L'art du crime

Nora Roberts · Chapitre 22 sur 23

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L'art du crime

Chapitre 21

 

L’étau se resserrait. Elle commençait à y voir plus clair, à aligner liens, mobiles, pathologie. Nul doute que lorsqu’ils arrêteraient Robert Lowell, ils se présenteraient au procureur avec un smash au panier.

Mais cela n’aidait en rien Arielle Greenfeld.

— Trouve-moi quelque chose, dit-elle à Connors tandis qu’ils s’engouffraient dans l’ascenseur du parking.

— Tu sais à quoi ressemblent les archives de l’époque ? rétorqua-t-il. Ce qu’il en reste ? Je suis en train de rassembler un puzzle dont la moitié des pièces ont disparu ou sont éparpillées aux quatre vents. J’ai besoin d’un matériel supérieur à ce fichu ordinateur de poche.

— D’accord, d’accord.

Elle pressa les doigts sur son front. L’effet du remontant s’atténuait dangereusement.

— Laisse-moi réfléchir.

— Je ne sais pas comment tu peux encore réfléchir. Si tu ne fais pas une pause, Eve, tu vas t’effondrer. Et je ne parle pas au sens figuré.

— Arielle Greenfeld ne fait pas de pause, rétorqua-t-elle.

Elle émergea de la cabine.

— Il nous faut les coordonnées de toutes les sociétés et propriétés des Lowell recensées à. travers le monde. Parle au directeur, mets la pression sur ces avocats britanniques à la noix et sur les institutions financières où il détient des comptes anonymes.

— Je peux t’annoncer d’emblée qu’il faudra des semaines -au mieux -pour soutirer le moindre renseignement aux banques. Quant aux avocats, ils ont leurs propres défenseurs qui nous feront tourner en bourrique. Et s’il a été prudent, ce dont je ne doute pas un seul instant, les fameux comptes en cachent d’autres, qui en cachent d’autres, etc. Je peux m’y atteler à la maison, mais ce sera long.

Est-ce que cela leur permettrait de retrouver Arielle ? s’interrogea Eve.

— Je ne peux pas me passer de toi ici pour l’instant, répondit-elle.

Concentrons-nous d’abord sur les propriétés et les avocats. On peut supposer qu’il possède des coffres-forts. Il paie tout en espèces. Commençons par les banques du centre-ville.

Elle pénétra dans le Q.G. et fonça sur Callendar.

— Dressez-moi la liste de toutes les banques du centre-ville. Envoyez-leur un portrait-robot et la description de Robert Lowell ainsi que de ses alias connus. Par ailleurs, recherchez toutes les relations de Lowell, mortes ou vivantes. Nom, dernière adresse connue, titres de propriété… Connors, si tu as besoin d’aide, adresse-toi à l’équipe de la DDE. Votre attention s’il vous plaît ! enchaîna-t-elle en haussant le ton. En l’absence du capitaine Feeney et de moi-même, c’est l’expert civil qui est en charge de l’électronique. Si vous avez des questions, c’est à lui que vous devez les poser.

— Le chouchou du lieutenant, murmura Callendar, juste assez fort pour que Connors l’entende.

Elle eut une moue moqueuse qui le fit sourire et ajouta :

— Je vous parie dix jetons que j’aurai une touche du côté des propriétés avant que vous ayez des contacts avec les banques.

— Pari tenu, Bonnets D !

Eve les abandonna pour relire ses notes dans son bureau. Tout en travaillant, elle contacta Feeney au funérarium.

— Tu as du nouveau pour moi ?

— Rien. L’entreprise est revenue à notre homme à la mort de son père. Ses coordonnées sont celles de l’opéra de Londres. Quant aux fichiers papier et informatiques, Lowell les a récupérés il y a des années. Désolé.

— Ce salaud a pensé à tout. Aucun des employés actuels n’était là du temps de Lowell ?

— Aucun. J’ai vérifié. Je rapporte ce que j’ai, nous allons éplucher tout ça.

— Retrouve-moi au Q.G.

