L'art du crime
Chapitre 8
Une fois dehors, Eve suivit le chemin que Gia empruntait d’ordinaire pour gagner la station de métro. Native de New York, elle devait marcher vite, toute à ses pensées, en restant néanmoins sur le qui-vive.
Si elle aimait le lèche-vitrines, elle s’arrêtait peut-être ici ou là. Mais…
— Baxter et Trueheart ont interrogé tous les commerçants, expliqua Eve à Peabody. Personne ne se souvient de l’avoir vue ce jour-là. Certains vendeurs ont reconnu sa photo. Elle était déjà venue dans leur magasin. Mais pas le soir où elle s’est volatilisée.
— Elle n’a pas atteint la station de métro.
— Non. Peut-être n’avait-elle pas l’intention de s’y rendre.
Eve bifurqua, esquiva les passants pressés.
— Elle avait un peu d’argent d’avance, de quoi s’offrir des billets pour un match. Elle prend un client privé. Soit elle va chez lui à pied, soit il lui a payé un taxi. Imaginons qu’elle soit allée chez lui, tout simplement.
— Il ne l’aurait pas enlevée, il se serait contenté de lui ouvrir la porte.
— Ce serait habile, commenta Eve. Contactez Newkirk. Je veux qu’il ratisse le quartier avec les autres uniformes. Dans tous les sens, sur un rayon de cinq pâtés de maisons.
Eve fonça vers la voiture.
— Je veux qu’ils montrent sa photo à tous les vendeurs, serveurs, balayeurs de rues, portiers et droïdes. Joignez McNab, enchaîna-t-elle en s’installant au volant. Qu’il transmette son portrait à toutes les sociétés de taxi et de transport privées. Aux compagnies d’autocars et d’aviation. Qu’il vérifie les disques de sécurité des autres stations de métro. Elle n’a pas utilisé son passe, mais elle est peut-être montée dans un train malgré tout.
Peabody était déjà connectée avec Newkirk.
— C’est elle qui est allée à lui, voilà ce que je pense, conclut Eve en démarrant.
Elle décida d’appeler Zela chez elle.
— Oui ? marmonna celle-ci en étouffant un bâillement. Lieutenant ? Qu’est-ce que…
— Sarifina donnait-elle des cours particuliers ?
— Des cours particuliers ? Excusez-moi, je suis dans le cirage.
— Des cours de danse.
— Oui, bien sûr, De temps en temps. Les gens veulent apprendre les pas de base avant les grandes occasions : mariages, réunions de famille, bar-mitsva…
— Ça se passe au club ou chez les clients ?
— Le plus souvent au club, le matin ou l’après-midi.
— Mais il y a des exceptions, devina Eve.
— Accordez-moi une seconde.
Zela se déplaça et Eve perçut le bip de l’autochef au fond de la pièce.
— J’ai travaillé jusqu’à 3 heures du matin. Ensuite, j’ai pris un somnifère. Je n’ai pas fermé l’œil depuis… Il faut que je m’éclaircisse les idées.
— Zela, insista Eve avec une pointe d’impatience, j’ai besoin de savoir s’il arrivait à Sarifina de se rendre chez des clients.
— Oui, surtout chez les plus âgés. Ou les gamins. Certains parents veulent que leurs enfants apprennent à danser.
— A-t-elle accepté des cours particuliers ces dernières semaines ?
— Laissez-moi réfléchir… C’est possible. Elle se laissait facilement convaincre, vous comprenez. Elle aimait rendre service. Nous ne nous tenions pas forcément au courant de nos activités extérieures. Mais si le cours a eu lieu au club, elle l’aura noté. Nous prenons une commission, et Sari était très pointilleuse sur la comptabilité.
— Mais lorsque c’était elle qui se déplaçait, vous ne preniez pas de commission ?
— Là, on nage dans le flou artistique. Je vous le répète, elle aimait rendre service. Elle était tout à fait capable de proposer un cours à tarif réduit pendant ses heures de loisir. Où est le mal ?
