L'art du crime

Nora Roberts · Chapitre 2 sur 23

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L'art du crime

Chapitre 1

 

De temps en temps, la vie valait vraiment la peine d’être vécue, décida Eve. Elle était allongée sur une chaise de repos à deux places, face à l’écran vidéo. C’était un film d’action – elle adorait voir des trucs exploser – et elle n’avait pas besoin de réfléchir pour comprendre « l’intrigue ».

Elle pouvait se contenter de regarder.

Une grande jatte de pop-corn noyé dans le beurre salé était posée sur ses genoux, et le gros chat vautré sur ses pieds lui tenait chaud. Elle était en congé le lendemain, ce qui signifiait qu’elle pourrait dormir jusqu’à ce qu’elle se réveille naturellement, puis traîner sans le moindre scrupule.

Cerise sur le gâteau : Connors se tenait à ses côtés. Et comme il trouvait cela écœurant, elle avait le bol de pop-corn pour elle seule.

Franchement, que demander de plus ?

Quoique… elle avait sa petite idée sur la question dans la mesure où elle avait l’intention de sauter sur son mari dès le générique de fin. Histoire de rallonger le programme.

— N’importe quoi ! marmonna-t-elle tandis qu’un tram de tourisme entrait en collision avec un dirigeable publicitaire. Vraiment n’importe quoi.

— Je croyais que l’histoire te plairait.

— Il n’y en a pas ! s’exclama-t-elle en engloutissant une poignée de maïs soufflé. C’est justement ce qui me séduit. Une suite de détonations reliées par quelques répliques.

— Agrémentée d’une brève scène de nu.

— Oui, mais ça c’était pour toi et ceux de ton genre.

Elle lui jeta un coup d’œil tandis qu’à l’écran des piétons hurlants fuyaient des débris qui tombaient en chute libre.

Il était sacrément beau. Un visage sculpté par des dieux en état de grâce, une peau claire d’Irlandais, une bouche sensuelle. Et des yeux bleus de Celte qui la voyaient telle qu’elle était.

À cela, il fallait ajouter de magnifiques cheveux noirs, un corps mince et élancé, un petit accent irlandais – si sexy –, l’intelligence, le sens de l’humour, la force de caractère et l’expérience… Un véritable trésor.

Entièrement à sa disposition.

Et dont elle avait la ferme intention de faire le meilleur usage dans les trente-six heures à venir.

À l’écran, une bagarre de rue venait de se déclencher parmi les ruines. Le héros – facile à identifier dans la mesure où c’était lui qui avait cogné le plus jusqu’ici – surgit à travers la mêlée sur le dos d’une moto-jet.

Fasciné malgré lui, Connors plongea la main dans le bol de pop-corn. Et la ressortit aussitôt en examinant ses doigts.

— Pourquoi ne pas te contenter d’une tasse de beurre fondu arrosée de sel ?

— Le maïs est un bon vecteur. Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Tu as sali tes petites mimines ?

Il s’essuya les doigts sur ses joues.

— Elles sont propres maintenant.

— Hé ! protesta-t-elle en riant.

Elle posa le bol sur le sol. Elle n’avait rien à craindre : même Galahad, le chat, ferait la grimace. Enfonçant l’index dans les côtes de Connors, elle roula sur lui.

— Tu vas me le payer, camarade.

— Combien ?

— Je propose un plan à long terme. Je pense que nous pourrions commencer par…

Elle baissa la tête pour lui mordiller la lèvre inférieure. Le sentant bouger, elle se redressa légèrement et plissa les yeux.

— Tu me pelotes les fesses ou tu finis de t’essuyer les doigts ?

— D’une pierre, deux coups. A propos du premier paiement…

— Les intérêts seront… exorbitants.

Elle s’apprêtait à l’embrasser quand son communicateur bipa.

— Nom de Dieu ! grogna-t-elle. C’est nul ! Je ne suis pas de garde.

— Pourquoi ton appareil est-il dans ta poche ?

— L’habitude. C’est stupide. Merde !

Elle vérifia l’écran d’affichage.

— C’est Whitney.

Poussant un soupir, elle se passa la main dans les cheveux.

— Je suis obligée de décrocher.

