L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 12 sur 13

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L'appel du bout du monde

Chapitre 11

Un voyage spirituel

Accepte ce qui est, laisse aller ce qui était et aie confiance en ce qui

sera.

BOUDDHA

Le départ est comme, à chaque tournant de vie, un mélange d’émotions diverses allant de l’excitation à la nostalgie en passant par la peur. Après avoir serré une dernière fois JR dans mes bras et passé les contrôles de sécurité, je me rends compte que je suis à nouveau seule… Même si ça me fait peur et que je sais que le manque sera intense, je suis heureuse de revivre de nouveaux moments seule pour être l’unique responsable de mes choix et de leurs conséquences. Pour me retrouver et faire le bilan de ces derniers mois intenses qui ont complètement bouleversé le cours de ma vie.

Avec le temps, j’ai appris à réserver mes billets d’avion de manière stratégique, en cherchant les meilleurs bons plans. Cette fois, j’ai trouvé un billet à prix cassé entre La Barbade et la Californie mais en contrepartie, je dois m’arrêter deux jours à Orlando, en Floride, même si je n’en ai aucune envie. Le premier vol m’amène à Miami, d’où je prends un bus pour remonter toute la Floride. Le même parcours que j’avais fait à vélo ! À Orlando, la capitale des parcs à thème, je suis hébergée par Martin, un hôte Couchsurfing, avec qui je vais avoir, pour la première fois, des problèmes et me sentir franchement en insécurité. Le fait qu’il n’accepte de recevoir que des jeunes filles seules aurait déjà dû me mettre la puce à l’oreille. Quand il arrive à l’arrêt de bus pour me récupérer, mon instinct me dicte de rester sur mes gardes. Quelques minutes après notre rencontre, il fait un premier arrêt dans une boutique d’alcools forts et en ressort avec une quantité impressionnante de whisky, de vodka, de rhum… Dans la voiture, il me propose déjà un shoot d’alcool et me dit : « Tu es bien là pour t’éclater ? » Il peut bien penser que je ne sais pas m’amuser et que je suis coincée mais je ne vais pas me détendre avec un homme qui essaie de me rendre ivre au plus vite !

Nous arrivons enfin chez lui. Il ne vit pas seul comme prévu mais avec six colocataires, tous masculins. Je me sens de moins en moins à l’aise et en insécurité. Il insiste pour sortir mais je viens de faire un long voyage et je n’ai qu’une envie : me coucher ! Quand je lui fais part de mon désir, je le sens vraiment contrarié et il insiste encore, très lourdement. Il se braque un peu plus à chacun de mes refus. Je me connais et je sais que ma résistance à l’alcool est très faible, je ne bois donc qu’une bière, je n’ai en aucun cas envie de perdre ma lucidité ici. Après une douche express, je me réfugie dans ma chambre. J’utilise ce que JR m’a offert et que je conseille à toutes les filles qui voyagent seules, surtout si elles ont comme moi le sommeil lourd : un petit verrou en métal qui se glisse dans l’embrasure de la porte et qui vous assure que personne ne peut entrer dans votre chambre pendant votre sommeil.

Le lendemain, j’apprends que Notre-Dame de Paris a brûlé. Les souvenirs de ma petite mamie émerveillée devant cette magnifique cathédrale me reviennent immédiatement en tête et me rappellent à quel point le patrimoine français est précieux ! La France me manque… Les débats, l’apéro, bref, tout ce qui fait notre culture.

Le deuxième soir (sans solution de repli, j’ai dû rester au même endroit), Martin insiste encore et se moque du fait que je ne sache pas me détendre et profiter… Alors j’éclate, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je lui demande clairement s’il a compris que Couchsurfing est un site dont le but est de réunir des personnes de différentes nationalités de manière amicale et qu’il ne s’agit pas d’un site de rencontres. Il ricane : « Tu crois vraiment que je reçois gratuitement ? Toutes les filles que j’ai reçues ou presque sont passées dans mon lit. » J’en reste bouche bée. Heureusement, c’est la seule fois qu’il m’est arrivé de faire face à ce type d’individu…

Le lendemain, je pars à 4 heures du matin en Uber direction l’aéroport, heureuse de quitter cet endroit malsain. Je signale son profil quelques jours plus tard à Couchsurfing, n’ayant pas envie que d’autres filles, peut-être plus jeunes et plus influençables que moi, se retrouvent dans une situation aussi délicate… Le chauffeur Uber, originaire d’Équateur, me redonne presque instantanément le sourire. Il m’invite même chez lui quand je serai de passage dans son pays.

4 000 kilomètres et cinq heures de vol plus tard, je suis toujours officiellement dans le même pays, mais à mon sens dans un autre monde. À l’aéroport, je regarde autour de moi en me disant : « Ouf, des gens normaux ! » San José avait été ma première image de l’Amérique quand j’y avais atterri deux ans plus tôt. Revenir ici est un moyen de m’y créer de nouveaux souvenirs. L’un de mes buts est de tourner la page définitivement sur les regrets de mon passé. Et puis j’adore cet endroit !

Vikki et Mark, que j’avais rencontrés il y a deux ans, viennent me chercher à l’aéroport. Je passe deux jours avec eux et leur gentillesse est sans bornes : ils m’emmènent à un concert, au restaurant, Mark m’accompagne et m’aide à choisir mon nouvel iPad car la technologie et moi, on peut dire que ça fait deux, voire trois… mais j’ai vraiment besoin de cet outil pour écrire mon livre car j’utilisais l’ordinateur de JR à La Barbade. Le lendemain, Mark m’annonce qu’il m’a trouvé un vélo pour les deux mois à venir. Par le biais d’une association de cyclisme locale, il est entré en contact avec Tim, un habitant de la ville voisine qui traverse en ce moment les États-Unis à vélo. Quand nous l’appelons, Tim nous dit : « Vous pouvez aller chez moi, ma femme sera là. Elle vous ouvrira le garage et, Justine, tu pourras choisir le vélo que tu préfères ! » Je n’en reviens pas de tant de gentillesse et de confiance. Je propose à l’épouse de Tim de lui laisser une copie de mon passeport pour la rassurer. Elle éclate d’abord de rire puis me dit : « J’espère que tu rigoles, on te fait confiance ! » Quand une personne t’accorde si rapidement sa confiance, tu n’as de toute façon aucune envie de la trahir !

Puis je rentre chez Vikki et Mark. Nous sommes tranquillement en train de boire notre café quand un énorme impact nous fait sursauter, suivi de trois alarmes stridentes. Quand nous sortons en courant, pieds nus, c’est pour découvrir un véritable carambolage. Quatre voitures semblent impliquées dans l’accident mais bizarrement, une seule a un conducteur… Celui-ci est avachi sur le volant, semi-conscient. L’essence s’écoule de sa voiture. Nous l’en sortons donc rapidement. Il a le visage en sang et probablement le nez cassé mais il est conscient. Je suis bluffée par les réflexes de Vikki, qui me dira plus tard qu’elle a été EMS, notre équivalent de secouriste. Une fois qu’il a repris ses esprits, le conducteur nous explique avoir travaillé dur ces derniers temps et très peu dormi. Il s’est en fait endormi au volant et a percuté l’arrière d’une voiture qui, elle, en a percuté une autre… Un vrai effet domino. Un miracle que personne n’ait été blessé !

Le lendemain, mes hôtes me proposent de me conduire vers ma destination, au nord du Golden Gate. Je suis très excitée de traverser le pont avec eux. J’arrive enfin chez Jeanice, Jason et leurs enfants, la famille chez qui je vais passer deux mois. J’y enseigne le français à Sabine, la fille, qui devient comme une petite sœur avec qui je joue au tennis, fais du vélo… Enseigner ma langue à un étranger est toujours un défi que j’aime relever et un plaisir de partage.

Je prends un plaisir fou à redécouvrir les fruits et légumes frais qui m’avaient tellement manqué à La Barbade. Comble de l’ironie pour une île des Caraïbes, La Barbade est une exception : son sol calcaire ne permet pas de faire pousser grand-chose, si ce n’est des noix de coco et des ananas. Presque tout le reste est importé. La qualité est donc inconstante puisqu’elle dépend des arrivages. Je suis donc au paradis en redécouvrant tous ces cadeaux de la nature. Ici, on ne mange aucune nourriture transformée en usine, tout est frais et fait maison, un vrai paradis, surtout pour une gourmande comme moi !

Après avoir quitté la Californie il y a deux ans, je me demandais parfois si je n’avais pas idéalisé mon passage. En revenant ici, je me rends compte que la Californie est conforme à mes souvenirs : j’aime toujours autant cet état ! Pour prévenir la lassitude et la fatigue qui peuvent arriver lors d’un voyage au long cours, j’ai décidé de ralentir le rythme et je suis heureuse de rester ici deux mois.

JR et moi découvrons et apprenons à gérer la relation à distance. S’aimer en étant à plus de 7 000 kilomètres l’un de l’autre n’est pas chose facile. Qu’il s’agisse du décalage horaire, des différences culturelles ou linguistiques, les obstacles sont nombreux, mais surmontables à force de patience et de discussions. Une mauvaise interprétation ou communication peut vite déboucher sur une dispute et un câlin n’est alors plus possible pour apaiser les tensions et éviter un clash. La communication est notre seule arme pour éviter les malentendus et rester proches. Ainsi, le poème qu’il me rédige tous les jours et qu’il m’envoie chaque matin au réveil est un geste romantique qui nous aide à réduire la distance. En cas de dispute, je suis toujours aussi frustrée de constater que la seule langue qui veut sortir instinctivement de ma bouche quand je m’énerve, c’est ma langue maternelle : le français !

