L'art du crime

Nora Roberts · Chapitre 6 sur 23

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L'art du crime

Chapitre 5

 

Si Eve détestait les conférences de presse, elle haïssait encore davantage les chargés de relations publiques. Celui-ci lui suggéra une séance d’un quart d’heure de préparation avec un coach personnel afin de présenter la meilleure image possible à l’écran.

— Le meurtre n’a rien de plaisant, aboya-t-elle en se dirigeant au pas de charge vers la sortie du Central.

— Non, bien sûr que non, concéda-t-il en piquant un sprint pour la rattraper. Toutefois, il vaudrait mieux éviter l’usage de termes tels que « meurtre ». La déclaration que nous vous avons rédigée…

— … vous étouffera quand je vous l’aurai fourrée au fond de la gorge. Je ne suis pas votre porte-parole, et il ne s’agit en aucun cas d’un discours politique.

— Non, mais il existe des moyens d’informer avec tact.

— Le tact, ce sont des foutaises ornées d’une couche de vernis.

Eve poussa les portes. Tibble avait choisi le perron du Central non seulement pour le symbole, mais aussi pour s’assurer que le briefing serait court.

Le vent de mars était féroce.

Elle monta sur le podium, attendit que le niveau sonore baisse. Elle repéra Nadine immédiatement : son manteau rouge vif ressortait telle une balise.

— Je commencerai par une déclaration, puis je répondrai à quelques questions. Tôt ce matin dans East River Park, nous avons découvert le corps d’une femme de vingt-huit ans, Sarifina York. Nous avons pu établir que Mlle York avait été enlevée lundi soir, et séquestrée pendant plusieurs jours. La méthode employée et les indices rassemblés jusqu’ici laissent à penser que M lle York a été assassinée par l’individu qui a sévi dans cette ville il y a neuf ans, tuant quatre femmes en l’espace de quinze jours.

Cette révélation suscita un tollé, mais elle l’ignora. Elle demeura immobile et silencieuse tandis que les commentaires fusaient. Elle demeura ainsi jusqu’à ce que le calme revienne.

— Le département de police de New York a autorisé un détachement spécial dont l’unique but sera d’enquêter sur ce crime, d’appréhender et d’incarcérer le coupable. A cette fin, nous travaillerons sans relâche et utiliserons toutes les ressources mises à notre disposition. Je vous écoute.

Les questions étaient si nombreuses qu’elle pouvait se permettre de sélectionner uniquement celles auxquelles elle voulait bien répondre.

— Comment elle a été tuée ? répéta Eve. Mlle York a été torturée pendant plusieurs jours. Elle est décédée après s’être vidée de son sang. Non, pour l’heure nous n’avons aucun suspect, et oui, nous suivrons toutes les pistes.

Elle répondit à quelques autres questions, soulagée à l’idée d’en avoir bientôt terminé. Elle nota que Nadine n’était pas intervenue, qu’elle s’était même écartée de la foule pour prendre une communication.

— Vous dites qu’elle a été torturée ! lança quelqu’un. Pouvez-vous nous donner des détails ?

— Je ne le peux ni ne le souhaite. Ces éléments sont confidentiels. Quand bien même ce ne serait pas le cas, je refuserais de vous les fournir et de vous laisser les diffuser. Sa famille et ses proches souffrent* déjà suffisamment. Elle est morte. C’est une tragédie en soi.

Sur ce, elle tourna les talons et retourna à l’intérieur du Central.

Nadine mettrait plusieurs minutes à franchir les éventuels barrages jusqu’au bureau d’Eve.

Du reste, elle pouvait attendre.

Eve devait d’abord parler à Connors.

Le parfum lui effleura les narines dès qu’elle posa le pied dans la salle de conférences – un parfum tellement plus discret que le bombardement olfactif chez Fragrances.

Elle s’avança jusqu’au poste de travail de son mari, remarqua qu’il s’était laissé tenter par un sandwich à la viande froide. Il marqua une pause, le temps de lui en tendre la moitié.

— Mange quelque chose.

Elle souleva l’une des tranches de pain.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du reconstitué, je te le promets. C’est pourquoi je t’ai dit mange quelque chose.

Pour lui faire plaisir plus que par appétit, elle mordit dedans.

