L'art du crime

Nora Roberts · Chapitre 8 sur 23

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L'art du crime

Chapitre 7

 

Elle était si peu habituée à ce qu’il ne soit pas levé avant elle qu’elle se noya dans son regard bleu quand il la réveilla en lui caressant les cheveux.

— Tu penses à quelque chose ?

— Quand je suis au lit avec ma femme, il semble que je pense toujours à quelque chose.

— Comme la plupart des hommes, tu penses probablement au sexe quand tu traverses la rue.

— Une chance pour toi ! riposta-t-il en l’embrassant sur le bout du nez. Mais pour ce matin, ça s’arrêtera là. Tu voulais être debout à 6 heures.

— Ah, oui. Merde. D’accord.

Elle bascula sur le dos pour rassembler son courage.

— Tu ne pourrais pas inventer une machine qui verse du café dans l’organisme par simple impulsion mentale ?

— Je m’y mets sur-le-champ.

Elle quitta le lit et tituba jusqu’à l’autochef.

— Je vais descendre faire quelques longueurs dans la piscine. Ça devrait me détendre. Et me réveiller.

— Bonne idée. Je vais en faire autant. Donne-moi un peu de ça.

Elle faillit l’envoyer promener en lui disant qu’il était assez grand pour se servir un café tout seul, mais se contenta de lui tendre sa tasse en le fusillant du regard.

— Pas de water-polo.

— Si c’est un euphémisme pour une partie de jambes en l’air dans l’eau, rassure-toi. Tout ce dont j’ai envie, c’est de nager, dit-il en lui rendant sa tasse.

Deux minutes plus tard, ils prenaient l’ascenseur, elle hagarde, lui, perdu dans ses réflexions.

Le bassin étincelant était entouré d’une véritable forêt de plantes luxuriantes.

L’air était chaud et humide. Eve se serait volontiers offert une baignade de vingt minutes suivie d’une deuxième tasse de café et d’un bain bouillonnant.

Et, tant qu’à faire, puisqu’il était là, un match express de water-polo.

Mais l’heure n’était pas aux petits bonheurs. Elle plongea. La fraîcheur de l’eau, l’effort répétitif… À mesure que les minutes passaient, elle sentait son cerveau et ses muscles se désengourdir. L’esprit alerte, elle sortit, enfila un peignoir et récupéra son café.

— Tu viens avec moi en ville ou tu préfères travailler ici ?

Il réfléchit tout en rabattant ses cheveux trempés en arrière.

— Je crois que je vais me consacrer aux recherches privées, du moins pour le moment. Si je réussis à terminer ou si je découvre quelque chose, je te contacterai ou je te rejoindrai par mes propres moyens.

— Entendu.

Ils se dirigèrent vers l’ascenseur.

— Tu as progressé ? s’enquit-elle.

— Oui, mais je n’avais toujours rien de probant à 4 heures.

— C’est à cette heure-là que nous nous sommes couchés ?

— Un peu plus tard, en fait. Mon Eve chérie, tu ne t’es pas assez reposée, murmura-t-il en lui caressant la joue. Tu es si pâle.

— Je me sens bien, assura-t-elle.

— Et toi ? tu as trouvé quelque chose ?

— Je n’en suis pas encore certaine.

Pendant qu’ils se préparaient, elle lui rapporta sa conversation avec Summerset.

— Tu crois donc que l’assassin a pu appartenir à un corps médical lors des Guerres Urbaines.

— C’est une piste. Je me suis renseignée, ajouta-t-elle en fixant son holster. De nombreux centres fonctionnaient de la même manière ici même, à New York.

— Où il a commencé.

Elle opina.

— Il attache une certaine importance à ce lieu. C’est ici qu’il a débuté, ici qu’il est revenu. Certes, il a parcouru le monde, mais aujourd’hui, il a choisi de revenir à sa ville d’origine.