Elle se leva. Elle était à bout de forces. Si elle ne s’obligeait pas à bouger, elle s’effondrerait.

Il se trouvait à New York. Le lieu où il vivait, œuvrait, séquestrait Arielle était forcément à New York. Un bâtiment qui avait survécu, du moins en partie, aux Guerres Urbaines. Un bâtiment qui représenterait un lien avec lui, avec elle, avec cette époque…

La mort était sa profession. Préparation ou enlèvement des cadavres, échos des Guerres Urbaines, profit et science. Il vivait de la mort. En tuant, il recréait la mort d’une femme, encore et encore, tout en nourrissant son besoin de dominer, d’infliger de la souffrance. D’après le médecin légiste et les techniciens de laboratoire, il se servait d’instruments de torture datant des Guerres Urbaines et de quelques-uns, plus modernes. Idem pour les drogues. L’opéra. L’intrigue, le cadre, la tragédie, le lien avec Edwina Spring. Les déguisements étaient en fait des costumes, les alias, de simples rôles à endosser.

N’en était-il pas de même pour les victimes ? N’étaient-elles pas un élément de plus dans ses jeux de rôles ?

Dans combien de temps lui ferait-il à elle, Eve Dallas, signe de monter sur scène ? Et pourquoi attendait-elle ?

Elle se commanda un café, avala un autre cachet. D’un point de vue purement technique, elle aurait dû patienter vingt-quatre heures avant d’en reprendre un. Mais si elle voulait précipiter son intervention dans le spectacle, elle se devait de rester suffisamment lucide pour se rappeler son texte.

Sa tasse à la main, elle regagna le Q.G.

Elle établit les communications nécessaires afin que tout le monde sur le terrain puisse participer.

— Mise à jour. On démarre avec la DDE. Feeney ?

— Nous nous apprêtons à analyser les disques confisqués au funérarium. Nous examinerons également les archives papier en quête d’informations pertinentes concernant Robert Lowell et/ou Edwina Spring. L’ordinateur de secours contient une liste d’homicides et de personnes disparues qui pourraient concorder avec ses activités précédentes. Nous avons demandé les dossiers.

— Résultat ?

— Deux affaires. Toutes deux en Italie, une il y a quinze ans, la deuxième il y a douze ans. Dans les deux cas, la description des victimes colle avec le profil.

Une à Florence, l’autre à Milan.

— Connors, Lowell a-t-il des entreprises dans l’une ou l’autre de ces villes ?

— À Milan. Une société montée juste avant que Lowell hérite.

— Je veux tous les détails sur l’affaire de Milan d’abord. Baxter, tâchez de joindre le responsable italien de l’enquête ou son supérieur. S’il le faut, engagez un traducteur. Connors, affiche les autres locaux de Lowell.

Il s’exécuta.

— On se passera de mandats. Feeney, tu t’occupes de ça. Je veux des équipes de trois sur chaque site. Attaquez-vous d’abord aux secteurs privés ou réservés au personnel. Cuisinez tout le monde, n’omettez rien ni personne.

— J’ai deux autres édifices, annonça Connors. Tous deux ont été vendus. Le premier, très abîmé pendant la guerre, a été rasé et reconstruit sous la forme d’un immeuble d’appartements. Le second, intact, a été vendu par le père de Lowell il y a vingt-trois ans.

— Je les prends. Au boulot, Feeney, active mes yeux et mes oreilles. Peabody et deux uniformes me suivront à dix blocs de distance. Je pars dans cinq minutes.

Connors se leva pour lui emboîter le pas. Feeney se gratta le crâne, puis décida de les suivre.

— Des équipes de trois, commenta Connors. Sauf pour toi.

— Tu sais pourquoi.

— Ça ne me plaît pas pour autant. Tu peux épargner un uniforme. Je resterai avec Peabody.

Elle secoua la tête.

— J’ai besoin de toi ici. Dehors, tu seras un boulet. Ici, tu peux faire toute la différence.

— Dommage.

— Je n’y peux rien.

Elle attrapa son manteau, aperçut Feeney alors qu’elle l’enfilait.

— Une seconde, petite, on vérifie ton matériel.