— Vidéo en pause ! commanda Connors. Lumières à soixante-dix pour cent.

— Merci, murmura-t-elle. Dallas !

— Lieutenant, veuillez vous présenter à East River Park, au carrefour de la 2e Rue et de l’Avenue D, en tant que chargée d’en…

— Commandant…

— Je sais, vous étiez en congé, l’interrompit-il. Vous ne l’êtes plus.

Elle lui aurait volontiers demandé pourquoi, mais elle était trop bien entraînée pour formuler une telle requête à voix haute.

— Entendu, commandant. Je contacte l’inspecteur Peabody en chemin.

— Je vous retrouve au Central.

Il coupa la communication.

— C’est inhabituel, commenta Connors, qui avait déjà arrêté le film. Que le commandant te joigne personnellement, et te bouscule de cette manière.

— C’est sûrement grave, répliqua Eve en fourrant son appareil dans sa poche. Je n’ai aucune affaire importante en cours. Désolée… notre soirée est gâchée.

— Ce n’est que partie remise. Mais puisque je suis libre, je crois bien que je vais t’accompagner. Je sais rester discret, ajouta-t-il avant qu’elle puisse protester.

C’était vrai. Et sachant qu’il avait modifié son propre emploi du temps pour elle, au risque de retarder l’acquisition d’un petit pays ou d’une planète, elle lui devait bien cela.

— Allons-y.

Il savait être discret quand cela lui convenait. Il savait aussi observer. À leur arrivée au parc, il vit un grand nombre de véhicules de police, et une petite armée de flics en uniforme et de techniciens.

Les journalistes – qui avaient le don de flairer ce genre d’affaires – étaient déjà sur place, refoulés par une partie des troupes. On avait érigé des barrières de sécurité et, de même que les médias et les badauds, Connors devrait se contenter de ce point de vue lointain.

— Si tu t’ennuies, lui dit Eve, n’hésite pas à t’en aller. Je rentrerai par mes propres moyens.

— Je ne m’ennuie pas facilement.

Il la contempla. Son flic. Le vent soulevait les pans de son long manteau noir – un vêtement indispensable en ce 1er mars, tout aussi rude que les premiers mois de l’année 2060. Elle accrocha son insigne à sa ceinture. Geste inutile, songea Connors : elle avait l’allure et l’autorité d’un policier.

Grande, élancée, elle s’approcha des barrières à longues foulées. Ses cheveux châtains, coupés court, voletaient dans la brise.

Il admira son visage, ses yeux d’ambre qui voyaient tout, sa bouche ferme – et pourtant si douce et chaude un peu plus tôt.

Elle lui jeta un bref regard avant de franchir le périmètre de sécurité afin de s’attaquer à ce pour quoi elle était née.

Elle se faufila parmi les uniformes et les techniciens. Certains la reconnurent. D’autres virent en elle ce que Connors avait vu : l’autorité. Comme un subalterne l’interpellait, elle s’immobilisa, écarta les pans de son manteau et tapota son insigne.

— Lieutenant. On m’a donné l’ordre de vous guetter et de vous escorter. Mon partenaire et moi-même sommes arrivés les premiers sur la scène.

— Bien.

Elle l’inspecta rapidement. Plutôt jeune, impeccable. Les joues rosies par le froid. L’accent d’un natif de New York, tendance Brooklyn.

— Qu’est-ce qu’on a ?

— Lieutenant, j’ai reçu l’ordre de vous laisser voir par vous-même.

— Pas possible ?

Son regard se posa sur l’insigne qu’il arborait sur son épais manteau d’uniforme.

— Très bien, agent Newkirk, j’y vais.

Elle jaugea la distance à parcourir, étudia la ligne d’arbres et de buissons. La scène semblait parfaitement sécurisée côté terre. Côté rivière, la police fluviale barricadait la rive.

Un frémissement lui parcourut l’échine. Si elle ignorait encore de quoi il s’agissait, il était évident que c’était du sérieux.

Les projecteurs disposés par les techniciens éclairaient les lieux de leur lumière blafarde. Elle aperçut Morris qui venait dans sa direction. Pas de doute, si on avait appelé le légiste en chef, c’était grave. Son visage soucieux ne fit que le lui confirmer.

