centimètres. Pas le choix : il faut vider la remorque et démonter les roues pour la faire entrer à l’intérieur en la mettant à la verticale, le tout sous une pluie glaciale !

Je pleure de rage et de fatigue, les affaires propres que j’avais méticuleusement pliées et rangées la veille sont maintenant immondes et trempées. L’horreur ! Je jette tout à l’intérieur pendant que Vincent s’attelle au démontage. Après un long effort, les roues cèdent enfin et la remorque tombe à l’intérieur. Nous nous retrouvons, hébétés, assis par terre, tremblants de froid. Pour couronner le tout, nous avons perdu le message du propriétaire expliquant comment allumer l’électricité, ce qui rend la cuisson des pâtes impossible. Il va falloir se contenter de fruits secs. Avec nos affaires mouillées et le thermomètre au plus bas, il est urgent de trouver du bois pour faire un feu. Heureusement, une petite réserve nous sauve pour ce soir. Nous déplaçons le lit en face de la cheminée et nous nous y écroulons de fatigue. Quelle première journée ! Une vraie tempête se déchaîne cette nuit-là.

Le lendemain matin, il pleut toujours des trombes d’eau et nous hésitons sur la stratégie à adopter : rester ou prendre le risque de repartir pour pouvoir manger chaud ce soir et se doucher. Nous décidons de prendre le risque d’essayer d’atteindre la prochaine étape d’ici ce soir. Par miracle, il arrête enfin de pleuvoir pendant la longue descente de la colline, en bas de laquelle nous retrouvons le tandem avec soulagement. Il n’est pas abîmé malgré les vents violents. 60 kilomètres nous attendent pour rejoindre Santa Cruz et Alex, notre prochain hôte. Le brouillard nous accompagne toute la journée, rendant l’atmosphère mystérieuse et un peu glauque, il faut l’avouer, et surtout bloquant la visibilité à un mètre ! Heureusement qu’il y a beaucoup moins de dénivelé que la veille car les épreuves d’hier ont laissé des traces dans nos organismes ! Les routes sont inondées par plus de trente centimètres d’eau par endroits à cause des pluies de la nuit dernière. Nous rejoignons la côte austère, avec ses falaises abruptes. Sur les dix derniers kilomètres, nous n’avons plus rien à manger mais Vincent est affamé : il utilise alors la seule chose qui nous reste dans la remorque pour finir l’étape : du ketchup, pour refaire le plein de sucre, qu’il boit à grandes gorgées ! Beurk ! À la guerre comme à la guerre, on fait avec les moyens du bord ! En arrivant enfin à destination, je me jette dans le premier supermarché pour dévaliser le rayon des M&M’s. Je dois y aller seule car nous venons de découvrir ce à quoi nous n’avions pas pensé avant : impossible de sécuriser la remorque pour pouvoir la laisser sans surveillance. Un attelage si long et encombrant est un handicap dans certains endroits mais au moins, notre cortège ne passe pas inaperçu !

L’accueil chaleureux et la douche chaude qu’Alex nous offre nous réchauffent le corps et le cœur : il nous raconte ses périples à vélo dans le désert pendant que nous préparons des pâtes. Nous l’observons, muets d’admiration. Nous n’avons encore que très peu confiance en nous et en notre capacité à pédaler, les premiers jours ne nous ont pas vraiment rassurés et l’entendre balancer tous ces chiffres qui nous paraissent extravagants nous remet en question. Il éclate de rire en voyant nos visages pâles et nous dit : « Mais pourquoi avez-vous choisi le vélo ? »

Entendre parler de performances chaque soir m’entraîne dans l’escalade du chiffre, je veux en faire de plus en plus, au risque de nous fatiguer… Le soir, il nous amène faire un tour en ville en voiture et je m’aperçois qu’il a une batte de base-ball près de son siège. Quand je lui demande pourquoi, il nous raconte des histoires d’agression à main armée, jusqu’à ce qu’il croise mon regard dans le rétroviseur et y voie la peur. Il change alors vite de sujet : bienvenue aux États-Unis ! Nous restons une journée de plus en sa compagnie et cette pause nous donne le temps de réfléchir. Elle fait émerger nos différences : j’ai adoré chaque aspect du trip à vélo jusqu’à présent, y compris (et surtout) les galères, alors que Vincent n’y trouve pas d’intérêt et me réitère son envie d’arrêter, ce qui, à la fois, me rend triste et me donne envie de lui faire prendre davantage de plaisir… On verra bien ! Un pas après l’autre et une journée à la fois. Il ne peut pas m’abandonner là alors que nous venons à peine de commencer… Je m’endors inquiète mais toujours pleine d’espoir.