— Ah, oui, c’est vrai !

Elle appuya sur le bouton sur sa veste.

— Le système fonctionne ?

Il jeta un coup d’œil sur son moniteur de poche.

— Affirmatif… Nous approchons du but.

— Oui. D’ici à vingt-quatre heures, trente-six tout au plus, on l’aura épinglé. Le temps presse, Feeney. Il a probablement commencé avec Arielle ce matin aux aurores. Il est sur elle depuis dix ou douze heures, selon moi. Peut-être tiendra-t-elle une journée, une journée et demie. Peut-être pas. Je ne peux pas l’obliger à m’attaquer, mais j’ai la ferme intention de lui offrir la possibilité d’essayer.

Feeney porta les yeux sur Connors, revint sur elle.

— Pas assez pour qu’il saute sur l’occasion.

— Non. Il faut que je pénètre à l’intérieur, que je fasse en sorte qu’il m’emmène là où elle se trouve. Je sais comment faire. Je sais comment faire, répéta-t-elle en fixant Connors. S’il m’en donne la chance. Sinon, je compte sur vous deux, ici, pour me dénicher ce qui nous mènera à lui. Il y a neuf ans, si nous avions pensé que je puisse être une cible, qu’aurais-tu fait, Feeney ?

— Ce que tu fais, admit-il.

— Alors j’y vais.

Connors la regarda s’éloigner. De retour devant son ordinateur, il divisa l’écran afin de pouvoir la suivre grâce à la caméra qu’elle portait. Voir ce qu’elle voyait, entendre ce qu’elle entendait.

Il devrait s’en contenter.

Elle commença par le deuxième site : une demeure privée. Pendant que sa machine travaillait, Connors concentra son attention sur la bâtisse. Sobre et élégante, décida-t-il. Nichée parmi d’autres bâtisses tout aussi sobres et élégantes.

 

Quand la porte s’ouvrit et qu’une femme apparut, un chiot jappant à ses côtés et un bébé calé sur la hanche, il se détendit.

Eve entra.

Connors écouta vaguement leur conversation. Tout ce que racontait la femme confirmait les données officielles sur la propriété. Elle était mère de famille professionnelle et habitait là avec son mari, cadre, leurs deux enfants et un terrier particulièrement irritable.

— Mauvaise pioche, marmonna Eve en regagnant son véhicule. Je repars. Je n’ai pas l’impression d’avoir été suivie.

Elle avait froid. Terriblement froid. Elle était sûrement en état de choc. Dans les films, quand quelqu’un était en état de choc, on lui mettait une couverture, non ?

Certaines parties de son corps s’étaient engourdies. Était-ce un mal ou un bien ? Elle savait qu’elle avait perdu connaissance la deuxième fois – à moins que ce ne soit la troisième ? -qu’il l’avait torturée. Puis il avait fait quelque chose qui l’avait réveillée en sursaut. Quelque chose qui l’avait secouée comme une décharge électrique. Tôt ou tard, il ne parviendrait plus à la ranimer. Une partie d’elle-même priait pour que la délivrance arrive enfin. L’autre continuait de s’accrocher à la vie. Quelqu’un allait venir. Elle tiendrait bon et quelqu’un viendrait à son secours. Lorsqu’il reparut, elle ravala un hurlement. Elle aurait voulu crier, crier à en faire éclater toutes ces parois de verre.

— Je… Puis-je avoir de l’eau, s’il vous plaît ?

— Je regrette, mais c’est interdit. Vous êtes hydratée par intraveineuse.

— Mais j’ai la gorge sèche, et j’espérais parler davantage avec vous.

— Vraiment ?

Il s’approcha de ses plateaux. Elle n’osa pas tourner la tête pour voir ce qu’il y ramassait cette fois-ci.

— Oui. De musique. Quelle œuvre écoutons-nous en ce moment ?

— Verdi. La Traviata.

Paupières closes, il agita les mains comme un chef d’orchestre.

— C’est magnifique, n’est-ce pas ? Émouvant. Passionné.

— Votre… votre mère a chanté cet opéra ?