— Il ne s’agit pas seulement du lieu. Il y a aussi toi et Feeney. Morris, Whitney, Mira. Et d’autres.

— Justement, je rumine là-dessus. En règle générale, quand un tueur en série a une dent contre les flics, il s’amuse à les provoquer. Il envoie des messages, laisse traîner des indices codés ; il éprouve ainsi un sentiment de supériorité.

Ce n’est pas le cas cette fois-ci. Mais je rumine.

Elle avala une dernière gorgée de café extra-fort.

— Il faut que j’y aille, sans quoi je ne serai jamais prête pour le briefing.

— Ah ! J’ai oublié de te dire que Brian t’attend les bras ouverts quand tu en auras assez de moi.

— Brian ? Ton Brian en Irlande ?

— Lui-même. Je l’ai appelé pour lui demander de se mettre à la recherche de bourreaux. Il a des relations. Et il est doué pour soutirer des informations.

— Hmmm.

Décidément, son mari avait de drôles de fréquentations. De temps en temps, c’était bien utile.

— Très bien. À plus tard.

Il vint vers elle, lui caressa de nouveau les cheveux.

— Prends soin de mon flic.

— C’est bien mon intention.

Elle déposa un baiser sur ses lèvres, s’écarta.

— Je te tiens au courant.

Au cours de la réunion, Eve demanda à chacun de s’exprimer. Elle écouta leurs hypothèses, leurs arguments pour ou contre, leurs propositions sur la meilleure façon d’appréhender l’enquête, en optant pour des angles d’approche différents ou en poursuivant d’anciennes pistes dans une autre perspective.

— Imaginons que ce salaud ait appris son métier durant les Guerres Urbaines, dit Baxter. Cela signifie qu’il a quatre-vingts ans, voire plus. Et qu’il a disposé de plus d’un demi-siècle pour torturer ses victimes. Comment peut-il continuer s’il est sur le point de casser sa pipe ?

Jenkinson pointa le doigt sur Baxter.

— Chien en Rut oublie que beaucoup d’hommes mûrs sont encore en pleine forme. Aujourd’hui, quatre-vingts ans, c’est la nouvelle soixantaine.

— Imbécile Heureux marque un point, concéda Baxter. Étant lui-même dans la force de l’âge, il en connaît un rayon. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut du muscle et une certaine agilité pour transporter une femme de trente ans d’un point à un autre.

— Et s’il n’était encore qu’un enfant pendant les Guerres Urbaines ?

Comme pour s’excuser d’avoir pris la parole, Trueheart se racla la gorge.

— Non pas que quatre-vingts ans soit vieux, mais…

— Tu as commencé à te raser, Face de Bébé ? coupa Jenkinson.

— S’il est vrai que l’agent Face de Bébé a moins de poils au menton qu’Imbécile Heureux n’en a dans les oreilles, il faut dire que de nombreux orphelins ont été maltraités pendant les Guerres Urbaines. Du moins à ce qu’il paraît, intervint Baxter en adressant un grand sourire à Jenkinson. Je n’étais pas né.

Eve ne cilla pas. Elle les laissa continuer dans la même veine pendant quelques minutes. Quand elle jugea que toutes les informations pertinentes avaient été transmises, toutes les idées explorées, elle distribua les tâches de la journée et expédia tout le monde au travail.

— Peabody, trouvez-moi l’ex de York. Nous devons l’interroger. J’emmène le D r Mira dans mon bureau quelques instants. Docteur ?

— Que de voies à explorer, murmura cette dernière en lui emboîtant le pas.

— L’une d’entre elles nous mènera jusqu’à lui.

Tôt ou tard…

— Sa constance est à la fois un avantage et un désavantage. Ce sera un pas sur cette voie qui vous mènera à lui. Son manque de souplesse finira par le desservir,

— Son manque de souplesse ?

— Son refus de s’écarter de la norme qu’il s’est fixée, confirma Mira. Ou son incapacité à le faire. Cela vous donne toutes sortes de renseignements sur lui.

