L'art du crime
Chapitre 3
Que de lésions, songea-t-il, et toutes nettoyées. En un sens, c’eût été plus supportable s’il y avait eu du sang. La présence de sang aurait été la preuve qu’il y avait eu de la vie.
Mais cette… cette femme autrefois si débordante d’énergie ressemblait désormais à une poupée déchiquetée par un enfant capricieux.
— Joli travail, constata Eve.
Connors lui darda un regard noir.
Il voulut parler, exprimer son horreur. Mais en voyant son visage, il comprit qu’en dépit de son ton calme et posé, la colère la rongeait elle aussi. Et la pitié.
Aussi ne dit-il rien.
— Notre assassin est méthodique, annonça Morris en allumant l’ordinateur avant de tendre une paire de microlunettes à Eve. Vous voyez ces lacérations sur les membres ? Longues, fines, peu profondes.
— Il s’est servi d’un scalpel ou d’une lame bien affûtée.
Bien qu’elles soient optimisées à l’écran, Eve se pencha pour les examiner à travers ses lunettes.
— Je m’étonne d’une telle précision. Soit elle était droguée, soit il l’avait neutralisée de manière à ce que ses éventuels efforts pour se débattre ne le gênent en rien.
— Quelle est votre hypothèse ? demanda Morris.
— Il l’a ligotée. Où est le plaisir si elle est inconsciente, si elle ne sent rien ? Les brûlures de ce côté sont minuscules, ajouta-t-elle en soulevant le bras gauche de la victime. Et là, aussi, au creux du coude… mais la peau est carbonisée sur le pourtour des plaies. Ça n’a pas été provoqué par un laser, mais par une flamme vive, il me semble.
— Je suis d’accord. A d’autres endroits, il a utilisé le laser. Et là, à l’intérieur de la cuisse, la zone marbrée ? Un froid intense.
— Oui, acquiesça Eve. Pour ce qui est des hématomes… pas d’égratignures. Un instrument lisse.
— Une matraque ? proposa Connors en se penchant à son tour sur le corps. En cuir, remplie de sable.
— Là encore, je suis d’accord. Et n’oublions pas les perforations, reprit Morris. Voyez ces motifs circulaires, ici, ici et ici…
Il afficha à l’écran des gros plans de la main droite, du talon du pied gauche, de la fesse gauche.
— Vingt perforations minutieuses, dessinant un tracé rigoureux.
— Comme des aiguilles, observa Eve. Une sorte d’outil… Il a peut-être… C’est nouveau. Nous n’avons rien de ce genre dans nos archives.
— Ce salaud est inventif, marmonna Peabody. Morris, vous permettez que je prenne une bouteille d’eau ?
— Servez-vous.
— Si vous avez besoin de prendre l’air, allez-y ! lança Eve sans la regarder.
— L’eau suffira.
— Hormis cette innovation, poursuivit Eve, tout le reste correspond à ce que nous connaissons déjà. Avec peut-être un soupçon de créativité en plus, de patience. Plus on s’exerce, plus on se perfectionne. Les coupures le long de la cage thoracique et sur les seins sont plus longues et plus profondes. Les brûlures sur les mollets sont plus larges.
— Il y va graduellement. Il veut que ça dure. Pas d’hématomes au visage. Un coup de matraque mal placé et elle pourrait s’évanouir.
Les portes s’ouvrirent à la volée, cédant le passage à Feeney qui fonça droit vers la table.
— Merde ! grommela-t-il.
— Nous avons relevé une nouveauté : un motif circulaire de perforations, lui annonça Eve. Qu’en penses-tu ?… Apparemment, rien n’indique qu’il l’a bâillonnée – s’il l’a fait, il a pris soin de ne pas trop serrer le bâillon pour éviter d’abîmer la peau. Il a dû la séquestrer dans un endroit très isolé. Pour qu’elle puisse crier. On a reçu le rapport toxicologique ?
— Juste avant votre arrivée, répondit Morris. Quelques traces d’un sédatif standard dans le sang. À l’heure du décès, elle était réveillée et consciente.
— Même modus operandi. Il l’endort pendant qu’il est occupé à d’autres tâches.
— Les analyses montrent aussi la présence d’eau et de protéines dans l’organisme.
— Il leur donne de quoi tenir le coup, expliqua Feeney.
Eve opina, et enchaîna :
— Et pour finir, il leur lacère les poignets, mais pas trop profondément. Elles meurent vidées de leur sang. Ça prend du temps.