— J’ai à te parler.

— Si tu veux des résultats concernant cette corvée que tu m’as confiée, il est encore trop tôt. C’est incroyable le nombre de pavillons, de résidences privées, d’entrepôts et autres bâtiments à New York, dans les faubourgs et jusque dans le New Jersey, appartenant à la ou les mêmes personnes ou sociétés depuis dix ans.

— Comment t’y prends-tu ?

— J’ai divisé l’ensemble en sections – des quadrants, si tu veux. Je les fractionne ensuite en fonction du type de structure, puis de propriété. C’est un boulot terriblement fastidieux.

— Tu l’as voulu.

— En effet.

Sans la quitter des yeux, il s’empara d’une bouteille d’eau et en avala une lampée.

— Il y a autre chose, commença-t-elle. Le labo a identifié le savon et le shampooing dont l’assassin s’est servi pour laver la victime.

— Ça n’a pas été long.

— Berenski est à fond dedans. Il avait travaillé sur l’affaire, il y a neuf ans.

— Ah !

— Il s’agit de produits de marque. Très exclusifs. Vendus à New York dans deux magasins uniquement. Les tiens.

— Les miens ?

Il se cala dans son fauteuil et la dévisagea.

— Je suppose que le drap sur lequel là victime était disposée provient aussi d’une de mes sociétés ?

— Exactement.

Parce qu’elle l’avait à la main, Eve reprit une bouchée de sandwich.

— Quelqu’un d’un peu moins cynique se dirait probablement que c’est une coïncidence ; d’autant que tu fabriques et distribue des quantités de tout.

— Mais toi et moi sommes des cyniques.

— Oui. Du coup, j’ai demandé à Feeney d’élargir sa recherche sur les personnes disparues en t’y rajoutant comme paramètre. Ce que j’ai à t’annoncer ne va pas te plaire.

— Qui est-ce ?

— Gia Rossi. Coach et professeur chez Forme et Bien-être. Tu la connais ?

— Non.

Il pressa les doigts sur ses paupières un instant, les laissa retomber.

— Non, je ne le pense pas. Aviez-vous relevé des liens de même nature la dernière fois ?

— Pas que je sache, et j’ai commencé une vérification. Il a changé de produits. Si tu en es la raison, nous devons comprendre pourquoi. Peut-être est-ce un concurrent. Un ex-employé. C’est un angle d’approche possible.

— Quand a-t-il enlevé la deuxième ?

— Sa disparition a été signalée hier. Je n’ai pas encore les détails – Feeney s’en occupe. J’ai d’autres chats à fouetter pour l’instant, mais il faudra creuser la question. Je sais que c’est une tuile, d’un autre côté cela signifie que notre assassin a commis une première erreur. Cette fois, contrairement aux précédentes, nous avons un lien entre les victimes.

— Oui.

— Je suis désolée, je dois y aller.

— Je comprends. Je continue de mon côté pour l’instant.

Elle résista à son envie de l’embrasser, ne fût-ce que pour le réconforter. Elle se contenta de lui effleurer la main, de la lui serrer doucement. Puis elle sortit.

En regagnant son bureau, elle croisa Baxter.

— Rien ! annonça-t-il. J’ai de nouveau interrogé la sœur de York, je suis allé à L’Étoile, j’ai questionné les voisins. Le néant.

— Son ex ?

— Il est absent. Il semble qu’il se soit offert un week-end de snow-board dans le Colorado.

— Quelle drôle d’idée d’aller faire des culbutes dans la neige.

— Je suis d’accord. Personnellement, je préfère les sports d’été, surtout ceux où les femmes portent des tenues très, très légères.

— Vous êtes un porc, Baxter.

— Et j’en suis fier. Vous voulez que je traque l’ex ? Le voisin croyait savoir où il était descendu. En principe, il rentre demain soir.

— Attendez son retour. Voyez avec Jenkinson et Powell où ils en sont avec la liste des personnes interrogées à propos des autres affaires. Trueheart et vous pourrez leur donner un coup de main. Les médias sont au courant, ce qui signifie que dès demain, nous serons assaillis de témoignages plus ou moins farfelus qu’il faudra pourtant vérifier. Alors mieux vaut ne pas perdre de temps aujourd’hui.