Je suis très émue de quitter Alex le lendemain, car sa simplicité et sa gentillesse m’ont touchée. Il va me manquer ! C’est le jour du Seigneur aujourd’hui (je ne suis pas croyante mais j’ai toujours entendu ma petite mamie dire ça) et nous partageons la route avec les cyclistes du dimanche qui nous encouragent. C’est génial. L’un d’entre eux nous entraîne à l’église du coin où il y a une distribution de donuts gratuits pour les paroissiens. Ça vaut bien une petite prière ! Cette journée regonfle nos batteries et nous arrivons sous un soleil radieux à Monterey où nous reçoit Michael qui s’apprête lui aussi à partir en tour du monde. Avec lui, nous nous attaquons sans pitié à une partie de jeux de société. Ce qui est formidable en voyage, c’est que tu te lèves chaque matin avec la promesse de nouvelles aventures et de rencontres formidables. Je suis aussi confrontée pour la première fois à ce qui va toujours arriver ensuite : la difficulté de faire bonne impression en étant exténués, difficulté doublée par celle de devoir sourire malgré les disputes au sein du couple. Les gens qui te reçoivent ont envie de passer un bon moment avec toi et pas de te donner des conseils conjugaux. En quittant Michael, nous découvrons Carmel by the Sea, la ville dont était maire Clint Eastwood : l’adorable faune (loutres, otaries) et l’incroyable flore sont l’idéal pour se relaxer.

Pour la première fois, nous avançons sans destination précise pour ce soir. Notre seule certitude est qu’une famille nous attend à 220 kilomètres d'ici dans trois jours. Nous allons donc avancer dans l’inconnu pendant trois jours et deux nuits, ce qui est assez angoissant pour une première. Après 110 kilomètres, nous prenons la décision de nous arrêter à King City, une ville pas franchement attirante. Notre premier réflexe est de chercher les deux lieux qui sont toujours gage de sécurité, quel que soit l’endroit : la caserne de pompiers et l’église. Cette ville est tellement petite que les pompiers sont des volontaires et ne sont donc pas à la caserne mais d’astreinte chez eux. Il nous reste l’église. En approchant, je vois une bénévole en train de désherber le jardin. Je me présente et lui demande l’autorisation d’y camper : « Oh, je ne peux pas décider mais je vais demander au père Jean. » Quelques minutes plus tard, je la vois revenir accompagnée d’un prêtre à la carrure imposante et au sourire chaleureux. « Vous pouvez camper à l’intérieur si vous voulez, dans la salle de catéchisme, vous serez plus tranquilles pour votre vélo et surtout, il fera moins froid que dehors. Le mercure peut encore descendre assez bas la nuit en avril. » Extrêmement reconnaissants, nous nous installons à l’intérieur. Nous disposons même de la salle de bains et de la cuisine du presbytère. Un vrai luxe et, surtout, il nous en restera une sacrée anecdote à raconter : c’est quand même assez rare de camper dans une église !

Après une courte nuit (sans matelas ni sac de couchage, dur, dur de trouver le sommeil), nous reprenons la route avec le projet ambitieux de pédaler 125 kilomètres pour rejoindre au plus vite les zones habitées. Nous traversons beaucoup de champs aujourd’hui et y rencontrons des travailleurs mexicains payés au lance-pierre. Des milliers d’entre eux vivent en effet dans les villes frontalières et traversent chaque jour la frontière pour aller travailler dans les champs américains. Ce sont des pisqueros, ils récoltent des fruits et légumes, un travail répétitif, fastidieux et pénible, souvent mené sous des températures caniculaires, pour un salaire de misère mais tout de même payé en moyenne quatre fois plus qu’au Mexique. Nous prenons notre pause déjeuner avec eux et je discute avec José de ses conditions de travail : « Si Trump veut fermer la frontière, qu’il vienne et fasse les récoltes ! Je ne sais pas si le président sait qui nous sommes et le travail que représentent les salades qui arrivent dans son assiette ! Il est raciste mais il n’est pas idiot, il a besoin de nous pour préserver l’agriculture et pour réaliser sa promesse de faire croître l’économie », me dit-il avant de retourner récolter des laitues.

Nous avions choisi cet itinéraire pour emprunter la Highway 1, la célèbre route panoramique qui longe la côte, mais à cause des pluies diluviennes (des quantités d’eau record pour la saison), les routes ont subi de graves glissements de terrain et d’immenses tronçons ont été fermés. Nous sommes donc contraints de pédaler sur la route 101, à l’intérieur des terres. Sa monotonie et son manque d’intérêt vont vite nous saper le moral mais nous permettent au moins de voir cette face cachée de la Californie, loin du tourisme.

