L'art du crime

Nora Roberts · Chapitre 10 sur 23

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L'art du crime

Chapitre 9

 

— L’une des collègues de travail de Corrine Dagby au moment de sa mort se rappelle -ou plus exactement croit se rappeler -que la victime avait décroché un rôle dans une pièce de théâtre. Off-ofï-Broadway. Si elle en a parlé à quelqu’un d’autre, des membres de sa famille, des amis, d’autres étudiants, personne ne s’en souvient.

« Je passe à la suivante, Melissa Congress, secrétaire. Vue pour la dernière fois alors qu’elle quittait un bar du Lower West Side, bien imbibée. Celle-ci a vraisemblablement été enlevée. Il a profité d’une occasion. Toutefois, elle avait la réputation de se plaindre régulièrement de son emploi, de son salaire et de ses horaires. Il n’est pas impossible qu’elle ait été approchée pour un autre poste, et donc qu’elle connaissait ou avait reconnu son ravisseur.

Eve reprit son souffle.

— Anise Waters. Étudiante à l’université de Columbia. Elle maîtrisait couramment le mandarin et le russe, et rédigeait une thèse de doctorat en sciences politiques. Elle arrondissait parfois ses fins de mois en donnant des cours particuliers, la plupart du temps sur le campus. On l’a aperçue pour la dernière fois à la sortie de la bibliothèque. Selon les témoins, elle a refusé de se joindre à un groupe d’amis pour boire un verre sous prétexte qu’elle avait du travail. Comme elle était très consciencieuse, tout le monde a supposé qu’elle rentrait chez elle. Elle n’a pas évoqué le moindre cours particulier. On n’a jamais retrouvé les disques de langues vivantes qu’elle venait d’emprunter à la bibliothèque. D’après son agenda, elle devait donner un cours particulier le lendemain sur le campus. On en a déduit qu’elle avait sélectionné ces documents dans ce but.

« Enfin, j’en arrive à Joley Weitz. Vue pour la dernière fois alors qu’elle sortait aux alentours de 19 heures de la boutique Arts et Artisanat où elle était employée comme vendeuse. Joley Weitz fabriquait des poteries et avait vendu plusieurs de ses pièces exposées dans le magasin. Selon son employeur, elle avait un rendez-vous important prévu avant de se préparer pour sortir avec son nouveau petit ami. Ce dernier a été identifié et innocenté. Comme elle avait fait mettre une robe de côté dans un magasin, on a supposé que c’était là le fameux rendez-vous. Elle n’a jamais atteint la boutique.

Eve marqua une pause, laissant à son auditoire le temps de digérer ces informations.

— Nouvelle hypothèse. Les victimes ont toutes été approchées par l’assassin à un moment ou à un autre. York donnait des cours de danse ; Rossi, des séances de coaching personnel. On peut raisonnablement imaginer que toutes ou la plupart de ces femmes ont reçu une offre d’emploi privé et se sont rendues chez le tueur. J’ai examiné les dossiers des meurtres perpétrés en dehors de New York. Nous avons une assistante de chef cuisinier, une photographe, une infirmière, une décoratrice, une comptable, une rédactrice free-lance, deux aides-soignantes, deux artistes peintres, une vendeuse dans une pépinière, une fleuriste, une libraire, une esthéticienne et une femme de chambre. Un professeur de musique, une herboriste, -l’assistante d’un traiteur. Rien hormis l’apparence physique ne relie ces femmes entre elles. Mais nous devons rajouter ce paramètre : une occasion de prendre les commandes aux fourneaux lors d’une soirée privée, de faire des photos, d’effectuer des soins à domicile, d’écrire un article, etc.

— Comment explique-t-on que personne n’ait su qu’elles allaient donner un cours ou passer une audition ? intervint Baxter.

— Excellente question. Certaines ont été enlevées, comme nous l’avons toujours pensé. Mais il se peut que, pour d’autres, il ait pris le temps, une fois qu’elles étaient dans les lieux, d’engager une conversation bénigne afin de déterminer si elles avaient parlé ou pas de leur engagement. Dans certains cas, le règlement intérieur de l’entreprise interdit toute activité extérieure. Un flic qui fait des heures sup comme vigile, garde du corps ou videur garde ça pour lui. Docteur Mira ? Quelle est votre opinion ?