Vous pouvez donc anticiper.

— Je savais qu’il avait déjà enlevé la deuxième. Ce n’est pas cela qui va sauver Gia Rossi.

Mira hocha la tête.

— Vous n’auriez rien pu pour elle puisqu’il l’avait enlevée avant que vous appreniez ou puissiez apprendre qu’il avait repris du service.

Eve pénétra dans son bureau et l’invita d’un geste à s’asseoir, tandis qu’elle même se perchait sur le coin de sa table de travail.

— Donc, selon vous, il considère son activité comme une sorte de boulot.

— Il obéit à un schéma professionnel, une sorte de routine qu’il a perfectionnée. Ou de rituel. Il est très fier de son travail, c’est pourquoi il tient à le faire partager. Il expose son œuvre une fois qu’il la juge achevée.

— C’est la raison pour laquelle il dispose ses victimes sur un drap blanc. Qu’il leur glisse une bague au doigt. Je comprends. Au cours des Guerres Urbaines, les cadavres étaient déposés les uns à côté des autres ou empilés. Et recouverts. D’un tissu, d’un rideau, d’une bâche en plastique, de ce qu’on avait sous la main. En général, on les débarrassait de leurs chaussures et de leurs vêtements. Ces effets personnels étaient recyclés et redistribués. En période de conflit, on s’en tient à la politique du « gaspillage zéro ». Il les dépouille de leurs affaires, mais il les laisse dénudées.

— Par orgueil. Parce qu’il les trouve belles. À ses yeux la mort les rend sublimes.

Mira changea de position, croisa les jambes. Elle avait attaché ses cheveux sur la nuque et portait un tailleur jaune clair, qui fleurait bon le printemps.

— Comme je l’ai signalé lors du briefing, le genre de femme qu’il choisit correspond vraisemblablement à quelqu’un issu de son passé, une brune appartenant à cette tranche d’âge. Sa mère, une maîtresse, une sœur, un amour inaccessible.

— Inaccessible…

— Une personne qu’il n’a pas su contrôler, qu’il n’a pu contraindre à le voir tel qu’il voulait être vu, que ce soit au cours de sa vie ou au moment de sa mort.

Désormais, il y parvient, encore et encore.

— Il ne les viole jamais. Si c’était une maîtresse, ne la considérerait-il pas d’un point de vue sexuel ?

— Pour lui, les femmes sont des madones ou des putes ; il oscille entre la crainte et le respect.

— Il punit et tue la pute, murmura Eve. Puis il crée la madone, qu’il lave et expose.

— Exactement. C’est leur féminité qui l’obsède, pas leur sexualité. Peut-être est-il impuissant. J’en suis presque convaincue. Mais il attache peu d’importance au sexe. Sinon, il mutilerait leurs parties génitales ou les violerait avec des objets. Ça ne s’est encore jamais produit… J’imagine qu’il prend son plaisir à les regarder souffrir. Mais c’est secondaire -une sorte de produit dérivé, si vous voulez. Ce qui le motive, c’est la douleur, l’endurance du sujet et le résultat. La mort.

Eve alla jusqu’à l’autochef où elle programma distraitement deux cafés.

— Il est méthodique et dévoué, enchaîna Mira. Le contrôle -sur lui-même et sur les autres -lui est vital. Sa capacité à prendre du recul, à s’arrêter pendant de longues périodes, dénote une maîtrise de soi et une volonté remarquables.

Je ne crois pas qu’il puisse entretenir la moindre relation personnelle ou intime sur le long terme. Et certainement pas avec une femme. Des relations de travail ? Il peut en avoir, je pense, dans une certaine mesure. Il doit avoir des revenus. Il dépense de l’argent pour ses proies.

— Les savons et les shampooings haut de gamme, les anneaux en argent, souligna Eve. Les voyages ici et là. L’achat ou la location d’un lieu de séquestration.