Il faut aussi penser aux avantages d’une relation à distance : on a plus de temps pour se consacrer à son développement personnel et à ses passions (même si le risque de s’éloigner n’est pas à minimiser). Cependant, il faut tout faire pour ne pas ajouter une distance émotionnelle à la distance géographique en faisant de son mieux pour raviver et entretenir la flamme par la complicité et l’intimité.

J’enseigne donc le français à Sabine, en parallèle de mes cours sur Internet. Je continue l’écriture du livre. Même si je fais parfois (souvent) face à des moments de doute et au syndrome de la page blanche, je m’accroche car il est hors de question que j’abandonne. Je ne veux pas avoir de regrets, je sais que j’aurais fait de mon mieux.

À San Francisco, je suis plus attentive à moi, à mon bien-être et au fait de prendre soin de mon corps. La culture californienne déteint sur moi mais je pense que c’est pour le mieux ! Adepte du yoga depuis ma découverte à Bali, je teste ici le yoga bikram qui se pratique dans une salle chauffée à 40,6 degrés Celsius avec une humidité de 40 %. J’ai l’impression de faire du yoga dans un hammam géant et je perds 3 litres d’eau à chaque séance ! La première fois, j’ai l’impression que je vais m’évanouir toutes les cinq minutes mais je réussis à reprendre le contrôle et à me concentrer. J’essaie de contrôler ma respiration pour ne pas céder à la panique et j’y parviens tant bien que mal. À la fin du cours, je suis fière d’avoir tenu le coup jusqu’au bout ! Je m’inscris aussi dans une salle de sport où je teste de nouvelles disciplines comme le kickboxing. Dès que je tente quelque chose de nouveau, j’ai la sensation de me réveiller d’un long sommeil et de m’épanouir immédiatement. Être stimulée physiquement et intellectuellement est, à mon sens, l’une des clefs du bonheur.

J’essaie aussi de faire de nouvelles rencontres pendant ces quelques semaines à San Francisco. Pour cela, l’application Meetup est mon alliée. Je rencontre des gens géniaux autour d’un verre ou d’un jeu de société. Je fais également du bénévolat pour les SDF de la ville, un vrai problème de société à San Francisco. Le soir de ma première journée, j’ai la confirmation que le karma existe bien quand Jess, un autre bénévole, me propose de me raccompagner, malgré la distance importante, de l’autre côté du Golden Gate. Je sens qu’il a besoin de parler de son divorce récent. Quand nous traversons le pont, il me demande si je sais que celui-ci détient le triste record mondial du plus grand nombre de suicides. Effectivement, plus de 1 600 personnes se sont donné la mort en se jetant dans les eaux de la baie de San Francisco, 67 mètres plus bas. Et le nombre est probablement plus proche de 2 000, car les autorités ne comptabilisent que les corps retrouvés. Ces chiffres confèrent donc un record morbide à ce pont mythique. Je suis d’ailleurs étonnée de n’y voir aucun panneau comme j’ai pu notamment en apercevoir sur le pont George Washington de New York, avec des textes de dissuasion : « Le suicide n’est jamais la réponse, appelez ce numéro », « Il n’y a jamais une nuit ou un problème qui pourrait vaincre le lever du soleil ou l’espoir », suivis de : « Véritables paroles de quelqu’un qui se tenait debout et qui a appelé au lieu de sauter. » Pas facile de redonner le sourire à quelqu’un mais je fais de mon mieux et j’ai l’impression que Jess va mieux quand il me dépose. Son sourire ému en dit long.

Il m'est souvent arrivé que les personnes que je rencontre me confient leurs rêves, leurs peurs ou encore leurs déceptions. J’ai partagé des moments avec des gens de tous milieux sociaux, de tous âges, que j’aurais eu peu de chances de rencontrer dans une vie classique. J’ai aussi remarqué que, quand je me confiais en premier, mon interlocuteur se confiait également. Nous répondons aux révélations par des révélations, même avec des étrangers.

Les échanges avec des inconnus sont souvent très intenses, plus honnêtes et intimes qu’avec certains amis, notamment en faisant du stop, car le cocon protecteur de la voiture est souvent propice aux confidences. Est-ce parce qu’on a peu de chances de revoir l’autre qu’on livre rapidement nos émotions profondes ? J'ai souvent été mieux comprise par des inconnus que par ma famille, une certaine intimité et complicité se créant rapidement. L’interaction est rapide et on se dit qu’elle n’a pas de conséquences, on est loin de chez nous, hors du cadre social classique et on a moins peur d’être jugé. De plus, on n’a pas d’attentes face à un inconnu. Quand nous discutons avec notre sœur ou notre meilleur ami, nous attendons d’eux qu’ils nous comprennent, voire qu’ils devinent nos pensées… Quand il s’agit d’inconnus, nous devons repartir à zéro puisqu’il ne peut pas y avoir de sous-entendus. Nous sommes plus clairs et avons donc la sensation d’être mieux compris.

Grâce à Meetup, un site permettant de se faire de nouveaux amis, je rencontre Vinit, un ingénieur d’origine indienne qui m’invite quelques jours plus tard sur son lieu de travail, la plus haute tour de Californie, la Salesforce Tower. À son sommet, la vue sur la ville est imprenable et je me rends compte du chemin parcouru depuis la première fois que j’ai contemplé ce pont. C’est bien le même pont mais une tranche de vie sépare ces deux expériences, une page s’est tournée dans mon existence et un nouveau chapitre s’est ouvert. Dans la souffrance, mais cette épreuve m’a appris que tout n’est que temporaire et qu’il faut s’accrocher quand plus rien ne va : toujours penser que l’éclaircie va vite arriver et ne pas l’oublier dans les moments heureux pour ne rien prendre pour acquis et profiter de chaque seconde. Rien n’est figé !

Le jour de la fête des mères, je rends visite à Vincent et Margo, un couple qui m’avait hébergée il y a deux ans et, dans le bus retour, j’ai la malchance de croiser la route d’un homme que j’aurais préféré ne jamais rencontrer… Son regard est dur et transpire la haine, son visage est fermé, vide d’amour, de compassion, d’émotion. Je suis alors au téléphone. Certes, appeler JR dans le bus était une mauvaise idée, mais sa réaction est totalement disproportionnée et d’une violence verbale inouïe : « Rentre dans ton pays, tu n’es pas chez toi ici, dégage, marre des étrangers… », suivie d’autres insultes. Mon sang ne fait qu’un tour, je suis choquée par cette violence gratuite et révoltée par une telle discrimination. Les larmes me montent aux yeux, de colère, car c’est la première fois que je suis victime d’une agression qui a pour raison mes origines, et de peur aussi car je sens qu’il pourrait en venir aux mains.

À l’image de la population américaine, les passagers du bus sont un melting-pot de différentes origines ethniques, et chacun se sent attaqué et concerné par les mots de cet homme. De violentes disputes éclatent alors et la conductrice doit arrêter momentanément le bus pour calmer les esprits échauffés. Quand elle se retourne vers moi pour me demander : « Ça va mademoiselle ? », j’éclate en sanglots. Il me faut quelques heures pour me remettre de cette altercation qui m’a beaucoup retournée. Je finis par en rire quand JR me dit que j’aurais dû filmer la scène. Puisque les condamnations peuvent être lourdes en cas d’agression, les Américains ont en effet souvent pour réflexe de filmer leur adversaire pour avoir des preuves. Il m’est ainsi déjà arrivé d’assister à des « bagarres de téléphone » où chacun filme l’autre, ce qui est assez comique !

Durant ces deux mois, je fais aussi quelques baby-sittings. Je prends notamment soin d’Isa, le bébé le plus adorable qui soit et je prends, pour la première fois, un immense plaisir à m’occuper d’un tout-petit. Elle est toujours souriante, prenant plaisir à manger, à découvrir le monde, tout simplement heureuse de vivre ! Je demande à Romain, son papa, en rigolant : « Je commande où la même ? »

Après ces deux mois en Californie, je m’envole vers le Canada, plus précisément vers la Colombie-Britannique, avec une petite halte à Seattle. Je découvre Vancouver avant de prendre la direction du centre de méditation Vipassana où je vais vivre une retraite silencieuse pendant dix jours. Je suis hébergée à Vancouver par l’une des personnes les plus gentilles qu’il m’ait été donné de rencontrer, Tamette, la nièce du couple canadien qui m’avait tant marquée lors de ma visite des chutes du Niagara. Elle et son colocataire, Guy, m’accueillent à bras ouverts, tels de vieux amis. La veille de mon départ vers les montagnes, ils m’invitent à pique-niquer au bord d’une falaise tombant à pic sur l’océan. Nous partageons un festin dans cet endroit magique et je fais tout ce que je peux pour m’imprégner au maximum de ce bonheur, au cas où je traverserais des moments difficiles dans les jours à venir.