« Où est le mal ? » se répéta Eve, qui remercia Zela et raccrocha.
— Nous sommes parties du principe qu’il les enlevait en pleine rue. Alors que c’est le contraire : ce sont elles qui vont à lui. Du moins, je suis prête à parier que c’est le cas pour ces deux-là. Par quel moyen ?
— La photo de York circule depuis hier. Mais on est le week-end, observa Peabody. Si elle a pris un taxi, le chauffeur n’a peut-être pas fait attention ni écouté les nouvelles.
— Ça ne colle pas. Il prend toutes les précautions nécessaires. Une course en taxi, ça laisse des traces.
— Même chose pour un transporteur privé.
— Pas de traces, en revanche, si c’est lui qui se charge du transport.
Personnellement. Quoi qu’il en soit, il faut tout vérifier.
Cela représentait des heures et des heures d’un labeur fastidieux. Un véritable gaspillage, songea-t-elle. Mais il fallait en passer par là.
— Il ne prend pas de risques, poursuivit-elle. Il les attire dans ses filets. Un gentil monsieur d’un certain âge, un gentleman qui veut apprendre le tango, se remettre en forme. Un cours particulier en échange d’une somme coquette, tous frais payés, déplacements compris.
— Personne ne les voit dans la rue parce qu’elles n’y restent pas, renchérit Peabody. Elles quittent leur lieu de travail, montent dans le véhicule qui les attend. Mais…
— Mais ?
— Comment peut-il être certain qu’elles ne préviendront pas quelqu’un de leur entourage ? Ces femmes ne sont pas stupides. Comment peut-il savoir qu’elles ne vont pas en toucher deux mots à une amie, une collègue ? Je vais à tel endroit, chez Untel ?
Eve se gara devant l’immeuble de Gia Rossi, puis se mit à pianoter sur le volant.
— Bonne question. Nous savons qu’elles ne se sont confiées à personne, du moins à personne qui nous ait rapporté l’information. Comment peut-il en être certain ?
Elle descendit du véhicule.
— Pour commencer, il leur donne un faux nom et une fausse adresse. Si elles sont malignes ou inquiètes, elles vont se renseigner. Ce n’est cependant pas difficile de réussir son Coup quand on a suffisamment d’argent et de connaissances. Mais c’est à la DDE de se pencher sur ce problème.
Elles pénétrèrent à l’intérieur d’un bâtiment de trois étages sans ascenseur.
L’appartement de Rossi était situé au rez-de-chaussée.
— Reprenons son profil : il est intelligent, mûr, maître de lui.
Eve se servit de son passe-partout pour désactiver les scellés posés par Baxter.
— Nous savons qu’il voyage. Nous sommes donc à la recherche d’un homme plutôt raffiné, et sans doute charmant. Il connaît ses victimes.
Eve s’immobilisa et scruta la salle de séjour encombrée de meubles et d’objets.
Écran mural géant, petit canapé, deux fauteuils, tables basses et guéridons, bibelots. Chaussettes et chaussures -de sport pour la plupart -abandonnées sur le sol. Les techniciens avaient déjà emporté les appareils électroniques.
— Il connaît leurs goûts, poursuivit-elle. Il joue là-dessus. Il les rencontre, il passe leur dire bonjour sur leur lieu de travail, bavarde gentiment. Mais pas trop, pour ne pas se faire remarquer. Il se fond dans la masse. Monsieur Gentil. Monsieur Sympa. Monsieur Inoffensif.
Elle s’approcha de la fenêtre, contempla la rue, le trottoir, les édifices avoisinants.
— Il gagne leur confiance. Il leur parle peut-être de sa femme ou de sa fille, histoire d’imprimer une image dans leur esprit. Celle d’un être normal. Il prend son temps. Puis il aborde le sujet d’un cours particulier -ou, plus malin, il se débrouille pour que cela vienne d’elles.
Elle pivota pour gagner la chambre minuscule.