— Ce pourrait être une autre forme de domination et de plaisir. En invitant ses proies chez lui, en les incitant à venir à lui de leur plein gré, il prouve sa supériorité sur elles. Cela fait peut-être en effet partie du rituel qu’il a créé. Rien n’indique qu’il utilise ses mains pour les frapper, les gifler, les étrangler, sans parler du fait qu’il ne les viole pas. Ce n’est pas l’aspect physique qui l’intéresse. Sa violence, il la manifeste par le biais d’instruments et d’outils. La méthode que vous venez de décrire correspondrait à la structure de son profil.

— Je suis d’accord, renchérit Baxter. S’il a plus de soixante ans, cela me paraît logique qu’il fasse appel à la ruse plutôt qu’à la force pour les attirer dans ses filets.

— En effet, approuva Eve. Si c’est le cas, cela prouve qu’il est conscient de sa faiblesse. Il sélectionne des femmes jeunes et en pleine forme. Nous sommes convaincus qu’il est assez âgé. Peut-être est-il diminué sur le plan physique.

— D’où son besoin de soumettre, d’humilier et de contrôler, intervint Mira. Oui, il les maîtrise intellectuellement, puis il les torture jusqu’à ce qu’elles en meurent. Non seulement il les domine, mais en plus, il les transforme afin de se les approprier totalement.

— Que pouvons-nous en déduire ?

Eve scruta la salle.

— C’est un lâche ! lança Peabody.

— Exactement. Contrairement à ce que nous pensions, il n’affronte pas ses victimes, il ne prend aucun risque en public, même avec l’aide d’une drogue. La fourberie et le mensonge, voilà son arme : il joue sur l’appât du gain, l’espoir d’une promotion ou de l’accomplissement d’un objectif personnel. Il doit les connaître suffisamment pour déterminer ce qui a le plus de chances de marcher. Il a sans doute passé davantage de temps à les observer et à les suivre que nous ne le présumions. Et plus il y a passé de temps, plus les chances augmentent que quelqu’un, quelque part, l’ait vu en compagnie de l’une ou de plusieurs des victimes.

— Jusqu’ici, on a fait chou blanc, lui rappela Baxter.

— On reprend tous les entretiens, on demande aux témoins de nous parler des hommes avec qui les victimes passaient du temps au travail, et des hommes susceptibles d’avoir demandé un cours particulier. C’était il y a un mois, deux mois. Il n’est sûrement jamais revenu après les avoir enlevées. Tâchez de savoir qui fréquentait ces endroits, et qui a brusquement cessé de s’y rendre, ces dernières semaines pour l’affaire York et ces trois derniers jours en ce qui concerne Rossi.

« McNab, analysez le contenu des disques durs de Rossi et trouvez-moi un nouveau client privé. Connors, je veux les noms, les coordonnées personnelles et professionnelles de toutes les employées qui pourraient entrer dans le moule. Feeney, concentre-toi sur l’angle des Guerres Urbaines. Identification des corps, commentaires, observations, noms des médecins officiellement assignés aux missions et, si possible, des bénévoles. Il me faut toutes les photos, attestations, témoignages et autres éditoriaux qui te tomberont sous la main. Baxter, Trueheart et vous retournez sur le terrain. Jenkison et Powell, vous me dégotez quelqu’un dont on puisse secouer la mémoire. Peabody, mettez-moi tout ça par écrit.

— Oui, lieutenant.

Eve fonçait déjà vers la sortie quand Feeney la rattrapa.

— Tu as deux minutes ?

— Bien sûr. Du nouveau ?

— Dans ton bureau.

Elle haussa les épaules.

— J’y vais, justement. Je veux relire tous les dossiers, rappeler deux ou trois témoins. Il suffit d’un rien, d’une foutue faille, et nous le coincerons. J’en ai la certitude.

Feeney l’accompagna sans mot dire.

— Un café ? lui proposa-t-elle en fronçant les sourcils, comme il refermait la porte derrière eux. Il y a un problème ?

— Pourquoi ne m’as-tu pas mis au courant ?

— A quel propos ?

— De cette nouvelle théorie.

— Eh bien, je…

Elle secoua la tête, déconcertée.

