L'art du crime
Chapitre 4
Tandis qu’Eve concluait son exposé, Tibble la rejoignit. Spontanément, elle se tut et s’écarta pour lui céder la place.
— Le département de police de New York mettra toutes ses ressources à la disposition de cette équipe. Si votre chargée d’enquête estime nécessaire de renforcer les troupes et que le commandant est d’accord, ce sera fait. Toute demande de congé, hormis en cas d’urgence ou de maladie, sera refusée jusqu’à ce que cette affaire soit close.
Il fit une pause, jaugeant les réactions des uns et des autres. Visiblement satisfait, il enchaîna :
— Je fais confiance à chacun d’entre vous ; je sais que vous vous donnerez à fond jusqu’à ce que ce salaud soit identifié, appréhendé et enfermé pour le restant de ses jours. A vous non seulement de l’arrêter, mais aussi de bétonner le dossier afin qu’il n’ait aucune échappatoire possible. Je ne veux pas de bévues. Je compte sur le lieutenant Dallas pour vous faire la peau si vous commettez la moindre erreur.
Sur ces mots, il regarda Eve droit dans les yeux. Elle opina.
— Bien, monsieur.
— Les médias vont bondir sur l’affaire comme une horde de loups. Nous avons envisagé, puis renoncé à la mise en place d’un statut Code bleu.
La population doit être protégée, donc avertie du genre de femme que cible l’assassin. Toutefois, les journalistes n’auront qu’une – et une seule – interlocutrice, à savoir le lieutenant Dallas. C’est clair ?
— Oui, monsieur, murmura-t-elle avec nettement moins d’enthousiasme.
— Quant aux autres, vous vous garderez de tout commentaire, vous ne discuterez sous aucun prétexte avec les reporters, pas même pour leur donner l’heure ou la météo. Vous les enverrez au lieutenant. Il n’y aura aucune fuite hormis les révélations approuvées par le département. Dans le cas contraire, et si nous en découvrons la source – ce qui ne manquera pas –, le coupable sera directement muté aux Archives. Lieutenant, coffrez-le, et vite.
— C’est mon intention, répliqua Eve avant de se tourner vers son équipe. Bien, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Au boulot !
Les chaises raclèrent le sol. Tibble fit signe à Eve de s’approcher.
— Conférence de presse à midi.
Il leva la main comme pour l’empêcher de protester.
— Vous vous contenterez d’une déclaration. Brève, concise. Le temps des questions/réponses sera limité à cinq minutes. Pas une de plus. C’est un mal nécessaire, lieutenant.
— Je comprends, monsieur. Lors des enquêtes précédentes, nous n’avons jamais évoqué les chiffres gravés sur le torse des victimes.
— Continuez de garder ce détail pour vous. Envoyez-moi une copie de tous les rapports, requêtes et réquisitions… Que voit-il quand il les regarde ? ajouta-t-il en se tournant vers le tableau sur lequel étaient fixées les photos.
— Leur potentiel, répondit Eve sans réfléchir.
— Leur potentiel ?
— Oui, monsieur, je pense que c’est cela qu’il voit. Sauf votre respect, il faut que je me mette au travail.
— Bien sûr, bien sûr. Vous pouvez disposer.
Elle rejoignit Feeney.
— Cet espace te convient-il pour la partie électronique ?
— On se débrouillera. Je vais faire descendre tout le matériel dont nous avons besoin. Ça devrait être prêt d’ici à une trentaine de minutes. S’il est revenu, on peut se poser la question de savoir s’il utilise le même endroit que la dernière fois. Peut-être qu’il vit ici entre deux épisodes.
— La ville et ses faubourgs grouillent de maisons particulières et d’entrepôts abandonnés. Ce salaud œuvre peut-être de l’autre côté de la rivière, dans le New Jersey. Mais si c’est le même endroit qu’autrefois – ce qui est possible, car je le vois comme quelqu’un de routinier –, cela réduit d’autant le champ des recherches. Commençons par vérifier la liste de tous les propriétaires de bâtiments susceptibles de faire l’affaire et dont le nom n’a pas changé depuis ces neuf dernières années. Dix, rectifia-t-elle. J’imagine qu’il avait pris le temps de se préparer.
— Ça réduit le champ des recherches, en effet ! railla-t-il en grimaçant. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. On va s’y mettre.