Ce jour-là, nous avons l’audace (ou la bêtise, ça dépend du point de vue) de pédaler dans un parc de puits de pétrole et d’engins de forage pétrolier. Le lieu est assez surréaliste. Il se trouve que c’est un parc privé et la sécurité arrive vite pour nous escorter à l’extérieur. Nous faisons les idiots pour éviter les ennuis et ça marche plutôt bien. Le parc est tellement immense qu’ils nous suivent pendant un moment, ce qui nous met la pression pour aller plus vite mais nous sommes au maximum de nos capacités. À la sortie du parc de forage, nous devons pédaler sur l’autoroute pendant un moment. Je sens que mes nerfs commencent à lâcher, entre la fatigue accumulée de ces derniers jours, la peur des voitures qui nous frôlent et la douleur que me fait subir la selle, je ne peux retenir mes larmes, je suis à bout ! Nous n’en sommes qu’au huitième jour du voyage et je me rends compte de l’importance du choix de la selle. J’ai gardé celle d’origine, qui est une selle d’homme. Je me tortille dans tous les sens, essayant de me soulager en changeant les points de pression et d’appui. Le poids du cycliste se partage entre les pédales, le guidon et la selle, et c’est le fessier qui en reçoit la plus grande part. Ce sont deux os, les ischions qui viennent se poser sur la selle. Le bassin féminin étant conçu pour laisser passer la tête d’un bébé, les ischions sont logiquement plus distants chez la femme que chez l’homme. Rouler sur une selle adaptée n’est donc pas une question de confort mais bien de santé. Il n’y a pas que les ischions qui reposent sur la selle, mais aussi le périnée, les selles féminines sont donc fendues pour ne pas l’écraser.

Le projet des 125 kilomètres était définitivement trop ambitieux et nous nous arrêtons finalement à Bradley, une ville paumée, après 60 kilomètres dans une campagne ennuyeuse. Quand nous arrivons dans cette bourgade, nous préparons notre plus beau sourire pour aller demander aux pompiers de la caserne du coin s’il est possible de planter notre tente dans leur jardin. Ils acceptent pour notre plus grand bonheur. Quel soulagement ! Dans cette campagne reculée comme dans la plupart des campagnes américaines, les gens voyagent peu et je vois bien que nous leur paraissons suspects au premier abord, mais heureusement, ils se réchauffent vite quand ils nous cernent davantage. Ils nous expliquent qu’être pompier en Californie est difficile avec les énormes incendies qui ravagent la région tous les ans. Ils nous parlent des smokejumpers, ces pompiers d’élite qui sautent en parachute près d’incendies nés dans des zones inaccessibles par camion pour les éteindre quand ils sont encore facilement contrôlables. Imaginez leur courage !

Après une nuit glaciale (toujours pas de sac de couchage ni de matelas mais nous sommes à l’extérieur cette fois), il est temps de repartir pour malheureusement subir, quelques kilomètres plus loin, notre première attaque de chiens. D’énormes staffs nous courent après et nous font craindre de perdre un mollet au passage… L’avantage d’être en tandem est de pouvoir lever les jambes lors d’une attaque de canidés pour laisser les mollets de l’autre en évidence ! Nous continuons : Atascadero, San Luis Obispo, Morro Bay… toujours sous la pluie. Quand nous arrivons enfin chez Corey, nous avons de la boue jusque dans les cheveux. Nous lavons d’abord le vélo et la remorque à grandes eaux dans le magasin de vélos du coin pour tout décrasser. Nous en profitons pour faire un check-up et changer la roue avant. L’accueil de Corey est formidable, nous sommes ses premiers invités Warmshowers et il fait de son mieux pour rendre l’expérience inoubliable. La rencontre est sincère et l’échange vient du cœur. Nous passons deux jours avec lui et cette pause revigorante regonfle nos batteries ! On mange chaud, on dort au chaud, tout est merveilleux. Que demander de plus ?