Nadine avait pris place dans le siège des visiteurs. Les jambes croisées, elle examinait ses ongles tout en parlant dans le micro de son communicateur.

— Il faudra reporter ou annuler. Non ! Quand j’ai accepté de faire cette émission, nous étions d’accord qu’en cas de scoop, et dans la mesure où j’estimais nécessaire de suivre l’affaire personnellement, elle prendrait la priorité sur tout le reste. C’est dans le contrat.

Elle se tourna vers Eve, leva au ciel ses jolis yeux verts.

— C’est précisément le boulot des assistants, et des assistants d’assistants. Quant au reporter en question, il peut patienter quelques jours. Je sais ce que c’est. Je suis journaliste.

Elle enleva son casque d’un geste agacé.

— La célébrité est un boulet, commenta Eve.

— À qui le dites-vous ! Mais je le porte si bien. Je peux avoir un café ?

Eve se dirigea vers l’autochef. Elle en boirait volontiers un, elle aussi. Elle avait besoin d’un remontant. Nadine demeura silencieuse.

C’était vrai que la célébrité lui allait bien. Coupe de cheveux chic, traits anguleux, tailleur impeccable. Mais si Nadine avait désormais sa propre émission -et si les taux d’audience de celle-ci ne cessaient d’augmenter –, elle n’en était pas moins ce qu’elle affirmait être : une journaliste. Et une sacrément bonne, même.

— À qui parliez-vous durant la conférence ?

— À votre avis ? riposta Nadine.

Eve lui tendit une tasse de café.

— À vos documentalistes, afin qu’ils vous communiquent tous les détails concernant l’enquête d’il y a neuf ans.

Nadine sourit, but tranquillement.

— Je vois la fumée sortir de vos oreilles.

— A l’époque, il y avait eu des fuites.

Le sourire de Nadine s’estompa.

— En effet. Notamment à propos de certaines tortures infligées aux victimes. J’imagine que vous en avez gardé pour vous beaucoup d’autres, encore plus terribles.

— Exact.

— Vous étiez sur l’affaire.

— C’était Feeney le responsable. Je n’étais que sa partenaire.

— Il y a neuf ans, je ne vivais pas à New York. Je gravissais péniblement les échelons d’une obscure chaîne régionale au sud de Philadelphie. Mais je me rappelle toute l’histoire. Je me suis même battue pour effectuer une série d’articles sur ces meurtres. C’est du reste en partie grâce à cela que j’ai pu me sortir de cet enfer.

— Le monde est petit.

Nadine hocha la tête, avala une gorgée de café, puis :

— Que voulez-vous ?

— Maintenant que vous êtes une vedette, vous avez le service des archives à vos pieds.

Eve se percha sur le coin du bureau.

— Je veux tout ce que vous pourrez me ressortir sur ces crimes. Tous les crimes. Ceux qui ont été perpétrés ici, en Europe, en Floride et en Amérique du Sud.

Nadine cligna des yeux.

— Quoi ? Où ?

— Je vais tout vous expliquer – à titre officieux. Ensuite, vous mettrez vos talents et ceux de vos subordonnés à profit. Il a déjà enlevé la suivante, Nadine.

— Mon Dieu !

— Nous ne pouvons pas grand-chose pour elle. Les chances de la retrouver à temps pour la sauver sont minimes. Il me faut un maximum de renseignements. Peut-être réussirons-nous à l’arrêter avant qu’il n’enlève la troisième.

— Laissez-moi réfléchir.

Paupières closes, Nadine se cala dans son siège.

— Je connais deux personnes intelligentes que je pourrais soudoyer pour qu’elles travaillent là-dessus dans la plus grande discrétion. N’étant pas trop bête moi-même, nous serions trois.

Elle se redressa.

— Vous savez qu’à mes yeux une vie compte davantage qu’un reportage. Jusqu’à un certain point, ajouta-t-elle avec un demi-sourire. Si j’accepte, c’est aussi parce que nous sommes amies et que nous jouons franc jeu. Le renvoi d’ascenseur n’est pas exigé.

— Je sais. Et vous savez pertinemment que je vous le renverrai.

Nadine haussa un sourcil.

— Une interview exclusive ?

— Quand on l’aura écroué. Pas avant.