— Ça ne t’ennuie pas de t’occuper de la recherche des personnes disparues ?
Il expira longuement, fourra les mains dans ses poches.
— Chaque fois que tu me confieras une tâche, tu comptes me demander si ça ne m’ennuie pas ?
— Ça paraît tellement bizarre.
— Ce n’est pourtant pas la première fois que je dirige la partie détection électronique d’une de tes enquêtes.
— Ce n’est pas ça, Feeney… Tu sais comme moi que cette fois, c’est différent. Si ça t’embête, je veux le savoir.
Il balaya du regard la salle où les membres de l’équipe et les uniformes s’affairaient. Puis il l’invita d’un geste à le suivre à l’écart.
— Ça m’embête, mais pas dans le sens où tu l’imagines. Ça me fout en l’air qu’on n’ait pas réussi à coincer ce type quand j’étais sur le coup.
— Tu n’étais pas seul. Nous sommes tous responsables.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Oui, marmonna-t-elle en se passant la main dans les cheveux. Oui, je sais.
— Cette fois, c’est toi qui tiens les rênes. Tu vas en prendre plein la poire parce que nous savons tous les deux qu’un nouveau nom, un nouveau visage vont s’afficher sur ce tableau avant que nous n’appréhendions cette ordure. Tu surmonteras l’épreuve parce que tu n’as pas le choix. Oui, ça m’embête, mais ça m’embêterait encore davantage si ce n’était pas toi le chef. Compris ?
— Compris.
— Je lance une recherche sur les personnes disparues… Notre expert consultant civil serait parfait pour le chapitre immobilier.
— Excellente idée, approuva Eve. Je file au labo les soudoyer et/ou les menacer pour qu’ils pressent le mouvement.
Jetant un coup d’œil derrière elle, elle constata que Connors était déjà en train d’aider McNab à installer les ordinateurs.
— Auparavant, je vais dire deux mots au civil.
Elle fonça vers lui, lui tapa sur l’épaule. Il avait noué ses cheveux en catogan, comme souvent lorsqu’il s’apprêtait à se mettre à l’ouvrage. Vêtu du jean et du pull qu’il avait enfilés en toute hâte lorsqu’ils avaient quitté la maison pour la scène du crime, il ressemblait davantage aux membres de l’équipe qu’à l’empereur du business qu’il était.
— Tu peux m’accorder un instant, s’il te plaît ?
— Que puis-je pour toi, lieutenant ?
— Feeney a une tâche à te confier. Il va te mettre au courant. Je m’en vais avec Peabody. Je veux simplement que… Écoute, n’achète pas de trucs.
Il haussa les épaules, amusé.
— Du genre ?
— Joujoux électroniques, meubles, repas gastronomiques, danseuses nues, je ne sais pas, moi… Tu n’es pas là pour fournir des prestations au département de police.
— Et si j’ai une petite faim ? S’il me prend une furieuse envie de danser ?
— Réprime-les.
Elle posa l’index sur son sternum, signe d’une mise en garde affectueuse.
— Et ne me demande pas de t’embrasser pour te dire au revoir ou te saluer tant qu’on sera sur le terrain. Ça nous donne l’air d’être…
— Mariés ? suggéra-t-il.
Devant son expression, il sourit.
— Entendu, lieutenant. Je ferai en sorte de réprimer toutes mes pulsions.
— Peabody, cria-t-elle en se détournant. Avec moi.
En chemin, Peabody s’arrêta devant le distributeur automatique. Elle prit un tube de Coca Light pour elle et un autre, normal, pour Eve.
— On va avoir besoin de caféine. C’est la première fois que je suis sur un coup pareil ; le crime a été commis il y a quelques heures à peine et, déjà, on a droit à une équipe de choc, un Q.G. de guerre et un discours du préfet.
— Nous devons nous concentrer entièrement sur cette affaire.
— Il s’agit de celle-ci, de celles d’il y a neuf ans et de toutes les autres qu’on a recensées ailleurs. Ça fait beaucoup de balles pour jongler.
— Il n’y en a qu’une, rectifia Eve comme elles grimpaient dans la voiture. Une affaire, mais une multitude de ramifications.
— De bras, dit Peabody au bout d’un instant. Je dirais plutôt des bras. Comme une pieuvre géante.