— Dallas. On m’a dit que vous étiez là.

— J’ignorais que vous l’étiez aussi.

— J’étais tout près, avec des amis. Dans un petit club de jazz de Bleecker Street.

Ce qui expliquait ses bottes ; le motif noir et argent qui avait dû appartenir autrefois à un reptile ne semblait guère approprié à une scène de crime. Même quand on était une fashion victim tel que Morris.

Son long manteau noir était doublé de satin rouge cerise. Il portait un pantalon et un col roulé noirs – une tenue excessivement simple, pour une fois. Ses longs cheveux noirs étaient rassemblés en un catogan retenu en haut et en bas par des anneaux d’argent.

— Le commandant vous a prévenu, devina-t-elle.

— En effet. Je n’ai pas touché le corps. Je vous attendais.

Elle ne lui demanda pas pourquoi. Elle devait tirer ses propres conclusions sans parti pris.

— Newkirk, avec nous ! ordonna-t-elle.

De loin, on aurait pu croire que c’était une étendue de glace ou de neige. Et la façon dont le corps était disposé dessus aurait pu paraître astucieuse -un mannequin posant pour Une photo un peu limite.

Mais même à cette distance, elle devina tout de suite ce que c’était.

Son regard accrocha celui de Morris. Ils n’échangèrent aucune parole.

Ce n’était ni de la glace ni de la neige. Ce n’était ni un mannequin ni une œuvre d’art.

Eve sortit une bombe de Seal-It de son kit de terrain.

— Vous n’avez pas ôté vos gants, lui fit remarquer Morris. Ce produit va les abîmer.

— Exact.

Sans quitter le corps des yeux, elle les enleva et les fourra dans sa poche. Elle appliqua le Seal-It sur ses mains et fixa son magnétophone sur son manteau.

— Enregistrement… La victime est de sexe féminin et de type caucasien. Vous l’avez identifiée ? demanda-t-elle à Morris.

— Non.

— Non encore identifiée. Âgée d’environ vingt-cinq, trente ans. Brune aux yeux bleus. Un petit tatouage en forme de papillon bleu et jaune sur la hanche gauche. Le corps est nu, étendu sur un drap blanc, les bras en croix, paumes vers le ciel. Elle porte un anneau d’argent à la main gauche. Diverses lésions visibles indiquent qu’elle a été torturée. Lacérations, hématomes, brûlures, perforations. Entailles croisées aux deux poignets, cause probable du décès.

Elle leva les yeux vers Morris.

— En effet, confirma-t-il.

— Sur le torse, on peut lire une inscription : quatre-vingt-cinq heures, douze minutes, trente-huit secondes.

Elle poussa un profond soupir.

— Il est de retour.

— Oui, acquiesça Morris.

— Il nous faut une identification et l’heure du décès.

Elle scruta les alentours.

— Il a pu l’amener ici à travers le parc ou par la rivière. Le sol est dur, et c’est un lieu public. Nous relèverons certainement des empreintes de pas, mais elles risquent de ne pas nous être très utiles.

Elle tendit la main vers son kit, et marqua une pause comme Peabody surgissait.

— Désolée d’avoir mis si longtemps. J’ai dû traverser toute la ville et il y avait un problème dans le métro. Salut, Morris !

Un bonnet rouge enfoncé jusqu’aux yeux, Peabody se frotta le nez et regarda le corps.

— Nom de nom !

Elle s’écarta légèrement.

— Le message. Ça me rappelle vaguement quelque chose.

— Identifiez-la, ordonna Eve avant de se tourner vers Newkirk. Que savez-vous ?

Il se tenait au garde-à-vous, mais parvint à se redresser encore davantage.

— Mon partenaire et moi étions en patrouille, et surveillions ce qui paraissait être un vol en cours. Nous avons poursuivi un individu mâle jusque dans le parc. Le suspect se dirigeait vers l’est. Nous ne pouvions l’appréhender, car il avait trop d’avance sur nous. Nous nous sommes donc séparés dans l’intention de lui couper la route. C’est là que j’ai découvert la victime. J’ai prévenu mon coéquipier, puis le commandant Whitney.

— Prévenir le commandant n’est pas la procédure habituelle, agent Newkirk.