— Bien sûr. C’était l’une de ses œuvres préférées.

— Cela a dû être tellement dur pour vous de la perdre. J’ai une amie dont la mère s’est suicidée. Ça a été affreux. On… on a du mal à comprendre que quelqu’un puisse être si désespéré que la mort lui apparaît comme une réponse.

— Pourtant, c’est exactement cela. Au bout du compte, c’est la réponse pour chacun d’entre nous.

Il vint vers elle.

— C’est ce que nous demandons tous quand vient notre heure. Elle. Vous.

— Je n’ai pas envie de mourir.

— Vous mourrez. Comme elle. Mais ne vous inquiétez pas, c’est moi qui vous donnerai cette réponse, ce cadeau, comme je l’ai fait pour elle.

 

Connors percevait les échanges entre les autres membres des équipes sur le terrain. Sirotant un café, il épluchait les archives, couche par couche, en extirpait des bribes d’informations qu’il s’efforçait de rassembler pour composer une image cohérente.

Le deuxième bâtiment possédait un sous-sol. Bien que les chances soient minces de trouver quoi que ce soit, Eve commença par là.

Non, décida-t-elle. Ce n’était pas un endroit pour lui. Trop moderne, trop moche. Trop de monde et trop de sécurité. Difficile, voire impossible de traîner à l’intérieur une femme inconsciente ou terrifiée sans éveiller l’intérêt des voisins.

Malgré tout, elle posa des questions, montra le portrait-robot.

Et si elle s’était trompée ? S’il n’était pas à New York ? Peut-être avait-il acheté une maison en banlieue et ne venait-il à Manhattan que pour chasser et déposer ses proies. Combien de temps aurait-elle perdu à chercher un local ici alors qu’il assassinait ses victimes dans un ranch de White Plaines ou de Newark ?

Elle remonta dans sa voiture. Elle ferait un saut à la pâtisserie avant de se rendre à l’appartement de Greenfeld. Quelque chose avait dû lui échapper.

Elle devait retourner chez chacune des victimes et sur leur lieu de travail. Se faufilant dans la circulation, elle informa la base de ses intentions.

— Cela me permettra de rester dehors quelques heures de plus, de me montrer. Et ça ressemblera à ce que c’est : je cours après mon foutu poursuivant !

— J’ai une autre possibilité, intervint Connors. Une fabrique de machines à coudre dans SoHo, divisée en lofts à la fin du XXe siècle. Elle aurait servi de baraquement au cours des Guerres Urbaines et aurait été touchée à plusieurs reprises -sérieusement. L’ensemble a été restauré et vendu par lots au début des années 2030.

— Je vais vérifier. Donne-moi l’adresse.

Lorsqu’il la lui dicta, elle fit la moue. Elle avait traversé la ville d’ouest en est. Elle devait maintenant repartir tout à fait à l’ouest et remonter vers le nord.

— Peabody, vous avez noté ?

— Affirmatif.

— J’y vais.

Elle fit demi-tour, puis répondit au signal de son communicateur de bord.

— Dallas.

— Lieutenant Dallas ? Je vous appelle de la part de M. Klok. Vous souhaitiez qu’il vous contacte dès son retour. Il est arrivé aujourd’hui et est à votre disposition.

— Parfait.

— M. Klok vous rencontrera à votre convenance. Toutefois, il préférerait, si possible, que vous vous déplaciez jusqu’à son domicile, car il s’est blessé en tombant. Son médecin lui a recommandé de ne pas bouger de chez lui pendant quarante-huit heures.

— Ah, bon ? Comment est-ce arrivé ?

— M. Klok a glissé sur une plaque de verglas sur le trottoir. Il souffre d’un léger traumatisme crânien et d’une entorse du genou. Si c’est trop compliqué pour vous, il me fait dire qu’il ira vous trouver à votre bureau dès que son médecin lui en donnera l’autorisation.

— Inutile. Je suis justement dans le quartier. Je peux être là d’ici à quelques minutes.

— Entendu. Je vais prévenir M. Klok.

Eve coupa la transmission.