— C’est exactement cela.
— Une créature avec plein de tentacules et une seule tête. Quand on aura la tête, on aura le reste.
— Pas mal comme image, concéda Eve en démarrant.
— Et disons… bon d’accord, peut-être qu’on n’aura pas la tête tout de suite, mais imaginez qu’on réussisse à attraper un des tenta…
— C’est bon, Peabody. J’ai capté.
L’esprit envahi par des images de pieuvres, Eve fut soulagée d’entendre biper son communicateur.
— Dallas.
— Alors ? Quoi de neuf ?
— Nadine !
Eve jeta un coup d’œil à l’écran où venait de s’afficher le visage souriant de la journaliste et présentatrice la plus adulée du cercle médiatique : Nadine Furst.
— Une conférence de presse, vous êtes nommée porte-parole du département – je sais que. cela vous réjouit.
— Je suis chargée de l’enquête.
— Ça, j’avais compris, rétorqua Nadine, le regard perçant. Mais en quoi celle-ci est-elle différente des autres ? Une femme découverte morte dans un parc, dont on n’a toujours pas révélé l’identité.
— Nous le ferons lors de la conférence de presse.
— Donnez-moi un indice. C’est une personne célèbre ?
— Motus.
— Allez, soyez sympa !
Le problème, c’était qu’elles s’appréciaient énormément. Par ailleurs, Eve savait qu’elle pouvait faire confiance à Nadine.
— Je vous conseille d’assister à la conférence.
— J’ai un empêchement. Dites-moi juste…
— Venez, et montez ensuite me voir dans mon bureau.
— Une interview privée après une déclaration publique, ce n’est guère reluisant, Dallas.
— Ce ne sera pas une interview, mais un entretien privé. Sans caméra. Vous ne perdrez pas au change, Nadine.
— J’y serai.
Eve coupa la communication.
— Malin, commenta Peabody. Très, très malin. Vous l’appâtez, vous négociez, vous récupérez ses contacts.
— Elle saura se taire si je le lui demande, assura Eve. Et elle est le tuyau idéal pour les éventuelles fuites approuvées par le département.
Elle se gara, fit jouer les muscles de ses épaules.
— Allons harceler Berenski.
La tête du chef du laboratoire évoquait un œuf recouvert d’une chevelure lissée à la brillantine. Personnage retors, ambigu et corrompu, il ne se contentait pas d’espérer des dessous-de-table : il les considérait comme un dû.
Ce qui ne l’empêchait pas de diriger un laboratoire de haut niveau et de connaître son boulot aussi bien que les fesses de la pin-up du mois de son magazine préféré.
Eve entra, longea les interminables comptoirs blancs, passa devant les petits bureaux cernés de cloisons transparentes et les postes de travail. Berenski allait et venait devant le sien sur son fauteuil à roulettes, ses doigts pianotant à toute allure sur plusieurs claviers à la fois.
— Où est mon rapport ? aboya-t-elle.
Il ne daigna pas lever les yeux sur elle.
— Du calme, Dallas. Vous voulez du rapide ou du précis ?
— Du rapide et du précis. C’est urgentissime.
— Du calme, répéta-t-il en pivotant vers elle, l’air furieux.
Une réaction inhabituelle de sa part.
— Vous croyez que je vous mène en bateau ?
— Ce ne serait pas la première fois.
— Cette affaire n’est pas une première non plus, il me semble.
Elle fouilla dans sa mémoire.
— Vous n’étiez pas chef, il y a neuf ans.
— J’étais technicien supérieur. C’est moi qui ai analysé la peau et les cheveux des quatre victimes. C’est à Harte qu’on a offert les fleurs, mais c’est moi qui avais fait le boulot. Nom de nom !
— Bien, bien. Applaudissements nourris. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’analyse de la peau et des cheveux de cette victime-ci.
— J’ai fait le boulot, insista-t-il d’une voix empreinte d’amertume. Je ne disposais que de traces infimes, pourtant, j’ai réussi à vous donner la marque du savon et du shampooing. C’est vous qui avez été incapable d’arrêter ce salopard.
— Vous avez fait votre boulot et moi, je n’ai pas fait le mien ?
Elle se pencha sur lui.
— Ce serait plutôt à vous de vous calmer, Dick.