Je continue à enseigner le français, notamment à mes élèves de Taïwan, via Skype, avec la problématique du décalage horaire, ayant des élèves aux quatre coins du monde. Je me lève souvent à 5 heures du matin ou me couche à plus de minuit (difficile de tenir après une journée de vélo), mais pour la première fois du voyage, j’équilibre mes rentrées et mes sorties d’argent. Avant, je n’avais connu que le schéma classique d’économiser pour ensuite dépenser en voyage. Avoir une ressource financière tout en voyageant est un changement profond, je fais désormais partie des digital nomads. Même si entrer dans une case n’est pas important, c’est un vrai accomplissement…

Le lendemain, nous avalons sans difficulté les 140 kilomètres qui nous séparent de la ville huppée de Santa Barbara. Nous découvrons chaque jour un peu plus les avantages et les inconvénients du tandem : quand on veut pousser et aller vite, on prend rapidement de la vitesse et l’effort est moins important. On va extrêmement vite en descente, entraînés par le poids de la remorque ! D’ailleurs, on change rapidement les freins pour ne pas finir dans un ravin. Par contre, monter une côte est un vrai challenge : notre chargement est un boulet à traîner. On réalise seulement maintenant les conséquences du poids excessif ! Nous découvrons le phénomène aérodynamique d’aspiration quand d’autres cyclistes se mettent derrière nous pour pédaler, profitant de la moindre résistance de l’air à cet endroit. C’est logique et c’est d’ailleurs une technique utilisée par tous les cyclistes, notamment professionnels, mais je n’y avais jamais fait attention jusqu’à ce que plusieurs vélos se mettent en file indienne derrière nous.

Je fais ma première chute à Santa Barbara sans même pouvoir avoir le plaisir de raconter une chute impressionnante ou provoquée par une noble raison. Je tombe simplement, de la manière la plus ridicule qui soit, dans les escaliers : je manque plusieurs marches et dégringole toute la volée, ce qui me vaut une collection d’hématomes aux couleurs variées.

Aujourd’hui, nous passons la barre symbolique des quatre chiffres au compteur : nos 1 000 premiers kilomètres après dix-huit jours de vélo ! J’aimerais pouvoir me remémorer de beaux souvenirs de ce moment mais malheureusement, nos différends sont aggravés par la fatigue et nous nous disons, pour la première fois, sous le coup de la colère, que tout est fini entre nous… Je suis en train de vivre un véritable ascenseur émotionnel, entre le sentiment d’être si heureuse de vivre cette incroyable aventure à vélo, le fait de me sentir démunie et impuissante face à la dépression de Vincent et parfois, je dois l’avouer, la colère que je ressens contre lui quand il me parle mal ou la tristesse dans les moments qui pourraient être merveilleux mais qui ne le sont pas. Le pire sentiment qui puisse exister, ce vicieux sentiment de gâchis, est en train de prendre une part de plus en plus grande dans mes émotions. Je fais de mon mieux pour le contrôler mais il est comme une maladie contagieuse qui contamine chaque partie de mon cerveau.

Nous arrivons, sans nous parler, en nous jetant un regard glacial, chez notre hôtesse Michelle. Elle vient de terminer la traversée Vancouver-San Diego à vélo et elle est heureuse de pouvoir à son tour recevoir des voyageurs et rendre la générosité qu’elle a reçue pendant son voyage. La soirée avec ses amis est chaleureuse et me permet de supporter nos disputes. Pour les remercier de leur accueil, je propose de me coller à l’atelier crêpes, ce qui fait plaisir à tous.

Sous prétexte de poils de chat un peu trop irritants, nous faisons chambre à part pour la première fois. Le lendemain matin, Vincent me dit qu’il a dormi sous la véranda. Son état de tristesse profonde mais surtout ses idées et ses mots noirs m’inquiètent de plus en plus, je me sens désemparée. J’appelle mes parents pour quémander des conseils, j’ai besoin d’aide moi aussi. J’ai alors l’idée d’appeler l’assistance psychologique incluse dans notre assurance de voyage : des psychologues répondent aux appels des voyageurs en détresse aux quatre coins du monde. Mais Vincent refuse de leur parler. Je fais de mon mieux pour conserver ma patience et ma bienveillance mais les mots qu’il a contre moi sont tellement durs que j’ai parfois du mal à garder ce cap car il m’accuse d’être la cause de tous ses maux. Nous nous fixons pour but commun d’emmener le tandem à Los Angeles et de s’y séparer, moi continuant à vélo, lui repartant en France. L’ambiance électrique sur la route de Santa Monica contraste avec les paysages paisibles. Nous observons des dauphins, c’est merveilleux. Émue, je le prends dans mes bras pour partager ce moment et, je l’espère, recoller les morceaux, mais c’est trop tard. Il n’est pas réceptif, je sens qu’il est ailleurs. Malgré mes mots qui dépassent, comme les siens, souvent ma pensée, je l’aime encore et j’espère de tout mon cœur qu’on va s’en sortir. Quand on arrive à Malibu, j’ai l’impression de plonger dans une scène du petit écran : mes souvenirs de dimanches après-midi devant Alerte à Malibu refont surface. Cabines de lifeguards, maillots de bain rouge, bouées orange et 4 ×4 jaunes sur la plage, tout y est !

