L'art du crime
Prologue
Pour lui, la mort était une vocation. Tuer n'était pas qu’un acte élémentaire ou le moyen d’atteindre un but. Encore moins un geste impulsif ou un chemin menant au profit et à la gloire.
La mort était, par et en elle-même, le tout.
Il s’y était pris tardivement et regrettait souvent les années qui avaient précédé la découverte de sa raison d’être. Que de temps perdu, que d’occasions manquées ! Mais il avait fini par se trouver, et était à jamais reconnaissant d’avoir finalement su voir en lui-même et découvrir ce qu’il était vraiment. Ce à quoi il était destiné.
C’était un virtuose dans l’art de la mort. Le gardien du temps. Le maître du destin.
Cela avait demandé de la patience, bien sûr, et de l’entraînement. L’heure de son mentor avait sonné bien avant que lui-même ne prenne les commandes. Même à son apogée, son professeur n’avait pas imaginé la portée, l’immensité du pouvoir que cela pouvait lui procurer. Il était fier d’avoir appris, d’avoir amélioré et élargi la palette de ses compétences tout en perfectionnant ses méthodes.
Dans ce duo, il s’était très vite rendu compte qu’il préférait les femmes comme partenaires. Au sein du grand opéra qu’il composait et recomposait, leurs performances surpassaient de loin celles des hommes.
Ses exigences étaient peu nombreuses, mais très précises.
Il ne les violait pas. Il avait tenté quelques expériences en ce domaine, mais jugeait l’acte de mauvais goût et humiliant pour les deux parties.
Le viol manquait singulièrement d’élégance.
Comme pour toute vocation, tout art sollicitant habileté et concentration, il reconnaissait avoir besoin de vacances – ce qu’il appelait ses phases de sommeil.
Durant ces périodes, il se distrayait comme n’importe qui. Il voyageait, explorait, s’offrait des repas gastronomiques. Il pouvait aussi bien aller skier ou faire de la plongée sous-marine que se contenter de lire ou de boire des cocktails exotiques, assis sur une plage magnifique à l’ombre d’un parasol.
Il en profitait pour planifier, préparer, organiser.
Lorsqu’il se remettait au travail, il était reposé et impatient.
Comme maintenant, songea-t-il tout en affûtant ses outils. Davantage même, bien davantage après cette toute dernière période de congé au cours de laquelle il avait compris quel était son destin. Il avait alors renoué avec ses racines. C’était là, à l’endroit où il avait exercé pour la première fois sérieusement son métier, qu’il reformerait et rétablirait les connexions avant que le rideau tombe.
C’était tellement plus intéressant ainsi, songea-t-il en testant la lame du couteau à cran d’arrêt muni d’un manche en corne qu’il avait acheté chez un antiquaire lors d’un voyage en Italie. Il le leva vers la lumière, l’admira. Une pièce authentique datant de 1953.
Il ne l’avait pas choisie au hasard.
S’il prenait plaisir à employer des objets anciens, il n’en dédaignait pas pour autant les accessoires modernes. Le laser, par exemple – une merveille pour l’application de la chaleur.
L’important, c’était la diversité – le pointu, l’émoussé, le froid, le chaud –, une série d’éléments sous diverses formes, par cycles variés. Il fallait beaucoup d’habileté, de persévérance et d’attention pour élaborer ces derniers en fonction de l’aptitude de sa partenaire.
Alors, et seulement alors, il pouvait mener à bien son projet et se féliciter de son travail.
Avec celle-ci, il était bien tombé. Elle avait survécu trois jours et quatre nuits – et elle avait encore de la vie en elle. Quelle satisfaction !
Il avait démarré en douceur, évidemment. C’était vital, absolument vital de monter, monter, monter jusqu’au crescendo final.
Comme tout expert en son art, il savait qu’ils approchaient du sommet.
— Musique ! commanda-t-il.
Paupières closes, il laissa les premières notes de l’ouverture de Madame Butterfly, l’opéra de Puccini, se répandre en lui.
Il concevait sans peine que le personnage principal ait choisi de mourir par amour. N’était-ce pas ce même choix qui l’avait, tant d’années auparavant, conduit sur le chemin où il marchait désormais ?
Il enfila une combinaison de protection pardessus son costume blanc taillé sur mesure.
Il pivota sur ses talons. La contempla.
Comme elle était belle !
Toute cette jolie peau blanche couverte de brûlures et d’hématomes, parsemée de fines entailles et de perforations méticuleuses. Autant de preuves de sa retenue, de sa patience, de sa minutie.
Pour l’heure, son visage était intact. Il réservait toujours le visage pour la fin. Ses yeux le fixaient -grands ouverts bien qu’un peu éteints. Elle était presque à bout. Il était dans les délais. Parce qu’il avait anticipé, il s’était préparé.
Il s’était déjà procuré la prochaine.
D’un air presque absent, il regarda la deuxième femme à l’autre extrémité de la pièce. Elle dormait paisiblement grâce aux drogues qu’il lui avait administrées. Peut-être pourraient-ils commencer demain.
Mais pour l’instant…
Il s’approcha de sa partenaire.
Il ne les bâillonnait jamais. Il voulait qu’elles soient libres de crier, de supplier, de sangloter, voire de l’insulter. D’exprimer toutes leurs émotions.
— S’il vous plaît, murmura-t-elle.
Rien de plus, seulement : « S’il vous plaît. »
— Bonjour ! J’espère que vous vous êtes bien reposée. Nous avons beaucoup de travail aujourd’hui.
Avec un sourire, il posa la lame du couteau entre la première et la deuxième côte.
— Si nous nous y mettions ?
Ses hurlements résonnèrent à ses oreilles comme une musique.