— D’accord. Un direct dans mon émission.

— Il ne faut peut-être pas exagérer.

Nadine s’esclaffa.

— J’inviterai un membre de votre équipe et nous entrecouperons les séquences d’extraits de mon entretien exclusif – et exhaustif – avec vous. Préenregistré.

— Ça me convient.

— Tant mieux. Pour obtenir des détails, il me faut une base de départ.

Nadine sortit son magnétophone et inclina la tête.

— Prête ?

— Prête.

Travailler chez les flics le mettait mal à l’aise, songea Connors. C’était une expérience intéressante, mais très étrange pour quelqu’un comme lui ayant un passé aussi… coloré.

Il avait eu de nombreuses occasions de collaborer avec les flics – en plus du sien –, les avait reçus chez lui pour le boulot et pour le plaisir. Mais passer une journée entière au sein du Central, c’était une autre histoire.

Ils allaient et venaient, entraient au pas de charge, ressortaient aussi vite, discutant dans leur jargon curieusement formel, à la fois sec et imagé.

Il était flanqué de McNab, pour qui il éprouvait une grande affection, et d’une belle brune aux yeux de biche, Callendar. Ils se levaient, se rasseyaient, faisaient les cent pas – dansaient presque – tout en triant des milliers de données en quête d’une info vitale. De vraies petites fourmis dans leur fourmilière.

Question couleurs, hormis leur capitaine, tout le monde semblait avoir un faible pour le clinquant. Ainsi, McNab portait un jean jaune poussin et une chemise turquoise imprimée de tortues volantes… Ses longs cheveux blonds étaient attachés en catogan avec un ruban jaune, et les lobes de ses oreilles s’allongeaient sous le poids d’une série complexe d’anneaux et de clous.

Connors avait du mal à comprendre pourquoi qui que ce soit pouvait désirer à ce point se faire trouer la chair,

Mais McNab avait un genre bien à lui, et il excellait dans son boulot.

La fille, qui paraissait âgée d’à peine vingt ans, lui était inconnue. Elle avait le teint couleur miel foncé et des cascades de boucles brunes retenues par des barrettes arc-en-ciel. Elle portait un pantalon extra large lavande et rose orné d’une multitude de poches ; un pull vert pomme moulait son impressionnante poitrine.

Ses ongles peints de vernis émeraude cliquetaient comme des castagnettes affolées sur son clavier.

Comme McNab, elle semblait infatigable.

— Yo ! Beau Blond ! lança-t-elle.

McNab lui jeta un coup d’œil.

— C’est à moi que tu t’adresses, Bonnets D ?

— C’est ton tour. Du liquide.

— Pas de problème. Connors, quelque chose à boire ?

— Avec plaisir.

Comme McNab quittait la pièce, Callendar gratifia Connors d’un joli sourire.

— Si j’ai bien compris, vous êtes blindé ? Vous nagez dans le mégapognon. Quelle impression cela fait-il ?

— Satisfaisant, concéda-t-il.

— Le contraire m’aurait étonnée.

D’un mouvement de pieds, elle fit rouler sa chaise afin de se placer devant l’écran de Connors.

— Waouh ! Données démultipliées avec simulations et recoupements. Et une reconnaissance secondaire en plus, je suppose ?

— Exactement. Pour vérifier les noms, les anagrammes, croiser les dates. Ça permet de répartir les résultats par tableaux, de remonter plus loin dans le temps et de repérer d’autres liens éventuels.

— Génial. McNab m’avait bien dit que vous étiez un as de l’informatique, commenta-t-elle avant de retourner à son propre poste de travail.

Amusé, il se concentra de nouveau sur son écran, puis s’arrêta comme Eve et Feeney entraient.

Toutes ses pensées se focalisèrent sur Gia Rossi.

— Nous devons mettre l’équipe au courant au sujet de. Rossi, annonça Eve. Les collègues sur le terrain seront prévenus par communicateur. Nous devons leur signaler la connexion avec toi.

— Compris.

Peabody entra à son tour, adressa à Connors un regard empli de sympathie et vint glisser un nouveau disque dans sa machine.

— Nous avons du nouveau, Commença Eve.

Aussitôt, les claquements, déplacements et conversations cessèrent.