— Deux heures, trois tout au plus, précisa Morris… Elle a dû sombrer dans l’inconscience avant la fin.
— Sait-on avec quoi il l’a lavée ?
— Nous avons prélevé des échantillons de produits dans les blessures du cuir chevelu et sous les ongles. J’ai tout envoyé au labo.
— Confiez-leur aussi des spécimens de peau et de cheveux. Je veux savoir d’où provient l’eau… de la ville ? Des faubourgs ?
— Je m’en occupe.
Feeney se tourna vers Eve, qui ôtait ses lunettes.
— Il doit s’attaquer à la deuxième, dit-il. Et il a probablement déjà sélectionné la troisième.
— Oui. Je vais voir le commandant. Pour l’heure, choisis deux de tes meilleurs hommes. Je veux qu’ils passent au crible les données au fur et à mesure que nous les recevrons et qu’ils effectuent des calculs de probabilité. C’est le fils de Gil Newkirk qui est arrivé le premier sur la scène.
— Pas possible !
— Je le prends dans l’équipe en tant qu’uniforme, à condition que son lieutenant ne s’y oppose pas.
— Qui est-ce ?
— Grohman.
— Je le connais. Je m’en charge, promit Feeney.
— Parfait.
Eve consulta sa montre, réfléchit.
— Peabody, réservez-nous une salle de conférences pour la durée de l’enquête. Au moindre gémissement, expédiez-les chez Whitney. Rendez-vous sur place pour le premier briefing à 9 heures.
Comme ils sortaient, Eve glissa un coup d’œil à Connors.
— Je suppose que tu veux assister à la réunion.
— Tu supposes bien.
— Je vais devoir solliciter l’autorisation de Whitney.
— Pas de problème.
— Prends le volant. Je le contacte.
Elle ne fut pas surprise de le découvrir à son bureau.
— Commandant, nous quittons l’institut médico-légal et nous dirigeons vers le Central. J’ai demandé une salle de conférences.
— C’est bon ! On a la A ! annonça Peabody depuis la banquette arrière.
— Salle de conférences A, répéta Eve à l’adresse de Whitney J’ai prévu la première réunion à 9 heures,
— J’y serai, ainsi que le préfet Tibble.
— Entendu. J’ai convoqué le capitaine Feeney puisque nous avons travaillé ensemble sur l’enquête précédente. J’ai demandé deux spécialistes en électronique supplémentaires et je souhaite prendre l’agent Newkirk. C’est lui qui est arrivé le premier sur la scène du crime, et c’est le fils d’un des officiers impliqués dans la première enquête.
— Je règle la question.
— Feeney s’en occupe déjà. Il me faut quatre hommes de plus : Baxter, Trueheart, Jenkinson et Powell. Je redistribuerai les dossiers sur lesquels ils travaillent actuellement. Je veux qu’ils soient entièrement disponibles pour cette affaire.
— C’est à vous d’en décider, lieutenant. Mais je vous rappelle que Trueheart est assistant, pas inspecteur, et qu’il manque d’expérience.
— Il est infatigable, commandant, et il a un œil de lynx. Baxter l’a mis au parfum.
— Je vous fais confiance.
— Merci. Il faudrait que le Dr Mira relise le profil et le remette éventuellement à jour. Par ailleurs, un expert consultant civil nous serait utile.
Whitney demeura silencieux pendant cinq secondes interminables.
— Vous voulez prendre Connors, Dallas ?
— La victime était une de ses employées. Ce lien nous permettra de sauter un certain nombre d’étapes. De plus, il dispose d’un matériel nettement plus performant que celui du département de police. C’est un atout incontestable.
— Là encore, je vous fais confiance.
— Oui, commandant.
Le jour se levait quand Connors engagea la voiture dans le parking souterrain du Central.
— Nous sommes à destination, commandant, annonça Eve. Je vous attends à 9 heures.
— Je joins le Dr Mira.
Connors gara le véhicule sur son emplacement désigné. À l’arrière, Peabody ronflait doucement -presque avec grâce.
— Tu en connais un bout sur la torture, murmura enfin Eve.
— En effet.
— Et tu as des relations.
— Exact.
— C’est à cela que je veux que tu réfléchisses. Et si tu as un contact à ajouter à la liste, n’hésite pas l’utiliser. Notre meurtrier a des outils et un atelier, sans doute parfaitement équipé. À mon avis, il possède aussi quelques joujoux électroniques. Histoire de mesurer le pouls de la victime, d’observer les ondes cérébrales… Des caméras, du matériel audio.