— Euh… excusez-moi. Si vous pouviez éviter de bousculer l’arbitre…
Courageusement – du moins de son point de vue –, Peabody se glissa entre eux.
— … Tous ceux qui étaient impliqués dans l’enquête d’il y a neuf ans se sentent particulièrement concernés aujourd’hui.
— Qu’en savez-vous ? riposta Dick. Il y a neuf ans, vous apparteniez à une communauté Free Age et passiez votre temps à louer la lune !
— N’exagérons rien.
— Ça suffit, intervint Eve d’un ton coupant. Si vous ne vous sentez pas à la hauteur, Berenski, je vous ferai remplacer.
— C’est moi le chef. Vous n’êtes pas chez vous ici. C’est moi qui décide qui travaille sur quoi.
Il leva la main.
— Calmez-vous une minute. Juste une minute, bordel de merde !
Étonnée par son attitude, Eve demeura silencieuse tandis qu’il contemplait ses doigts.
— Parfois, ça vous colle à la peau, vous comprenez ? On n’oublie pas.
Il aspira une grande bouffée d’air, dévisagea Eve. Il n’était pas seulement furieux, il semblait frustré, à la limite du chagrin.
— Rappelez-vous quand ça s’est arrêté. Brusquement. Du jour au lendemain. Tout le monde a cru qu’il était mort ou qu’on l’avait serré pour autre chose. On ne l’avait pas attrapé, on en était malades, mais il ne sévissait plus… Seulement voilà. Il n’est pas mort, il n’est pas allé en taule. Il a arpenté la planète Terre en toute liberté. Maintenant qu’il est de retour sur mon bureau, ça m’horripile.
— J’ai été nommée présidente du club des Horripilés. J’accepte votre demande d’inscription.
Il ricana, et la crise passa.
— J’ai les résultats. J’étais simplement en train de relire des données. Triple vérification. Il n’a pas utilisé les mêmes marques qu’autrefois.
— Les anciennes sont toujours disponibles ?
— Oui, oui. Il a lavé les quatre premières victimes avec du savon au beurre de karité, à l’huile d’olive, de palme, de rose et de camomille. Un savon artisanal, fabriqué en France, Les Essentielles. Quinze dollars pièce il y a neuf ans. Pour le shampooing, c’était le même fabricant, un produit aux extraits de caviar et de fenouil.
— Du caviar dans un shampooing ? s’exclama Peabody. Quel gâchis !
— Si vous voulez mon avis, ce ne sont que des œufs de poisson, et c’est dégoûtant. Mon collègue du pays de Galles est parvenu aux mêmes conclusions que moi. De même que celui de Floride. Quant à la Roumanie et à la Bolivie, ils n’ont rien trouvé. Mais entre-temps, notre assassin a changé de marque.
— C’est-à-dire ?
— Il a conservé le côté écolo-artisanal : on a le beurre de karité, mais aussi du beurre de cacao, on a l’huile d’olive et des extraits de pamplemousse et d’abricot. Plus précisément – il a fallu affiner l’examen – du pamplemousse rose. C’est un produit exclusivement fabriqué en Italie et il coûte cinquante dollars pièce.
— Il a donc opté pour une qualité supérieure.
— C’est justement ce qui m’intrigue. J’ai consulté le site Internet… et regardez…
Il fit apparaître plusieurs photos de savons, lisses et brillants comme des joyaux, incrustés sur les bords de fleurs ou d’herbes aromatiques.
— Seules, deux boutiques les proposent en ville. Le shampooing aussi. Huile de truffe blanche, cent cinquante-huit dollars le flacon de deux cents millilitres.
Il renifla, et grommela :
— Je ne paierais pas une bouteille d’alcool ce prix-là.
— Vous ne les payez jamais, répliqua distraitement Eve. Vous vous fournissez exclusivement sous la table.
— Tout de même.
Des produits de luxe. De prestige, songea Eve. Le meilleur du meilleur ?
— Le nom du distributeur ?
— Fragrances. Au coin de Madison et de la 53e Rue, ou Christopher Avenue dans le West Village.
— Parfait. Et le drap ?