— Nous avons de bonnes raisons de croire que notre assassin a enlevé une jeune femme disparue depuis jeudi soir. Rossi, Gia.

Peabody commanda l’affichage de sa photo.

— Trente et un ans, brune, yeux noisette, un mètre soixante-cinq, cinquante-deux kilos. Vue pour la dernière fois sur son lieu de travail, le centre de fitness Forme et Bien-être situé 46e Rue Ouest. Capitaine Feeney…

Il prit le relais.

— L’ex-mari de Rossi, un certain Riley, James, a prévenu la police de sa disparition à 8 heures vendredi matin. Selon la procédure, cette dernière n’a été formellement reconnue comme personne disparue qu’à l’issue du délai obligatoire de vingt-quatre heures. La jeune femme n’est pas rentrée comme prévu à son domicile jeudi soir. Elle y avait rendez-vous avec son ex qui, d’après les déclarations de ce dernier, venait lui déposer le chien dont ils ont la garde alternée.

Quelques ricanements fusèrent. Feeney grimaça et enchaîna :

— Les voisins confirment. Riley n’a pas pu la joindre via son communicateur. Nous savons qu’il a tenté de savoir où elle pouvait être en interrogeant ses collègues et ses amis. Tous les rapports concordent. Il n’est en rien impliqué dans sa disparition… En règle générale, Rossi quittait l’immeuble de la 42e et marchait jusqu’à Broadway, puis bifurquait direction nord jusqu’à la station de métro de la 49e Rue. Nous rechercherons d’éventuels témoins dans ce secteur. Sur les disques de sécurité du service des transports, on ne la voit pas descendre dans la station le jeudi soir. Elle ne s’est pas servie de son passe depuis jeudi matin. Lorsqu’elle a quitté son travail ce soir-là, il était environ 17 h 30. Elle portait un manteau noir, un pantalon de survêtement noir, un sweat-shirt gris avec le logo Forme et Bien-être et un bonnet gris.

Il s’écarta, se tourna vers Eve.

— Lieutenant.

— Selon les calculs de probabilité, on est sûrs à quatre-vingt seize pour cent qu’elle a été enlevée et séquestrée par notre assassin. Sa disparition ainsi que d’autres renseignements glanés aujourd’hui ajoutent un nouvel élément à l’ensemble. York, comme Rossi, était employée dans une filiale des Entreprises Connors. Vu l’immensité de cette organisation, ce facteur à lui seul ne suffit pas à modifier l’échelle des probabilités quant à un lien éventuel. Toutefois, le labo a identifié la marque du savon et du shampooing utilisés par l’assassin : ces deux produits sont fabriqués et distribués par une société membre de l’organisation citée précédemment. Même chose pour le drap sur lequel York était étendue.

Connors sentit des regards scrutateurs se poser sur lui. Il ne cilla pas.

— Il est vraisemblable qu’il existe un lien entre le meurtrier et les Entreprises Connors. Jusqu’ici nous ne disposions d’aucun point sur lequel nous focaliser. Maintenant que nous en avons un, profitons-en. McNab, à vous de découvrir où il s’est procuré ces marchandises.

— Tout de suite.

— Callendar, vous recouperez vos infos avec celles de McNab. Connors…

— Lieutenant.

— Il me faut une liste d’employées. Je veux les noms de toutes les femmes qui correspondent au profil et qui travaillent ou habitent en ville. C’est ici qu’il les enlève. Il s’attaquera certainement à la troisième dans les jours qui viennent. Nous avons besoin de noms.

— Pas de problème.

— Jenkinson et Powell, vous me préparerez un rapport complet pour 19 heures-, Baxter, même chose pour Trueheart et vous. Je serai disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et je compte sur vous pour m’avertir dès qu’il y a du nouveau. Nous nous retrouverons pour un briefing à 8 heures précises demain matin. Terminé.

Elle ôta son casque.

— Peabody.

— Oui, lieutenant.

— Téléchargez et envoyez des copies, et rentrez chez vous dormir. Feeney, peux-tu jeter un coup d’œil sur les données électroniques et m’en extraire un résumé ?

— Volontiers.

— Connors, sauvegarde ce que tu as trouvé jusqu’ici, et expédie-moi le tout sur mon ordinateur ici et celui de la maison. Quand tu auras fini, je veux te voir dans mon bureau.