— Tout ce que tu voudras.
Elle opina, puis se retourna pour secouer le genou de Peabody.
— Hein ? Quoi ?
Peabody se redressa brusquement, cligna des yeux.
— Je réfléchissais !
— Mais oui. Moi aussi, quand je suis perdue dans mes pensées, je ronfle et je bave.
— Baver ? s’exclama Peabody, mortifiée, en s’essuyant la bouche. Je ne bavais pas !
— Vous avez une heure de repos.
— Non, non, ça va.
Peabody descendit de voiture.
— Je me suis assoupie un instant, c’est tout.
— Une heure, répéta Eve en se dirigeant vers l’ascenseur. Profitez-en, et retrouvez-moi dans la salle de conférences. J’aurai besoin de votre aide pour tout installer.
— Ce n’est pas la peine de vous énerver sous prétexte que je me suis octroyé deux minutes de sieste !
— Si j’étais énervée, je vous botterais les fesses au lieu de vous accorder soixante minutes de pause. Et ne discutez pas avec moi quand je suis en manque de caféine. Prenez votre heure. Vous allez en avoir besoin.
Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, Eve en sortit avec Connors, puis se retourna et pointa le doigt vers le visage boudeur de Peabody.
— Vous avez soixante minutes à compter de maintenant.
Connors attendit que les portes se referment.
— Une sieste ne te ferait pas de mal.
— Un café me ferait carrément du bien.
— Et un peu de nourriture.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Si tu commences à me harceler, je te vire de l’équipe.
— Si je ne te harcelais pas, tu ne mangerais et ne dormirais jamais. Qu’est-ce que tu as dans l’autochef de ton bureau ?
— Du café.
— Je te rejoins tout de suite.
Il pivota et fonça dans la direction opposée. Eve fronça les sourcils. Mais au fond, elle n’était pas mécontente. Qu’il s’occupe ailleurs. Elle serait plus tranquille pour rédiger son rapport et préparer son briefing.
Elle traversa la salle commune. C’était bientôt l’heure du changement de service. Dans son bureau, elle se précipita pour programmer un café.
Neuf ans plus tôt, elle n’avait pas de vrai café pour recharger ses batteries. Au lieu d’un bureau étriqué, elle avait un poste de travail au milieu de ses collègues. Et c’était Feeney qui menait l’enquête. Elle savait que cela lui pesait, qu’il se remémorait chacune des étapes franchies, les pistes brouillées, les impasses. Et les corps.
Il fallait ne rien oublier. C’était indispensable pour que cela ne se reproduise plus.
Elle s’installa, envoya des messages à Baxter et à Jenkins, leur ordonnant d’alerter leurs assistants et partenaires respectifs et de se présenter en salle de conférences A, à 9 heures tapantes.
Sans le moindre état d’âme, elle transféra leurs dossiers à d’autres inspecteurs.
Elle s’attendait à des gémissements et à des grincements de dents dans la salle commune sous peu.
Après avoir rassemblé toute la documentation archivée neuf ans plus tôt – y compris le profil établi par le Dr Mira –, elle demanda qu’on lui envoie les fichiers concernant les autres affaires similaires, jamais résolues, et dont le mode opératoire correspondait.
Elle contacta le laboratoire pour qu’on lui communique au plus vite les résultats des analyses, laissant un bref message au responsable, Dick Berenski.
Puis, tout en entamant sa deuxième tasse de café, elle s’attela à la rédaction de son rapport.
Elle était en train de le peaufiner quand Connors apparut. Il posa devant elle un bol isotherme et une fourchette jetable.
— Mange.
Eve souleva prudemment le couvercle.
— Nom de nom ! Quitte à me prendre quelque chose, pourquoi m’avoir apporté des flocons d’avoine ?
— Parce que c’est bon pour toi.
Il s’assit avec son propre bol sur l’unique siège réservé aux visiteurs.
— Tout ce qu’on sert dans votre pitoyable cantine est infect.
— Les œufs sont passables. À condition d’y rajouter beaucoup de sel.
Connors inclina la tête.
— Tu rajoutes du sel sur tout.
À contrecœur, elle avala une bouchée de céréales. Après tout, ça la calerait.
— Ici, on a droit à de la nourriture de flic…
Elle fronça les sourcils. Au fond, ce n’était pas si mauvais.
— … et ça, ce n’en est pas.
— En effet, admit Connors. J’ai fait un saut chez le traiteur au coin de la rue.