— Il semble avoir une prédilection pour les objets de luxe, ce qui tend à indiquer qu’il est accoutumé à un certain train de vie. Certes, la phase nettoyage fait partie du rituel, mais il pourrait se contenter de produits de grande distribution.

— Il veut ce qu’il y a de mieux, dit Eve. Cela m’incite à penser que ça pourrait être un concurrent de Connors ou l’un de ses cadres supérieurs.

— Ce serait logique. Il a décidé de créer ce lien. Comme il a décidé de revenir à New York. Mais ce n’est pas tout, Eve.

Mira but une gorgée de café, savoura sa saveur corsée puis posa sa tasse, l’air sombre.

— Il y a vous. Ces femmes sont, en un sens, celles de Connors. Vous, vous l’êtes dans tous les sens du terme.

Eve fronça les sourcils.

— Vous êtes en train de me dire qu’il agit ainsi à cause de moi. Ce n’était pas moi la responsable de l’enquête initiale.

— Vous y avez participé, vous êtes châtain. À l’époque, vous étiez trop jeune pour satisfaire ses exigences. Vous ne l’êtes plus.

— Vous pensez que je suis une de ses cibles ?

— Parfaitement.

— Hmmm…

Eve réfléchit. Les hypothèses de Mira méritaient toujours d’être étudiées.

— Il préfère les cheveux longs.

— Nous avons noté quelques exceptions.

— Oui, deux. Il a toujours fait preuve d’intelligence. Ça, ce serait complètement idiot… C’est beaucoup plus compliqué d’assassiner un flic qu’un civil.

— De son point de vue, vous seriez un trophée exceptionnel. Vous représentez un défi. Et s’il sait une chose à votre sujet, ce dont j’ai la certitude, c’est que vous résisteriez un long moment.

— Il aura du mal à me filer. Primo, je m’en rendrai compte. Deuzio, je n’ai pas d’habitudes, contrairement aux autres. Elles fréquentaient toujours les mêmes lieux, se déplaçaient aux mêmes horaires. Pas moi.

— Ce qui rend le défi d’autant plus intéressant. Vous pensez qu’il a rajouté Connors comme paramètre de départ parce qu’il est en concurrence avec lui.

C’est fort possible. Mais il n’agit pas dans un esprit de revanche, du moins pas consciemment. Il entreprend tout dans un but précis. Je suis persuadée que dans cette affaire, le but, c’est vous.

— Ça nous aiderait bien.

Mira poussa un profond soupir.

— J’étais sûre que vous verriez les choses ainsi.

Eve étrécit les yeux et inclina la tête, absorbée dans ses réflexions.

— Il faudrait que je trouve un moyen de l’appâter afin qu’il se tourne vers moi avant d’enlever la troisième.

Tout en dévisageant Eve, Mira reprit sa tasse de café.

— Vous n’aurez pas besoin de l’appâter, Eve. Je peux vous garantir qu’il a déjà tout planifié. La seule variable dans l’histoire, c’est la capacité de résistance de ses victimes. Il a sélectionné la troisième. À moins de s’arrêter là -ce qui serait étonnant –, ce ne sera pas vous.

— Alors, nous devons donc la découvrir les premiers. Gardons cette conversation pour nous. Je veux y réfléchir.

— Moi aussi, je veux que vous y réfléchissiez, répliqua Mira en se levant. En tant que membre de votre équipe, en tant que profileuse, en tant qu’amie, je veux que vous y réfléchissiez très sérieusement.

— Vous pouvez compter sur moi.

— C’est dur pour vous, pour Feeney. Pour moi, pour le commandant. Nous sommes déjà passés par là et nous avons échoué. Un nouvel échec…

— … est inenvisageable, acheva Eve à sa place. Rendez-moi un service. Je sais que c’est fastidieux, mais j’aimerais que vous jetiez un coup d’œil sur la liste que m’a procurée Summerset. Les employées de sexe féminin des Entreprises Connors. Cochez celles qui vous semblent correspondre à son genre de femmes. Nous ne pouvons pas les protéger toutes, mais si on pouvait réduire le champ…

— Je m’y mets tout de suite.