— Je viens de le faire.

— Tu parles ! Tu t’es comportée en chef d’équipe. Tu as fait ton exposé et distribué les tâches. Tu ne m’as pas consulté d’abord. C’était pourtant mon enquête à l’origine, tu te rappelles ?

— Ça m’est venu comme ça. J’ai repensé à un commentaire du petit ami de York, et ça m’a donné une idée. Je me suis mise au boulot et…

— Tu t’es mise au boulot, l’interrompit-il. En revenant sur mon enquête. C’est moi qui la dirigeais. Moi qui commandais.

L’estomac noué, Eve aspira une grande bouffée d’air.

— De la même manière que je reviens sur toutes les autres. Ces affaires forment un tout, et s’il existe une ouverture…

— Une ouverture qui m’aurait échappé ?

Ses yeux las, cernés, luisaient de colère.

— Une piste que j’aurais ignorée alors que les cadavres s’empilaient ?

— Mais non, Feeney ! Pour l’amour du ciel ! Personne n’a jamais dit ni pensé cela. Ça m’est venu à l’esprit tout à coup. C’est toi qui m’as appris à ne jamais rien négliger.

Il opina lentement.

— Ah, tu te rappelles qui t’a formée. Qui a fait de toi un flic.

À présent, elle avait la gorge sèche.

— Je n’ai rien oublié. J’étais là, Feeney, dès le début, quand tu m’as repérée parmi les uniformes. J’étais là pour cette enquête. Jour et nuit.

— Tu aurais pu me prévenir que tu allais mettre mon travail en pièces. Tu me dois au moins cela. Au lieu de quoi, tu me passes dessus comme un rouleau compresseur et tu m’envoies effectuer d’obscures recherches sur les Guerres Urbaines. J’ai vécu ce cauchemar vingt-quatre heures sur…

— Je sais. Je…

— Tu n’imagines pas le nombre de fois où j’ai ressorti les dossiers au fil des ans. Et maintenant que c’est ton tour, tu te crois en droit de foutre mon boulot en l’air sans même m’en avertir.

— Ce n’était pas mon intention. Cette enquête est ma priorité…

— La putain de mienne aussi !

— Vraiment ? riposta-t-elle dans un accès de colère et de désespoir. C’est une chance alors, parce que j’ai agi du mieux que j’ai pu -rapidement. Plus vite nous interviendrons, plus Rossi aura de chances de s’en sortir. Or pour l’instant, ses chances fondent comme neige au soleil. Ton travail n’a jamais été mis en cause. Sa vie, en revanche, est en jeu.

— Ne me parle pas de sa vie ! explosa-t-il en pointant le doigt vers elle. Ni de celle de York, de Dagby, de Congress, de Waters ou de Weitz. Tu crois être la seule à connaître leurs noms ? À porter sur les épaules le poids de leur destin tragique ? Je t’en prie, épargne-moi tes sermons au sujet de tes priorités. Lieutenant.

— Tu as clairement exprimé ton point de vue et tes sentiments sur ce sujet, capitaine. Et maintenant, en ma qualité de chargée d’enquête, je te demande de t’arrêter là. Accorde-toi une pause.

— Merde !

— Rentre chez toi quelques heures, le temps de te calmer.

— Sinon quoi ? Tu me vires ?

— Ne m’y force pas. Je regretterais vivement d’en arriver là, dit-elle calmement.

— Tout ça, c’est à cause de toi. Penses-y !

Il sortit au pas de charge et claqua violemment la porte derrière lui.

Eve laissa échapper un soupir et s’accrocha au bureau tout en s’asseyant. Ses jambes se dérobaient sous elle, elle avait mal au ventre. Ce n’était pas la première fois qu’ils s’engueulaient. On ne pouvait, sans se quereller, entretenir avec personne des relations personnelles et professionnelles, surtout dans des circonstances le plus souvent tendues et difficiles. Mais jamais ils n’avaient eu un échange aussi brutal.

De l’eau. Elle avait besoin d’eau -un ou deux litres au minimum -pour apaiser les brûlures de sa gorge. Elle ne se sentait pas la force de se relever pour aller en chercher.