— Une fois qu’il les a dans ses filets, il les suit. Cet appartement est équipé de stores de sécurité, mais ils sont vieux et de mauvaise qualité. Avec quelques appareils de base, il a très bien pu l’observer chez elle. Savoir à quelle heure elle se lève, le temps qu’elle met à se préparer, à quelle heure elle part, le chemin qu’elle suit. Je parie qu’il consigne tout. C’est un scientifique. Je me demande combien de cibles il a sélectionnées, épiées, puis rejetées. Combien de ces femmes sont encore vivantes, tout simplement parce qu’elles ne correspondaient pas précisément à ses exigences.
— Ça me flanque la chair de poule.
— Ouais.
Eve fourra les mains dans ses poches et se balança d’avant en arrière.
— Peut-être a-t-il toujours procédé ainsi. Nous allons relire les anciens rapports en ayant cela à l’esprit.
— Dallas ? Qu’est-ce qu’on cherche ? Ici, je veux dire.
— Elle. Gia Rossi. Il la connaît, ou croit la connaître. Voyons ce que nous allons découvrir.
C’est ce qu’elles ne trouvèrent pas qui renforça l’hypothèse d’Eve. Si l’appartement était en désordre, les disques d’exercices et de musique de Gia étaient en revanche méticuleusement classés.
— Il manque deux disques d’exercices et trois de musique. Cardio et yoga, si je me fie à son classement. Nous demanderons à Baxter ce qu’il a récupéré dans son casier, au centre de fitness.
— Elle a beaucoup d’accessoires, constata Peabody en indiquant l’armoire.
Tapis, poids, médecine-ball… À mon avis, il en manque. Les poids-chevilles les plus légers et les plus lourds, les élastiques basse et haute résistance.
— Léger pour lui, lourd pour elle. Elle emporte les instruments de base, des musiques, des vidéos de démonstration. Vous avez déjà travaillé avec un coach personnel ?
— Jamais. Et vous ?
— Non, mais j’imagine qu’il doit préparer un programme adapté au client, et qui tient compte de son état de santé, de son âge, de son poids et de ses objectifs. Si c’est le cas, la DDE le trouvera. Allons-y !
Lorsque Connors pénétra dans le Q.G., il fut assailli par un mélange cacophonique de bruits à la fois humains et électroniques. Des flics s’affairaient un peu partout.
Mais le sien était invisible.
Il croisa McNab, vêtu d’un jean argent et d’un sweat orange.
— Le lieutenant est dans la maison ? s’enquit-il.
— Sur le terrain. Mais elle ne va pas tarder. Elle est sur de nouvelles pistes.
Vous voulez que je vous mette au courant ?
— Oui.
— On a envoyé des photos de York et de Rossi à toutes les sociétés de transport publiques et privées. Dallas pense que notre assassin a fourni la voiture.
— Et elles y seraient montées sans broncher ?
— Ouais. J’ai soif. Vous venez avec moi ?
Tout en se dirigeant vers les distributeurs, McNab résuma la situation. Une fois devant la machine, il réfléchit longuement avant d’opter pour un Fizzy à l’orange -peut-être pour l’assortir à son sweat.
— Un cours particulier, répéta Connors, songeur. C’est intéressant, d’autant que cela élimine les risques liés à un enlèvement devant témoins. Cela dit, la méthode présente des failles.
— C’est vrai : elles peuvent changer d’avis, lui poser un lapin, décider de venir accompagnées. Les possibilités sont nombreuses. Mais Dallas veut qu’on travaille là-dessus, alors… Elle a dit que si vous passiez, vous devriez jeter un coup d’œil sur votre liste d’employées en tenant compte de ce paramètre. Les femmes susceptibles de rendre un service à domicile.
— Je m’en occupe.
— Et du côté du parc immobilier ? Vous avez du nouveau ?
— Rien qui me saute à la figure.