— Hmm, murmura-t-elle.

— Ça sent mauvais, commenta Feeney dans son oreillette.

— Oui. Quelle coïncidence ! Par ailleurs, c’est assez grotesque de la part de notre individu de m’inviter chez lui plutôt que de me suivre. Pour autant qu’il sache, je ne me déplace jamais sans ma partenaire.

Elle pianota sur son volant.

— Klok était irréprochable -et, non, je n’écarte pas la possibilité que ce soit un personnage fictif. Malgré tout, je tiens à lui parler. Si jamais c’est sa façon de m’attirer, il m’offre une entrée gratuite.

— Dans un piège, grogna Connors.

— Ça n’en sera un que dans la mesure où je le laisserai refermer la trappe. J’ai trois hommes derrière moi. J’ai des yeux et des oreilles électroniques. J’y vais. Profite du temps du trajet pour te renseigner sur cette demeure. Si j’ai des doutes, vous le saurez. Peabody, rapprochez-vous et garez le sous-marin à trois pâtés de maisons de ma destination.

— Bien reçu. Nous sommes à environ dix blocs ; la circulation est dense. Nous allons contourner l’embouteillage.

— Lancez une nouvelle recherche sur Klok. Vérifiez s’il est bien arrivé à New York aujourd’hui comme il l’affirme. Adressez-vous aux sociétés de transports publiques et privées. Si vous obtenez les résultats pendant que je suis à l’intérieur, transmettez-les-moi. Sinon, silence ! J’y suis presque.

Eve fit rouler ses épaules. Elle était nerveuse. Ces fichues pilules énergétiques la mettaient dans un état d’agitation fébrile.

— La transmission se brouille, observa Feeney en se tournant vers Connors. Vous avez tout entendu ?

— Oui. En effet, ça grésille un peu. Vous pouvez y remédier ?

— J’y travaille. Peabody, vous l’avez toujours ?

— Oui. McNab dit que le signal lumineux tressaute.

— C’est une interférence, décréta Connors. Une autre fréquence qui se superpose à la nôtre. Bordel ! aboya-t-il en s’écartant vivement de son poste. C’est une autre balise. Une deuxième balise sur sa voiture. Les fréquences se confondent parce qu’elle est tout près de la base. Il l’a traquée ; c’est pour cela qu’il l’a appelée. Il savait qu’elle était dans les parages.

— Dallas ! Dallas ! Tu me reçois ? hurla Feeney dans le récepteur. Dallas !

Peabody, intervenez immédiatement ! Bordel de merde !

Il se leva d’un bond et courut derrière Connors qui piquait déjà un sprint en direction de l’ascenseur.

— Elle sait ce qu’elle fait, marmonna Feeney tandis qu’ils se ruaient dans la cabine.

— Lui aussi.

 

Eve se gara, traversa le trottoir. Le portail de la cour était grand ouvert. Quel accueil ! songea-t-elle en rajustant son holster.

— Je suis à la porte d’entrée, murmura-t-elle dans son micro avant d’appuyer sur la sonnette.

Un droïde lui ouvrit.

— Merci d’être venue, lieutenant. M. Klok est dans le salon. Puis-je prendre votre manteau ?

— Non. Conduisez-moi jusqu’à lui.

Elle ne quitterait pas le droïde des yeux. Au cas où.

Les rideaux étaient tirés, la lumière, tamisée. Elle aperçut la silhouette d’un homme dans un fauteuil devant un feu de cheminée, la jambe encastrée dans une attelle, le pied reposant sur un pouf.

Petite barbe brune ; cheveux bruns, courts ; une ecchymose sous l’œil gauche. Quelqu’un de poli l’aurait qualifié de « corpulent ». Aux yeux d’Eve, il était « très gros ».

— Lieutenant Dallas ? s’enquit-il avec un petit accent germanique. Pardonnez-moi de ne pas me lever. J’ai été maladroit, j’ai fait une chute stupide. Asseyez-vous, je vous en prie. Puis-je vous offrir à boire ? Un thé ? Un café ?

— Non.