Le but de cette retraite est d’y voir plus clair parmi toutes les questions que je me pose en ce moment, notamment quelle direction donner à ma vie. Ce ne sont pas les idées qui me manquent, bien au contraire, mais j’ai du mal à choisir parmi toutes les possibilités qui se bousculent dans ma tête. La peur est encore présente et la raison essaie parfois de repousser mes rêves les plus fous, en tentant de faire taire mon cœur et ma passion. Mais n’est-il pas possible de conjuguer la passion et la raison ? N’est-ce pas ça, au final, la sagesse ? C’est ce que je vais essayer de découvrir. Puisqu’on ne peut pas aider les autres sans d’abord s’aider soi-même, la méditation est à mon sens une manière de trouver son équilibre afin d’être assez stable pour avoir la force d’aider les autres.

Je te vois d’ici te demander si ce n’est pas une secte. Même JR avait un doute quand je lui ai parlé de ma volonté de participer à cette retraite silencieuse, coupée de tout moyen de communication. Pourtant, c'est loin d'être une secte car tu n'es incitée à croire en rien d'autre que toi-même...

Le centre est à plus de trois heures de route de Vancouver et j’ai la chance de trouver Linda, une autre participante, qui accepte de m’embarquer à son bord. Avant de la rejoindre, j’appelle pour la dernière fois JR avant onze jours sans aucune communication. C’est peut-être encore plus difficile pour lui que pour moi car il va subir mon silence. Mais il sait à quel point j’en ai besoin. Les au revoir sont difficiles mais ça rendra les retrouvailles d’autant plus fortes… Je suis vraiment excitée à l’idée de passer autant de temps loin de la ville mais aussi de mon portable. Nous profitons de nos derniers moments dans la voiture pour discuter en partageant des biscuits. Il nous faut des réserves car nous avons peur de mourir de faim pendant ces dix jours. Nous échangeons sur nos histoires et sur les expériences qu’ont eues les amis de Linda durant cette retraite.

Ce qui est intéressant, c’est que, même si tous les méditants participent à la même expérience, chacun réagit de manière très différente, en fonction des bagages qu’il traîne, de ses attentes, de ses buts, de son expérience mais aussi bien sûr de sa personnalité. Je me sens tout de suite particulièrement bien au centre, l’énergie y est intense et très positive. Le lieu est composé de plusieurs chalets en bois qui incitent à la relaxation et à la paix intérieure. J’ai d’ailleurs toujours rêvé d’avoir une maison respectueuse de l’environnement et cet endroit me rappelle ce rêve.

Les deux assistants du professeur qui va conduire cette retraite nous accueillent et nous remettent un document expliquant les règles de la retraite et ce à quoi les méditants doivent s’engager, notamment ne pas partir avant la fin du stage, ne pas voler, ne pas mentir… Je me sens tellement bien ici, l’atmosphère est cosy, apaisante et accueillante. Le document nous soumet également certaines questions très personnelles, dont le but est d’aider le professeur à mieux nous cerner, en cas de besoin : « Quels sont les drames de votre vie ? », « Avez-vous déjà eu des problèmes psychologiques, tels que la dépression… ? » Le document insiste bien sur le fait que cette retraite ne peut en rien se substituer à des soins médicaux et qu’il est impossible d’arriver avec l’espoir insensé de guérir des maladies psychiques sans l’aide de professionnels.

J’avais envie de tester cette nouvelle expérience depuis deux ans mais, jusqu’à présent, je ne m’en étais pas encore senti la force. J’étais terrorisée à l’idée de me retrouver seule face à moi-même sans personne à qui parler, personne pour me rassurer sur le fait que tout ce qui m’était arrivé n’était pas seulement de ma faute, ou encore personne pour valider mes choix et me conforter dans ceux-ci. Mais je me sens aujourd’hui assez forte : je signe avec confiance. Je m’engage à rester ici pour la totalité de la retraite et à ne pas abandonner, quoi qu’il arrive. Je remets ensuite mon portable et tous mes effets personnels aux organisateurs, moment que je vis comme une délivrance : enfin, j’y suis ! Face à moi-même.

On m’emmène dans le dortoir que je vais partager avec trois autres filles. Je suis heureuse de découvrir que je suis dans la seule chambre à l’extérieur du bâtiment, dont l’accès se fait par le jardin, alors que toutes les autres sont dans le couloir, adjacentes au hall de méditation : les occupantes de ces chambres sont toujours dans le même environnement alors que la « coupure jardin » pour accéder à la mienne me rend très heureuse. Je profite du fait que l’on puisse encore discuter pour vérifier si mes voisines de chambre ronflent. La réponse de l’une d’entre elles me fait exploser de rire : « Non mais disons que je respire fort ! » Me voilà rassurée ! Nous avons quelques heures pour faire connaissance avec les autres méditants, avant d’observer le « silence noble » pendant dix jours. Nous nous mettons toutes les trois d’accord sur la réaction appropriée si l’une d’entre nous se met à pleurer. « Est-ce qu’on se réconforte ? Ne serait-ce que par le toucher ? Une main sur l’épaule ? »

À ma grande surprise, elles préfèrent toutes les trois gérer leurs émotions à leur manière et ne pas avoir d’interaction. Nous apprenons ensuite que le contact physique est de toute façon interdit entre les méditants. J’enverrai donc simplement des ondes positives ou un câlin imaginaire si je vois quelqu’un pleurer. Nous sommes tous venus participer à cette retraite avec un passé plus ou moins lourd. L’une des femmes a d’ailleurs le visage couvert de bleus et je me demande si elle a été battue… Je suis impressionnée par la bienveillance et la gentillesse de chacun, ça fait un bien fou de se sentir entourée d’inconnus déjà proches, car nous sommes tous venus ici pour les mêmes raisons : en apprendre plus sur nous-mêmes, se recentrer, prendre du recul sur notre vie et apprendre à méditer. Nous sommes une trentaine de femmes et une vingtaine d’hommes mais dès le début, ce qu’on appelle une « ségrégation » entre hommes et femmes est observé, c’est-à-dire que nous sommes séparés pour éviter au maximum toute distraction. Il nous est aussi demandé de ne pas porter de tenues trop révélatrices. Les épaules et les jambes doivent être couvertes, ce qui ne sera difficile pour personne au vu des températures fraîches en altitude. Après le dîner, le gong est sonné et le silence s’installe…

Quand on ne peut plus ni parler ni se regarder, le plus difficile est, à mon sens, de trouver un moyen d’être poli : on ne peut pas remercier verbalement quelqu’un qui nous laisse passer au réfectoire ou aux toilettes. Une chorégraphie se crée d’ailleurs devant les lavabos pour s’éviter les unes les autres sans se parler ni se toucher…

Nous commençons la retraite par trois jours de méditation anapana-sati, ce qui signifie « attention sur le souffle ». Cette méditation a pour but de calmer l’esprit, d’unifier notre énergie et de développer notre capacité à la concentration. Ensuite, nous nous attaquons pendant six jours à vipassana, la plus ancienne des pratiques de méditation bouddhique qui consiste en un développement direct et graduel de l’attention, qu’on appelle aussi « conscience éveillée ». C’est-à-dire qu’on ne concentre plus seulement notre attention sur notre respiration mais aussi sur chaque partie de notre corps, en dessinant comme une boucle pour examiner avec minutie ce qui s’y passe. Enfin, nous terminons le dernier jour par meta, technique qui a pour but de partager de l’amour et de la bienveillance avec son prochain. Selon cette méthode, pendant les neuf premiers jours, nous ouvrons une plaie profonde sur laquelle nous appliquons un « baume réparateur » le dernier jour en partageant de l’amour et de la bienveillance.

Les premières heures de méditation se révèlent assez comiques puisqu’on essaie tous de trouver une position assez confortable, ou en tout cas la moins inconfortable possible, pour tenir une heure sans bouger… Pour ma part, j’essaie d’abord de caler des petits coussins sous mes genoux mais je comprends vite que le problème est mon dos : je me sens complètement cassée et je me tortille dans tous les sens pour trouver une position antalgique, mais ce n’est pas gagné ! Je ne peux m’empêcher de regarder, pleine d’envie, les petits sièges qui ont été donnés aux personnes les plus âgées avec un dossier pour s’appuyer et relâcher la tension. Je finis par craquer quelques jours plus tard : j’en demande un, timidement, à l’assistante du professeur. Quel bonheur ! Ça change tout ! Au fil des jours, de plus en plus de méditantes finissent par s’en équiper. Nous disposons aussi de couvertures car rester si longtemps immobile vous rend très frileux. Mais, ainsi emmitouflé dans ces plaids, il faut lutter pour ne pas s’endormir, notamment pendant les heures de méditation très matinales, à partir de 4 h 30. Plusieurs fois, je me sens glisser sur le côté et me réveille en sursaut ! Je fais part de ce problème au professeur :

— J’ai tendance à m’endormir car, étant sujette au stress, j’ai pour habitude de faire des exercices de respiration avant de me coucher pour me détendre et je pense que mon corps est troublé par ces signaux contradictoires.

— S’endormir est une réaction de fuite du cerveau, un piège qu’il va te falloir travailler pour réussir à le contourner…

Le premier matin, je n’entends pas le gong de réveil à 4 heures, bien trop discret pour une dormeuse au sommeil profond comme moi. Je sens alors que quelqu’un me secoue, de plus en plus fort puisque je ne réagis d’abord pas, et quand je comprends enfin qu’on est en train d’essayer de me réveiller, je dis : « Thank you. » Je suis trop dans le brouillard pour me rappeler la règle du silence. Pourtant, dès que les mots sortent de ma bouche, je me rends compte de mon erreur et me couvre les lèvres des deux mains.