— Parfois, il suffit d’avoir un peu de recul. Si vous voulez, je peux prendre le relais pendant que vous vous concentrez sur cette nouvelle tâche.
— Excellente idée.
— Super ! Tiens, voilà nos femmes ! Rien qu’à les regarder, on a des frissons, non ? Enfin, ajouta-t-il en observant Connors à la dérobée, moi pour la mienne et vous pour la vôtre.
— J’avais bien compris. Et je suis d’accord avec vous, McNab. Elles sont fabuleuses. Lieutenant…
— Heureuse de constater que vous avez le temps de prendre des pauses.
— Lieutenant, j’étais en train de faire le point avec Connors et de lui transmettre vos ordres.
— C’est ça, oui.
— Euh… j’en ai profité pour boire un coup, mais ça ne m’empêche pas d’être efficace. Les photos des victimes ont été diffusées, lieutenant. J’ai installé une nouvelle ligne d’appel. Nous trions les tuyaux et…
— Parfait. Laissez tomber pour l’instant et penchez-vous sur le matériel électronique de Rossi. Son ordinateur. Je suis à la recherche de programmes d’entraînement personnalisés. Sortez-m’en un qui corresponde à notre assassin.
— Tout de suite.
— Feeney ?
— Il est en mode vagabondage, expliqua McNab. Il va et il vient entre chacun d’entre nous.
— Dites-lui d’envoyer quelqu’un chez Forme et Bien-être. Rossi se servait quotidiennement de deux ordinateurs sur place. Le gérant accepte de collaborer. Qu’on les rapporte ici et qu’on les analyse. Même recherche.
— Oui, lieutenant.
— Connors, avec moi.
Il lui emboîta le pas.
— Formidable.
— Quoi ?
— Toi. J’avais dit « fabuleuse », mais « formidable » te sied encore mieux.
Très sexy.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la salle commune, l’un des hommes interpella Eve.
— On a un corps dans un hôtel de passe, Avenue D. La prostituée, là-bas…
Du menton, il désigna la femme maigre au chemisier maculé de sang, assise à son bureau.
— Elle prétend que le type n’a pas voulu la payer et lui a fichu deux coups de poing quand elle a refusé de le laisser partir. Elle a sorti son couteau et affirme qu’il s’est jeté dessus. À six reprises.
— Quel maladroit !
— Ouais. Ce qui me chiffonne, lieutenant, c’est que c’est elle qui a prévenu les secours. Elle n’a pas cherché à s’enfuir et elle s’en tient à ses déclarations. Elle prétend qu’il ricanait comme un malade chaque fois que la lame s’enfonçait dans sa chair. J’ai deux témoins qui les ont vus négocier l’affaire, un troisième qui a entendu des cris dans la chambre. Comme vous pouvez le constater, elle a un œil au beurre noir.
— En effet. Des antécédents ?
— Quelques accrocs, rien de méchant. Elle a sa licence depuis trois ans.
— Et le défunt ?
— Casier judiciaire bien rempli. Violences, agressions mortelles, possession de substances illicites avec intention de les vendre. Il sortait de prison pour une tentative de cambriolage -il avait assommé le vendeur. Il carburait au Zeus.
Eve étudia la compagne licenciée. Elle paraissait plus furieuse qu’inquiète. Son visage était couvert d’hématomes.
— Un type shooté au Zeus peut parfaitement se précipiter sur un couteau six fois de suite. Attendez les résultats de l’analyse toxicologique, interrogez-la de nouveau, voyez si elle maintient ses propos et mettez-la en examen.
— S’il était drogué, son avocat la tirera d’affaire sans aucun problème.
— Elle en a demandé un ?
— Pas encore. Elle est folle de rage. Pour elle, cet incident signifie une suspension de trente jours de sa licence. Elle a donc un mois devant elle sans boulot et sans fric, un gnon à la figure et un chemisier neuf bon pour la poubelle.
— C’est la vie. Procurez-vous les analyses et clôturez le dossier. Si vous avez des doutes, adressez-vous à la brigade des Stups.