L’espace d’un éclair, son expression boudeuse rivalisa avec celle de Peabody un peu plus tôt.
— Ils vendent des viennoiseries, non ?
— Si, fit-il, avant d’ajouter avec un sourire : Mais les flocons d’avoine, c’est bien meilleur pour ta santé.
Possible, songea-t-elle. Tout de même, elle aurait préféré un beignet.
— Avant de commencer, je veux que tu saches que si tu en éprouves le besoin à quelque moment que ce soit, tu peux abandonner.
— Ce ne sera pas le cas, mais c’est noté.
Elle fit pivoter son fauteuil vers lui.
— Sache aussi que si j’ai le sentiment que ton implication me nuit – sur un plan personnel –, je devrai me débarrasser de toi.
Il posa son bol et se leva pour se programmer un café.
— Notre vie privée a connu – et ce n’est pas fini -des hauts et des bas quand nous avons travaillé ensemble, ou plus précisément, chaque fois que j’ai contribué à tes enquêtes.
— Celle-ci est différente.
— Je le conçois.
Sa tasse à la main, il se tourna vers elle.
— Tu n’as pas pu l’arrêter la dernière fois.
— Je n’en ai pas été capable, rectifia-t-elle.
— Ça ne m’étonne pas que tu le prennes ainsi. Donc, c’est personnel. Quoi que tu en penses. Ce qui rend la tâche plus difficile pour toi, voire pour nous. Mais bien des choses ont changé en neuf ans.
— Certes. A l’époque, personne ne me forçait à avaler des flocons d’avoine.
Il ébaucha un sourire.
— Et de un !
— À moins d’un miracle, Connors, nous ne sauverons pas la deuxième victime.
— Donc, tu te ronges les sangs d’avance. Je sais combien cela te pèse, et à quel point cela te pousse à aller de l’avant. Aujourd’hui, tu es soutenue par quelqu’un qui te comprend, qui t’aime et qui dispose de ressources considérables.
Il vint vers elle, lui effleura la joue d’une caresse.
— Ses méthodes n’ont peut-être pas énormément évolué depuis tout ce temps, Eve. Mais les tiennes, si. Et je suis convaincu que tu réussiras à l’arrêter.
— J’ai besoin de le croire aussi. Bon… Le temps de repos imparti à Peabody arrive à son terme. Je dois terminer ce rapport et en faire des copies pour les membres de l’équipe. J’ai réquisitionné des copies des archives et demandé les fichiers de tous les meurtres qu’on lui a attribués. Trouve-moi Peabody, dis-lui de passer chercher les documents, et commencez à installer la salle de conférences. J’en ai pour une dizaine de minutes.
— Parfait. J’emporte mon café avec moi.
Fidèle à sa parole, Eve se présenta dix minutes plus tard. Derrière elle, deux uniformes traînaient un deuxième tableau de meurtre. Quant à elle, elle était chargée d’un carton rempli de dossiers.
— Peabody, affichez-moi d’abord l’affaire en cours, ordonna-t-elle. Ensuite, nous passerons à la leçon d’histoire.
Elle posa son carton sur la table.
— J’ai des photos de la scène et du corps. Disposez-les sur le deuxième tableau.
— Tout de suite.
De son côté, elle se mit à écrire sur le premier. En lettres capitales impeccables, elle inscrivit le nom de la victime et la chronologie des événements entre le moment où elle avait quitté le club, l’heure de son décès et la découverte de son corps.
Elle traça un trait vertical et entreprit de noter de l’autre côté le nom des autres victimes, à commencer par Corrine Dagby.
Cen'était pas un simple recensement de données, songea Connors, mais une sorte d’hommage aux morts. Pour qu’on ne les oublie pas.
Feeney pénétra dans la pièce.
— Le môme est dégagé de ses obligations. Le fils Newkirk.
Il fixa le tableau.
— Son père va chercher ses notes personnelles de l’époque. Il se tient à notre disposition.
— Tant mieux.
— J’ai convoqué McNab et Callendar. McNab est habitué à votre rythme de travail et ne rechigne jamais devant les corvées. Callendar est excellente. Elle ne néglige aucun détail.
— J’ai Baxter, Trueheart, Jenkinson et Powell.
— Powell ?
— Il a été muté de la 65 il y a environ trois mois. Il a ses vingt ans d’ancienneté. Il est très méticuleux. Côté uniformes, j’ai Harris et Darnell. On peut compter sur eux. Mais c’est Newkirk qui sera aux commandes. C’est lui qui est arrivé le premier sur la scène du crime, et il est au courant de l’enquête précédente.