Cette retraite me permet de mieux comprendre les raisons de mon manque de confiance et de ma peur du regard de l’autre. Je pense que, comme je n’ai pas eu de modèle parental fort étant enfant, c’est-à-dire un guide, un mentor, un modèle à suivre, une voie tracée, j’avais comme la sensation de marcher en équilibre précaire sur un fil tendu, avec l’impression que le moindre obstacle pouvait me faire basculer du mauvais côté. Par conséquent, j’ai pris beaucoup de précautions pour me protéger et m’assurer de rester sur la bonne voie, en étant très studieuse et sérieuse en général. Je n’ai jamais vraiment fait de bêtises… Je ne pense pas avoir vécu mon adolescence autant que je l’aurais pu… Comme si je sentais que, si je basculais du mauvais côté du fil, je n’avais pas de filet de sécurité : personne n’aurait été là pour me rattraper. Et je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai aujourd'hui du mal à prendre des décisions.

J’ai, grâce à cette retraite, pu faire la paix avec moi-même car j’ai fini par comprendre que mes parents m’ont aidée à leur niveau, avec ce qu’ils étaient capables de me donner et de m’offrir par rapport à leurs propres éducation, ressources et compétences. Ils ont toujours fait de leur mieux avec les outils dont ils disposaient et dont ils savaient se servir, alors merci papa et maman !

Contrairement à ce que j’avais imaginé, ce n’est pas le silence qui est le plus difficile à gérer (c’est en fait assez reposant), ni l’absence de dîners, mais de loin le manque d’activité physique. Le jeûne (à partir de 11 h 30) a été plus facile que prévu : on mange souvent par habitude, parce que c’est l’heure, parce que le reste de la famille mange, parce que les aliments sont devant nous en abondance… mais il est important d’écouter son corps et ses besoins ! Et j’ai besoin de me dépenser. Le parc qui entoure le bâtiment principal est réservé à nos promenades entre les heures de méditation, mais il est petit et délimité par des cordes et des panneaux. J’y prends le temps d’observer la nature… et elle est magnifique ! Notre vie quotidienne et les soucis qui vont avec nous empêchent parfois de profiter des plaisirs simples… Nous sommes souvent distraits par notre portable ou nos préoccupations en étant, certes, connectés en ligne mais plus à nous. Nous avons souvent pour habitude de dire, quand nous coupons notre portable pour aller marcher à l’extérieur, que nous nous « déconnectons ». Mais si nous étions plutôt en train de nous reconnecter, à nous et à la nature ? Sans distraction, je remarque des détails que je n’avais jamais perçus auparavant : les spirales au centre des fleurs, le rythme de floraison, le comportement des insectes, la réaction des fleurs et des plantes à la pluie et au soleil.

Un jour où le sport me manque terriblement, je demande à voir le professeur pour l’interroger sur la raison de l’interdiction d’activité physique. Il m’explique que le sport n’est pas autorisé car le but est d’atteindre le bien-être grâce à la méditation et à rien d’autre. Pratiquer un sport en parallèle (qui est pour beaucoup d’entre nous un exutoire, un moyen de se défouler et d’évacuer la pression) biaiserait le résultat car nous ne serions plus certains de l’origine de notre bien-être.

Ma voisine de chambre, athlète de haut niveau (danseuse professionnelle de ballet), m’explique à la fin des dix jours à quel point son corps, habitué à s’entraîner et à repousser ses limites tous les jours pendant au moins six heures, l’a fait souffrir, comme si ses muscles la suppliaient de travailler, d’être étirés. À l’image d’un athlète privé de sport à cause d’une blessure, il s’agit de réussir à ne trouver le bien-être que dans la méditation, sans stimuli extérieurs, pour ne plus jamais se sentir prisonnier de son corps ou de son environnement. Réussir en quelque sorte à être le maître de son corps et de son esprit.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je m’endors très facilement chaque soir. Certes, je ne suis pas fatiguée physiquement mais je me sens épuisée psychologiquement car la méditation demande une concentration intense. Je suis tellement habituée, comme tout le monde, à être assistée d’une machine, d’un smartphone et de la technologie en général que je me retrouve démunie, ne serait-ce que pour calculer. Voici des années que je n’ai rien compté de tête ou encore travaillé autant ma mémoire. En effet, nous ne sommes pas non plus autorisés à écrire. Je me fais donc des listes mentales de toutes les choses dont je veux absolument me souvenir et je me les répète en boucle pour être sûre de ne pas les oublier. Moi qui suis tellement habituée à faire des listes, je dois faire un gros effort pour n’oublier aucune des questions que je désire poser au professeur dans le court intervalle qui m’est accordé avec lui. Il me faut être méthodique, efficace et aller droit au but.

La méditation fait remonter à la surface, souvent sans raison précise, des souvenirs profondément enfouis dont la précision me surprend, comme celui de mes années à l’école maternelle, un mélange d’odeur de lait tiède et d’urine, puisqu’on prenait notre goûter, constitué de lait tiède servi dans un verre en plastique avec un petit-beurre, près des toilettes. Ce mélange d’odeurs me revient comme un flash. La mémoire et ses mystères…

À mi-parcours, trois personnes abandonnent et quittent le centre. Celles-ci ont des enfants en bas âge et ne supportent tout simplement pas le silence. Ce lieu est vraiment formidable pour profiter de la nature. À chaque pause, je m’assieds pour observer les écureuils et les marmottes que je vois à l’état sauvage pour la première fois de ma vie. C’est apaisant ! Même si l’équipe nous avait demandé de ne pas les nourrir pour ne pas les rendre dépendants, l’une des méditantes, une femme russe qui m’inspire tout de suite la sympathie, le fait en cachette. Même si je sais que ce n’est pas leur rendre service, je ne peux m’empêcher d’avoir un grand sourire jusqu’aux oreilles chaque fois que je la vois en leur compagnie. Bien sûr, les animaux sauvages doivent être capables de se nourrir par eux-mêmes mais la voir avec un écureuil dans la main et quelques graines dans l’autre est craquant. Il a l’air de se régaler ! Je me souviendrai toujours du moment où nous avons échangé un sourire (toute forme de communication est proscrite mais nous sommes des animaux sociaux et interagir avec les autres est un besoin vital auquel nous n’avons pas résisté). Ce sourire m’a réchauffé le cœur.

Pendant la retraite, nous avons la chance que des volontaires (des méditants plus expérimentés) cuisinent pour nous. Pour la première fois de ma vie, je mange vegan et je me sens bien dans mon corps et dans mon esprit. Quel bonheur de manger si équilibré. Je me sens en accord avec moi-même en respectant à la fois mon corps et la nature. Ne pas manger de viande ne me manque pas du tout et savoir qu’aucun animal n’est mort pour moi m’apporte un grand bonheur et un profond bien-être. Au centre, je bois énormément. L’air y est très sec et je ne suis pas habituée à ce type de climat, je me sens toujours desséchée comme un vieux pruneau. Le fait de respirer de manière différente y est aussi peut-être pour quelque chose. Je suis surtout davantage à l’écoute de mon corps et de ses besoins… Avec un demi-litre d’eau et une pause pipi entre chaque heure de méditation, je me sens purifiée ! Dommage que je n’ose pas boire autant à La Barbade. Puisque l’eau du robinet n’est pas très sûre, nous achetons de l’eau en bouteille qui coûte la peau des fesses : de l’or liquide ! Pourtant, l’eau, qui constitue 65 % de notre corps, est vitale et en boire beaucoup a de nombreuses vertus. Cela permet de perdre du poids, de faire disparaître les cernes, de préserver les capacités mentales, notamment la mémoire, de favoriser le transit ou encore de mieux dormir…

Le but de la méditation est de se concentrer sur ses sensations corporelles en parcourant son corps des pieds à la tête pour en ressentir chaque sensation, telles que la douleur, la chaleur, la transpiration, les démangeaisons… Fidèle à moi-même, le premier jour de Vipassana, c’est-à-dire le quatrième de la retraite, je suis excitée d’apprendre quelque chose de nouveau et il m’est donc facile de me concentrer sur les différentes parties de mon corps. Mon attention est stimulée car il s’agit d’une nouveauté. Les jours suivants, cette stimulation a disparu et me concentrer si longtemps sur la même chose devient un véritable challenge.

Petit à petit, j’apprends à maintenir ma concentration sans me laisser distraire par le flot d’idées qui m’arrive. Je suis très heureuse de savoir qu’il y a, tous les midis, un créneau prévu pour poser ses questions en privé au professeur. Je le fais souvent rire, à mes dépens, comme la fois où, paniquée, j’écris mon nom sur la liste des élèves souhaitant lui parler, dès 4 heures du matin, pour une entrevue à midi. Dès que la porte se ferme derrière moi et que je me retrouve seule avec lui, je lui dis :

— Je ne comprends pas le but de Vipassana. Je n’ai pas envie de devenir un robot ou une personne ennuyeuse, je veux avoir de puissants hauts et de grands bas dans ma vie, je veux vivre la passion et ressentir toutes mes émotions avec force. Comme la courbe des battements cardiaques, je veux me sentir en vie en ressentant tout avec passion.