Tout en parlant, il lui avait tendu la main. Elle s’avança pour la lui serrer, un geste qui lui permettait de se rapprocher suffisamment pour déterminer si oui ou non il s’agissait de Robert Lowell.

Lorsqu’elle se positionna pour le regarder dans les yeux, elle sut. Elle s’écarta pour dégainer son arme.

— Bonjour, Bob.

Il ébaucha un sourire.

— Personne ne m’a jamais appelé Bob. Vous m’avez démasqué.

— Debout. Vous ! ajouta-t-elle en pivotant vers le droïde. Si vous ne voulez pas que je vous grille les circuits, restez où vous êtes.

— Je suis un peu encombré, dit Lowell d’un ton aimable. Tout ce rembourrage.

Et cette attelle.

Eve donna un coup de pied dans le pouf.

— À plat ventre à terre, mains dans le dos. Plus vite que ça !

— Je vais faire de mon mieux.

Il glissa de son siège, souffla en s’efforçant de rouler sur le ventre.

Lorsqu’elle se pencha pour lui saisir le poignet, il retourna la main et la referma sur celle d’Eve.

Elle sentit la piqûre, lâcha un juron.

— Ce salopard vient de me droguer !

Elle braqua son pistolet sur lui, tira. Puis ses jambes se dérobèrent sous elle et elle s’affaissa à genoux.

— C’est une vieille méthode, déclara Lowell en basculant sur le dos. Souvent utilisée pour commettre des meurtres dans le passé. En ce qui vous concerne, je ne vous ai injecté qu’un simple tranquillisant… à effet rapide, précisa-t-il avec un sourire.

Il s’assit le temps de déboutonner son costume rembourré et de s’en débarrasser. En dessous, il portait un gilet pare-balles, modèle standard.

— Vous connaissant, je me doutais que vous me tireriez dessus. Il vaut toujours mieux prendre ses précautions. Descendez-la dans mon atelier, ordonna-t-il au droïde.

Son double emmenait déjà la voiture d’Eve loin, très loin.

— Oui, monsieur.

Il avait tout le temps, songea Lowell. Quand il serait certain que tout se passait comme prévu, il ferait revenir le droïde à la maison et remplacerait son disque dur, de même qu’il remplacerait la mémoire du robot domestique. Comme il l’avait fait à maintes reprises.

Une page blanche.

Il ramassa le costume, l’attelle, l’arme qu’Eve avait lâchée en tombant. Elle avait peut-être averti ses collègues de sa destination. Dans ce cas, quelqu’un viendrait. Mais rien ne permettrait d’affirmer qu’elle était passée.

On ne découvrirait son véhicule qu’à des kilomètres.

Il aurait débranché tous les appareils électroniques et de communication dont elle était munie.

Il l’aurait pour lui, songea-t-il en descendant au sous-sol. Il pourrait enfin achever l’œuvre de sa vie.

Peabody se tenait à l’extérieur de la propriété, malade d’angoisse et de frustration. Elle avait requis un camion-bélier pour défoncer un portail qui refusait de bouger et des torches laser pour découper les barreaux aux fenêtres.

Eve était dans cette maison, et il était impossible d’y pénétrer.

— Il faut franchir la sécurité.

— Je suis dessus ! marmonna McNab. Je n’ai jamais vu une telle succession de codes d’accès et de mots de passe.

Tous deux pivotèrent alors qu’une voiture freinait dans un crissement de pneus sur la chaussée. À l’immense soulagement de Peabody, Connors et Feeney en jaillirent.

— On n’arrive pas à neutraliser le système. C’est une véritable forteresse.

— Poussez-vous de là.

Connors bouscula McNab, sortit ses outils personnels.

— J’ai tout essayé, mais…

— C’était une base militaire pendant les Guerres Urbaines, expliqua Feeney à Peabody À l’instant où Eve est entrée, tous ses appareils ont cessé de fonctionner. Nous avons eu des renseignements en chemin. Le premier Robert Lowell avait acquis ce bien au nom de jeune fille de son épouse. Il y a installé une filiale de son entreprise, mais en fait, c’était une façade.