Le soir, l’arrivée sur la jetée de Santa Monica est incroyable avec le parc d’attractions sur l’eau : je vois en vrai toutes ces choses que je n’avais vues avant que dans les séries américaines ! La jetée est en fait la fin de la route 66 qui traverse le pays jusqu’à Chicago et me rappelle la scène où l’on voit Forrest Gump y arriver en courant et faire demi-tour pour continuer sa course vers d’autres horizons. Comme dans tous les lieux touristiques, notamment aux États-Unis, le marketing y est poussé à l’extrême. Nous y trouvons un restaurant Bubba Gump, du nom de l’ami de Forrest, où tous les plats sont à base de crevettes (ça ne s’invente pas), restaurant accolé à un magasin dont tous les articles sont à son effigie. Je tombe dans le piège de la consommation : je me sens comme une enfant excitée et émerveillée dans les rayons. Je finis par me faire plaisir en m’offrant un tee-shirt « La vie, c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber » ! Nous sommes impressionnés par la cool attitude des Américains dont Venise Beach est le paroxysme : l’ambiance est assez délirante entre les skateurs, les SDF, les artistes en tout genre, les gens en train de se faire tatouer… Un joyeux bordel avec les côtés glauques des excès typiques de la société américaine !

La prochaine étape est Long Beach avec une escale chez Ken et Kenny, un adorable couple gay. Ce sont les membres les plus actifs de la communauté Warmshowers, ils organisent régulièrement des événements de toutes sortes pour les cyclistes. Ils ont même créé plusieurs écriteaux « Warmshowers – Cycling the Pacific Coast Highway » ou encore « J’ai été embrassé par Murphy » (un de leurs chiens qui aime montrer son affection par de grands coups de langue). Nous pensions camper chez eux et, merveilleuse surprise, ils nous ont réservé une chambre. Après le repas, nous allons promener leurs bouledogues qui font du toboggan dans le parc pour enfants voisin en effrayant quelques bambins au passage. Original !

Sur le chemin, nous passons près d’un supermarché dont les poubelles sont pleines à craquer de denrées qui ont l’air tout à fait consommables, ce qui me fend le cœur. Après avoir vu la misère, j’ai vraiment du mal à accepter le gâchis. J’ai été éduqué avec ces valeurs et je me bats toujours à mon niveau pour sensibiliser à ce problème les personnes que je rencontre. Je pense que le gros souci des Américains dans ce domaine est la taille de leur caddie. Ils achètent tellement qu’ils oublient ce qui se trouve au fond de leur frigo et ne le découvrent qu’une fois moisi quelques jours plus tard. Je suis une professionnelle de la cuisine avec les restes, il n’y a pas de raison de ne pas préparer un bon plat avec des aliments qu’on a aimés la veille ! Le gaspillage alimentaire constitue à mes yeux un véritable scandale éthique (un tiers des aliments produits dans le monde est jeté, alors qu’une personne sur six souffre de malnutrition, soit un milliard d’êtres humains), économique (nous jetons des sommes considérables à la poubelle) et environnemental (cela contribue au réchauffement climatique, au gaspillage d’eau ou encore à la pollution des milieux naturels).

Le lendemain, grande journée ! C’est la grande arrivée à Los Angeles, le cœur de l’industrie cinématographique et télévisuelle américaine, et même du monde ! À peine arrivés, nous voyons déjà plusieurs tournages en cours et une intervention du Swat, l’unité d’élite de la police. J’en prends plein la vue sur le Walk of Fame où sont regroupées les étoiles et les empreintes des stars. L’un des endroits les plus touristiques de la ville qui devient assez glauque dès qu’on s’en éloigne un peu avec un concentré de misère et de laissés pour compte, les oubliés du rêve américain. Sur place, nous découvrons des figurants dans des costumes vieillots et défraîchis de personnages de Walt Disney, en train de mourir de chaud sous ce soleil de plomb, espérant un pourboire. Des femmes et des hommes à moitié nus déguisés en super-héros… Un condensé du pire de ce que le tourisme peut produire !

Los Angeles abrite les studios de production Paramount (avec le célèbre château d’eau), le cinéma de Tarantino et les studios de Charlie Chaplin. À partir de ce soir et pendant notre semaine en ville, nous avons la chance d’être hébergés par Thuan, un extraordinaire Américain d’origine vietnamienne. Il insiste même pour nous laisser sa chambre pendant notre séjour. Son histoire est particulièrement émouvante : né en 1960 au Vietnam, il est arrivé avec sa famille aux États-Unis en 1975, pour fuir le régime communiste après la fin de la guerre. Sa femme est décédée il y a quelques mois et un petit autel est dressé dans un coin du salon en son hommage, avec des poèmes écrits de sa main. Je suis émue par la pureté de leur amour.