— Il faut que je vous laisse.

Mira tendit sa tasse vide à Eve, lui effleura gentiment le dos de la main.

— Ne vous contentez pas de réfléchir sérieusement. Soyez prudente.

À l’instant précis où Mira sortait du bureau, le communicateur d’Eve bipa.

Scrutant l’écran d’affichage, elle décrocha.

— Nadine.

— Dallas ? Du nouveau sur Rossi ?

— Nous sommes à sa recherche. Si vous me dérangez dans l’espoir d’un scoop…

— En fait, c’est moi qui en ai un pour vous. Une de mes documentalistes a déniché une pépite très intéressante. En Roumanie.

Automatiquement, Eve se tourna vers son ordinateur pour consulter le rapport de l’enquête menée en Roumanie.

— Je vous écoute.

— Tessa Bolvak, Roumaine -gitane ? Elle avait sa propre émission de télé.

L’heure de la télépathie -d’une durée de vingt minutes, en fait.

— Quoi ? Vous m’appelez à propos d’une voyante ?

— Fort célèbre en Roumanie à l’époque en question. Elle était régulièrement sollicitée par la police.

— Décidément, ces Roumains sont fous !

— D’autres autorités policières font appel aux médiums, lui rappela Nadine.

Vous y avez eu recours il n’y a pas si longtemps.

— Ouais, et vous avez vu le résultat.

— Bref, le problème n’est pas là, reprit Nadine. Sensible à la valeur marchande d’une affaire aussi juteuse, l’incroyable Tessa avait pondu une émission spéciale sur les meurtres perpétrés dans son pays et sur son rôle dans l’enquête. Elle y proclamait que votre assassin était un maître de la mort et son serviteur.

— Au secours !

— Ce n’est pas tout. Elle disait que la mort le poursuivait, qu’il s’en nourrissait.

Nadine se tourna vers son écran d’ordinateur.

— Je cite : Un homme pâle, une âme noire. La mort vit en lui et il ne vit que par elle. La musique jaillit tandis que le sang coule. Elle joue pour elle -la divine diva –, celle qui a chanté pour lui. Il les sélectionne, ce sont les fleurs de son bouquet, le bouquet destiné à orner son autel à elle.

— Nadine, je vous en sup…

— Une seconde, une seconde ! Un homme pâle qui porte l’arbre de la vie et n’existe qu’à travers la mort. L’émission a eu un succès fou.

— Je répète : décidément, ces Roumains sont fous !

— Encore plus que vous ne le croyez. Deux jours après la diffusion, on a découvert son corps -la gorge tranchée -flottant sur le Danube.

— Dommage qu’elle n’ait pas prévu le coup.

— Très drôle. La police a conclu à un vol qui aurait mal tourné. On n’a jamais récupéré ni ses bijoux ni son sac. Mais ces gens-là sont sans doute moins ironiques que moi et moins cyniques que vous.

— Pourquoi vous attribuez-vous la palme de l’ironie ? protesta Eve. Moi aussi, je sais faire de l’ironie. Peut-être était-elle tellement occupée à lire dans sa boule de cristal qu’elle n’a pas remarqué le type qui voulait lui dérober ses biens… Et peut-être qu’il s’en est pris à elle parce que ce qu’elle venait d’annoncer était un peu trop proche de la vérité à son goût, ajouta-t-elle après réflexion.

— J’y ai pensé, avoua Nadine. Ça ne colle pas avec ses habitudes, mais…

— Il ne lui a pas donné le… statut qu’il octroie aux victimes qu’il se choisit. Elle l’a juste irrité, alors il l’a éliminée. Vous avez une copie de l’émission ?