— Non, lieutenant. Mais au vu des circonstances, j’ai pensé que c’était non seulement nécessaire, mais indispensable.

— Pourquoi ?

— J’avais reconnu la signature. Mon père est policier, lieutenant. Il y a neuf ans, il appartenait à une brigade spéciale chargée d’enquêter sur une série de meurtres… portant cette signature.

— Votre père est Gil Newkirk ?

— Oui, lieutenant.

Ses épaules se décontractèrent légèrement.

— À l’époque, j’ai suivi l’enquête d’aussi près que possible. Au fil des ans, et surtout depuis que j’exerce ce métier, mon père et moi en avons souvent discuté. En constatant l’état de la victime, je me suis donc dit que le mieux était d’alerter le commandant directement.

— Vous avez eu raison. Bonne initiative, agent Newkirk. Restez dans les parages.

Elle pivota vers Peabody.

— La victime s’appelle Sarifina York, vingt-huit ans. Domiciliée 21e Rue Ouest. Célibataire. Employée à L’Étoile. C’est un club rétro dans le quartier de Chelsea.

Eve s’accroupit.

— Elle n’a pas été tuée ici, et elle n’était pas enveloppée dans ce tissu quand on l’a amenée. C’est un maniaque de la propreté. Heure du décès, Morris ?

— 11 heures ce matin.

— Quatre-vingt-cinq heures. Il l’a donc enlevée dans la journée de lundi, voire un peu avant s’il n’a pas déclenché le chronomètre tout de suite. Traditionnellement, il s’attaque à la première très vite après l’enlèvement.

— Merde, merde, merde ! Je m’en souviens maintenant, pesta Peabody en s’asseyant sur ses talons. Les médias l’avaient baptisé L’Homme à l’anneau d’argent.

— On avait laissé filtrer l’info sur la bague.

— C’était il y a dix ans.

— Neuf, rectifia Eve. Neuf ans, deux semaines et… trois jours se sont écoulés depuis que nous avons trouvé le premier corps.

— C’est peut-être un imitateur, suggéra Peabody.

— Non, c’est bien lui. Le message, le temps écoulé… les journalistes ne connaissaient pas ces détails. Nous les avons gardés secrets. Mais nous n’avons jamais clôturé l’affaire. Nous n’avons jamais pu arrêter ce salaud. Quatre femmes en quinze jours. Toutes brunes, la plus jeune avait vingt-huit ans, la plus âgée, trente-trois. Toutes ont été torturées pendant une période qui a duré entre vingt-trois et cinquante-deux heures… Il a perfectionné son art, ajouta-t-elle.

Morris opina.

— Comme dans les autres cas, il semble avoir d’abord infligé les blessures les plus superficielles. Je pourrai le confirmer après l’autopsie.

— Marques de ligatures aux chevilles et aux poignets -juste au-dessus des entailles… Apparemment, elle s’est débattue. Les autres, il les avait droguées.

— Je vérifierai.

Eve se rappelait chaque détail de cette sordide affaire, ainsi que la colère et la frustration qu’elle avait engendrées.

— Il l’aura lavée soigneusement de la tête aux pieds avec des produits de marque. Pour le transport, il l’aura enveloppée, probablement dans du plastique. Nous n’avons jamais prélevé la moindre fibre sur les précédentes victimes. Mettez la bague dans un sachet, Peabody. Morris, vous pouvez l’emporter.

Elle se redressa.

— Agent Newkirk, je vais avoir besoin d’un rapport détaillé sur-le-champ.

— Oui, lieutenant.

— Qui est votre supérieur ?

— Grohman, lieutenant. J’appartiens à la brigade 17.

— Votre père y est toujours ?

— Oui, lieutenant.

— Parfait. Filez rédiger votre rapport, Newkirk. Peabody, renseignez-vous auprès des services des Personnes disparues. Quant à moi, j’appelle le commandant.

Lorsqu’elle quitta le parc, le vent était tombé. Piètre consolation. La foule des badauds s’était dispersée, mais les requins de la presse étaient toujours là. Le seul moyen de contrôler la situation, c’était de les affronter.