Presque tout le monde nous demande notre opinion politique en ce mois d’avril 2017 historique qui rappelle les réactions d’horreur qu’avait entraînées le passage de Le Pen père au deuxième tour des élections présidentielles de 2002. Nous allons au consulat français de Los Angeles aujourd’hui voter par procuration pour les élections présidentielles. Je veux remplir mon devoir de citoyenne, surtout dans le contexte qui voit l’extrême droite monter dans les sondages d’opinion. Nous continuons la visite de quartiers mondialement connus par le biais des séries et des films américains qui inondent le monde entier (Beverly Hills, Rodeo Drive…) : quel plaisir de manger notre casse-croûte sur un banc quand tout ce qui se trouve autour de nous coûte une fortune et le moindre sandwich au moins 20 dollars… J’ai l’impression de faire un beau pied de nez à la société de consommation ! Nous grimpons ensuite sur les hauteurs pour prendre les incontournables photos de la pancarte « Hollywood ». Nous pouvons être originaux en posant avec le tandem porté à bout de bras au-dessus de nos têtes ! La journée se finit à l’observatoire du parc Griffith qui offre une magnifique vue et un panorama sur la ville à 360 degrés. Mais le télescope est fermé à cause de fumées causées par un départ de feu dans la colline, qui obscurcissent le ciel. La poisse ! J’avais tellement rêvé de tous ces lieux mythiques que la déception face à la tournure prise par les événements me laisse un immense sentiment de gâchis que je n’arrive pas à réprimer… On aurait dû venir ici bien plus tôt… Les « et si » tourbillonnent dans ma tête. Si on avait fait ceci au lieu de cela… Mais ce qui est fait est fait et on ne peut pas changer le passé. Je dois apprendre à accepter…

Les deux jours suivants vont bien me changer les idées : je retombe en enfance avec la visite du parc Universal Studios Hollywood. Les vrais fans me comprendront si je dis que j’étais en larmes (de joie) devant le château reconstitué de Poudlard, la voiture de Mr. Weasley écrasée sur le Saule cogneur après la vaine tentative de conduite de Ron, le village de Pré-au-Lard, le chemin de Traverse avec le pub du Chaudron baveur, la banque Gringotts (gérée par des gobelins), la librairie Fleury & Bott, la boutique de baguettes magiques Ollivander, des échoppes de vêtements pour sorciers, un magasin d’accessoires de Quidditch ou encore des apothicaires… Tout y est, je cours partout, j’ai l’impression d’être dans un rêve avec l’univers qui m’a tant fait rêver et m’a permis de m’évader de mon quotidien d’enfant et d’adolescente triste. Je n’en reviens pas d’être ici ! Je suis ébahie, fascinée, époustouflée d’être dans le monde de mon héros. J’ai bien dû lire au moins cinq fois chacun des livres… En me voyant si heureuse, Vincent est attendri et je ressens pour la première fois depuis des semaines de l’affection de sa part, ce qui me regonfle d’espoir ! J’espère de tout mon cœur que ça va durer… Les attractions sont vraiment loin de tout ce que j’avais connu jusqu’à présent, notamment le jeu en 4D où on a l’impression de faire équipe avec Harry pour jouer au Quidditch, une expérience totalement immersive ! Nous y retournons deux jours de suite et ces deux jours sont une vraie pause appréciable, un break salvateur où il ne faut penser ni à l’itinéraire, ni à la logistique. Nous pouvons enfin lâcher prise.

Nous avions convenu d’aller ensemble jusqu’à Los Angeles où Vincent devait reprendre l’avion pour la France. Je suis plus heureuse que jamais quand il change d’avis et me fait la surprise d’accepter de continuer jusqu’à la fin, jusqu’à notre retour à San Francisco, pour que nous bouclions la boucle ensemble ! Nous prenons donc d'abord la direction du sud : San Diego et la frontière mexicaine où nous arrivons après plusieurs arrêts et 1 800 kilomètres parcourus depuis le départ… Je suis vraiment exténuée, plus psychologiquement que physiquement, je n’arrive pas à récupérer la nuit car il y a toujours une raison : des ronflements, l’angoisse des disputes ou encore le fait de ne pas encore avoir trouvé d’hôtes pour les jours à venir… J’ai du mal à gérer l’organisation logistique et le bien-être de Vincent qui, à mes yeux, dépend de moi.