— Ah, c’est bien ton côté latin qui ressort ! Le but de Vipassana n’est pas que tu n’aies plus d’émotions, le but est que tu ne te laisses plus dépasser par celles-ci, que tu saches les contrôler et que tu apprennes à revenir plus vite dans la zone neutre quand de puissantes émotions arrivent, surtout si elles sont négatives. Par exemple, si tu étais auparavant en colère pendant quatre heures quand quelque chose de déplaisant se produisait, le but est que tu ne sois plus en colère que pendant deux ou trois heures, et ça continuera de s’améliorer avec le temps.

Tout s’éclaire dès ce moment-là…

Lorsque nous demeurons silencieux, nous sommes d’autant plus sensibles à nos sens. Je remarque que, même sans parler, le langage corporel est très fort. Sans pouvoir en expliquer les raisons, j’ai davantage le feeling avec certaines personnes, un ressenti qui s’avère pourtant trompeur. En effet, pendant les dix jours de silence, je me dis : « J’ai hâte de parler avec cette personne, elle a l’air super sympa », alors qu’au contraire, d’autres ne m’inspirent pas particulièrement la sympathie. Et la grande majorité de ces premières impressions sera démentie au 10 ème jour : j’aurai, au retour de la parole, des affinités bien plus importantes avec des personnes qui ne m’attiraient pas à première vue. Une grande leçon ! En fonction de mon état d’esprit (variant parfois d’une heure à l’autre), je vois cet endroit comme mon cocon ou comme ma prison. Le même jour, je passe de : « Je ne sais pas ce que je fous ici, je ne suis pas comme tous ces hippies » à, deux heures plus tard : « Je veux ouvrir un centre de méditation Vipassana et de bien-être avec Sedio, le Ying and Yang Center, un projet chargé de sens puisqu’elle est noire de peau et moi blanche. »

Le cinquième jour, je me rappelle comme dans un flash que j’ai une photo de JR dans mon sac à main ! À partir de ce moment-là, je garde cette image comme un trésor sous mon oreiller et je la serre contre mon cœur à chaque coup dur ! Je sens sa présence et je me sens réconfortée par son sourire bienveillant auquel je me raccroche.

Je suis heureuse d’avoir été célibataire pendant un an et demi : je suis devenue plus forte et j’ai appris à me connaître. Mais je suis maintenant la plus heureuse d’être en couple et d’avoir trouvé cet homme extraordinaire. Je ne voulais plus être en couple par besoin, je voulais l’être par choix. Je ne cherchais pas ma « moitié », quelqu’un qui me complète, au contraire, je voulais être déjà entière seule. JR est la cerise sur le gâteau, il n’est pas l’unique source de mon bonheur mais il le complète, le démultiplie… Nous ne sommes pas des demi-humains à la recherche de notre moitié. Nous sommes des êtres complets prêts à aimer d’autres êtres complets !

Le cours de SN Goenka, chaque soir, est le moment que j’attends avec impatience. Goenka est un professeur de méditation Vipassana originaire de Birmanie, qui s’est installé en Inde pour enseigner la technique. Dans ce pays encore divisé par les différences de castes et de religions, ses cours, dont la neutralité religieuse est la force, ont attiré des milliers de personnes de toutes les couches de la société. Son enseignement est ensuite devenu populaire dans un nombre croissant de pays, aussi bien en Orient qu’en Occident. SN Goenka a consacré sa vie à enseigner cette technique de méditation, convaincu que la paix individuelle aurait pour conséquence la paix dans le monde. Il a d’ailleurs participé en 2000, avec d’autres leaders spirituels du monde entier, au Sommet mondial pour la paix du millénaire au siège des Nations unies. Il insiste sur le fait que la paix dans le monde ne peut être atteinte à moins que chaque individu ne connaisse la paix intérieure. La médiation aide à être plus stable au niveau émotionnel, moins colérique, violent, irritable… ce qui, transposé au niveau d’une société, a un effet considérable sur le bien-être des citoyens. Il insiste également sur l’importance de l’harmonie religieuse, de la tolérance et de la coexistence pacifique : « Plutôt que de convertir les gens d’une religion organisée à une autre religion organisée, nous devrions essayer de convertir les gens de la souffrance au bonheur, de l’asservissement à la libération, de la cruauté à la compassion. »

La technique remonte au Bouddha qui a enseigné le dhamma, la voie de la libération universelle. Cet enseignement attire des personnes de tous les milieux sociaux et de toutes les religions et c’est cet aspect laïc qui m’a d’abord plu. Les cours de Goenka ont été enregistrés en 1991, l’année de ma naissance et, depuis, des centaines de milliers de personnes les ont visionnés, en ayant la chance d’assister à l’une des retraites de méditation. Ainsi, quel que soit l’endroit où vous suivez le cours, vous recevez exactement le même enseignement, ce qui permet de s’assurer que son essence première n’est pas dénaturée. Le professeur qui guide chaque session n’est là que pour répondre aux questions des élèves. Goenka utilise beaucoup de métaphores, ce qui rend les idées qu’il souhaite faire passer d’autant plus parlantes et visuelles. En voici quelques-unes qui m’ont marquée.

« Il y aura toujours des cailloux et des épines sur le chemin de la vie, tu ne peux pas le nettoyer, il est bien trop grand, avec bien trop de recoins. Par contre, ce que tu peux faire, c’est porter des chaussures pour te protéger des personnes malveillantes et des épreuves et ainsi ne plus te blesser… » Je me confie au professeur, à cœur ouvert, les larmes aux yeux, sur mes blessures profondes et les difficultés que j’ai à les surmonter. La bonté, le calme et la bienveillance qui se dégagent de lui portent aux confidences. Souriant, il m’écoute parler en me tendant une boîte de mouchoirs. Je le questionne sur la manière d’aider les autres sans me blesser au passage. Il me répond avec patience qu’il est impossible de changer les autres et qu’essayer de le faire serait de la folie et n’aboutirait qu’à de la souffrance. L’objectif est plutôt de réussir à se changer soi, de se protéger pour ne pas être blessé trop facilement, d’où l’idée des chaussures sur le chemin de la vie.

« Même s’il est merveilleux, enrichissant et formateur d’essayer de nouvelles expériences, attention à ne pas s’épuiser en chemin. À force de butiner à droite, à gauche, sans avoir de vrai but, tu risques de te perdre en route. Si tu veux creuser un puits pour atteindre l’eau (le bonheur) et étancher ta soif, tu peux creuser plusieurs trous à différents endroits pour trouver le lieu le plus favorable. Mais il faut un jour avoir la force de prendre une décision et de choisir un lieu, et un seul, pour creuser jusqu’à la source et y consacrer toute ton énergie. » Cette métaphore me touche particulièrement puisqu’il y a tellement de choses que j’aime et que je veux essayer, au risque parfois de m’éparpiller. Je suis aussi, comme beaucoup, sensible à la stimulation constante que représentent les réseaux sociaux et l’afflux de nouvelles informations, je me perds entre mes envies de devenir journaliste, aventurière, écrivain… Pourtant, je sens que je suis maintenant moins dans la recherche constante du plus ou du nouveau, j’essaie de me lasser moins vite et de creuser davantage. Je ne veux pas être une éternelle insatisfaite, je travaille sur moi pour réussir à voir le positif, quelle que soit la situation.

Goenka propose aussi cette autre métaphore : un jour, un homme peignit une magnifique femme, si attirante que son désir pour elle devint intense et qu’il ne put résister. Il voulait vivre avec elle. Tous ses amis le prirent pour un fou : « Tu ne peux pas la désirer autant, elle n’est qu’une création de ton esprit ! » Plus tard, il peignit un tableau effrayant qui lui faisait très peur. De la même façon, ses amis lui expliquèrent à quel point il était insensé d’avoir peur de quelque chose qu'il avait créé. On ne peut pas craindre ou envier ce qui n’est qu’une création de notre esprit.

Nous retrouvons cette idée dans les quatre accords toltèques : nous ne sommes pas responsables de ce que les autres font, disent, ressentent ou pensent, c’est leur vérité, pas la nôtre, et cela ne doit pas atteindre notre vérité personnelle. Il ne faut pas non plus faire de suppositions : il vaut mieux demander clairement plutôt que d’interpréter une parole ou un événement pour éviter de se sentir blessé sans raison. Il faut aussi toujours faire de son mieux et avoir une parole irréprochable car chaque être humain est un magicien à travers ses mots. Je suis d’ailleurs soulagée de ne pas avoir à parler durant la retraite. Même si l’on veut être soi-même, le plus authentique possible, on se sent souvent forcé de porter un masque en société, et il nous arrive aussi de jouer un rôle avec des personnes proches, car on pense que c’est nécessaire pour se faire accepter et aimer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la retraite se fait dans un noble silence : pour ne pas être influencé par les autres et ne pas mentir, exagérer une expérience ou une sensation… Si ceux qui t’entourent t’expliquent qu’ils ressentent un courant d’électricité leur parcourir le corps quand ils méditent, tu vas te comparer et te sentir mal si ton expérience est moins intense.

Même si j’adore les cours de SN Goenka, j’ai de plus en plus de mal à supporter sa voix traînante quand il nous donne les instructions de méditation. Le premier jour, on m’avait demandé si j’avais besoin d’un casque avec la traduction française, proposition que j’avais déclinée sur les conseils d’autres méditantes qui me vantaient l’humour réputé de Goenka. Effectivement, il est très drôle, mais après quelques jours, j’informe tout de même l’assistante du professeur que j’ai changé d’avis et que j’aimerais la version française. Il est difficile d’expliquer à quel point un changement, ne serait-ce que minime, dans une routine si millimétrée fait un bien fou : entendre une nouvelle voix dans sa langue maternelle et passer deux heures dans une autre pièce que le hall de méditation est pour moi une bouffée d’air frais.