— Forcez ce foutu système ! gronda-t-il à l’adresse de Connors.

— Bouclez-la et laissez-moi bosser.

 

Arielle posa les yeux sur lui tandis qu’il surgissait derrière le droïde.

— Qui est-ce ?

— On pourrait dire que c’est la dernière de sa race.

Il se pencha sur la table où le robot venait de déposer Eve, fouilla dans ses poches, en extirpa tous ses appareils. Il lui ôta aussi sa montre.

— Jetez tout ça dans la benne de recyclage. Ensuite, vous remonterez et vous vous mettrez en arrêt.

— Voyons, voyons…

Lowell glissa les doigts dans les cheveux d’Eve.

— Il va falloir vous laver et vous préparer. Autant en profiter pendant que vous dormez. Nous allons passer un certain temps ensemble, vous et moi.

J’attendais ce moment avec impatience.

— Vous… vous allez me tuer maintenant ? voulut savoir Arielle.

— Non, non, vous avez encore du temps devant vous. Mais je vais faire quelque chose de particulier.

Il pivota vers Arielle comme s’il était enchanté de pouvoir en discuter avec elle.

— Je n’ai jamais eu l’occasion de travailler avec deux partenaires en même temps. Et vous vous révélez tellement plus intéressante que je ne le craignais.

Je crois sincèrement que vous tiendrez plus longtemps que la plupart -sinon toutes celles qui vous ont précédée. Mais elle ? Pour elle, je place la barre très haut. La dernière Eve.

— Elle… j’ai l’impression de la connaître.

— Mmm ? Oui, vous avez pu l’apercevoir aux informations. À présent…

— Monsieur Gaines !

Il fronça les sourcils.

— Oui, quoi ? Qu’y a-t-il de si urgent ? J’ai du travail.

— Quel est… quel est le temps le plus long ? Parmi toutes celles que vous avez amenées ici, laquelle a tenu le plus longtemps ?

Une lueur dansa dans les prunelles de Lowell.

— Décidément, vous ne cesserez jamais de me surprendre. Prenez-vous cela comme un défi ? Aurais-je titillé votre esprit de compétition ?

— Je ne… si je n’ai pas la réponse à cette question, je ne peux pas essayer de surpasser les autres. Acceptez-vous de me le dire ?

— Moi, je le peux.

Son arme de secours à la main, Eve se redressa sur la table d’acier.

— Quatre-vingt-cinq heures, douze minutes et trente-huit secondes.

— Non !

Tout d’abord stupéfait, il devint écarlate de fureur.

— Non, non, non ! Ce n’est pas autorisé !

— Tant pis.

Eve tira avec son pistolet paralysant réglé au maximum ; il s’effondra comme une masse.

— Ordure ! grommela-t-elle en priant pour ne pas s’évanouir ou vomir.

— Je… je savais que vous viendriez, balbutia Arielle, les yeux embués de larmes. Je savais qu’on me sauverait. Quand je vous ai vue, j’ai tout de suite compris que j’allais m’en sortir.

— Oui… Attendez…

Eve posa les pieds à terre, s’efforça de retrouver son équilibre.

— Vous avez été formidable. Vous avez su habilement retenir son attention le temps, que je dégaine mon arme.

— J’avais envie de le tuer. Je me suis souvent imaginée en train de le faire. Ça m’a aidée.

— Je n’en doute pas. Écoutez, je suis légèrement désorientée. Je préfère attendre avant de couper vos liens. Accrochez-vous encore un peu. Je sais que vous souffrez, mais il faut tenir.

— J’ai si froid.

Eve réussit à ôter son manteau et à le draper sur le corps mutilé d’Arielle.

— Je m’occupe de lui, d’accord ? Ensuite, j’appellerai du renfort.

— Vous pourriez m’apporter un verre d’eau ?

Eve posa la main sur la joue d’Arielle.

— Bien sûr.

— Et peut-être une poignée d’analgésiques. Entre deux sanglots, Arielle tenta de sourire.

— Votre manteau est superbe.

— Oui. Je l’aime beaucoup.