La fatigue nous fait perdre patience l’un envers l’autre et nous dire des méchancetés… Et même si j’adore les rencontres, il est parfois difficile de faire face aux soirées qui s’éternisent, de lutter pour garder ses paupières ouvertes. Je m’en veux d’être si fatiguée et que cette fatigue me fasse passer à côté de bons moments mais je dois accepter que, comme tout le monde, j’ai besoin de moments pour moi, et de me reposer. Je pense que si j’ai une telle peur de la routine, c’est que j’ai peur de la banalité, d’être ennuyeuse. Je dois apprendre à lutter contre ce sentiment en faisant la paix avec moi-même plutôt qu’en recherchant toujours un élément extérieur pour m’apporter le bonheur.

En arrivant à San Diego, nous allons jusqu’à la frontière mexicaine, le fameux mur. Je brûle de traverser, de découvrir le Mexique et le Yucatan, mais Vincent n’en a aucune envie alors nous prenons la décision de remonter vers San Francisco où l’on doit de toute façon rendre le tandem à Jim et prendre l’avion dans deux mois. Je réalise à quel point le corps et l’esprit sont liés quand, d’un coup, les deux me lâchent littéralement, lâchement. Je tombe sérieusement malade : une grippe carabinée me prend en traître et me fait perdre la voix et le moral. Je dois lutter pour me relever. Le problème est que je ne sais pas à quoi me raccrocher : notre premier objectif était le Sud, la frontière, et rien n’était clair pour la suite une fois celle-ci atteinte. On ne sait clairement pas où aller maintenant, si ce n’est que nous devons emprunter la route pour remonter vers le nord… Les disputes ont affaibli mon mental et les nuits d’insomnie ont fatigué mon corps qui pouvait accumuler la fatigue sans problème tant que j’avais un but mais qui dit maintenant stop. Tout lâche d’un coup et j’ai l’impression de perdre le contrôle. La seule chose qui peut me sauver est un nouvel objectif. Nos hôtes de San Diego ne sont pas très sympas et rien ne nous pousse à nous attarder. Nous reprenons donc la route malgré la fatigue, vers des contrées plus hospitalières.

La frontière est incroyablement triste, il est si facile de sortir du territoire américain avec un simple tourniquet alors que le retour est une tout autre paire de manches : contrôles poussés et gardes armés jusqu’aux dents. Je vois un couple en pleurs près de la mer, la femme côté américain, son mari côté mexicain. Maria et Antonio acceptent de me raconter leur histoire : « Nous avions réussi à entrer tous les deux clandestinement aux États-Unis quand j’étais enceinte il y a trois ans. Un an après notre arrivée, nous vivions à Los Angeles quand mon mari a été arrêté et expulsé au Mexique. Mon fils a la nationalité américaine puisqu’il est né sur le sol américain mais pas moi, je suis toujours sans papiers. Du coup, je ne peux pas aller au Mexique pour être avec mon mari, sinon je ne pourrai plus jamais revenir aux États-Unis et je veux y rester pour pouvoir offrir une belle vie à mon fils. La seule solution est donc qu’Antonio réussisse à nous rejoindre, et ça ne peut être qu’illégalement. » Leur témoignage et le désespoir qui se lit sur leur visage me font monter les larmes aux yeux ! Antonio poursuit le récit de sa femme : « Toutes les nuits, j’essaie de nager pour contourner le mur. La nuit dernière encore, je suis resté dans l’eau pendant quatre heures mais il y a des détecteurs partout et ils m’ont encore attrapé. Je vais retenter ma chance ce soir ! » Le pire est que l’espace entre les barreaux du mur est si large qu’on peut facilement s’y glisser mais les détecteurs de présence, les gardes en Jeep avec leurs chiens et les hélicoptères sont dissuasifs.

La promesse phare de Trump à ses électeurs lors des élections de 2016 était la construction de cet immense mur à la frontière sud du pays pour bloquer l’arrivée des migrants d’Amérique latine. Environ un tiers de la frontière sud des États-Unis est déjà fermée par des murs et des barrières mais le président veut terminer sa construction le long de la frontière. Le mur qu’il imaginait en 2016 est en fait irréalisable car la géographie n’est pas favorable avec des fleuves et des montagnes. Trump a donc revu ses ambitions à la baisse : ne pas couvrir la totalité des 3 140 kilomètres de frontière mais seulement la moitié, environ 1 600 kilomètres.