— Oui.

— Envoyez-la-moi. Je vais reprendre contact avec les Roumains, histoire de voir s’ils peuvent m’en dire plus sur cette femme. Vous avez autre chose ?

— Beaucoup de gros titres tapageurs, tous médias confondus. Mes petites abeilles vont faire le tri.

— Tenez-moi au courant.

Sitôt après avoir raccroché, Eve nota : homme pâle ; musique ; Arbre de Vie ; mort vit en lui et ne vit que par elle.

Puis elle alla chercher Peabody.

— J’ai l’impression que ça se réchauffe, observa Peabody en se voûtant pour affronter le vent de mars.

— Vous êtes du même côté que moi de la ligne de l’équateur ?

— Non, mais franchement ! On a gagné quelques degrés par rapport à hier. Et comme nous sommes en mars, cela signifie qu’avril ne va pas tarder à débouler. À bien y réfléchir, on se rapproche sérieusement de l’été.

— Ce vent glacial vous a de toute évidence figé le cerveau.

Eve exhiba son insigne devant le scanner de sécurité de l’immeuble de Cal Marshall.

— Du coup, j’hésite à vous laisser prendre les rênes dans cet entretien.

— Non, non, je peux m’en charger ! assura Peabody On se les gèle, d’accord. La bise me transperce les rétines. Mais elle n’a pas encore pénétré ma cervelle.

Une fois à l’intérieur, elle arracha son bonnet à rabats.

— J’ai les cheveux aplatis ? s’enquit-elle. Difficile de mener un interrogatoire efficace quand on est mal coiffée.

— Vous avez des cheveux. Ça devrait vous suffire.

— Ils sont tout plats, marmonna Peabody en les secouant, puis en y glissant les doigts pour tenter de leur redonner un peu de gonflant.

Elles pénétrèrent dans l’ascenseur.

— Arrêtez ! s’écria Eve. Cessez de vous comporter en nana. C’est d’un énervant !

— Baxter aurait réagi comme moi, se défendit Peabody.

C’était vrai. Eve grogna.

— Il ne compte pas.

— Sans oublier Miniki. Lui, il…

— Continuez comme ça, je vous neutralise et je vous rase le crâne. Vous n’aurez plus jamais à vous soucier de vos cheveux.

Eve quitta la cabine au pas de charge et fonça jusqu’à la porte de l’appartement de Cal Marshall.

— C’est toujours moi qui prends les rênes ? hasarda Peabody d’une voix faible.

Eve lui coula un regard noir et frappa. Quand la porte s’ouvrit, elle s’effaça pour laisser la vedette à sa coéquipière.

— Monsieur Marshall ? Je suis l’inspecteur Peabody. Nous nous sommes parlé un peu plus tôt. Voici ma partenaire, le lieutenant Eve Dallas. Pouvons-nous entrer ?

— Oui, bien sûr.

Il était blond, bronzé, athlétique, et il avait les yeux aussi bleus qu’un lac du grand Nord. Son regard était un peu vide, sa voix empreinte d’émotion.

— C’est au sujet de Sari.

— Si nous nous asseyions ?

— Hein ? Oui, oui. Asseyons-nous.

Par une porte ouverte, Eve aperçut le lit -fait. Un snow-board était appuyé contre le mur. Dans la salle de séjour, un anorak était drapé sur une chaise, le passe pour le remonte-pentes encore accroché à la fermeture Éclair.

Plusieurs bouteilles de bière trônaient sur la table basse noire installée devant le canapé bleu marine.

Eve imagina la scène : « Il est entré, s’est débarrassé de ses affaires, a écouté ses messages. Il a appris la nouvelle. Il s’est assis là et a bu toute la nuit. »

— Je suis au courant, reprit-il. Je suis arrivé à la maison et j’ai…

Il se frotta les yeux.

— C’est Baie qui m’a prévenu… Il l’avait su par Zela. La collègue de Sari, au club.