— S’il ressemble à son père, c’est un bon flic.
— C’est aussi mon avis. Le chef Tibble, Whitney et Mira ne devraient pas tarder.
Elle s’écarta du tableau.
— Je vais parler de notre victime du jour. Tu veux récapituler la première enquête ?
Feeney secoua la tête.
— Je préfère te laisser faire. Cela me permettra peut-être d’envisager les choses sous un autre angle.
Il sortit un carnet de sa poche et le lui tendit.
— Mes notes originales. J’en ai gardé une copie pour moi.
Par ce geste, il lui transmettait non seulement ses notes, mais aussi les commandes. Elle en eut un pincement au cœur,
— Tu es sûr ?
— C’est normal.
Il se détourna tandis que les premiers collègues pénétraient dans la pièce.
Eve ordonna à l’un des uniformes de distribuer les dossiers, puis s’immobilisa devant le tableau que Connors et Peabody avaient installé.
Tous ces visages, songea-t-elle. Toute cette souffrance.
À quoi ressemblait celle qu’il détenait actuellement ? Comment s’appelait-elle ? Quelqu’un était-il à sa recherche ?
Combien de temps tiendrait-elle ?
Quand Whitney et Mira surgirent, Eve se dirigea vers eux. Entre l’homme à la carrure imposante, aux traits burinés par des années de commandement, et la ravissante femme, si élégante en tailleur rose pâle, le contraste était frappant.
— Lieutenant. Le préfet est en route.
— Toute l’équipe est là, commandant. Docteur Mira, il y a des copies de votre premier profil dans chaque dossier, mais si vous avez quoi que ce soit à ajouter verbalement, n’hésitez pas.
— J’aimerais relire les anciens rapports.
— Je vous les ferai parvenir. Commandant, souhaitez-vous prendre la parole ?
— Prenez les rênes, Dallas.
Il s’écarta pour céder le passage au chef Tibble.
Le préfet était un homme de haute taille, plutôt réservé. Pas toujours facile à déchiffrer, mais sans doute était-ce grâce à cela qu’il avait pu grimper tous les échelons. Il jouait le jeu de la politique – un mal nécessaire –, mais, aux yeux d’Eve, parvenait toujours à le faire de manière à mettre le département de police en valeur.
Teint mat, yeux foncés, costume sombre… Il ne manquait pas de charisme. Il avait une voix forte et une volonté de fer.
— Monsieur, le salua-t-elle.
— Lieutenant. Pardonnez-moi si je suis en retard.
— Vous ne l’êtes pas, monsieur. Nous pouvons commencer maintenant, si vous voulez.
Il opina avant d’aller se poster au fond de la salle. Debout, en observateur.
Eve fit signe à Peabody. Dans son dos, l’écran mural s’alluma.
— Sarifina York, commença-t-elle. Vingt-huit ans au moment de son décès.
Connors se rendit compte qu’elle faisait passer la victime au premier plan. Afin que chacun des flics présents à la réunion garde en mémoire son visage, son nom. Qu’il ne cesse de penser à elle une fois enseveli sous les données, englouti par la routine, les horaires impossibles et les frustrations.
Elle présenta ainsi toutes les victimes. Ce fut long, mais personne ne l’interrompit, personne ne montra le moindre signe d’impatience.
— Nous pensons que ces femmes, vingt-trois en tout, ont été enlevées, torturées et assassinées par un seul et même individu. Nous croyons qu’il en existe probablement d’autres – dont on n’a pas retrouvé le corps ou qui n’ont pas été tuées de la même manière, ce qui expliquerait qu’aucun lien n’ait été établi entre leur disparition et notre meurtrier. Selon nous, c’est à partir de Corrine Dagby qu’il a opté pour cette méthode en particulier.
Elle marqua une pause afin de s’assurer que son auditoire se concentrait bien sur la photo de cette dernière.
— Comme vous pourrez le constater d’après les copies d’archives qui vous ont été fournies, le mode opératoire varie fort peu d’une victime à une autre. Les copies complètes de ces dossiers vous seront transmises sous peu.
Elle scruta la salle. Rien ne lui échappait.