En sortant, Eve contacta le cabinet de Mira.

— Passez-la-moi, ordonna-t-elle à son assistante. Épargnez-moi vos prétextes bidon.

— Tout de suite.

— Eve.

Le visage du Dr Mira apparut à l’écran. Aussitôt, son regard se fit soucieux.

— Vous avez l’air épuisé, s’inquiéta-t-elle.

— Il a sa deuxième victime et ne va pas tarder à enlever la troisième. J’aimerais vous voir en tête à tête.

— Je suis à votre disposition.

— Je passerais volontiers maintenant, mais j’ai besoin de prendre l’air avant de m’attaquer à l’aspect psychologique de cette affaire. Et nous avons des données supplémentaires à vous transmettre. Peabody est en train de vous en envoyer une copie.

— Demain, alors ?

— Après la réunion de 8 heures.

— C’est moi qui viendrai. Dormez un peu, Eve.

— Je vais devoir caser ça quelque part.

Elle regagna son bureau, programma un nouveau café, envisagea d’avaler un cachet énergisant -approuvé par l’administration. Mais ces fortifiants lui mettaient les nerfs en pelote.

Debout devant la fenêtre, elle contempla la ville. Les aéro-trams s’entrecroisaient dans le ciel, les lumières scintillaient dans la nuit.

Il était grand temps de rentrer chez soi, de dîner, de se détendre.

À ses pieds, les rues étaient encombrées de passants tout aussi pressés que les voyageurs au-dessus de leur tête.

Et quelque part dans les parages se trouvait un homme passionné par son travail. Qui n’avait aucune intention de s’accorder une pause.

S’arrêtait-il pour manger ? Déguster un bon repas, bien copieux, avant de se remettre à l’ouvrage ? Quand avait-il commencé sur Gia Rossi ? Avait-il démarré le chronomètre ?

Elle avait disparu depuis quarante-sept heures. Mais il ne lui ferait rien avant d’en avoir terminé avec sa deuxième victime.

Elle n’entendit pas Connors arriver. Il avait le don de se déplacer sans bruit. Mais elle l’avait senti.

— La chance nous sourira peut-être, dit-elle. Peut-être qu’il la laissera tranquille au moins jusqu’à demain. D’ici là, si les dieux sont avec nous…

— Elle est fichue. Tu le sais.

Eve pivota vers lui. Il paraissait en colère – ce qui était sans doute une bonne chose, songea-t-elle -et fatigué, ce qui était rare chez lui.

— Je ne le saurai que lorsque je me pencherai sur son corps, rétorqua-t-elle. Rentrons. Nous pouvons tout aussi bien travailler à la maison.

Il referma la porte derrière lui.

— Je me suis renseigné. Rossi est employée chez nous depuis bientôt quatre ans. Ses parents sont divorcés. Elle a un frère plus jeune, un demi-frère et une demi-sœur. Elle a suivi des études supérieures à Baltimore où sa mère et son cadet vivent toujours. Ses bilans de compétence sont excellents. Elle a même été augmentée il y a trois semaines.

— Tu n’as rien à te reprocher.

— Non, c’est vrai. Mais je sens obscurément que c’est moi qui pourrai être la raison du sort tragique réservé à ces femmes.

— Si tu commences à culpabiliser, tu ne me seras d’aucune utilité.

— Tu ne peux pas me virer, répliqua-t-il vivement. Que j’appartienne ou non à ta putain d’équipe de choc, je suis mêlé jusqu’au cou à cette enquête.

— Parfait. Alors inutile de t’énerver après moi.

Elle s’empara de son manteau.

Elle voulut le contourner, mais il la saisit par le bras et la fit pivoter vers lui. L’espace d’un éclair, la rage emplit ses yeux. Puis il l’attira à lui et l’étreignit avec fougue.

— Il faut bien que je m’énerve après quelqu’un. C’est toi que j’ai sous la main.

 

— Possible, murmura-t-elle en se laissant aller contre lui. Possible. Mais il faut que tu restes lucide. J’ai besoin de ton cerveau autant que de tes ressources. Encore un atout dont je ne disposais pas il y a neuf ans.