— Je ne répondrai à aucune question, lança-t-elle par-dessus le brouhaha. En revanche, je suis prête à vous faire une brève déclaration. Si vous continuez à hurler, vous n’aurez rien. Au cours de la soirée, poursuivit-elle tandis que le niveau sonore chutait d’un coup, deux agents du département de police de New York ont découvert le cadavre d’une femme dans East River Park.

— L’a-t-on identifiée ?

— Comment est-elle morte ?

Eve fusilla du regard les reporters qui tentaient de rompre les rangs.

— Vous êtes tombés d’un nuage ou vous vous plaisez à écouter vos propres voix ? Comme n’importe quel imbécile le sait, l’identité de cette personne ne sera révélée qu’une fois ses proches avertis. La cause du décès sera déterminée par le médecin légiste. Et le premier abruti qui ose me demander si on a des pistes sera privé de toute nouvelle information concernant cette affaire. C’est clair ? À présent, laissez-moi faire mon boulot.

Elle s’éloigna au pas de charge. Elle était à mi-chemin de son véhicule quand elle aperçut Connors appuyé contre le capot. Elle l’avait complètement oublié.

— Pourquoi n’es-tu pas rentré à la maison ?

— Pour rien au monde je n’aurais raté ce divertissement ! Bonsoir, Peabody.

— Salut !

Elle parvint à sourire malgré ses joues glacées.

— Vous êtes là depuis le début ?

— Presque Je me suis esquivé un moment.

Il ouvrit la portière du véhicule et s’empara de deux gobelets isolants.

— Pour aller vous acheter un petit cadeau.

— Du café ! s’exclama Peabody. Du café chaud.

— Ça devrait vous décongeler. Alors ?

— C’est grave, admit Eve. Peabody, recherchez toutes les infos pour contacter la famille.

— York, Sarifina. Je m’y mets tout de suite.

— Je vais rentrer, déclara Connors.

Soudain, il se figea.

— Vous pouvez me répéter son nom ?

— York, rétorqua Eve. Sarifina. Tu vas me dire que tu la connaissais, devina-t-elle, l’estomac noué.

— Une jolie brune, vingt-huit, trente ans ?

Il s’adossa contre la voiture tandis qu’Eve acquiesçait.

— Je l’ai engagée il y a quelques mois pour gérer un club dans le quartier de Chelsea. Je ne sais pas grand-chose d’elle sinon qu’elle était intelligente, dynamique et efficace. Comment est-elle morte ?

Avant qu’Eve puisse répondre, Peabody intervint :

— La mère est à Reno – c’est dans le Nevada –, le père, à Hawaï. Je parie qu’il fait chaud, là-bas. Elle a une sœur en ville. À Murray Hill, pour être précise. Et je viens de recevoir les données du service des Personnes disparues. La sœur a signalé sa disparition hier.

— Commençons par l’appartement de la victime, puis le club. Nous nous occuperons des proches ensuite.

Connors posa la main sur le bras d’Eve.

— Tu ne m’as pas dit comment elle était morte.

— C’est moche. Je ne peux pas te donner de détails ici. Si tu le souhaites, je peux te faire ramener ou…

— Je t’accompagne. C’était une de mes employées, enchaîna-t-il sans lui laisser l’occasion de protester.

Eve ne discuta pas et grimpa au volant. Non seulement ce serait une perte de temps et d’énergie, mais en outre, elle comprenait son attitude. Qui plus est, il pourrait lui être utile.

— Si un employé – surtout un cadre – s’absente plusieurs jours de suite, te prévient-on ?

— Pas forcément. Je ne connais bien sûr pas son emploi du temps par cœur, mais je peux l’obtenir. Si elle a manqué à l’appel, quelqu’un a dû la remplacer et son absence a dû être signifiée à un supérieur de la division Spectacles et Divertissements.

— Je veux un nom.

— Tu l’auras.

— On a signalé sa disparition hier. La personne assignée à cette affaire a sûrement interrogé – en tout cas elle aurait dû – ses collègues de travail, ses voisins, ses amis. Peabody, renseignez-vous.

— Entendu, lieutenant.

— Dis-moi comment elle est morte, répéta Connors.

— C’est à Morris de déterminer la cause du décès.

— Eve.

Elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, rencontra son regard.