Antonio m’explique qu’il vient de la région d’Oaxaca où il a été bénévole dans une association, Hermano en el Camino (Le frère sur le chemin), créée par le père Solalinde. Ce refuge accueille les migrants fuyant pour la plupart les violences d’Amérique centrale et leur fournit l’aide dont ils ont besoin lors de leur transit par le Mexique (nourriture, hébergement, soutien médical et psychologique, conseils juridiques). J’aimerais y être bénévole un jour ! Je leur souhaite bonne chance du fond du cœur et je repars vers San Diego, bouleversée par cette rencontre.

Quelques jours plus tard, j’ai repris des forces et nous partons explorer la ville. C’est le 5 mai aujourd’hui : le Cinco de Mayo commémore la bataille de Puebla (une ville et un État mexicain) où, le 5 mai 1862, les forces mexicaines du général Ignacio Zaragoza ont vaincu de façon très improbable les troupes françaises de l’empereur Napoléon III, deux fois plus nombreuses ! Les chants et les spectacles de danse traditionnelle sont superbes et le clou du spectacle est la lucha libre, l’équivalent du catch mexicain : les prises sont spectaculaires mais les combats sont moins violents que dans le catch américain car les coups ne sont pas vraiment portés, ce qui donne des matchs assez comiques car tout est scénarisé. Les rounds sont très aériens et impressionnants. Beaucoup d’appuis sur les cordes pour des sauts à l’intérieur ou à l’extérieur du ring. Ce spectacle populaire et comique est une vraie institution au Mexique.

Nous devons maintenant prendre une décision pour la suite. Il faut que je prenne les commandes pour que Vincent se sente épaulé et soutenu. Nous allons à la gare nous renseigner sur les options de train pour retourner à San Francisco. Il est quasiment impossible d’embarquer la remorque sans payer une somme exorbitante et les tandems ne sont pas autorisés… Je contacte Jim pour lui demander conseil pour le tandem et il me propose une solution que je trouve incroyable sur le coup : si Vincent souhaite arrêter, il propose de venir me rejoindre à San Diego pour prendre la route du retour avec moi… Mais je suis heureuse d’apprendre que Vincent accepte de continuer. Même si ses mots sont durs et que les méchancetés fusent, je ne lui en tiens pas rigueur car je sais que c’est la dépression qui parle.

Le problème est que, même si je me sens coupable, j’aurais aimé qu’il arrête là. Je suis partagée entre la peine que je ressens pour lui et l’immense déception et colère devant le gâchis qu’est ce voyage : ça aurait pu être le voyage d’une vie, celui soude pour toujours. C’est clairement le plus beau de nos voyages, mais je culpabilise de ressentir cet épanouissement face à la tristesse de Vincent, c’est comme un sac de nœuds d’émotions et de sentiments partagés.

Ces deux années de voyage nous ont appris que voyager à deux crée une promiscuité qui agit comme une caisse de résonance en amplifiant l’intensité de nos émotions et les problèmes de communication. Impuissante, je fais chaque jour des recherches pour savoir comment aider une personne en dépression, jusqu’au jour où je tombe sur la vidéo la plus simple, claire et tendre qui soit. La maladie y est personnifiée par un gros chien noir qui est d’abord de taille normale et tenu en laisse par son maître, puis le chien devient immense, monstrueux, énorme au point qu’il empêche tout rayon du soleil d’atteindre son maître, l’ombre du chien le recouvrant totalement. L'homme doit alors, à force de patience, faire de son mieux pour dresser le chien et en reprendre le contrôle. Cette image du gros chien noir me reste longtemps en tête et m’aide à comprendre la situation.

Le programme des prochaines semaines est enfin décidé : face à l’impossibilité de prendre le train, nous allons faire une boucle par l’intérieur des terres pour remonter vers San Francisco, en faisant escale dans des lieux variés entre lacs d’altitude, forêts et déserts. Aujourd’hui, nous arrivons très fatigués chez Stephen et Diana, un couple de triathlètes au palmarès impressionnant dont la complicité me rend nostalgique et silencieuse pendant la soirée. J’aimerais que nous soyons comme eux… Si je suis honnête avec moi-même, l’une des raisons pour lesquelles j’aime tant le voyage à vélo, c’est l’intensité des rencontres mais aussi leur courte durée. En ne restant chez les gens qu’une soirée, je peux donner le meilleur de moi-même et me présenter sous mon plus beau profil. Mon manque de confiance en moi et mon insécurité jouent clairement dans ces réactions de défense. J’ai toujours peur de rester plus longtemps et que les gens ne m’aiment pas. Je dois travailler sur moi pour réussir à me dévoiler davantage en espérant ne pas être blessée au passage…

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