Elle resta donc où elle était jusqu’à ce que sa respiration redevienne normale, jusqu’à ce que ses mains cessent de trembler. Puis, malgré le mal de crâne qui la taraudait, elle s’attela à la tâche.

Elle y consacra deux heures pleines. En manque d’air, elle alla se planter devant sa fenêtre et l’ouvrit en grand. Encore deux heures, songea-t-elle. Le temps de lancer d’autres calculs de probabilités, de rédiger son rapport. Trier les données, les pistes, les déclarations et les « on-dit », les transcrire noir sur blanc : c’était le meilleur moyen d’y voir plus clair, de mieux sentir l’affaire.

Ça aussi, c’était Feeney qui le lui avait enseigné.

Bordel de merde !

Quand son communicateur bipa, elle commença par l’ignorer. Puis elle se ravisa.

— Dallas.

— Je crois que j’ai une touche, lâcha McNab, surexcité.

— J’arrive.

Lorsqu’elle pénétra dans le Q.G., l’énergie était palpable. Feeney n’était pas là.

— Son ordinateur personnel, commença McNab.

— Ça t’est tombé du ciel, Beau Blond, rétorqua Callendar.

— Je l’ai trouvé grâce à mon talent exceptionnel, Bonnets D.

Le sourire qu’ils échangèrent était empreint de fierté.

— Ça suffit, gronda Eve. Qu’est-ce qu’on a ?

— Je l’affiche sur l’écran mural. C’est un fichier intitulé Bénef.

— Ses clients privés.

— Oui. Elle en avait un paquet. Elle travaille par cycles complets ou propose un suivi mensuel. Avant de commencer, elle prépare une analyse -une sorte de devis, il me semble. Il y en a des tonnes. Mais celui-ci…

McNab tapota sur son écran.

— Elle l’a créé il y a seize jours, peaufiné et mis à jour ici et là depuis. Jusqu’au soir où elle s’est volatilisée. Elle en avait fait une copie sur disque, mais celui-ci demeure introuvable.

— Elle l’avait emportée avec elle, conclut Eve. Quand elle est allée présenter sa proposition au client. TED.

— C’est son nom, ou celui qu’il lui a donné. Tous ses clients privés sont classés sous leur prénom.

— Taille, poids, type physique, âge, lut Eve, prise d’un léger vertige. Passé médical, du moins tel qu’il le lui a raconté. Objectifs, matériel nécessaire et plan d’entraînement, conseils nutritionnels. Elle est méticuleuse. Elle prend des hommes et des femmes. Nous avons notre première description : l’assassin mesure un mètre soixante-huit et pèse soixante-dix kilos. Un peu enrobé, non, mon salaud ? Soixante et onze ans… Peabody ! Contactez tous les officiers sur le terrain et transmettez-leur cette description. McNab, analysez les ordinateurs de Forme et Bien-être et débusquez-moi ce Ted. Callendar.

Recherchez aussi ce nom et ces paramètres dans les fichiers de York.

Elle pivota sur ses talons.

— Connors, donne-moi tout ce que tu as trouvé. Toi et moi allons joindre les femmes qui figurent sur ta liste, leur demander si quelqu’un sollicitant un service à domicile les a approchées. Les uniformes, vous continuez votre quadrillage. Baxter et Trueheart, vous retournez à L’Étoile et au centre de fitness. Déliez les langues. Nous avons une faille. Profitons-en.

 

Il soupira et s’écarta de sa table de travail.

— Vous me décevez, Gia.

Il avait espéré que les chœurs de l’opéra Aïda la ranimeraient, mais elle demeurait inerte, les yeux grands ouverts et fixes.

Elle n’était pas morte. Son cœur battait encore, ses poumons continuaient de fonctionner. En catatonie. Ce qui, au fond, songea-t-il en se déplaçant pour nettoyer et stériliser ses instruments, était intéressant. Il pourrait entailler, brûler, creuser et découper sans qu’elle réagisse.

Mais justement, c’était là le problème. Il s’agissait d’un duo, or sa partenaire ne participait en aucune manière au spectacle.

— Nous réessaierons un peu plus tard. Ça m’ennuie de vous voir échouer ainsi.

Physiquement, vous êtes la mieux de toutes, mais, apparemment, vous manquez de ressources sur le plan mental et émotionnel.

Il jeta un coup d’œil à la pendule.