Au départ, j’écoute l’enregistrement en langue française dans le hall principal, entourée des autres méditants, avec les deux langues en doublon. Je demande donc le deuxième soir à être autorisée à écouter dans la pièce adjacente, réservée aux entretiens individuels. L’assistante du professeur accepte puis revient une demi-heure plus tard, toute gênée, pour me dire :

— Je suis navrée mais le professeur souhaite que vous soyez avec les autres élèves.

— Mais c’est impossible de se concentrer, le casque n’isole pas du son extérieur et je ne peux pas comprendre.

— Navrée, je n’y peux rien.

Une colère inexplicablement intense monte en moi et je retourne m’asseoir à ma place habituelle, furieuse. J’enlève brusquement le casque puis écoute la fin du cours en anglais. Ma réaction est démesurée et je sens une colère sourde gronder en moi. Je me dis : « Il veut faire son gourou et me prouver que c’est lui qui commande, que c’est lui le chef… » À la fin du cours, contrairement à ce que l’assistante du professeur m’avait demandé, je ne retourne pas lui demander une nouvelle fois son autorisation. Il a dit non une fois, je n’ai pas envie de le supplier. Elle me rattrape pourtant dans le couloir et insiste pour que j’y aille. J’accepte à contrecœur et heureusement, car je réalise alors le quiproquo…

« Oh, je suis vraiment désolé, me dit-il, s’il y a trop de bruits parasites, bien sûr que tu peux aller dans la salle de rendez-vous. Je pensais que tu voulais écouter l’enregistrement dans ta chambre et je n’étais pas vraiment d’accord avec cette idée. » Je me sens bête tout à coup en me rendant compte du malentendu. Il ne comprenait pas pourquoi j’étais en colère et je ne comprenais pas pourquoi il me refusait ma requête. Chacun voyait la situation de son propre point de vue, sans avoir la perspective de l’autre.

Après avoir obtenu son accord, j’écoute donc les cours tous les soirs dans la petite salle adjacente au hall de méditation et je retiens une importante leçon de cet épisode : toujours essayer de comprendre le point de vue de l’autre ! La méditante russe (celle qui nourrit les marmottes) m’offre le fou rire le plus intense de ces dernières semaines quand nous nous retrouvons toutes les deux dans cette petite pièce, elle écoutant les cours en russe et moi en français. Il n’y a dans cette salle qu’une chaise et deux coussins en hauteur, du même type que celui utilisé par le professeur dans le hall de méditation. En entrant, elle me questionne du regard pour savoir si elle peut s’y installer. Je lui réponds en hochant la tête et en haussant les épaules, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas s’y asseoir. Quelques minutes plus tard, l’assistante du professeur nous rejoint pour vérifier que tout va bien et, quand elle la voit assise sur le siège, elle se met à paniquer et à rougir en faisant de grands gestes et en affichant un sourire gêné : « Non, non, non, vous ne pouvez pas être là, c’est la place du professeur. » Elle se lève alors et va s’asseoir par terre, puis nous regarde tour à tour et finit par briser la règle du noble silence en me disant : « Who knows ? » (« Qui le sait ? »). Nous partons alors toutes les trois dans un fou rire nerveux difficilement contrôlable. Cette sensation est extraordinaire ! Le soir dans mon lit, j’ai un grand sourire en repensant à cet épisode cocasse.

La promiscuité des méditants dans le hall a aussi ses risques : dès le troisième jour, quand j’entends quelques personnes tousser deux rangs derrière moi, je me dis : « Ce n’est pas le moment d’être malade. » Je prends même des médicaments en prévention, pour éviter de tomber malade, mais rien n’y fait. Me voilà avec une grippe carabinée deux jours plus tard, doublée d’une angine et d’une bronchite. Je ne me rappelle pas la dernière fois où j’ai été malade mais mon corps se lâche et me fait la totale ! La méditation faisant remonter des souvenirs douloureux, j’ai aussi des symptômes psychosomatiques : je suis prise de violentes poussées d’eczéma entre les doigts, ce qui ne m’était pas arrivé depuis l’adolescence…

Je découvre vite à quel point ce lieu n’est pas l’endroit idéal pour être malade. Nous savons tous à quel point un mot gentil peut faire du bien quand on se sent affaibli et vulnérable. Ici, je suis seule face à moi-même. Par ailleurs, l’emploi du temps strictement conçu pour le respect de la vie en collectivité ne permet pas de flexibilité horaire alors, quand un matin, je me réveille avec plus de 39 degrés de fièvre, en nage, je dois attendre l’heure autorisée plus de deux heures pour prendre une douche. Se retenir de tousser ou d’éternuer quand on est en train de méditer dans le silence le plus total est également difficile. Savoir qu’on ne peut pas faire de bruit donne encore plus envie de le faire ! J’ai peur que tout le monde me déteste car je ne peux m’empêcher d’éternuer et de me moucher. J’essaie d’être le plus discrète possible mais tout est tellement calme qu’on entendrait une mouche péter !

Le temps étant la ressource la plus abondante durant la retraite, il m’arrive de faire des expériences assez particulières. Comme ce jour où, assise dans l’herbe du parc, je regarde autour de moi et vois ce caillou blanc entouré de mousse, à moitié enterré : sans raison particulière, je me mets alors à creuser autour de lui jusqu’à le déterrer complètement. Dessous, je découvre un autre caillou, marron cette fois, bien plus gros et lourd que le premier. J’y vois alors une métaphore, une image de ma vie : le caillou blanc représente le passé avec mon ex, mes blessures d’enfance et ma vie de jeune adulte. Caché et protégé en profondeur se trouve mon futur avec JR, bien plus imposant. Je prends alors le petit caillou blanc pour le lancer de toutes mes forces, le plus loin possible, en symbole de ma libération de ce poids du passé. Heureusement, je me souviens à temps que l’une des autres femmes est étendue dans le champ, cachée par les herbes hautes, en train de lézarder au soleil, et je le lance dans la direction opposée, vers la forêt, où je suis sûre de n’assommer personne. Je me sens vraiment légère et libérée après ce geste symbolique…

Entourée de la nature, des fleurs et des animaux, je suis en parfaite harmonie, en communion avec ce qui m’entoure. D’autres expériences très personnelles se sont produites comme le moment où, en pratiquant Vipassana, et en parcourant les différentes sensations de mon corps, j’ai imaginé celles de l’accouchement : une immense émotion s’est emparée de moi et m’a submergée à l’évocation de ce moment magique que j’imagine d’une douleur extrême…

Le moment le plus difficile est pour moi le dixième jour… Pendant neuf jours, je me suis en effet efforcée de combattre mes vieux démons, mes vieilles peurs, notamment celle du jugement et du regard des autres. Même si je suis maintenant beaucoup plus à l’aise en groupe qu’avant, j’ai toujours cette phobie de ne pas être acceptée, de ne pas être aimée pour celle que je suis. Notamment en voyageant, j’ai appris à m’adapter à tous types de groupes et je suis à l’aise partout, tel un caméléon, mais avec parfois la peur de perdre la vraie Justine en route. Pendant la retraite, face à moi-même, j’ai été anxieuse à l’idée de recommencer à parler.

Je me promets de ne pas retomber dans mes vieux travers et d’être confiante, sans avoir peur du jugement d’autrui… Au final, dès le retour à la parole, je retombe dans mes anciens vices… Certaines personnes sont tellement à l’aise en groupe qu’elles s’imposent de manière naturelle et s’emparent de la place de leader sans effort grâce à leur charisme. Tant que ça ne tombe pas dans l’excès de l’arrogance, je pense qu’être sûr de soi est une qualité, ou du moins une force, mais que je n’ai pas (encore). Mon manque de confiance en moi m’empêche de prendre la parole avec aisance car j’ai peur d’ennuyer et de lasser les autres, je m’efface donc rapidement en me faisant discrète, sauf si je me sens en confiance. Se comparer aux autres est d’ailleurs la meilleure manière de souffrir. Comme le disait Theodore Roosevelt, « la comparaison nous dérobe de la joie ». Nous portons tous des masques sociaux et nous ne pouvons jamais être sûrs de ce que la personne en face de nous est en train de vivre.

Mon schéma habituel de comparaison avec les autres se reproduit donc, malgré moi, quand nous sommes autorisés à reprendre la parole. Par conséquent, l’heure suivante est un véritable calvaire où je me maudis de ne pas avoir su tenir la promesse que je m’étais fait d’être forte en étant moins sensible au jugement des autres. Après cette heure de souffrance, je croise le regard de l’une des femmes et je pense qu’elle comprend en un regard mon mal-être. Elle me demande simplement : « Ça va ? », et ces simples mots me font fondre en larmes. Catherine me propose alors d’aller se balader avec moi dans le jardin, à l’abri des regards. Nous discutons et, au-delà des mots, je ressens une profonde connexion d’âme à âme se produire, ce qui est rare. Dès que je me confie, elle me dit qu’elle comprend ce que je ressens. En quelques minutes, elle parvient à me redonner le sourire et à me rappeler à quel point, sans nous en rendre compte, nous partageons tous les mêmes peurs. Il est vital, pour ne pas être malheureux, d’arrêter de se comparer aux autres. La plupart des gens n’écoutent pas vraiment et attendent simplement leur tour pour parler, ce qui est loin d’être le cas de Catherine.