— Ce n’est pas parce que tu as raison que c’est plus facile à digérer. Sortons d’ici… J’étouffe.

— Allons-y, fit-elle en attrapant un sac rempli de dossiers.

Elle prit le volant parce qu’elle savait que l’obligation de braver les embouteillages la tiendrait éveillée. Une bonne douche, un en-cas et elle se remettrait au boulot pendant deux heures.

— Summerset pourrait nous aider, suggéra-t-il.

— À quel titre ?

— Les fichiers des employés, Eve. Il pourrait les passer en revue, établir une liste des femmes qui correspondent au profil. Cela me libérerait pour autre chose.

— Très bien, à condition qu’il comprenne que c’est moi le chef. Et que j’ai l’autorisation de le malmener comme n’importe lequel de mes hommes. Ça me permettra de me défouler un peu.

— Tu sais très bien faire ça.

Elle scruta l’interminable file de véhicules fonçant vers le nord, les hordes de piétons se bousculant sur les trottoirs.

— Personne ne remarque rien concernant… les autres. Un type qui saute d’un gratte-ciel, ça peut attirer momentanément l’attention. Mais une femme qu’on force à monter dans une voiture, on ne la verra pas, à moins qu’elle ne fasse un vrai scandale. La plupart des gens foncent tête baissée.

— Ton cynisme me réjouit. Mais tout le monde n’est pas ainsi.

Elle haussa les épaules.

— Non. Pas toujours. Ce type est habile, ou il sait se dissimuler. On ne le remarque pas. Il se garde donc de provoquer le moindre esclandre dans la rue. On pense qu’il les drogue… Il les prend par surprise. Une piqûre. Il pose le bras sur son épaule. « Salut, Sari, comment vas-tu ? » Un gars comme un autre qui se promène en ville avec une femme shootée, l’aide à grimper dans son véhicule. Il se gare dans les parages. Demain, nous nous attaquerons aux parkings.

En franchissant le portail, elle songea qu’elle n’avait jamais été aussi heureuse de se retrouver devant cette immense demeure ornée de tourelles et dont toutes les fenêtres étaient éclairées.

— Je prends une douche et je mange un morceau dans mon bureau.

— Tu vas dormir, décréta Connors. Tu es à bout, Eve.

Il avait raison, et c’était précisément ce qui l’agaçait.

 

— Il me reste encore un peu de forces.

— Tu parles ! Tu n’as pas fermé l’œil depuis plus de trente-six heures. Moi non plus, d’ailleurs. Au lit !

— Je ferai une sieste après avoir installé mon tableau de meurtre et relu mes Hôtes.

Connors était trop las pour discuter. Il s’en abstint donc. Il se contenterait de la jeter lui-même sur le lit.

Au bout de trente secondes, elle serait au royaume des rêves.

Elle se gara devant la maison, récupéra le sac de dossiers.

Elle savait que Summerset les accueillerait dans le vestibule. Elle ne fut pas déçue.

— Mets ton cadavre ambulant au courant, lança-t-elle à Connors avant que le majordome puisse prononcer un mot. Je monte me laver.

Contrairement à son habitude, elle omit doter son manteau et de le jeter sur la rambarde – geste qui avait le don d’exaspérer Summerset, ce qui la réjouissait. Une fois à l’étage, elle se frotta les yeux et s’autorisa à bâiller.

Elle déposa son sac dans la chambre, se débarrassa de son manteau. Comme elle détachait son holster, son regard erra du côté du lit. Cinq petites minutes, se dit-elle. Ensuite, elle pourrait se doucher sans risquer de se noyer.

Posant son holster de côté, elle grimpa sur l’estrade, s’allongea à plat ventre sur les draps de satin.

Et sombra aussitôt dans un profond sommeil.

Connors arriva cinq minutes plus tard et la découvrit, le chat couché en rond sur les reins.

— Eh bien, souffla-t-il à Galahad, pour une fois, nous ne nous disputerons pas à ce sujet. Tout de même, elle aurait pu enlever ses boots. Comment peut-elle dormir avec ça ?

Il les lui retira lui-même – elle ne bougea pas. Puis il ôta les siennes, s’allongea près d’elle, le bras drapé sur sa taille.

Il s’endormit presque aussi vite qu’elle.