— Du lin irlandais à sept cents décitex. Là encore, il a changé. La première fois, il avait opté pour du coton égyptien à cinq cents décitex. Le fabricant a des usines en Irlande et en Écosse. On trouve ses produits dans quelques boutiques, dans les grands magasins et chez les spécialistes de literie qui vendent la marque Faûte.
Il massacrait l’Irlandais, nota Eve, qui avait déjà entendu ce nom.
— Très bien. Envoyez-moi une copie ainsi qu’à Whitney, Tibble et Feeney. Où en êtes-vous avec les analyses d’eau ?
— J’y travaille. A priori, je dirais que c’est l’eau de la ville, mais filtrée. Peut-être issue d’un robinet muni d’un purificateur. L’eau de New York est bonne. D’après moi, ce type est un maniaque de la pureté.
— Merci. Peabody, allons faire un peu de shopping.
— Chouette !
— Dallas ! lança Berenski comme elles s’éloignaient. Donnez-moi un os avec un peu plus de viande, cette fois.
— C’est bien mon intention.
Elles se rendirent d’abord dans la boutique du centre-ville, et furent assaillies par les parfums dès leur entrée. Autant tomber la tête la première dans un fichu bouquet, pensa Eve.
Les vendeuses étaient toutes vêtues de couleurs vives. Pour être en harmonie avec leurs produits, sans doute. Ceux-ci étaient exposés dans des vitrines telles des pièces de musée.
Les clients étaient nombreux. Vu les prix affichés, Eve se demanda ce qui ne tournait pas rond chez eux.
Une jolie blonde en bottes à talons aiguilles, minijupe et veste moulante jaune banane fondit sur elles :
— Bienvenue chez Fragrances. En quoi puis-je vous aider ?
— Nous avons besoin de renseignements, répliqua Eve en sortant son insigne.
— A quel sujet ?
— Sur un savon qui contient du beurre de cacao et de karité, de l’huile d’olive, du pamplemousse rose…
— La ligne Agrumes. Par ici, je vous prie.
— Je n’en veux pas, je veux la liste des personnes à qui vous avez vendu ce savon ainsi que votre shampooing à l’huile de truffe blanche. Celles qui ont acheté les deux.
— C’est un peu difficile dans la mesure où…
— Je vais vous faciliter la tâche. Soit vous me communiquez ces informations, soit je demande un mandat de perquisition, ce qui vous obligera à fermer boutique pendant plusieurs heures. Voire plusieurs jours.
La blonde s’éclaircit la voix.
— Il vaudrait mieux que vous voyiez cela avec la directrice.
— Parfait.
La vendeuse s’éloigna en hâte. Se retournant, Eve surprit Peabody en train de renifler une série d’échantillons.
— Ça suffit !
— Jamais je n’aurai les moyens de m’offrir des trucs pareils. Je me contente de les sentir. J’aime bien celui-là : gardénia. Vieillot mais sexy. « Féminin », dirait mon homme. Vous avez vu les flacons ? Les huiles de bain ?
Elle admira la collection de bouteilles alignées sur les étagères.
— C’est magnifique, non ?
— Quel gaspillage pour un truc qui finit dans les égouts. Un liquide à ce prix-là, je préfère le boire.
Elle pivota tandis qu’une jeune femme s’approchait, une minuscule rousse en tailleur saphir.
— Je suis Chessie, la directrice. Il y a un problème ?
— Pas pour moi. Il me faut la liste de vos clients ayant acheté deux références spécifiques. C’est pour une enquête de police.
— Je comprends. Puis-je voir vos pièces d’identité, je vous prie ?
De nouveau, Eve sortit son insigne. Chessie l’examina attentivement.
— Lieutenant Dallas ?
— C’est ça.
— C’est avec plaisir que j’essaierai de me rendre utile. De quels produits s’agit-il ?
Eve le lui expliqua et la gérante repartit.
— Peabody…
Sa partenaire était en train d’étaler de la crème sur ses mains.
— On dirait de la soie ! s’extasia Peabody. De la soie^ liquide. J’ai une cousine qui fabrique des savons et des crèmes pour le corps. Ses produits sont excellents, mais ça, c’est…
— Cessez de vous barbouiller. Ma voiture va empester… Il a pu aussi bien s’approvisionner ici, que dans le West Village, ou sur Internet. Voire en Italie ou je ne sais où. Enfin, c’est déjà un début.
Chessie reparut avec plusieurs documents.