Comme le dit Christophe André, un psychiatre français, « la méditation est un détour par soi-même ». Je conseille à tous cette expérience, mais surtout d’y aller sans attente précise, en étant ouvert et en se laissant porter par ce qui arrive. En ce qui me concerne, j’ai par exemple entendu que certains se sentent comme hors de leur corps en méditant ou que d’autres ont des révélations profondes et, pour être honnête, je m’attendais à une expérience plus forte, presque mystique. Mais avec du recul, je peux affirmer que cette retraite a été une expérience extraordinaire avec des résultats au long cours qui resteront en moi et me serviront toute ma vie. La méditation a d’ailleurs fait ses preuves, y compris au niveau scientifique : il a été prouvé (grâce à des IRM) que méditer modifie la structure du cerveau. La technique Vipassana a même été enseignée à des personnes incarcérées dans des prisons de haute sécurité de différents pays et elle a réussi à réduire le taux de récidive au sein de ces populations. Quand, le onzième jour, on me rend mon portable, je m’aperçois que je n’en ai aucune envie, à part pour appeler JR. Je me dis que deux choses peuvent maintenant arriver : soit je vais avoir énormément de messages et je vais me sentir submergée, soit je vais en avoir peu et je risque de ne pas me sentir aimée. Mais je me remets vite de ces émotions négatives et je décide de prendre les choses du bon côté. Quoi qu’il arrive, ce sera bien « as it is », comme le dit Goenka.

Vipassana nous permet d’expérimenter une vie proche de celle des moines, basée sur la charité. En effet, la retraite est gratuite car elle est financée par les dons des anciens élèves qui, ayant retiré des bienfaits de cette expérience, ont souhaité que d’autres puissent avoir, eux aussi, la chance d’expérimenter ce voyage intérieur. Nous avons l’opportunité de faire un don à la fin, libre et anonyme, non pas pour payer notre propre hébergement et notre propre nourriture, mais pour permettre à d’autres de vivre la même chose dans le futur. Il est aussi possible de donner de notre temps (à mon sens le plus beau des dons) en revenant en tant que bénévole pour être serveur, c’est-à-dire cuisiner et mettre en place les repas pour les méditants. En voyant le formidable travail des bénévoles, je les prends pour exemple et je me dis que l’une des recettes du bonheur est peut-être de trouver quelque chose que tu es prêt à faire gratuitement (car ça te plaît) et d'en faire ensuite ton métier.

J’ai tant de fois cherché des réponses ou des solutions chez les autres avant de comprendre que je suis la seule personne responsable de mon bonheur, de ma paix intérieure. J’ai pris modèle sur certains et j’ai essayé de devenir « influenceuse », « blogueuse voyage ». Mais je n’ai jamais réussi à décoller car cela implique une connexion constante et pour moi, être devant un ordinateur est un cauchemar. J’ai besoin de contacts humains réels et d’être déconnectée quand je voyage.

Nous sommes parfois tellement connectés (à Internet et aux réseaux) que nous sommes en fait déconnectés (du monde réel qui nous entoure). De même, nous passons du temps à recharger nos appareils mais nous oublions de nous recharger en prenant du temps pour nous, par la lecture, le sport, l’art… Cette retraite m’a aidée à comprendre que tout n’est que temporaire. J’ai ainsi fait la paix avec moi-même en faisant face à mes démons, j’ai éradiqué toutes les fausses croyances que j’avais et j’ai compris que tout arrive pour une raison. Les cycles de la vie sont comme les cycles de la nature : il faut prendre exemple sur elle pour aller de l’avant, à l’image de l’automne qui n’a pas peur de l’hiver car il sait que le printemps reviendra et que rien n’est définitif.

Je fais le trajet du retour, toujours dans une nature apaisante, avec Linda et deux autres femmes. Nous partageons toutes les quatre une joie intense, celle de pouvoir écouter de la musique pour la première fois après tant de silence. Linda augmente le son quand nous dépassons enfin la corde indiquant les limites de la retraite, la même que j’ai eu envie de franchir toute la semaine. Je me suis imaginée ce moment de libération tellement de fois ! J'arbore un immense sourire en écoutant la musique, en chantant et en ayant enfin devant les yeux de nouveaux paysages. Je me sens profondément vivante, libre et heureuse : j’ai enfin trouvé l’harmonie et la paix intérieure… Cette retraite m’a ouvert les yeux et j’ai d’autant plus de gratitude, pour ce que j’ai et les gens qui m’entourent…

Avant, dans les moments difficiles à La Barbade, je me disais que j’étais là « à cause de JR », je pensais aux prix excessifs, aux Barbadiens pas toujours très agréables, à la solitude que j’y ai ressentie, mais maintenant, je décide de changer mon état d’esprit : je fais tout pour ne voir que le positif. C’est ma nouvelle résolution, je suis là « grâce à JR », je suis dans un environnement paradisiaque, parfait pour travailler sur mon livre et mes cours en ligne. Je fais de mon mieux pour voir le verre à moitié plein !

En arrivant à Vancouver, je me réfugie tout de suite dans un parc, l’endroit le plus calme que je puisse trouver. Heureusement que Tamette habite en périphérie et pas en plein centre : je me sens tout de même agressée par les bruits de la ville : un bus qui passe et je sursaute, une voiture qui klaxonne et mon cœur s’emballe. Le choc est grand en revenant dans un environnement si bruyant après onze jours en pleine nature, dans le silence le plus total.

Le premier appel à JR est un moment inoubliable. Il est l’homme de ma vie ! En mon absence, il m’a fait la surprise de se filmer plusieurs fois par jour pour créer un journal intime vidéo afin de me faire partager son quotidien. Il a ensuite créé une compilation de tous ses petits clips, qu’il a intitulée « Les chroniques sans mon bébé ». Je suis tellement touchée par cette attention… Il a vraiment un cœur de Chamallow sous sa carapace et ses allures de gros dur.

Avant de partir pour la retraite, je savais qu’il me resterait ensuite deux jours avant de reprendre l’avion. J’avais donc hésité à partir sur l’île de Vancouver où j’avais même trouvé un covoiturage et un hôte. Mais je me dis qu’après une telle expérience, tout ce dont j’ai envie, c’est de me retrouver dans un endroit familier, avec des visages familiers. Déjà que je ne rentre pas à la maison comme tous les autres, devoir me (re)présenter et donner le meilleur de moi-même avec un inconnu, je ne m’en sens pas capable. Je décide donc de revenir chez Tamette comme elle me le propose si gentiment. Avec elle, je suis comme une sœur qui rentre au bercail. Quand je la retrouve, elle s’étonne que je sois si bavarde et je lui dis : « Tu sais Tamette, j’essaie toujours d’être la meilleure invitée possible, aussi fatigant que cela puisse être. Je veux faire bonne impression. » Je suis très heureuse de la retrouver.

Puisque je voulais perdre du poids avant de retourner à La Barbade, je me lance dans un régime low-carb, c’est-à-dire pauvre en glucides, car malgré ce que j’espérais en jeûnant à partir de midi, je n’ai pas perdu un gramme pendant la retraite ! Je mange donc du poulet pour la première fois depuis treize jours. Quelle erreur : le corps et l’esprit sont liés et mon corps a beaucoup de mal à digérer de nouveau de la viande, en grande partie car mon esprit se sent coupable de manger un animal après ce temps de véganisme. Pendant plusieurs heures, j’essaie de m’endormir ce soir-là sans succès, avant d’abdiquer et d’appeler JR en pleurs. Je lui fais part de ma culpabilité d’avoir mangé un autre être vivant. Ses mots réconfortants me permettent de m’endormir enfin, épuisée. Depuis ce jour, même si je n’ai pas encore passé le cap de devenir végétarienne (cap passé le 1 er janvier 2020), je ne mange que très peu de viande. S’il fallait donner un nom à ce régime, je le définirais comme « flexitarien ».

Le timing est parfait et j’ai beaucoup de chance d’être ici pour la fête nationale du Canada, le 1er juillet ! Nous allons toutes les deux assister au feu d’artifice et la gentillesse de Tamette est impressionnante. Elle me répète : « Si à n’importe quel moment tu sens que c’est trop pour toi et que tu as besoin de t’en aller parce que tu ne supportes plus la foule, tu n’as qu’un mot à me dire et on file. Je ne veux pas que tu te sentes oppressée ou forcée à quoi que ce soit. » Mais tout se passe comme sur des roulettes. Il ne faut pas oublier que nous sommes au Canada et les Canadiens sont sûrement les personnes les plus gentilles qu’il m’ait été donné de rencontrer. J’ai également eu deux jours avant pour me réadapter au bruit. Nous vivons un superbe moment ensemble.

Le lendemain, c’est le grand départ pour La Barbade où je vais enfin retrouver mon chéri après presque trois mois de séparation. J’ai du mal à contenir mon excitation dans l’avion et j’ai envie de partager avec tous mes voisins de siège ce que je suis sur le point de vivre. L’avion atterrit enfin sur le tarmac, je me dépêche comme jamais : je suis la première passagère à sortir, la première dans le bus qui nous amène à l’aéroport, la première au contrôle de police. Puisque je n’ai pas de sac enregistré, en moins de dix minutes, je suis devant les portes ouvrant sur l’extérieur, mon cœur battant la chamade.

