L'art du crime
Chapitre 14
Regarder Eve travailler était fascinant à plus d’un égard, songea Connors.
En entendant le brouhaha, il était sorti de la salle de conférences. Juste à temps pour voir une armoire à glace la soulever de terre. Instinctivement, il s’était rué dans le couloir pour la protéger. Il avait été rapide.
Elle l’avait été encore plus.
En une fraction de seconde, il l’avait vue jauger son adversaire. Elle avait semblé davantage irritée que choquée quand il l’avait envoyée valser.
Elle avait pris un sacré coup, mais la colère l’avait emporté sur la douleur. Ça aussi, il l’avait remarqué. De même qu’il avait décelé dans son regard une lueur de compassion pour la détresse du petit garçon terrifié à l’intérieur du corps d’homme. Un instant plus tard, l’incident était clos, et elle reprenait son équipe en main.
Elle ne portait pas de veste, nota-t-il. Elle apparaissait mince, musclée, et menaçante, avec son holster fixé par-dessus son pull. Comme tous les matins, avant de l’enfiler, elle avait mis le pendentif qu’il lui avait offert autrefois. Un flic arborant un diamant en forme de larme. Le symbole de l’union de leurs vies.
Tout en écoutant son exposé, il tripota le bouton gris -celui d’Eve -qu’il conservait en permanence dans sa poche.
— Je pense avoir un portrait d’ici à deux heures, enchaîna-t-elle. D’ici là, voici ce sur quoi nous allons nous concentrer. Le lien avec les Guerres Urbaines.
Capitaine Feeney ?
— Sur ce point, nous avançons lentement, car les archives sont rares. Pour l’heure, je me base essentiellement sur les listes officielles de bâtiments et de cliniques qu’on m’a fournies en interne. Toutefois, de nombreux locaux, utilisés de manière provisoire, n’ont jamais été répertoriés. La plupart d’entre eux ont été rasés. J’ai déjà interrogé et je continue à m’entretenir avec des individus impliqués à l’époque : militaires, paramilitaires et civils. Je vais maintenant me concentrer sur les dispositions prises pour se débarrasser des cadavres.
— Faut-il prévoir un supplément de personnel ?
— J’ai deux hommes que je peux mettre là-dessus.
— Entendu. Maintenant, le quadrillage. Newkirk, votre équipe et vous passerez ce secteur au peigne fin.
Elle pivota pour pointer son laser sur une zone de cinq pâtés de maisons autour de la boulangerie/ pâtisserie où travaillait Arielle Greenfeld.
— Vous frapperez à toutes les portes. Habitants, commerçants, compagnons licenciés, SDF ou mendiants, interrogez tout le monde.. Quelqu’un a sûrement aperçu Greenfeld dimanche après-midi. Débrouillez-vous pour réveiller leurs souvenirs. Baxter et Trueheart, vous vous occuperez des alentours de son domicile. Il l’a épiée. Depuis la rue, depuis un autre édifice, depuis un véhicule. Afin de se familiariser avec ses habitudes, il l’a surveillée plus d’une fois. Jenkinson et Powell, vous irez du côté des appartements de York et de Rossi. Peabody et moi nous chargeons du centre de fitness et du club.
Elle marqua une pause, et Connors la vit cocher mentalement sa liste.
— La piste immobilière. Connors ?
— J’ai relevé un nombre significatif de résidences privées et d’entreprises avec un logement sur site ayant appartenu à un ou plusieurs individus dans le laps de temps qui nous intéresse. Même en réduisant cette recherche aux quartiers situés au sud de la 50e Rue, le nombre demeure considérable. Il me semble que le plus efficace serait d’effectuer un recoupement avec les informations de Feeney.
— Bien.
Elle réfléchit un instant.
— Parfait. Faites cela. McNab ?
— J’ai l’impression d’épouiller un gorille.
— C’est ma réplique, marmonna Callendar à ses côtés.
— C’est sa réplique, admit-il avec un sourire, mais nous sommes sur une piste.