— Trente-six heures seulement. Quel dommage ! Je crains fort que vous ne battiez pas le record de Sarifina.

Il rangea ses instruments, revint vers la table où gisait sa partenaire, le sang dégoulinant de ses blessures, le torse couvert de bleus et de fines entailles.

— Je vais vous laisser la musique… Nous verrons ce que nous verrons, ma chère. Pour l’heure, j’attends de la visite.

Il se pencha, déposa un baiser sur sa joue encore indemne, tel un père embrassant son enfant.

— Reposez-vous, nous recommencerons tout à l’heure.

Il était temps de remonter. De se laver et de se changer. Ensuite, il préparerait le thé, disposerait des gâteaux sur une assiette.

Il déverrouilla la porte du laboratoire, la referma à clé derrière lui. Dans son bureau, il regarda l’écran mural, grommela devant l’image de Gia inconsciente. Il craignait de devoir tout arrêter d’ici peu.

En costume blanc immaculé, il s’assit devant son ordinateur pour y entrer les toutes dernières données. Elle ne répondait à aucune stimulation, songea-t-il en notant ses signes vitaux, les méthodes et la musique utilisées durant les trente dernières minutes de la séance. La neige carbonique aurait dû la réveiller, ou le laser, les aiguilles, les drogues.

Mais il fallait l’admettre, l’accepter : l’horloge de Gia n’allait pas tarder à s’arrêter.

Tant pis.

Lorsqu’il eut terminé, il se faufila à travers le labyrinthe en sous-sol, passant devant les tiroirs de stockage abandonnés, devant l’endroit où son grand-père avait autrefois pratiqué son art.

Les traditions familiales étaient le fondement d’une société civilisée. Il opta pour l’escalier plutôt que l’ascenseur, Gia avait raison : il devrait faire plus d’exercice.

Ces derniers temps, il s’était un peu laissé aller, constata-t-il en se tapotant le ventre. Le vin, les repas gastronomiques et, bien sûr, les médicaments. A la fin de cette période de travail, il s’offrirait un séjour dans un spa, histoire de se concentrer sur sa santé physique et mentale. Quel bonheur !

Peut-être choisirait-il une autre planète, cette fois-ci. Il n’avait jamais quitté la Terre. Pourquoi pas Olympus, le complexe extra planétaire de Connors ? Ce serait amusant et instructif.

Une sorte de récompense après avoir atteint son but ultime.

Eve Dallas, lieutenant dans la police de New York. Elle ne le décevrait pas comme Gia. Il en avait la certitude. Certes, il n’avait pas encore tout à fait mis au point son plan d’attaque. Mais cela ne saurait tarder.

Il ouvrit la porte blindée du sous-sol à l’aide d’une clé et d’un code, et pénétra dans une cuisine aussi vaste qu’étincelante. Il referma soigneusement derrière lui.

Il se pencherait le lendemain sur les informations qu’il avait accumulées concernant son œuvre finale. Elle n’était certes pas aussi prévisible que les autres. Mais n’était-ce pas là ce qui la rendait si particulière ?

Il était impatient de la revoir après toutes ces années.

Il se promena à travers la belle et vieille demeure, s’assurant que tout était en ordre. Il passa devant la salle à manger où il prenait tous ses repas, la bibliothèque où il s’installait souvent pour lire ou écouter de la musique.

Dans le salon, sa pièce préférée, un joli petit feu brûlait dans l’âtre en granit rose. Des lys roses jaillissaient d’un somptueux vase en cristal.

Un piano à queue trônait dans un coin ; il la revoyait encore, composant sa magnifique musique. Essayant de lui apprendre à maîtriser le clavier.

Il n’y était jamais arrivé, pas plus qu’il n’avait réussi à chanter. Mais son amour de la musique était profond et sincère.

Il gravit l’escalier incurvé. Il occupait toujours sa chambre d’enfant. Il n’avait jamais pu se résoudre à emménager dans celle où ses parents dormaient. Où elle dormait.

Il l’entretenait cependant soigneusement afin qu’elle demeure aussi parfaite qu’autrefois.

Il marqua une pause pour contempler son portrait, un tableau datant de l’époque où elle irradiait de beauté et de jeunesse. Elle portait une robe blanche. Elle aurait dû s’habiller toujours en blanc. Pour la pureté. Si seulement elle était restée pure.