— D’accord, je peux te raconter à peu près ce qui s’est passé. On l’a suivie. L’assassin a pris tout son temps pour l’observer, noter ses habitudes, ses déplacements, ses points faibles – par exemple, à quels moments elle était seule et vulnérable. Une fois prêt, il l’aura enlevée. En pleine rue, vraisemblablement. Il a sans doute un véhicule prévu pour cela. Il l’aura droguée et emmenée dans son…

Ils avaient appelé cela son « atelier », se souvint-elle.

— … en lieu sûr ; une maison individuelle, probablement. Arrivé là-bas, soit il aura continué à la droguer le temps de se préparer, soit – si elle était la première – il se sera mis à l’ouvrage.

— La première ?

— C’est ça. Quand il se sent prêt, il déclenche le chronomètre. Il la déshabille et la ligote. Il emploie de préférence une corde parce que ça frotte quand elles se débattent. Il fait appel à quatre méthodes de torture – physiques, on ne peut parler du psychologique – qui sont : la chaleur, le froid, les instruments coupants et les lames émoussées. Il commence en douceur, et continue crescendo jusqu’à ce que la victime ne lui procure plus aucun plaisir ni aucun intérêt. Alors, il met un terme à son supplice en lui tailladant les poignets. Une fois qu’elle est morte, il grave sur son torse le nombre d’heures, de minutes et de secondes durant lesquelles elle a survécu.

Il y eut un long silence.

— Combien de temps ? souffla Connors.

— Elle était solide. Quand tout est fini, il les lave avec des produits de toilette de marque. Nous pensons qu’il les emballe dans du plastique puis les transporte dans un lieu qu’il a repéré et sélectionné à l’avance. Il les dépose sur un grand drap blanc. Et leur glisse un anneau d’argent à l’annulaire de la main gauche.

— Mouais… Cela me rappelle quelque chose.

— Entre le 11 et le 26 février 2051, il a enlevé, torturé et tué quatre femmes de cette manière. Puis il a arrêté. Comme ça. Brusquement. Il s’est volatilisé dans la nature. J’avais l’espoir qu’il soit en enfer.

Connors comprenait mieux maintenant pourquoi le commandant l’avait appelée à la rescousse bien qu’elle fût en congé.

— Tu as travaillé sur l’enquête.

— Avec Feeney. C’était lui le responsable. J’étais simple inspecteur, grade deux. Nous n’avons jamais réussi à l’avoir… Il a refait surface ici ou là, poursuivit-elle. Deux semaines, deux semaines et demie -quatre ou cinq femmes chaque fois. Puis il disparaissait pendant un an, dix-huit mois. Et le voilà de retour à New York, où nous pensons qu’il a débuté. Cette fois, nous le coincerons.

 

Dans son beau salon, avec la bouteille de Champagne qu’il ouvrait traditionnellement à la fin de chaque projet mené à bien, celui que les médias avaient surnommé L’Homme à l’anneau d’argent s’installa confortablement devant son écran de divertissement.

Il était trop tôt pour qu’on annonce la nouvelle aux informations. On ne découvrirait pas sa toute dernière création avant le lendemain matin. Mais il ne pouvait résister pas à la tentation de vérifier.

Juste quelques instants, au cas où… Ensuite, il savourerait son Champagne en écoutant de la musique. Puccini, peut-être, en l’honneur de… de…

Ah, oui. Sarifina. Quel joli prénom ! Du Puccini pour Sarifina. C’était à Puccini qu’elle réagissait le mieux.

Il passa de chaîne en chaîne, et fut récompensé presque immédiatement. Enchanté, il se redressa, croisa les chevilles et tendit l’oreille.

L’identité de la victime ne sera révélée qu’une fois ses proches prévenus. Si rien ne permet de confirmer pour l’heure que cette jeune femme a été assassinée, la seule présence du lieutenant Eve Dallas sur la scène du crime indique que l’on soupçonne un meurtre.

 

Il applaudit tandis que le visage d’Eve apparaissait.

— Vous voilà ! Re-bonjour ! Que c’est bon de revoir ses vieux amis. Et cette fois, nous allons enfin apprendre à nous connaître vraiment.

Il leva son verre comme pour lui porter un toast.

— Je sais déjà que vous serez la plus belle de mes œuvres d’art.