En Floride, la première victime était femme de chambre dans un complexe hôtelier de luxe. Vue pour la dernière fois alors qu’elle quittait le Casino Sunshine aux environs d’1 heure du matin. Elle avait l’habitude de passer quelques heures dans la soirée à jouer aux machines à sous. Partant de l’hypothèse selon laquelle son assassin avait pris contact avec elle au préalable et qu’elle le connaissait, j’ai examiné la liste de toutes les réservations enregistrées dans le mois qui a précédé sa mort. Les enquêteurs de l’époque l’avaient écartée après la découverte de la deuxième victime, préférant cibler leurs efforts sur le fait que celle-ci avait été enlevée devant le casino. Mais le dossier en contenait une copie. Bonnet D et moi l’avons étudiée de près.
— Et la chance t’a souri, grommela Callendar.
— Et je suis tellement doué, continua McNab sans ciller, que je suis tombé sur le nom d’un client qui avait loué une chambre pour quatre jours, trois semaines avant le drame. Cicero Edwards. L’administration exige une adresse. Edwards en a fourni une à Londres. Vérification faite, je n’ai trouvé aucun Edwards, aucun Cicero à cet endroit en ce temps-là. Mieux : l’adresse correspondait à…
— Un opéra, devina Eve.
McNab fit la moue.
— Vous me coupez mon effet, grogna-t-il. Le Royal Opéra House, pour être précis. D’où nous avons déduit que c’était bien notre suspect et que ledit suspect a un faible pour les dames corpulentes qui chantent très fort.
— J’ai des renseignements qui pourraient appuyer cette thèse, avoua Eve en pensant aux révélations de Nadine. Bravo, continuez. Connors, essaie de trouver des bâtiments qui auraient servi de scène d’opéra pendant les Guerres Urbaines. Et…
— Il a sûrement un abonnement, coupa Connors. Si c’est un amateur sérieux et s’il a les moyens de se l’offrir, il doit avoir une loge. Ici, au Metropolitan, et dans d’autres théâtres et opéras réputés à travers le monde.
— Creusez, ordonna Eve. Il s’amuse à changer de nom. Travaillez sur les variantes d’Edward.
Elle consulta sa montre, laissa échapper un juron.
— Je suis en retard pour cette fichue conférence de presse. Au boulot !
Elle se retourna, fixa le nom qu’elle avait ajouté au tableau. Arielle Greenfeld.
— Il faut la retrouver, conclut-elle avant de sortir.
Elle surmonta l’épreuve des médias sans grincer des dents et considéra qu’il s’agissait d’un progrès. Whitney l’attendait à l’extérieur de la pièce.
— J’espérais assister à votre briefing, mais j’ai eu un empêchement.
— Nous avons de nouvelles pistes depuis mon dernier rapport, commandant. Je m’apprête à rejoindre Yancy et notre témoin. Si vous le souhaitez, je peux vous résumer la situation en chemin.
Il opina et lui emboîta le pas.
— Un amateur d’opéra, murmura-t-il. Mon épouse adore l’opéra.
— Oui, commandant.
Il ébaucha un sourire.
— Moi aussi, du reste. Il a voulu faire le malin en se domiciliant chaque fois dans un opéra.
— C’est sans doute une clé. Je n’y connais pas grand-chose, mais les livrets d’opéra traitent souvent de la mort.
— Imaginons qu’il ait eu ou rêvé d’avoir un lien direct avec l’opéra. Chanteur, figurant, technicien, musicien.
— C’est une possibilité.
— Le Fantôme de l’opéra. C’est l’histoire d’un homme défiguré qui hante un théâtre et tue. Notre homme choisit peut-être d’assassiner ses victimes dans un ancien théâtre.
— Nous creusons la question, mais nous avons aussi d’autres secteurs à explorer. J’aimerais éventuellement en discuter avec vous et avec Mira.
— Nous nous mettrons à votre disposition.
Il l’accompagna jusqu’au département où travaillait Yancy. Eve se demanda s’il se rendait compte que sur son passage, tous les flics se mettaient au garde-à-vous -ou si c’était un détail auquel il ne prêtait plus attention.
Yancy était seul face à son poste de travail, un casque sur la tête et les yeux clos. Dommage que le commandant soit présent alors qu’elle s’apprêtait à remonter les bretelles d’un inspecteur. Cela ne l’empêcha pas de donner un grand coup de pied dans la chaise de Yancy.
Ce dernier sursauta.
— Hé ! Attention à… Ah, lieutenant, c’est vous.