Eve entra dans son bureau et ferma la porte.
— Elle va être libérée, commenta Connors.
— Probablement Elle a eu raison de rie pas détaler, de se présenter de son plein gré. En revanche, ce n’était pas malin de sa part d’accepter une passe avec un type shooté au Zeus, si c’était bien le cas. Et si elle travaille dans ce secteur depuis trois ans, elle doit être capable de les repérer.
— Il faut bien manger.
— C’est ce qu’elles me disent toutes. Alors ? Tes recherches perso ?
— Rien de substantiel pour le moment. J’ai demandé à Summerset d’effectuer des recoupements.
Eve fronça les sourcils.
— Je vais devoir le remercier ?
— Je m’en charge.
— Tant mieux.
Elle ôta son manteau et alla se chercher un café.
— McNab t’a vraiment fait un topo ?
— Oui. Je vais revoir la liste des employées et cocher toutes celles susceptibles de rendre un service à domicile. Tu crois qu’il fonctionne ainsi depuis le début ?
— Impossible d’en être sûre.
Eve se frotta les yeux, puis le crâne, fébrilement, comme pour réveiller son cerveau.
— Mais il y en a eu plus de vingt, reprit-elle. L’une d’entre elles au moins a pu dire à quelqu’un où elle allait, laisser une trace du rendez-vous quelque part, non ?
— Les chances sont minces, mais pourquoi pas ? Cela dit, il y en a peut-être plus de vingt… Je vois que tu as aussi envisagé cette possibilité, ajouta-t-il comme l’expression d’Eve changeait. Il les choisit, il prépare tout, et s’il sent ou apprend qu’elles en ont parlé autour d’elles, il joue le jeu, tout simplement ; il prend son foutu cours de danse. Trois p’tits tours et puis s’en va.
— Je l’en crois capable, oui. Je pense aussi qu’il n’hésite pas à retarder l’échéance si nécessaire. Nous devons donc revoir tous les dossiers antérieurs, histoire de s’assurer qu’une des victimes n’aurait pas accepté de rendre un service quelconque à domicile une ou deux semaines avant de disparaître. Il a de la suite dans les idées, enchaîna Eve. Il est prudent, mais tenace. Je l’imagine volontiers remettre un projet à plus tard ou changer de cible. Si oui, c’est un élément dont nous ne disposions pas auparavant. Une erreur qui nous a échappé.
Connors but son café. Tout à coup, il eut l’impression d’étouffer dans cette pièce minuscule et mal éclairée.
— Tu n’as jamais envisagé de demander un bureau plus grand ? hasarda-t-il.
— Pourquoi faire ?
— Respirer…
— Je respire très bien. Tu réagis mal, Connors.
— C’est normal, non ? Je suis son tremplin. Une femme est morte parce qu’elle travaillait pour moi. Une autre de mes employées est à sa merci en ce moment même. Il est trop tard pour Gia Rossi.
— Il n’est jamais trop tard jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Certes, il est peu probable que nous réussissions à la sauver. Ce n’est pas impossible, mais ça tiendrait du miracle.
— Et il a déjà la troisième en ligne de mire.
— C’est exact, mais il nous reste encore un peu de temps. Il n’est pas infaillible. Il agit seul. J’ai mis mes meilleurs hommes sur le coup. Nous allons l’arrêter. Cependant, tu ne me seras d’aucune utilité si tu te laisses dominer par tes émotions. Fourre-toi dans la tête une bonne fois pour toutes que le responsable, c’est lui. Tu n’y es pour rien. Si sa mère l’a pris pour un punching-ball quand il était môme, c’est son histoire. Si son père, son oncle, son cousin le battaient tous les mardis soir, c’est son problème. Tu le sais aussi bien que moi. Quand on prend une vie, quelles que soient les raisons, quelles que soient les circonstances, c’est parce qu’on l’a voulu. À tort ou à raison.
Connors fixa sa tasse un instant, la posa.