— Personne ne semble avoir acheté les deux en même temps. Dans l’autre magasin non plus : j’ai contacté ma collègue. Par précaution, je vous ai sorti la liste des ventes pour chacun des produits dans nos deux boutiques. En cas de paiement en espèces, bien entendu, nous n’avons aucune trace. J’ai effectué la recherche sur trente jours. Je peux remonter plus loin si vous le souhaitez.
— Cela devrait suffire pour l’instant. Merci… Vous avez reçu un mémo à mon sujet ?
— Absolument. Avez-vous besoin d’autre chose ?
— Pas pour le moment.
— Si elle a eu le mémo, c’est que Connors est le propriétaire, déclara Peabody lorsqu’elles furent dans la rue. Vous pourriez nager dans cette huile de bain si vous en aviez envie. Comment se fait-il que vous…
— Une seconde !
Eve sortit son communicateur pour joindre Connors.
— Lieutenant.
— La marque Faûte – linge de lit –, ça te rappelle quelque chose ?
— Elle m’appartient. Pourquoi ?
— Je te mettrai au courant plus tard.
Elle coupa la communication.
— Je refuse la thèse de la coïncidence, Peabody.
— Ah ! Je viens de comprendre. La première victime travaillait pour Connors, a été lavée avec des produits en provenance d’une de ses boutiques et déposée sur un drap issu d’une de ses fabriques. Non, moi non plus ça ne me plaît pas. Mais je n’ai aucune idée de ce que ça signifie.
— Allons-y. Prenez le volant.
Une fois de plus, Eve ouvrit son communicateur.
— Feeney ? Dans la rubrique Personnes disparues, rajoute l’élément : employée des entreprises Connors. Mais ne le lui dis rien pour l’instant.
— Compris. J’ai déjà trois possibilités… Accorde-moi un instant… Dis-moi, tu n’avais pas rendez-vous pour une conférence de presse ?
— Je m’y rends.
— D’accord, d’accord, grommela-t-il. J’y suis presque… Rossi, Gia, trente et un ans, coach personnel et professeur chez Forme et Bien-être, une filiale de Conscience Santé, division des Entreprises Connors. On a signalé sa disparition hier soir.
— Fonce avec un uniforme sur son lieu de travail, chez elle. Interroge la personne qui a signalé sa…
— Je connais la chanson, Dallas.
— Bien sûr. Vite, Feeney !
Elle raccrocha.
— Ces fichus médias…
— Dallas, il faut en parler à Connors.
— Je sais. Mais d’abord, je veux-me débarrasser de cette putain de conférence de presse. Et réfléchir. Connors se débrouillera. Il n’aura pas le choix.
Elle aviserait ultérieurement. Pour l’heure, il était déjà peut-être trop tard pour sauver Gia Rossi. Elle ne pouvait que se demander ce que son bourreau lui avait déjà infligé.
Il la lava au son de Falstaff. Cette tâche le mettait toujours de bonne humeur. Sa partenaire devait être parfaitement propre avant qu’il s’attaque à son œuvre. Il aimait tout particulièrement lui frictionner les cheveux – cette magnifique chevelure châtain.
Il humait avec plaisir les parfums – le zeste d’agrume, l’odeur de la femme mêlée à celle de sa peur.
Elle pleurait tout bas, ce qui l’inquiétait vaguement. Il préférait les cris, les insultes, les prières, les supplications.
Mais il n’en était qu’au tout début.
L’eau était glacée, et elle se mit à suffoquer et à pousser des petits cris. C’était mieux ainsi.
— C’était rafraîchissant, non ? Revigorant. Vous êtes très tonique, je dois dire. Un corps sain et solide, cela fait toute la différence.
Elle frissonnait à présent, elle claquait des dents, ses lèvres étaient bleuies. Ce serait intéressant d’enchaîner avec du chaud.
— Je vous en prie, hoqueta-t-elle. Que voulez-vous ?
— Tout ce que vous pourrez me donner.
Il sélectionna la plus petite de ses torches, l’enflamma, rétrécit la flamme en une pointe d’aiguille.
Enfin, elle le récompensa d’un hurlement.
— Si nous commencions ?
Il s’approcha du bout de la table, sourit de bonheur en contemplant l’arc délicat de ses pieds.