Son agacement se dissipa aussitôt quand il reconnut Eve, puis laissa place à quelque chose qui ressemblait à de l’anxiété lorsqu’il aperçut Whitney.
— Commandant.
Il se leva d’un bond.
— Où est mon témoin ? aboya Eve. Et combien de siestes faites-vous durant votre temps de travail ?
— Je ne faisais pas la sieste, lieutenant. C’est un programme de méditation de dix minutes, expliqua-t-il en ôtant son casque. Trina avait besoin d’une pause.
Je lui ai proposé de descendre à la cafétéria ou de faire un tour. Méditer me permet de m’éclaircir les idées.
— Vos méthodes produisent en général des résultats satisfaisants, intervint Whitney. Mais dans le cas présent, chaque minute compte.
— Je comprends, commandant, mais, sauf votre respect, je sais quand un témoin a besoin de prendre l’air. Elle est très utile, ajouta-t-il à l’intention de Dallas. Vraiment. Grâce à son métier, elle a l’habitude d’observer les visages.
Elle m’a déjà fourni de nombreuses indications et, à mon avis, dès son retour, nous pourrons en terminer. Jetez un coup d’œil.
Il s’était servi à la fois d’un carnet à dessin et de l’ordinateur. Eve se rapprocha.
— Excellent, convint-elle.
— On peut encore l’améliorer. Elle a du mal avec la bouche et les yeux-elle hésite sur la couleur –, mais sur la forme du visage, des yeux, des oreilles, elle ne dévie jamais.
Le visage était rond, les oreilles plutôt petites, plaquées au crâne. Les paupières étaient légèrement tombantes, et le regard bienveillant. La bouche, dont la lèvre supérieure était un peu mince, s’incurvait en une esquisse de sourire. Le cou était court, si bien que la tête paraissait s’enfoncer dans les épaules.
Dans l’ensemble, c’était le portrait d’un homme qui pouvait se fondre facilement dans la foule.
— Il est d’une banalité affligeante, constata-t-elle.
— En effet. Ce qui rend encore plus ardue la tâche du témoin. Difficile de se remémorer les détails d’une personne aussi anonyme. Elle semble avoir été davantage frappée par sa façon de s’habiller, son élocution, son odeur.
— Beau travail. Donnez-moi une copie de ce portrait pour le moment. Vous me ferez parvenir la version définitive dès que vous l’aurez.
— Il y aura de légères modifications, l’avertit Yancy en lançant l’impression. Je pense que le nez sera légèrement plus court et… Et justement, voilà pourquoi j’avais besoin de m’arrêter : je me projette dans le futur.
— Nous avons déjà là une bonne base. Quand vous en aurez terminé avec Trina, j’aimerais que vous la fassiez ramener chez moi. On l’y attend.
— Entendu.
— Beau travail, inspecteur, le félicita Whitney.
— Merci, commandant.
Comme ils s’éloignaient, Whitney lança un coup d’œil à Eve.
— Contactez-le dans une heure. S’il n’y a pas eu de changements, nous diffuserons ce portrait. Il faut le rendre public le plus vite possible.
— Bien, commandant.
Peu importait le froid, Eve était soulagée de se retrouver dans la rue. Elle en avait assez de la paperasse, des ordinateurs et des briefings. Certes, elle avait besoin de temps pour réfléchir, seule face à son tableau de meurtre, mais pour l’heure, elle n’était pas mécontente de pouvoir se dégourdir les jambes.
— J’ai du mal à croire qu’on n’est sur cette affaire que depuis vendredi, commenta Peabody, qui rentra le cou dans les épaules pour se protéger du vent tandis qu’elles se dirigeaient vers Forme et Bien-être. J’ai l’impression d’y travailler depuis un mois.
— Le temps est relatif.
Arielle Greenfeld avait disparu depuis environ dix-huit heures.
— McNab a bossé jusqu’à 3 heures du matin. À minuit, j’étais sur le flanc. Lui était en pleine forme. Évidemment, quand il s’excite sur son ordinateur, il ne lui reste plus beaucoup d’énergie pour sauter votre dévouée partenaire. Depuis que nous cohabitons, le lit ne nous a jamais aussi peu servi à des fins récréatives.
Eve leva les yeux au ciel.