J'agis alors spontanément : en voyant JR au loin avec un immense bouquet de fleurs à la main, je me dis que je veux être libre de mes mouvements. Je dépose mon sac à dos par terre et je pars en courant pour me jeter dans ses bras, une centaine de mètres plus loin. Apparemment, abandonner un sac n’est pas forcément la meilleure des choses à faire devant un aéroport et JR me demande en riant d’aller le rechercher après un premier baiser fougueux. Il me dit : « Je vois d’ici la scène au ralenti, toi courant pour me retrouver et les agents de sécurité, te trouvant suspecte, te plaquant au sol pour t’arrêter dans ta tentative d’attaque à la bombe. » Nous n’avons clairement pas vu les choses sous le même angle.

Le jour même de mon retour à La Barbade, c’est la fête de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet, que je fête pour la première fois. À peine deux heures après ma descente d’avion, je saute dans l’une de mes robes de soirée et nous voilà partis en direction de l’ambassade. L’événement est très formel et je fais de mon mieux pour que JR soit fier de m’avoir à son bras. Je ne veux pas lui faire honte, je souris malgré la fatigue des vingt-quatre heures de voyage et le fait que je me sente toujours comme un éléphant dans un magasin de porcelaine dans ce genre de soirée. Le marathon continue le soir même avec l’arrivée de sa famille. Je suis heureuse qu’ils soient là pour apprendre à les connaître davantage.

Je veux profiter de cet été à La Barbade pour finir l’écriture de ce livre et préparer les épisodes de mon nouveau podcast, « 1 001 destins ». Car j’ai récemment eu l’idée d’interviewer des personnes au destin atypique, en partant de la constatation que ce que je préfère dans les voyages, ce sont les rencontres. J’aimerais donner la parole à des personnes au parcours extraordinaire, en espérant que ces podcasts puissent inspirer, transmettre, faire rêver par le partage d’expériences…

Je prépare secrètement ce projet depuis longtemps, comme un trésor que je cache et protège dans mon jardin secret. Malheureusement, le drame arrive quand JR, mon assistant technique sur ce projet, efface par mégarde lors d’une manipulation les quinze interviews que j’ai déjà faites. Un énorme coup dur car certains des témoignages étaient riches en émotions et contenaient des pleurs et des moments de confession impossibles à reproduire. J’ai beaucoup de mal à me relever de cette épreuve (et à lui pardonner) mais je réussis à tourner la page, en grande partie grâce à ce que je viens d’apprendre durant ma retraite de méditation. Je vais recommencer à zéro, je ne lâche rien car je me dis : « Tu ne te noies pas en tombant dans l’eau, tu te noies en y restant… » (J'aurai finalement la merveilleuse surprise de retrouver ces interviews quelques mois plus tard, sauvegardées sur Google. L'intrusion des technologies dans nos vies privées peut parfois avoir du bon...)

En parallèle, à La Barbade, je continue de donner des cours de français en ligne, ce qui me permet d’être libre de voyager où le vent me porte en gagnant ma vie sans avoir besoin d’un travail sédentaire. J’ai des élèves aux quatre coins du monde : Russie, Pays-Bas, Australie, Canada, Turquie… Le mois de juillet est donc particulièrement chargé puisque nous recevons la visite de nos familles respectives. Une grande étape : je présente JR à mes parents ! Je prends conscience, au-delà de la beauté de la mixité de notre couple, de l’ampleur de la difficulté que peut représenter un couple binational, le plus gros obstacle étant bien sûr celui de la langue. J’ai l’impression que mon cerveau va fondre après une journée entière de traduction entre JR et mes parents… Quand je dois traduire de longs discours et que chacun attend mon retour, impatient de comprendre ce qui se cache derrière l’intonation des dernières phrases de l’interlocuteur, c’est un véritable casse-tête… En discutant avec ma sœur, mariée avec un Tunisien, je me rends compte qu’elle est la mieux placée pour comprendre JR. Elle m’explique sa frustration quand elle entendait dans la famille de son époux plusieurs phrases en arabe, et qu’on lui traduisait le tout en une seule. Il n’est pas facile de faire comprendre à un grand bavard comme mon père qu’il lui faut découper ce qu’il a envie de dire afin que je puisse le traduire. Il aime donner des détails, analyser la situation, se remémorer tout ce qui vient de se passer pour s’assurer que la décision prise est la bonne… Parfois, l’un et l’autre se frustrent et se vexent si je ne traduis pas tout mais il arrive que j’abandonne en fin de journée et traduise cinq minutes de discussion en un : « Il a dit d’accord », ce qui amène invariablement une moue réprobatrice sur le visage des deux hommes de ma vie.

Je suis tellement heureuse de présenter à mes parents celui avec qui je me vois partager mon futur ! Quant à JR, rencontrer mes parents l’aide à mieux me comprendre : « Tout prend sens maintenant que je vois d’où tu viens. Je te reconnais en chacun d’eux. Pour la prise de décision, que ce soit pour le programme de la journée ou le restaurant, ils sont aussi indécis que toi ! », me dit-il en explosant de rire. Je me retourne, un peu énervée, mais ses grands yeux de cocker me font immédiatement fondre et je ris à mon tour. Même si nous venons tous les deux d’un pays occidental, nos différences sont au moins aussi nombreuses que nos similitudes. Après presque trois mois de relation à distance, il nous faut nous réajuster aux habitudes de l’autre et accepter les petites manies que nous avions peut-être oubliées. Comme une personne plus sage que moi me l’a dit un jour, une relation est un travail au long cours et chacun doit y mettre du sien pour la faire fonctionner.

Le mois d’août est la grande période du carnaval à La Barbade, et l’île vit au rythme des festivités et des déhanchés pendant une dizaine de jours. Les origines de cet événement qui se tient depuis les années 1780 remontent au VIII e siècle, au temps où La Barbade était l’un des plus gros producteurs de sucre de canne au monde, et où l’on célébrait la fin de la récolte. Après avoir longtemps dominé la vie quotidienne ici, la culture du sucre a fortement décliné jusqu’à tomber en désuétude dans les années ١٩٤٠, avec l’industrie sucrière. Le Crop Over Festival ravive cette tradition depuis ١٩٧٤ et Rihanna est même de la partie cette année.

Quand je suis à l’étranger, notamment au cours des événements officiels auxquels j’accompagne JR, je me sens particulièrement française car je sais que je suis un peu responsable de l’image de mon pays et je fais de mon mieux pour le représenter. Je sais que, parfois, je suis la première et peut-être la dernière Française que les gens que je croise rencontreront : les Américains aiment d'ailleurs beaucoup les Français ; notre accent serait irrésistible (JR m’a d’ailleurs fait promettre de ne jamais perdre le mien).

La réponse que je donne habituellement quand on me questionne sur la raison de mon mode de vie est que je voyage parce que ma vie a l’air plus longue. En voyageant, j’ai eu envie de ralentir le rythme qu’avait pris ma vie à Paris, pour en savourer chaque instant et ne pas vivre dans l’attente du prochain week-end. Je ressens cette urgence de vivre comme si tout pouvait s’arrêter demain. Comme le dit Gandhi, « vis comme si tu devais mourir demain. Apprends comme si tu devais vivre toujours ».

Je passe donc tout l’été à La Barbade, aux côtés de JR. Être auprès de lui est le plus beau des voyages, celui de l’amour. J’ai chaque jour un peu plus foi en la vie et en l’avenir car mes fondations sont aujourd’hui plus solides.

Après l’écriture du livre, je ressens un profond sentiment d’accomplissement. Moi qui ai du mal à m’investir dans des projets de longue haleine, je suis fière d’avoir réussi à boucler ce bouquin sur lequel j’ai travaillé pendant plus d'un an. C’était difficile de ne jamais vraiment avoir la satisfaction du travail accompli puisque je ne terminais chaque jour qu’une infime partie de la globalité mais je me suis accrochée, j’ai tenu bon et je suis fière du résultat. L’écriture m’a permis de consigner les émotions qui ont jalonné ma route et de te raconter le chemin, certes complexe mais magnifique, qui est celui de la rencontre de l’autre.

Je suis à la fois excitée et presque terrifiée à l’idée de quitter cette île, avec laquelle j’ai pourtant eu une relation compliquée. La Barbade était comme une pause dans cette vie à mille à l’heure, j’ai eu la chance d’être dans un cocon doré et de bénéficier de conditions idéales pour écrire ce livre. Je me sens maintenant comme au sommet d’une falaise : je suis prête à replonger dans le tourbillon de la vie, avec tout ce que cela implique. Pas en apnée mais en ayant le souffle coupé par des moments forts en émotions ! Et même rien ne se passe pas comme prévu, si j’ai des déceptions ou des peines, je sais que rien n’est figé, que tout est modulable : la vie est comme une pâte à modeler, malléable au gré de nos envies. Tu peux changer la forme de tes rêves et de tes projets à chaque étape de ton existence !

En septembre, je suis heureuse de revenir en France pour la première fois après treize mois avant de reprendre la route, pour de vrai cette fois, vers l’Amérique du Sud… Ce sera le voyage des premières fois puisque JR partagera ce voyage avec moi. Nous découvrirons ensemble le continent sud-américain : d’abord le Pérou puis la Bolivie, et nous verrons ensuite où le vent nous portera… J’ai hâte !

Carpe diem…

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