L’étoffe cascadait sur son corps élancé et le collier scintillant, symbole de vie, brillait autour de son cou. Ses cheveux relevés évoquaient une couronne. La première fois qu’il l’avait vue, il l’avait prise pour une princesse.

En cet instant, elle lui souriait avec une telle douceur, une telle tendresse, un tel amour.

Il lui avait offert le plus beau des cadeaux : la mort. Il lui rendait un hommage à travers tous ces corps de filles qu’il déposait à ses pieds.

Il embrassa l’anneau d’argent qu’il portait au doigt, identique à celui qu’il avait fait ajouter au portrait. Symboles de leur lien éternel.

Une fois dans la salle de bains, il ôta son costume. Jetai la veste, le gilet, le pantalon et la chemise dans le panier à linge sale. Puis il se doucha. Il se douchait toujours. Les bains avaient un pouvoir relaxant, mais l’idée de tremper dans sa propre saleté lui répugnait.

Il se frotta vigoureusement, se servant de brosses diverses pour le corps, les ongles, les pieds, les cheveux. Elles aussi seraient stérilisées et remplacées tous les mois.

Il entra dans la cabine de séchage. Les serviettes étaient, selon lui, aussi peu hygiéniques que les bains.

Il se brossa les dents, appliqua déodorant et crèmes.

En peignoir, il regagna sa chambre et ouvrit son armoire. D’un côté, une douzaine de costumes blancs. Mais il ne recevait jamais de visite en tenue de travail.

Il opta pour un costume gris foncé assorti d’une chemise gris clair et d’une cravate ton sur ton. Il s’habilla méthodiquement, coiffa ses cheveux blancs avec soin avant de coller sa barbe et sa moustache.

Puis il remit le pendentif -le sien à elle -qu’il avait enlevé avant de se doucher.

Un arbre en or à multiples branches. L’Arbre de Vie.

Satisfait de son apparence, il redescendit, traversa la cuisine pour gagner le garage où il rangeait sa berline noire.

Le trajet au son de Verdi fut des plus agréables.

Il se gara comme prévu dans un petit parking mal entretenu à trois pâtés de maisons de Réussir vos réceptions, où travaillait sa partenaire potentielle. Si elle était à l’heure, elle ne tarderait pas à le croiser et elle repenserait à la proposition qu’il lui avait faite.

Sa démarche serait rapide. Elle serait vêtue d’un manteau bleu marine et d’une écharpe multicolore.

Il quitta sa voiture et marcha tranquillement en direction de la boutique. Il l’avait dénichée là, au rayon pâtisserie. Son allure, sa grâce l’avaient tout de suite frappé.

Deux mois s’étaient écoulés depuis qu’il l’avait aperçue pour la première fois.

Bientôt, le temps et le soin qu’il avait investis dans ce projet porteraient leur fruits.

Il la repéra à quelques dizaines de mètres, ralentit. Il portait deux sacs aux logos de boutiques du coin.

Personne ne lui prêtait la moindre attention. Il lui sourit quand elle le reconnut, la salua d’un signe de la main.

— Mademoiselle Greenfeld ! J’espérais arriver à temps pour vous escorter. Il fait si froid, et vous êtes chargée.

Elle repoussa ses cheveux châtains.

— Ne vous inquiétez pas. C’est si gentil à vous de passer me chercher. J’aurais pu prendre un taxi ou le métro, vous savez.

— Certainement pas.

Il ne la toucha pas. Il s’écarta même pour laisser un piéton absorbé dans une communication téléphonique passer entre eux.

— J’apprécie tellement que vous m’accordiez un peu de temps un dimanche après-midi, reprit-il.

Il indiqua le parking d’un geste.

— J’en ai profité pour faire quelques courses.

Il lui ouvrit la portière. Ils n’avaient pas passé plus de trois minutes ensemble dans la rue.

Tout en démarrant, il lui sourit.

— Vous sentez la vanille et la cannelle.

— Les risques du métier.

— C’est délicieux.

— Je suis impatiente de rencontrer votre petite-fille.