— Un beau jour, vous réussirez à passer une semaine entière sans m’infliger une vision de vous et de McNab en train de vous envoyer en l’air.
— Justement, c’est ce qui m’inquiète.
Elles traversèrent le hall d’accueil, agitèrent leur insigne tout en se dirigeant vers l’ascenseur.
— Vous croyez qu’il commence à se lasser de moi ? Que la flamme vacille ?
Depuis mercredi, nous n’avons pas…
— Taisez-vous ! ordonna Eve avant de commander à la cabine de les emmener au gymnase. Quatre jours d’abstinence suffisent donc à semer le doute dans votre esprit ?
— Je ne sais pas. Oui. Enfin, non, parce que, en fait, quatre jours, ça correspond plus ou moins à une semaine de boulot quand on n’est pas flic. Si Connors et vous ne faisiez pas l’amour pendant une semaine, vous ne vous interrogeriez pas ?
Pas sûre de sa réponse, Eve se contenta de secouer la tête et émergea sur le palier.
— Donc, Connors et vous n’avez pas fait de câlins depuis le début de cette histoire ?
Eve s’immobilisa, se retourna, dévisagea sa coéquipière.
— Inspecteur Peabody, seriez-vous en train de me demander si j’ai eu des relations sexuelles au cours des cinq derniers jours ?
— Euh… oui.
— Ressaisissez-vous, Peabody.
— Ah ! J’en étais sûre ! Vous êtes sur le terrain pratiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et pourtant, vous continuez à faire l’amour. Et nous sommes plus jeunes que vous ! Enfin, je ne dis pas que vous êtes vieux, ajouta-t-elle précipitamment. Au contraire, vous êtes l’image de la jeunesse et de la vitalité. À présent, je la ferme.
— Excellente initiative.
Eve fonça droit dans le bureau du directeur.
Il se leva pour l’accueillir.
— Vous avez du nouveau.
— Nous explorons plusieurs pistes. Nous souhaiterions interroger encore une fois vos employés au sujet de certains de vos membres.
— Tout ce que vous voudrez.
Eve sortit le premier jet de Yancy.
— Jetez un coup d’œil là-dessus et dites-moi si vous connaissez cet homme ou si vous l’avez aperçu.
Il examina le dessin avec attention.
— A priori, je ne vois pas. Nos clients sont très nombreux, certains ne font que passer de temps en temps, d’autres encore viennent chez nous parce qu’ils séjournent en ville. Les fidèles, je les connais tous, mais lui… C’est celui qui a enlevé Gia ?
— Rien ne permet de l’affirmer pour le moment.
Elles restèrent une heure sur place, et ressortirent bredouilles. Le communicateur d’Eve bipa.
— Dallas.
— C’est Yancy. J’ai fini.
— Montrez-moi.
Il afficha à l’écran une image légèrement mieux définie que celle qu’elle avait sur elle. Les sourcils étaient un peu plus hauts, la bouche moins fine. Et le nez… un peu plus court.
— Parfait. On le diffuse. Avertissez Whitney, et dites-lui qu’à ma requête Nadine Furst aura une avance de cinq minutes sur les autres médias.
— C’est noté.
— Bon boulot, Yancy.
— On dirait un gentil grand-père, commenta Peabody. Le genre de vieux monsieur qui distribue des bonbons à la menthe à tous les enfants. Je ne sais pas pourquoi, mais ça le rend d’autant plus monstrueux.
Trina avait expliqué qu’il avait l’air tout à fait normal.
— Il va se voir aux informations dans les heures, les jours à venir. Il comprendra alors que nous sommes sur ses traces.
— Cela vous inquiète, observa Peabody. Vous craignez qu’il ne tue Rossi et Greenfeld dans un élan de panique, et qu’il ne se volatilise une fois de plus.
— C’est une possibilité. Mais nous devons absolument diffuser son portrait.
S’il a jeté son dévolu sur une autre femme, s’il l’a contactée et si elle le reconnaît, cela nous permettra non seulement de lui sauver la vie mais aussi, avec un peu de chance, de nous mener à sa porte. Je n’ai pas le choix.
Eve et Peabody se remirent à la tâche, interrogeant des commerçants, des habitants du quartier, deux mendiants et les opérateurs de glissa-gril aux carrefours.