— Si tu savais comme je t’aime, souffla-t-il en cherchant son regard. Tu es si droite.
Il posa les mains sur ses épaules, l’attira vers lui, l’embrassa tendrement.
— Et tu fais si bien l’amour.
— Je me doutais que tu allais évoquer cet aspect.
Il l’étreignit brièvement, puis s’écarta.
— Pour l’heure, je vais commander à déjeuner pour l’équipe, décréta-t-il.
Non ! Pas un mot !
— Je ne veux pas que tu…
— Que dirais-tu d’une pizza ?
Elle étrécit les yeux, poussa un soupir.
— Si tu me prends par les sentiments, camarade.
— Je connais tes faiblesses, lieutenant. Celle-ci est assaisonnée au chorizo.
— Surtout, que ça ne devienne pas une habitude. Les repas. Ou ils en réclameront toujours davantage.
— Je m’en occupe, et je m’attaque à la liste des employées.
Il sortit et elle referma la porte derrière lui. Elle voulait travailler au calme.
Elle ressortit les fichiers de la première enquête.
Elle connaissait ces femmes. Leur nom, leur visage, leur lieu de naissance, celui où elles avaient habité, travaillé ou étudié.
Un groupe diversifié à tous points de vue hormis l’apparence physique générale. Désormais, elle était en quête d’un nouvel élément commun aux unes et aux autres.
Corrine, l’actrice en herbe, était aussi serveuse. Dès qu’elle le pouvait, elle s’offrait un cours de danse, d’art dramatique ou de chant. Il avait très bien pu l’appâter : « Venez à tel endroit passer une audition. » Comment refuser ? Ou encore : « Rendez-vous telle date, à telle heure, pour un job de barmaid dans une réception privée. »
Eve poursuivit sa lecture. Une secrétaire, une étudiante, une vendeuse dans un magasin de souvenirs, passionnée de poterie.
Elle passa des appels, posa des questions à des personnes qu’elle avait interrogées neuf ans auparavant.
On frappa brièvement à la porte, et Peabody passa la tête dans l’entrebâillement. Elle brandissait une part de pizza à moitié dévorée dans la main.
— Les pizzas sont arrivées ! annonça-t-elle. Ils se sont jetés dessus tels des chacals affamés. Si vous en voulez, dépêchez-vous.
— Une seconde.
Peabody reprit une bouchée.
— Vous avez une touche ?
— Peut-être. Peut-être…
Ah ! Que cette odeur était appétissante !
— Dites à ceux qui sont sur le terrain de mettre leur casque. Je veux vous briefer tous en même temps.
— Entendu.
— Affichez les photos et les données des premières victimes sur l’écran mural.
Eve rassembla ses notes et ses disques avant de joindre Mira.
— J’ai besoin de vous au Q.G.
— Dix minutes.
— Plus tôt.
En pénétrant dans la salle, Eve constata que deux pizzas avaient entièrement disparu et que la troisième était sérieusement entamée. Elle posa ses affaires et alla se servir.
— J’ai Jenkinson, Powell, Newkirk et Harris en ligne, annonça Peabody. Tous les autres sont ici.
— Nous attendons Mira. Je veux son avis.
Feeney se précipita vers elle.
— Tu es sur une piste. Je le sens.
— C’est possible. Un lien, une méthode. Je vous expose ma théorie dès que Mira sera là…
Elle regarda autour d’elle, attrapa au vol le tube de Pepsi que lui lançait Connors.
— Et toi ? Tu as progressé ?
— Pas mal.
Elle but une gorgée de soda, salua Mira de loin, mit son casque.
Écoutez-moi tous. J’ai besoin de toute votre attention. Si vous êtes capables de manger une pizza tout en réfléchissant…
— Quoi, vous avez des pizzas ? geignit Jenkinson dans son oreillette.
— J’ai une nouvelle hypothèse à vous soumettre, déclara-t-elle.
Sur ce, elle se lança dans son exposé.