— Au départ, sa méthodologie est typiquement celle d’un tueur en série. Nous pensons qu’il suit et sélectionne ses proies – qui appartiennent toutes à la même tranche d’âge et ont en commun le sexe, la couleur de la peau et des cheveux – et qu’il se familiarise avec leurs habitudes. Il sait où elles habitent, où elles travaillent, où elles font leurs courses, avec qui elles couchent.
De nouveau, elle se tut, changea de position.
— Vingt-trois victimes, répéta-t-elle. À notre connaissance. Des cibles spécifiques. Rien ne les rattache les unes aux autres hormis l’âge et l’apparence physique. Aucune d’entre elles ne s’est plainte d’être harcelée par un ami, un collègue ou un membre de sa famille. Dans chaque cas, la victime a quitté un lieu et n’a été revue qu’une fois son corps découvert.
Elle reprit son souffle.
— Il doit disposer d’un véhicule personnel pour les emmener en un lieu sûr. Un endroit isolé, car il met plusieurs jours à les tuer. Toutes les enquêtes précédentes révèlent, à travers la chronologie des événements et l’autopsie, qu’il choisit et enlève la victime suivante avant d’en avoir fini avec la première, et ainsi de suite.
Elle résuma les rapports de police et ceux des médecins légistes, décrivit les tortures infligées et le procédé de mise à mort.
Connors entendit Callendar souffler :
— Seigneur !
— Il ajuste parfois légèrement la formule en fonction de la victime. D’après le profil établi par le Dr Mira, ce qui l’intéresse c’est de tester la résistance de sa proie, son seuil de tolérance à la douleur, sa volonté de vivre. Il est prudent, méticuleux et patient. C’est sans aucun doute un homme d’âge mûr, d’une grande intelligence. Il vit seul et perçoit un revenu régulier. S’il ne s’en prend qu’aux femmes, il ne semble pas les abuser sexuellement.
— Piètre consolation, murmura Callendar.
Si Eve l’avait entendue, elle n’en montra rien.
— Le sexe, le contrôle et le pouvoir qui en découlent ne l’intéressent pas. En gravant sur leur torse -post mortem – le nombre d’heures qu’il a passées avec elles – il leur met une étiquette. L’anneau qu’il leur glisse au doigt est une autre façon de les marquer. Ce qu’il aime, c’est posséder.
Eve adressa un regard à Mira pour confirmation.
— En effet, renchérit celle-ci. Ces meurtres sont un rituel, le sien, de la première à la dernière étape. La bague symbolise l’intimité et le sens de la propriété. Ces femmes lui appartiennent. Selon toute vraisemblance, elles en symbolisent une autre, qui a eu de l’importance dans sa vie.
— Une fois qu’elles sont mortes, reprit Eve, il les lave de la tête aux pieds. Nous avons réussi à prélever des échantillons de savon et de shampooing sur certaines des victimes. Il choisit des produits de marque. Ensuite, il les dépose sur un drap blanc, en général dans un parc ou sur une pelouse. Jambes serrées, mais bras écartés… Jusque-là, il suit le chemin traditionnel du tueur en série. Peabody, affichez la chronologie complète, ordonna-t-elle. En revanche, contrairement à ses pairs, il n’y a aucune escalade dans la violence ; le délai entre deux épisodes ne se réduit pas de façon flagrante. Il s’acharne pendant deux ou trois semaines, puis il s’arrête. Le cycle reprend au bout d’un an ou deux, ailleurs. Il a sévi à New York, au pays de Galles, en Floride, en Roumanie, en Bolivie et, aujourd’hui, de nouveau à New York. Vingt-trois femmes, neuf ans, quatre pays. Ce salaud est de retour et il ne repartira pas.
À présent, elle ne pouvait plus contenir sa colère.
— En ce moment même, il a entre les mains une jeune femme âgée de vingt-huit à trente-trois ans. Elle a les cheveux châtains, le teint clair, elle est plutôt mince. À nous de le trouver. À nous de la sauver.
« Je vais vous confier vos tâches. Si vous avez des questions, veuillez patienter. Mais sachez que nous allons le coincer ici, à New York, et qu’il finira sa vie dans une cage.
Ce n’était pas seulement de la colère, songea Connors. C’était aussi un sursaut d’orgueil. Elle les leur transmettait pour qu’ils se donnent à fond, quitte à s’effondrer.
Elle était magnifique.
— Il est hors de question qu’il quitte cette ville. Il est hors de question qu’il échappe à la justice parce que l’un d’entre nous aura commis une erreur infime dont pourrait profiter son avocat par la suite. À nous de nous débrouiller pour qu’il paie le prix de ses crimes odieux.