— On dirait qu’il est invisible, commenta Peabody en frottant ses mains glacées l’une contre l’autre. Il s’est baladé dans les parages, il est entré dans le centre de fitness, mais personne ne l’a remarqué.
— Personne ne fait attention à lui et cela explique peut-être en partie sa pathologie. Il a été sous-estimé ou ignoré. Il a trouvé un moyen de se rendre important. Les femmes qu’il enlève, torture et assassine ne l’oublieront jamais.
— Sauf qu’elles seront mortes.
— Le problème n’est pas là. Elles le voient. Quand vous faites mal à quelqu’un, quand vous ligotez cette personne, que vous la séquestrez, que vous l’isolez complètement et la torturez, vous devenez son seul univers.
Elle était passée par là. Son père avait été son seul univers pendant les huit premières années -aussi terrifiantes que brutales -de son existence.
Son visage, sa voix, les moindres détails le concernant étaient gravés à jamais dans sa mémoire.
— Il est ce qu’elles voient en dernier. Je parie que pour lui, c’est la jouissance absolue.
À l’intérieur de L’Étoile, les éclairages étaient colorés, la musique douce.
Quelques couples dansaient sur la piste tandis que Zela, en tailleur rouge rétro ultra cintré, se tenait sur le bord.
— Il faut glisser sur le sol, monsieur Harrow. Moins raides les épaules, madame Yo. Oui, voilà !
— Cours de danse, annonça Peabody. Ils ne sont pas si mauvais. Oups ! gloussa-t-elle alors qu’un homme en nœud papillon marchait sur le pied de sa partenaire. Plutôt mignons, en plus.
— Adorables, surtout quand on sait que l’un d’entre eux va peut-être rentrer ensuite chez lui en dansant et torturer une jolie brune.
— Vous croyez que… que l’un d’entre eux…
Peabody observa Nœud Papillon d’un air soupçonneux.
— Non. Il ne reviendra pas ici. Il n’a jamais péché deux fois dans le même bassin. Mais je mettrais ma main à couper que ces dernières semaines, il a pratiqué le fox-trot ou je ne sais quoi d’autre sur ce parquet.
— Je me demande pourquoi on appelle ça le fox-trot, murmura Peabody.
— Je diligente une enquête immédiatement. Allons-y.
Elles s’avancèrent vers l’escalier argenté, accrochant le regard de Zela au passage. Celle-ci les salua de loin, puis applaudit à la fin du morceau.
— C’était formidable ! Maintenant que vous vous êtes échauffés, Loni va prendre le relais pour la rumba.
D’un geste, Zela invita Eve et Peabody à l’attendre au bar tandis qu’une jeune rousse entraînait Nœud Papillon au milieu de la piste et lançait avec un grand sourire :
— Prêts ? En position tout le monde.
L’unique barman, en costume sombre et cravate noire, posa devant Zela un verre d’eau pétillante aromatisée d’une rondelle de citron.
— Que puis-je vous offrir, mesdames ?
— Est-ce que je peux avoir une mousse vierge à la cerise ? demanda Peabody avant qu’Eve ait le temps d’intervenir.
— Ça ira, merci, dit Eve en posant le portrait-robot sur le comptoir.
Reconnaissez-vous cet homme ?
— C’est… ?
Zela secoua la tête. Elle but une longue gorgée, reposa son verre. Puis, ramassant le dessin, elle l’orienta vers la lumière.
— Je regrette. Ce visage ne me dit rien du tout. Nous recevons ici énormément d’hommes d’âge mûr. Si je l’avais eu en cours, je pense que je me souviendrais de lui.
— Et vous ? demanda Eve au barman.
Ce dernier fronça les sourcils.
— C’est le salopard qui a… Excuse-moi, Zela. C’est le type qui a tué Sari ?
— C’est le type à qui nous voulons parler, rectifia Eve.
— Je suis physionomiste, ça fait partie du métier. Je ne me rappelle pas l’avoir vu.
— Vous travaillez la journée ?
— Oui. Nous -ma femme et moi -avons un bébé de six mois. Sari a bien voulu me confier le service de jour afin que je puisse passer mes soirées en famille.
Elle était très humaine. Ses obsèques ont lieu demain.
Il s’adressa à Zela.