— Elle est très excitée, avoua-t-il en secouant la tête, parfaite image du grand-père indulgent. Ces jours-ci, elle est littéralement obsédée par son mariage. Nous vous sommes tous deux très reconnaissants de venir sur le terrain, si l’on peut dire. Ma petite chérie est très pointilleuse. Elle ne veut pas entendre parler d’une agence spécialisée. Elle veut tout faire elle-même.

— Elle a de la suite dans les idées.

— En effet. Lorsque j’ai vu vos œuvres, j’ai su tout de suite qu’elle voudrait vous rencontrer. Même si vous travaillez chez Réussir vos réceptions dont elle refuse de franchir le seuil. Il s’est pourtant écoulé un an depuis qu’elle a eu des problèmes avec la gérante. Mais elle est ainsi. Comme sa mère -paix à son âme. Obstinée et volontaire.

— Je dois reconnaître que Frieda a un caractère difficile. Si elle apprenait que j’ai accepté une proposition comme la vôtre, elle sauterait au plafond. Il vaut donc beaucoup mieux pour tout le monde que cela reste entre nous.

— Absolument.

Quand il ralentit devant la maison, elle poussa un cri.

— C’est magnifique ! C’est à vous ? Le bâtiment tout entier ?

— Oui. Il appartient à notre famille depuis des générations. Je voulais vous le montrer puisque c’est ici qu’aura lieu la réception.

Il coupa le moteur et, quelques minutes plus tard, ils pénétraient dans la maison. Il la précéda dans le salon.

— Sentez-vous comme chez vous.

— C’est somptueux, monsieur Gaines.

— Merci. Appelez-moi Edward, je vous en prie. J’espère que vous m’autoriserez à vous appeler Arielle ?

— S’il vous plaît.

— Donnez-moi donc votre manteau.

Il l’accrocha dans la penderie du vestibule. Il s’en débarrasserait plus tard, bien sûr, ainsi que de tous ses vêtements. Mais il prenait plaisir à jouer le jeu.

Il retourna dans le salon, soupira.

— Ma petite-fille n’est pas encore arrivée. Elle est toujours en retard. Je vais nous préparer du thé. Installez-vous.

— Merci.

Dans la cuisine, il connecta l’écran de sécurité au salon afin de pouvoir l’observer tandis qu’il s’activait.

Il avait certes des droïdes domestiques dont il remplaçait régulièrement les disques de mémoire. Mais la plupart du temps, il préférait se débrouiller seul.

Il opta pour du Earl Grey et le service à thé Meissen de sa grand-mère. Fidèle aux traditions qu’on lui avait enseignées, il réchauffa la théière, mesura avec précision la quantité de thé nécessaire.

A l’aide d’une pince, il déposa des sucres en cube dans une coupelle. Elle en prendrait. Elle ne se rendrait pas compte qu’ils étaient imbibés de somnifère.

Il plaça un napperon en dentelle sur une assiette et disposa dessus les gâteaux qu’il avait achetés en prévision de ce tête-à-tête. Ah ! Ne pas oublier la rose rose dans son petit vase vert pâle.

Parfait.

Il porta le plateau -avec trois tasses -dans le salon, où Arielle était occupée à admirer ses trésors.

— J’adore cette pièce. Vous allez l’utiliser pour le mariage ?

— Sans aucun doute. C’est celle que je préfère. Elle est si accueillante… Prenez place, dit-il en lui indiquant les deux fauteuils en face de la cheminée. Nous allons boire notre thé en attendant la future mariée. Elle a un faible pour ces gâteaux. J’ai pensé que vous pourriez lui confectionner les mêmes pour le mariage.

— Certainement. J’ai apporté des disques avec des photos des pâtisseries que j’ai faites.

— Parfait.

Il lui sourit, souleva la coupelle de sucre.

— Un ? Deux ?

— Je vais vivre dangereusement et vous répondre deux.

— Très bien.

Il grignota un cookie pendant qu’elle lui exposait ses idées. Ses paupières commençaient à tomber, sa voix devenait pâteuse.

Quand elle tenta de se lever, il essuya les miettes sur ses doigts.

— Quelque chose ne va pas, bredouilla-t-elle.

— Non.

Il soupira et but une gorgée de thé tandis qu’elle sombrait dans l’inconscience.

— Tout va très, très bien.