— Le choc a dû être terrible, murmura Peabody d’un ton compatissant. Vous n’aviez rien entendu auparavant ? Vous n’aviez pas votre communicateur de poche ?

— Je l’avais éteint. Tout ce dont j’avais envie, c’était de dévaler les pentes. Baie et moi, on était dans le Colorado. On a pris la navette de retour hier soir. Baie, qui habite plus près, a eu ses messages le premier. Ensuite…

— Sari et vous aviez une liaison.

— Nous… nous sortions ensemble, mais nous avons rompu il y a environ deux semaines.

— Pourquoi ?

— Elle était trop occupée. Toujours à…

Les mots moururent sur ses lèvres. Il leva les yeux sur Peabody.

— Je voulais davantage, vous comprenez ? Je voulais qu’elle soit là, qu’elle soit plus disponible, qu’elle s’intéresse à mes projets. Ça ne marchait pas comme je le souhaitais. Je lui ai dit que c’était fini entre nous.

— Vous vous êtes disputés.

— Oui. On a échangé des mots assez durs. Elle m’a traité d’égocentrique, de môme nombriliste imbu de lui-même. Je lui ai répliqué que j’en avais autant à son service. Merde. Merde. Merde. Elle est morte. Baie a dit… Sur les pentes, je lui avais parlé d’elle… en mal. Et maintenant elle est morte. Vous croyez que c’est moi ? J’ai eu envie de lui faire mal. Là ! ajouta-t-il en se frappant le cœur avec le poing. Je voulais qu’elle m’en veuille de l’avoir plaquée. Qu’elle rumine sur sa solitude pendant que moi, je m’amusais, que je collectionnais les conquêtes. Mon Dieu !

Il se cacha le visage dans les mains.

— Mon Dieu !

— Nous n’avons rien à vous reprocher, monsieur Marshall. Avant votre rupture, est-ce qu’elle venait dormir ici ?

— De moins en moins. Notre relation se désintégrait. Nous nous voyions à peine. Une ou deux fois par semaine, pas plus.

— Vous a-t-elle dit si quelqu’un la harcelait, la mettait mal à l’aise ?

— Nous ne discutions pas beaucoup les derniers temps. Je ne me rappelle pas qu’elle se soit plainte de quoi que ce soit. Elle appréciait les vieux qui fréquentent L’Étoile. Elle trouvait que les hommes se bonifient avec le temps.

Parfois, l’un d’entre eux la courtisait, et ça l’émoustillait. Moi, ça ne me dérangeait pas spécialement. Je trouvais ça plutôt marrant.

— Vous pensez à quelqu’un en particulier ?

— Je ne faisais pas très attention. Le côté rétro, ce n’est pas mon truc. Mais quand elle s’habillait pour le boulot, qu’est-ce qu’elle était belle !

— On n’en a pas tiré grand-chose, commenta Peabody tandis qu’elles redescendaient.

— Je ne sais pas. Elle avait un faible pour les hommes d’âge mûr et elle leur plaisait. Nous sommes pratiquement certains que l’assassin est un vieux.

— Et ?

— Je parie qu’il lui a fait la cour. Une ou deux semaines avant de l’enlever, il entre en contact avec elle au club. Il est aux anges. Il discute avec elle, peut-être qu’il l’invite à danser. Le moyen idéal de la jauger.

— Ouais, souffla Peabody. Et… si c’est le cas et qu’elle l’a revu plus tard -dans la rue par exemple, elle a dû lui sourire, le saluer. Tiens ! Le charmant client de L’Étoile !

— On peut donc supposer qu’il s’y est pris de la même manière avec Gia Rossi.

— Le centre de fitness.

— Autant commencer par là.

 

Il savait se fondre dans la foule, se déplacer discrètement afin qu’on ne le remarque pas. C’était un talent qu’il mettait à profit lorsqu’il s’attelait à la phase « recherche » d’un projet.