— Ce n’est pas juste.
— Non, murmura-t-elle en lui effleurant la main. Ce n’est pas juste.
Une lueur de tristesse vacilla dans ses prunelles tandis qu’il se détournait pour achever la préparation d’un cocktail.
— Nous sommes tous accablés, avoua Zela. Nous nous efforçons de continuer comme si de rien n’était, mais c’est dur.
— C’était une femme très appréciée, semble-t-il, fit remarquer Peabody.
— Oui. Oh, oui ! J’ai discuté avec sa sœur, hier. Elle voulait que je choisisse la musique, celle que Sari préférait. C’est plus dur que je ne pensais.
— Je m’en doute. Et elle ? s’enquit Eve en désignant la rousse du menton. Elle donnait des cours avec Sari ?
— Non. C’est l’une de ses toutes premières prestations. Nous avons été obligés de… de nous adapter. Loni était affectée aux vestiaires et à l’accueil. Je viens de la promouvoir au rang d’hôtesse/professeur.
— J’aimerais lui parler.
— Bien sûr. Je vous l’envoie.
Zela esquissa un faible sourire.
— Ayez pitié de mes pauvres pieds. M. Buttons est mignon tout plein mais d’une maladresse à pleurer.
L’échange de partenaires s’effectua. Loni gratifia M. Buttons d’une bise sur la joue et s’approcha du bar, juchée sur des talons aiguilles.
— Bonjour ! Je suis Loni.
— Lieutenant Dallas. Inspecteur Peabody.
Peabody avala sa gorgée de mousse à la cerise et s’efforça d’adopter une allure plus officielle.
— J’ai répondu aux questions de deux autres policiers, aussi séduisants l’un que l’autre. Si je comprends bien, ils n’ont pas l’intention de revenir ?
— Aucune idée. Reconnaissez-vous cet homme ?
Loni examina le portrait. Le barman lui apporta une boisson rose pétillante garnie d’une cerise.
— Je ne sais pas. Hmm… Pas vraiment. Quoique… Je ne sais pas.
— Pouvez-vous être plus précise ?
— Il me fait vaguement penser à un type, mais celui-là avait les cheveux foncés, coiffés en arrière, et une moustache très fine.
— Sa taille ?
— Euh… voyons voir. Plutôt petit. Sari le dépassait de quelques centimètres.
Bien sûr, elle portait des talons, alors…
— Une seconde ! Vous avez vu cet individu avec Sari ?
— Celui dont je vous parle, oui. Les hommes aiment bien danser avec elle. Ce n’est probablement pas le même que sur ce dessin parce que…
— Attendez.
Eve sortit son communicateur et joignit Yancy.
— Modifiez-moi le portrait. Donnez-lui des cheveux foncés, coiffé en arrière et une moustache très fine. Envoyez-moi le résultat sur mon communicateur.
— J’en ai pour une minute.
— Quand avez-vous vu cet homme avec Sari ? demanda Eve à Loni.
— Je n’en suis pas certaine. Il y a quelques semaines. J’ai du mal à m’en souvenir exactement. Si ça me revient à l’esprit c’est uniquement parce que j’ai proposé à ce type de danser. Nous devons nous occuper des célibataires. Il était timide, gentil. Il a dit qu’il était venu écouter la musique et m’a remerciée. Peu après, je l’ai vu avec Sari. Ça m’a refroidie. C’est idiot, marmonna-t-elle en haussant les épaules. Mais je suppose qu’il avait un faible pour les brunes plutôt que pour les… Oh !
Elle blêmit.
— Ô mon Dieu ! Lui ?
— À vous de me le dire, rétorqua Eve en lui montrant l’écran de son communicateur sur lequel était affiché le nouveau croquis.
— Mon Dieu ! Je crois que c’est lui. Brett ! Qu’est-ce que tu en penses ?
— Du calme, intervint le barman en lui prenant la main. Il n’est pas venu au comptoir, assura-t-il après avoir examiné le croquis.
— Où était-il placé, Loni ?
— Voyons… voyons…
Elle reprit son souffle, scruta la salle.
— Deuxième tiers… Oui… Là-bas, au fond.
— Je dois interroger les serveurs chargés de ce secteur. Vous rappelez-vous de la date, Loni ?