Il la guettait de loin. Eve Dallas… Il la regarda sortir de l’immeuble, descendre la rue. Ses foulées étaient longues, décidées. Les pieds bien ancrés sur le sol.

Il aimait les femmes fortes -physiquement et psychologiquement.

Elle s’était montrée forte. L’Eve de toutes les autres. La mère. Mais cette Eve-ci, la dernière, serait la plus forte de toutes.

Son heure n’était pas encore venue. Mais quand elle viendrait…

Elle serait son chef-d’œuvre. Grâce à elle, il atteindrait un nouveau seuil d’excellence. Le sommet.

Mais pour l’heure, une autre réclamait son attention.

Il était temps qu’il aille la retrouver.

Le gérant du centre de fitness Forme et Bien-être était un Asiatique d’un mètre quatre-vingt-cinq au corps musculeux. Il répondait au nom de Pi, et portait une combinaison moulante noire et une barbichette.

— Comme je l’ai dit aux autres flics, c’était une journée comme les autres. Gia avait ses cours, ses clients. Je leur ai donné la liste de ses rendez-vous. Vous avez besoin de… ?

— Non, merci, nous l’avons déjà. Merci de votre coopération.

Il se laissa tomber sur son siège dans son bureau, un cube en verre qui lui permettait d’observer tous les espaces à cet étage. Tout autour, on trottait, on pompait, on s’étirait, on transpirait.

— On est copains, vous comprenez ? Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il lui est peut-être arrivé malheur. Croyez-moi, c’est une dure à cuire.

— Vous l’a-t-on réclamée de manière spécifique ces dernières semaines ?

— Oui, ça aussi, je l’ai expliqué à vos collègues. Le bouche-à-oreille, ça marche fort. Elle a le sens de la pédagogie, elle obtient des résultats tout en douceur et en sourires.

— A-t-elle des clients de plus de soixante ans ?

— Bien sûr. La forme physique, ce n’est pas réservé qu’aux jeunes, vous savez.

Des seniors, on en a plein. En cours particulier et en cours collectif. Elle enseigne le tai-chi deux fois par semaine, et le yoga tous les matins, des séances spécialement adaptées aux plus de soixante ans. Elle a même une classe réservée aux centenaires.

— Elle a eu de nouveaux inscrits, ces temps-ci ?

— Quand on est membre, on peut venir quand on veut. Et on n’est pas obligé d’avoir pris son abonnement ici. La carte donne accès à tous nos clubs, dans le monde entier. Il suffit de la passer au scanner.

— Avez-vous une liste de tous ceux qui viennent ? Je suppose que vous en avez besoin pour effectuer vos statistiques : qui vient quand, qui prend des cours particuliers…

— Bien sûr. Ce genre d’informations est directement transmis à la direction générale. Mais je peux…

— Je me débrouillerai, interrompit Eve. Ce n’est pas un problème. Gia Rossi avait-elle des clients en dehors d’ici ?

— C’est interdit par le règlement.

— Peu importe le règlement, Pi. On ne la mettra pas en prison pour avoir empoché un peu d’argent en douce. Ce qui compte, c’est que nous la retrouvions.

— Oui, bon, c’est possible, admit-il. Quand on vous propose une fortune en échange d’une heure d’entraînement à domicile, c’est difficile de refuser. On était copains, mais moi, je suis cadre. Elle sait que je sais, mais nous n’en discutons jamais.

— Savez-vous si elle a pris un nouveau client particulier dernièrement ?

— Elle a craqué pour des billets pour le match des Knicks. Samedi prochain.

Pour mon anniversaire. Nom de nom ! C’était bien trop cher pour elle. Elle a plaisanté en disant qu’elle avait touché le jackpot. J’ai pensé qu’elle avait donné quelques cours au black.

— Quand a-t-elle acheté les billets ?

— Il y a quelques semaines. Écoutez, il faut vraiment que vous la retrouviez.